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guère atile, qii'aufant que les langues peuvent servir au com^ merce des marchandises ; car, pour ce qui regarde les sciences et les arts, nous avons très^sou vent de meilleurs ouvrages dans notre langue, soit originaux, soit de traduction, que dans les langues anciennes et étrangères. . .
« A l'égard du commerce des ^marchandises, quelquesuns de nous ont besoin de savoir les langues vivantes de nos voisins, et n'ont nul besoin des langues mortes de nos anciens. Il faut donc se borner, dans les premières classes, à . la simple traduction du latin; mais, à l'égard des ecclésias* tiques, des méd^ins et des magistrats , c'est à eux, dans leurs écoles particulières, à s'y exercer davantage, et à y apprendre, les uns du grec, les autres de l'hébreu........
Dh fvur viendra même que nous sentirons que nous aurons moins besoin de savoir les langues mortes que le malàbarais ou T arabe. »
«Nous avons bien plus besoin de savoir, ou un peu d'anglais, ou un peu de hollandais, ou un peu d'espagnol, ou un peu d'allemand, tant pour les négociations des affaires étrangères que pour le commerce des marchandises que nous n'avons besoin du latin;.... »
C'est en vertu de ce même principe à'utilité^ que l'abbé veut que t?^^ les douze ans, les écoliers aient dans leurs basses classes pris des idées des arts et des sciences les plus utiles à toutes les professions. 11 est impossible de déclarer plus nettement qu'il n'y a de bonne éducation que l'éducation professionnelle. Or, cette opinion est exactement le contraire de la vérité. Une éducation exclusivement professionnelle, n'est plus une éducation, mais un apprentissage.
On le voit, ce que l'abbé proscrit de l'éducation, ce n'est pas seulement l'antiquité (le crime serait pourtant assez grand), c'est toute espèce de littérature, et avec la littérature, toute influence morale : c'est là le point capital. 11 est impossible d'arriver à un plus détestable résultat avec de meilleures intentions.
C'est une vérité qui n'a pas besoin d'être démontrée, que
rinfluence morale de Vinstruction réside tout entière dans les lettres, dans les lettres seules. La géométrie et Talgèbre, la physique et la chimie sont d'admirables sciences; mais elles n*ont rien de commun avec la morale. C*est là leur tort irrémissible, leur vice rédhibiloire; excellents moyens d'instruction, détestables instruments d'éducation. Or, il n'en est point de l'éducation comme des spectacles. Ici, c'est la morale qui fait la loi, et tout ce qui n'est pas avec elle est contre elle. Être neutre, c'est être ennemi. Donc» une éducation exclusivement scientifitjue, s'il y en avait jamais une, n'étant lii morale, ni immorale, serait immorale. Or, c'est précisément là ce que rêve l'abbé.
Je sais qu'on s'expose à passer pour un déclaraateur en soutenant cette thèse, si vainement rebattue, de la supériorité des lettres sur les sciences dans l'éducation ; mais est-ce une raison pour se taire? Que l'éducation doive être, avaat tout, morale, c'est ce que personne n'aura l'audace de nier. Que l'éducation la plus morale soit celle qui cultivera le mieux la meilleure partie de nous-mêmes, c'est ce qu'on ne niera pas davantage. Or cette meilleure partie de nousmêmes, ce n'est pas la raison mathématique,'C'e9t le cœur: melior pars nostrt est animusy dit le rudiment, parlant comipe le catéchisme. Pectus est! C'est par là que vaut l'homme, car c'est par là qu'il apprend à aimer ce qui est bien, à admirer ce qui est beau, à haïr ce qui est mal, et ce noble enseignement est Tof&ce des lettres seules. Oui, oui, disent les railleurs, elles forment l'esprit et le cœurl Nous cob* naissons cela! — Vous l'avez dit. Elles ont cet incomparable privilège d'embrasser l'homme tout entier, par l'intelligence, par l'imagination, par le cœur surtout. Condé pleurant d'admiration au cinquième acte de Ctnnay Bossuet, au collège, pleurant d'enthousiasme à la lecture de la Bible : voilà les lettres prises sur le fait. Quel théorème ou quelle équation possédera pareille vertu î
On parle d'utilité. Mais y a-t-il quelque chose de plus utile que d'apprendre à ceux qui doivent être des hommes à
D^aimer que ce qui est bien, à n'admirer que ce qui est beau? El c'est là le caractère auguste de ces exercices littéraires, qui trouvent tant de moqueurs, tant de calomniateurs et tant d'ingrats, de ces thèmes, de ces versions, de ces discours, de ces vers, vieilleries en butte aux dédains superbes des gens positifs, dupes naïves, qui prennent un apprentissage pour l'éducation ! Il ii'est si humble exercice littéraire qui, dans la main d'un maître de bonne volonté, ne puisse devenir un instrument d'éducation morale : ce que toutes les sciences ensemble ne seront jamais.
Est-ce à dire qu'il faille proscrire les sciences de l'éducation ? A Dieu ne plaise ! Il faudrait être insensé pour se peribeitre d'en médire et de les dédaigner. Il leur faut une place digne d'elles et des merveilles qu'elles enfantent chaque jour. Qui songe à la leur contester? Mais en leur faisant cette place, il ne faut pas oublier, comme le bonhomme Saint-Pierre, qu'elles sont seulement Vutile^ et que les lettres sont le nécessaire^ Y indispensable. Que ce soit là pour le législateur un article de foi, un mur d'airain. Hic murus aheneus esto.
Ce qui atténue un pieu la faute de l'abbé, c'est qu'il proposait son prétendu perfectionnement à l'un des siècles les plus littéraires, et par conséquent les plus spiritualistes, qui furent jamais. Il n'y avait pas grand danger que des générations à qui Plutarque avait tourné la téte^ se donnassent corps et âme à Euclide. Mais l'abbé aurait été moins excusd>le s'il eût proposé sa réforme à une société infectée par Tesprit positif et gâtée par un excès de prospérité matérielle. Quand on en est venu à ne voir dans l'éducation qu'un moyen de faire sa fortune et à ne lui demander que le savoir des jeunes Romains, c'est-à-dire l'art de diviser un as en cent fractions,
Homani pueri longis rationibus asseni Discunt io partes ce n lu m diducere
c'est alors qu'il faut que l'éducation arrache les âmes à
K cette rouille et à ce souci du pécule, » si elle ne veut pas se résigner au triste rôle de donner à la patrie des enfants encore pires que leurs pères; c'est alors qu'elle doit, par tous les moyens en son pouvoir, fortiiier Faction salutaire des lettres sur les jeunes intelligences, et réagir par un enseignement spiritualiste contre la mauvaise influence de la société. L'éducation n*est point tenue de céder à Tesprit du siècle, s'il est mauvais. Bien loin de là, elle doit le combattre; et son étude n*est point de se conformer au goût de la société, car son idéal est plus haut.
La question de méthode n'est plus qu'une question secondaire, mais très-complexe et très-difûcile. Qu'il faille étudier deux langues et deux littératures, pour éclairer Tune par l'autre; que ces deux littératures doivent être la latine et la française, c'est ce qu'on ne saurait contester. Mais fautil faire aussi bon marché du grec que l'abbé le voudrait? Qu'est la littérature latine sans la littérature grecque? Et de quelles richesses on se prive en s'en tenant au seul latin! J'admets que Virgile tienne lieu d'Homère, Cicéron de Démoslhène, Horace de Pindare, d'Épicure et de Ménandre, Tacite de Thucydide, Sénèque de Marc-Aurèle (et ce sont là d'assez larges concessions). Qui nous rendra Hérodote, Xénophon, Sophocle, Aristophane, Platon, Aristole, Lucien, Plutarque? D'un autre côté, trois littératures aussi riches ne seront-elles pas un fardeau bien lourd pour de jeunes esprits chargés de tant d'autres études? La question, encore une fois, est embarrassante. Elle l'est moins pour ce qui concerne les langues vivantes. S'il y a lieu d'hésiter à faire sa place au grec dans l'éducation, ce n'est pas pour y introduire, à sa place, l'anglais ou l'allemand. Il restera toujours à ceux qui en ont besoin pour le commerce des matchandises^ la faculté d'apprendre toutes les langues modernes qu'ils voudront. Jfeis il faut laisser aux autres la liberté de ne pas apprendre ce dont ils n'ont pas besoin.
L'abbé de Saint-Pierre est plus heureux dans le dernier vœu qu'il forme pour le perfectionnement de l'éducation. Il
demande ud « bureau perpétuel » qui soit le centre des observations que tous les gens compétents pourront faire sur la matière^ « qui ait le pouvoir de les rectifier et ensuite de « les autoriser par des statuts, afin de perfectionner tous « les jours cette partie de notre police, et de faire observer « autant qu'il sera possible Xuniformiiè dans tous les col- « Uges du royaume pour les pratiques qui auront été déa montrées comme les meilleures. »
L*abbé aurait lieu d'être content aujourd'hui et de s'applaudir du progrès de la raison universelle en voyant l'Université française réaliser cette uniformité qu'il demandait dans l'application des meilleures pratiques, et dans tout pays civilisé, l'instruction publique devenue Tun des grands départements de l'administration. Au reste, cette idée de la fondation d'un bureau perpétuel ne lui était pas particulière, elle était partagée par beaucoup d'excellents esprits, au nombre desquels l'abbé nous cite le jésuite Tournemine.
L'abbé, qui pensaitil tout, ne pouvait négliger une question aussi importante que celle de l'éducation des femmes.
II y a COnSdCltj<ieui. ujcuiuii es, pieius u lucca ucuvcs, iiai-
dies même et excellentes.
Il commence par établir, ainsi que Fénelon au début de son Traité, l'importance de la bonne éducation des filles. C'est aux femmes qu'appartient la première éducation de leurs enfants^ ce sont les femmes qui gouvernent le ménage et font et défont les maisons ; jeunes, elles ont par leur beauté et leurs agréments beaucoup d'empire sur leurs maris, qui ont souvent part au gouvernement; veuves et avancées dans la vie, elles sont parfois destinées à gouverner longtemps de nombreuses familles et à devenir tutrices de leurs enfants, etc. « Ajoutez, dit Fénelon, que la vertu n'est pas moins pour les femmes que pour les hommes; sans parler du bien et du mal qu'elles peuvent faire au public, elles sont la moitié du genre humain, racheté du sang de Jésus- Christ, et destiné à la vie éternelle. »
Ce sont là autant de vérités qu'il paraît presque superflu
crénoncer. 11 semble qu'il y ait à la fois aussi peu de raison que (le galanterie à démontrer qu*il est bon de donner de réducation aux femmes : comme si ce n*était pas là une vérité évidente par elle-même! En quoi, se demande-t-on, pourrait-il être moins nécessaire de bien élever une moitié du genre humain que Tautre? N'est-ce pas ainsi du moins que la (juestion nous apparaît aujourd'hui? Il n*en était pas tout à fait de même du temps de Fénelon et de Tabbé de Saint-Pierre. Non que ce fût une nouveauté si grande, après quatorze siècles de christianisme, de dire qu'il fallait donner de réducation aux femmes et traiter leurs âmes immortelles à régal des nôtres. Toutefois, malgré les progrès de la raison universelle, malgré l'éclat des lumières divines et humaines, l'orgueil du sexe fort, appuyé sur l'antique routine, avait réduit l'éducation dans la vie des femmes au rôle le plus insignifiant. Veut-on en avoir la preuve et savoir ce qui manquait à l'éducation des femmes, à la fin d'un siècle qui avait produit les Sévigné, les Lafayette et les Maintenon? Ecoutons Fénelon.
« Apprenez à une fille à lire et à écrire correctemenl.il est honteux, mais ordinaire^ de voir des femmes qui ont (l6 l'esprit et de la politesse, ne savoir pas bien prononcer ce qu'elles lisent : ou elles hésitent ou elles chantent en lisant. Elles manquent encore plus grossièrement pour l'orthogra- ' phe ou pour la manière de' former ou de lier les lettres en écrivant; au moins accoutumez-les à faire leurs lignes droites, à rendre leurs caractères nets et lisibles. \\ faudrait aussi qu^une fille sût la grammaire pow sa langue naturelle,.. Elles devraient aussi savoir les quatre règles de Parithméti' que ' . »
Cela est clair. 11 était ordinaire^ à la fin du dix-septième siècle, de n'apprendre aux femmes ni à lire, ni à écrire, ni à compter. Ce n'était même pas de quoi satisfaire Chrysale, lequel n'était pourtant pas bien exigeant. Pour u faire aller
* Éducation des filles, \n.
80D ménage i» et a régler la dépense avec économie, » au moins faut-il qu*une ménagère sache ses quatre règles.
Il n'était datic point si superflu alors d'établir, comme Fénelon et l'abbé, l'importance de l'éducation des femmes. Ce qui n'est plus une question aujourd'hui pouvait en paraître une encore au temps où ils écrivaient.
En voyant cette matière délicate traitée par deux esprits de même famille, quoique si inégaux, on est tenté de se demander lequel des deux, de Fénelon ou de l'abbé, sera le pius chimérique. Chose remarquable! ils ne le sont ni l'un ni l'autre; et Fénelon, en particulier, qui était fort jeune quand îl écrivit son petit traité, Fénelon n'est nulle part travaillé davantage de la peur de le paraître. Faut-il le*dire? il en a trop peur. Dans ses deux chapitres XI et XII, il est sans cesse partagé entre le besoin de faire quelque chose et la crainte de faire trop; il ne marche qu'en tremblant et en se couvrant à chaque pas de restrictions et de réserves. Et l'on aurait tort d'attribuer ces hésitations seulement à sa conscience timorée de chrétien. Ce n'est pas la sévérité seule de l'esprit chrétien qui le fait trembler, c'est aussi le toutpuissant et tyrannique préjugé. Qu'est-ce que le préjugé voulait qu'on entendit par ces mots : c< Éducation des femmes? » L'absence d'éducation, ou à peu près. Fénelon le sait ; de là ses craintes et cette condamnation qu'il croit bon de porter contre lui-même pour se faire pardonner ses hardiesses ; (( Je prévois que ce plan d'éducation pourra passer dans l'esprit de beaucoup de gens pour un projet chimérique. »
Par exemple, vient-il de dire, ce qui n'est pas trop hardi, que la femme doit apprendre l'économie : « Prenez garde, ajoute-t-il aussitôt, comme ayant peur d'en avoir trop dit, prenez garde au défaut opposé; les femmes courent risque
d'être extrêmes en tout Craignez que l'économie aille en
elles jusqu'à l'avarice. Montrez-leur en détail tout le ridicule de cette passion. » N'est-ce pas une crainte de celte nature qu'on pourrait appeler chimérique ? Et le danger est-il
81 grand? Il croil bon que les femmes sachent quelque chose (les principales règles de la justice pour être en état de voir clair dans leurs aifaires, et il le dit, mais en se hâtant d'ajouter : « Montrez-leur en même temps combien elles sont incapables d'enfoncer dans les difficultés du droit. ■ Comme si elles étaient trës-exposées à cette tentation-làl Et après une boutade, un peu juvénile et déclamatoire, contre la chicane, il conclut ainsi : « Tout cela me semble important pour empocher la femme de se passionner sur les affaires. N Crainte bien superflue, en vérité. Il permet aux femmes Thistoire, mais il leur interdit les langues vivantes, et voudrait bien les dédommager en leur permettant le latin, mais il ose à peine dire : « L'étude du latin serait
bien plus raisonnable, car c'est la langue de l'Église »
De peur d'en avoir trop dit, il ajoute : « Je ne voudrais faire apprendre le latin qu'aux filles d'un jugement ferme, d'une conduite modeste, qui sauraient ne prendre cette étude que pour ce qu'elle vaut (que de précautions !), qui renonceraient à la vaine curiosité, qui cacheraient ce qu'elles auraient appris, ei qui n'y chercheraient que leur édification. » À de pareilles conditions, combien seraient dignes d'apprendre le latin ? 11 leur permettrait de même la lecture des ouvrages d'éloquence et de poésie, « mais avec un grand choix, et sll c( voyait qu'elles en eussent le goût, etqueleur jugement fût (( assez solide pour se borner au véritable usage de ces « choses. »
(( Je craindrais, dit-il , d'ébranler trop les imaginations c( vives, et je voudrais en tout cela une exacte sobriété. » La musique et la peinture ont besoin des mêmes précautions. Que de précautions en effet l Que de craintes! Et combien peu chimérique est ce plan d'éducation! Mais, on le voit, malgré toutes ses réserves, Fénelon craignait encore d'apprendre trop de choses aux femmes.
L'abbé de Saint-Pierre, qui n'a pas peur du préjugé, est beaucoup plus hardi et plus net que Fénelon, sans être, pour cela, aucunement chimérique.
Il insiste d'abord sur la nécessité de suppléer au manque d'occupations actives auquel les femniies sont condamnées, par deux choses :'le travail des mains, comme iBler, coudre, broder, faire delà tapisserie, et surtout la lecture. Fênelon recomniande bien aux femmes de craindre et de mépriser l'oisiveté; mais il n'aurait jamais osé leur donner la lecture comme le meilleur préservatif contre l'oisiveté et l'ennui. Ett est-il pourtant un préférable?
L'abbé va plus loin, a II faut avoir pour but d'instruire les filles des éléments de toutes les sciences et de tous les arts qui peuvent entrer dans la conversation ordinaire, et même de plusieurs choses qui regardent les diverses professions des hommes, histoire de leur pays, géographie, lois de police, principales lois civiles, afin qu'elles puissent entendre avec plaisir ce que leur diront les hommes, leur f^re dés questions à propos, et entretenir plus facilement conversation avec leurs maris deS événements journaliers de leurs emplois. » L'abbé voit qu'il n'y a de véritable et complète société entre Thomme et la femme que quand il y a société entre leur* intelligence. Quand on prend une femme, comme les Romains du vieux temps, pour avoir des enfants; libero'^ rum suscipiendorum causa^ on n'a qu'une chose à lui demander, la santé. Mais quand on veut trouver en elle la véritable compagne de toute sa vie, il faut bien lui demander autre chose. Aussi, bien éloigné des scrupules excessifs de Fénelon, l'abbé ouvre-t-il la science aux femmes. Il ne se contente plus pour elles d'un peu d'histoire, de géographie et d'arithmétique. c( Si l'on veut, dit-il, bien distribuer leurs occupations journalières, il y aura assez de temps pour tout, et assez de temps pour leur apprendre les éléments de quelque chose de général des sciences les plus d'usage et les plus utiles à la société. » Il ne veut pas que la femme reste étrangère à l'astronomie, à la physiologie, à la physique. (( Un peu d'astronomie, pour pouvoir faire usage de « Talmanach, pour savoir comment se font les éclipses, ce M que ce peut être que les comètes, les impostures des di-
K scurs et des diâeiUses de bonne aventure. » Il eût peutêtre mieux fait de dire tout simplement : un peu d^astroQOmio, parce que ce monde est aussi bien fait pour être connu et admiré des feuimes que des hommes; mais» oième ainsi, sachous-lui gré de la hardiesse de son idée. Sur la philosophie, il s*exprime ainsi : a Un peu de connaissance de la machine du corps des animaux, de la nutrition et de Tadmirable économie de celte machine, pour admirer la grande sagesse et la grande puissance de Tètre bienfaisant qui Va composée. » Sur la physique : a II est à propos qu'elle connaisse quelque chose sur les causes de plusieurs effets naturels, comme de la pluie, de la grêle, de la neige, du tonnerre El si j'appuie un peu pour donner aux femmes
durant leur éducation un peu de connaissance dep causes naturelles, des effets surprenants, c*est afin de les éloigner de la superstition qui cause tant de maux. )> Et nul doute que si la cliimie eût été constituée au temps où écrivait Tabbé, elle n'eût figuré sur son programme, à tout aussi juste titre que les autres sciences.
Que manque-t-il à ce plan d'éducation? Deux choses : la première, dont l'absence saute aux yeux tout d'abord, c'est au moins un peu de littérature. Dans l'éducation des femmes , comme dans celle des hommes, la littérature est le nécessaire ; le reste est non pas le superflu, mais seulement l'utile. La seconde, c'est un principe ua peu plus large. Tout ce que l'abbé se propose dans son plan d'éducation, c'est d'occuper les femmes honnêtement et de les mettre en état de comprendre les hommes et de converser avec eux. Cela est sans doute fort bien, mais ne suffit pas. On ne doit pas instruire les femmes dans la seule intention de rendre le ménage moins ennuyeux. On doit les instruire parce qu'elles ont, tout comme les hommes, une intelligence faite pour être cultivée. L'auteur de V Histoire morale des femmes^ digne héritier d'un nom dévoué au beau sexe, M. Legouvé, trouverait sans doute que Vabbé, malgré sa bonne volonté, ne rend pas aux femmes une pleine justice. L'abbé leur par-
met rétude de la physiologie : pourquoi pas Fhistoire naturelle tout entière? Est-il une science qui soit plus dans les attributions d'une ménagère que celle des animaux domestiques , des plantes utiles, des fleurs même? Les femmes semblent prédestinées à Thistoire naturelle. L'abbé ne pouvait parler de Thygiène, non plus que de la chimie : mais il eût pu parler de la médecine, et sans exiger que les jeunes ffîUes concourussent pour le bonnet de docteur, il pouvait très- raisonnablement demander qu'on fit entrer dans leur éducation un certain nombre de connaissances médicales élémentaires tout à la fois et nécessaires à une mère de famille. Quand on ne songe qu'aux besoin^ du ménage, on se borne a demander pour les femmes la connaissance dos quatre règles; mais si on s'élève un peu plus haut et qu'on songe à les instruire dans le but plus noble de cultiver leur esprit, on se prend à souhaiter qu'elles deviennent trèsfortes en géométrie. La géométrie, dit leur spirituel champion, serait pour elles la gymnastique intellectuelle la plus salutaire. N'est-il pas incontestable qu'elles raisonnent beaucoup trop par le cœur et qu'elles manquent de justesse dans l'esprit? Quelle chose mieux que la géométrie pourra leur apprendre à raisonner juste ?
Malgré toutes ces omissions, les vues de l'abbé de Saint- Pierre pour l'éducation des femmes sont à la fois hardies, libérales et sensées. El ce qui en rehausse la valeur, c'est que l'abbé vivait dans une société dont les femmes furent le plus brillant ornement, dont elles furent les reines et même les tyrans, et au milieu de laquelle un illustre gentilhomme, qui se piquait de les connaître, put écrire d'elles ceci : a Les femmes sont des enfants d'une large et bonne crue ; elles ont la parole, de l'esprit quelquefois; mais le bon sens ou le raisonnement, je n'en ai jamais connu de ma vie qui en eût... Un homme de sens joue avec elles, Iq^ flatte, les amuse, comme il ferait avec un enfant, mais ne les consulte jamais... Ce sont de jolis bijoux. »
Ainsi écrivait, pour Péducation de son fils^ lord Chester-
field, le Socratc de l'école dont le duc de Richelieu fut VAlcibiade. Ainsi pensait (tant les extrêmes se touchent et tant rextrônie civilisation est voisine de la barbarie!), dix-neuf siècles auparavant, ce paysan sabin,. brutal, avare et rusé, type des Romains des anciens temps, le vieux Caton ; ainsi pensait encore, entre le paysan de la Sabine et le pair d'Angleterre, cet évoque qui demanda au concile de Mâcon, sous le roi (lontran, en 585, si la femme pouvait être considérée comme faisant partie de l'espèce humaine. Toutes ces opinions découlent du même principe, l'orgueil masculin, orgueil raffiné chez le grand seigneur, brutal chez le paysan, naïf et se croyant orthodoxe chez l'évêque. FélicitoDS le bon abbé d'en être exempt, et d'être presque aussi loin de lord Chesterlield ou du vieux Caton que M. Legouvé.
Dans les applications pratiques de sa théorie, l'abbé commet une grosse faute. Toujours possédé par son idée de Texcellence de l'éducation publique, il veut mettre les jeunes filles au même régime disciplinaire que les garçons, et rêve pour elles des collèges où elles entreront à cinq ans, ei dont^eiies sortiront à dix-huit pour se marier. Voiîà le rôle de la mère bien simplifié! Il se borne à aUaitersa fille, à la sevrer et à lui apprendre à marcher. L'abbé la dispense même de lui apprendre à lire ; c'est le collège qui s'en chargera. Que ne demande-t-il aussi que, pendant ces treize années de collège, les pauvres jeunes filles, comme les garçons, n'aient ni vacances ni jours de congés? Peut-il y avoir quelque chose de plus déraisonnable? Quoi! parce que la meilleure éducation pour les garçons est le collège, il s'ensuit qu'il en doit être de même pour les jeunes filles ? comme si le rôle auquel l'éducation doit préparer les uns et les autres était le même ! La jeune fille, élevée pour la famille, doit l'être, autant que possible, par la famille. Si l'on veut qu'elle soit instruite, et l'abbé de Saint-Pierre a raison de le vouloir, elle sera forcée sans doute d'aller chercher cette instruction, donnée en commun, ^dans des pensions ou athénées; mais qu'il y a loin de là à l'éducation publique des
jeunes gens^ qui est une nécessité sociale! Le grand avantage de l'éducation des collèges, c'est de faire acquérir aux jeunes gens des qualités qui seraient chez des jeunes filles autant de défauts ridicules et choquants. L'homme, qui doit vivre au milieu du monde et au grand jour de la république, comme dit Quintilien, in maxima celebriiaie et in média reipublicœ luce ^ a besoin de s'habituer de bonne heure à ne pas craindre les hommes, assuescai jam a ienero non r^ormidare homines. Belles habitudes à faire prendre à une jeune fille, destinée à la vie de famille, que celles de l'audace et de la confiance en soi! La meilleure éducation d'une jeune fille est celle qu'elle reçoit ou de sa mère, ou sous les yeux de sa mère.
En partant de ce principe que les jeunes filles ne peuvent être bien élevées que dans des collèges, l'abbé trouve son temps et son pays bien en défaut : « Nous avons, dit-il, dans la plupart des villes des collèges destinés à l'éducation des jeunes garçons. Mais je ne connais en France qu'un collège uniquement destiné à l'éducation des jeunes filles; ce qui me paraît un grand défaut dans notre police... Il y a bien dies couvents qui prennent des pensionnaires à élever; mais comme ce n'est pas le but de l'institution de ces bonnes religieuses, il ne faut pas s'étonner si les moyens de procurer une excellente éducation aux filles sont si peu connus et si mal mis en œuvre dans les couvents, et si^ au sortir de ces maisons religieuses , elles sont si ignorantes des choses les plus communes et les plus importantes. •• »
Voici le moyen , très-simple et ingénieux, imaginé par l'abbé, pour remédier au manque de collèges de jeunes filles. Il prend pour type celte maison unique dont il parle, la maison de Saint-Cyr, et en fait une pépinière de maîtresses, une sorte d'école normale pour les femmes. C'est ce qu'il appelle, dans son bizarre langage, «provigner de proche en proche, et en peu de temps, le collège de Saint-Cyr.» Cette maison, dit-il, n'a qu'à préparer un nombre suffisant de religieuses pour établir à Paris dans deux ou trois ans