‹ Etude sur la vie et les écrits de l'Abbé de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 23 sur 36 · OT · texte numérisé non relu

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tous les autres peuples à cultiver la raison universelle; ils sont nos voisins et nos amis. » Mais illrouve à leur gouvernement de graves défauts ; ils n*ont pas d'académie politique; leur éducation ne les exerce pas assez à la vertu^ et leur système d'élection est très-imparfait : il y a beaucoup trop d'électeurs et beaucouf^ trop de candidats, ce qui laisse la porte ouverte aux cabales et à la corruption. Le voilà du même coup aussi loin du scepticisme accommodant de Voltaire et de l'esprit pratique de Montesquieu que du radicalisme égalitaire de Rousseau.

Qii'était-il donc, et de quel nom l'appeler? M. de Molinari remarque qu'il fut maintes fois très-monarchique. Gardonsnous de prendre à la lettre tout ce que dit l'abbé, et sachons distinguer ce qu'il pense de ce qu'il dit. La chose n'est pas difficile ; car il n'est jamais impénétrable, et il eût d'ailleurs été bien fâché de l'être. Le seul sentiment qu'il nourrisse au fond de son cœur, à l'égard de la monarchie, c'est la défiance; On ne daurait dire qu'il ait pour elle de la haine, mais il n'y a plus, chez lui, ni confiance, ni amour, ni respect; la foi est morte; Louis XIV l'a tuée, et ce n'est pas son arrière-petit-fils qui la ressuscitera. L'abbé éprouve pour la monarchie le même sentiment que les hommes de la Constituante : il la redoute comme une ennemie et ne songe qu'à la réduire à l'impuissance : ce n'est qu'à cette condition qu'il la conserve. Il lui semble très-douteux qu'elle puisse faire aucun bien, très-certain qu'elle peut faire beaucoup de mal : erreur excusable chez un homme qui vivait sous le roi Louis XV, le Bien-Aimé^

Mais alors, dira-t-on, l'abbé de Saint-Pierre est républicain? S'il Test, c'est au moins d'une étrange façon. La devise républicaine l'aurait bien surpris et probablement effrayé. Il n'y aurait trouvé qu'une chose de son goût, la fraternité. Quant à la liberté, la seule qu'il réclame est celle de faire des mémoires politiques ; il ne semble pas imaginer qu'on puisse en souhaiter d'autres. D'égalité, il n'en faut point parler; il ne paraît pas en avoir seulement conçu la

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{lensée. En revanche^ il y aura dans sa république beaucoup de deapoticite : ce sera de quoi consoler les amis de la liberté et de Tégalité absentes. L*idéal de Tabbé est une madûne administrative peu compliquée, dont le jeu consiste à mettre en évidence les citoyens les plus éclairés et les meilleurs, pour leur confier le gouvernement. Or, une fois le gouvernail en de pareilles mains, que peut-on souhaiter, sinon que rien ne vienne troubler les pilotes? Puisque ce sont les meilleurs qui gouvernent, à quoi bon une opposition? L'opposition n*cst plus que le droit de gêner la man(Buvre. De là, nécessité de la despottciié. L'abbé est donc., non pas un aristocrate, mais un partisan du gouvernement desmeiUeurs^ ce qui est bien différent. Et voici comment il a construit sa machine.

Le but principal d*un bon gouvernement estd'avoirde bons«employés ; mais comment avoir de bons employés, c*est-à-dire des hommes qui sachent bien la politique, s'ils ne Tont pas apprise? Et comment Tauront-ils apprise, s'il n'y a pas de bons professeurs de cette science, la science souveraine ? Il faut donc, avant tout, avoir des professeurs de politique, puisque c'est la première condition pour qu'il y ait des élèves, ou, comme dit l'abbé, des étudiants.'.

Que le roi fasse nommer par les magistrats trente d'entre eux, les plus capables et les plus dignes; autant par la noblesse, autant par le clergé ; ou , pour plus de sûreté, comme les membres de la noblesse et du clergé « ne confèrent pas assez souvent ensemble pour se bien connaître, i» il serait préférable de faire nommer directement par le roi cinq gentilshommes et cinq ecclésiastiques, lesquels auraient misoiDD dénommer, dans chacune des deux compagnies^ un mième membre ; ces six en nommeraient un septième, et ainsi de suite jusqu'à trente. On aurait ainsi trois compagnies d'étudiants politiques, divisées chacune en trois bureaux de dix membres pour conférer ensemble une fois par semaine.

^ Projet pour perfectionner le gouv^nement des États.

CeB trois e spagiiies réuniestioinme raient au sclrutin les

(uarmte «oa^ lieieii^ politiques dii pins grand génie et de

a plus grande ifertu ; et « telle serait la méthode dont le iouverdii se servirait pour former Vacadémie politique àés la^leors sujets d*entre les trois ordres de TÉtat, » chaque Mupagnie nommant tour à tour trois sujets au roi, et le roi choisissant un des trois. Elles se recruteraient ellesofèaies fiar la même méthode .

Mikitenant que tereii TÀcadémie politique? Elle encouragerait dans tout le royaume la production des mémoires j^litiques; elle les examinerait, les corrigerait et en récompenserait les auteurs : la science du gouvernement ferait ainsi de grands progrès; mais ce n*est pas tout ; 1* Académie «mrai|t un autre pôuv<m*/ beaucoup plus effectif que celuilà. Elle duMsirait dans son sein trois candidats pour chaque plaee de rapporteur ou de maître des requêtes au d^aseîl 4*£tat et pour chaque intendance ; les intendants et les mal- Ireedes requêtes, divisés/ eux aussi, en compagnies, nommttroDt parmi eux les conseillers d*Ëlat, et ceux-ci nommeront les ministres.

Yoilà donc le mécanisme de celte bizarre constitutioq i à sa basèj les trois compagnies d'étudiants politiques, tirant de leur sein TAcadémie politique ; celle-ci prenant parmi ses propres membres les intendants et les maîtres des requêtes; ceux-ci, toujours parmi eux, choisissant les conseillers d*État, et les conseillers d*État, encore parmi eux, nommant les ministres.

La première chose qui frappe, dans ce plan de constitution comme dans le traité sur la polysynodie, c*est qu*il était difficile de simplifier davantage les fonctions du souverain. A quoi le roi sert-il à cêté de cette machine à scrutin? L'abbé, qui tient à conserver la réputation d* un fidèle sujet, se hâte d'affirmer que le pouvoir du roi ne sera seulement pas entamé*. Le roi sera toujours libre, dit-il, de

ne pas accepter un des irois siijots qu*oii lui présentera. Sa prérogative reste intacte et son indépendance complète. Le scrutin Téclaire sans le contraindre. Quelle dérision! Si le roi reste libre de ne pas se laisser éclairer, que signifie Imvcntion de Tabbé? De deux choses Tune : ou le scrutin perfectionné est sérieux, ou il ne Test pas; et s*il Test, commeot admettre qu*il n*ob1igc en rien le souverain?

Le roi de Tabbé de Saint-Pierre fait penser au Grand-Électeur de Sieyès. « Votre Grand-Électeur, lui dit Bonaparte, est un roi fainéant, et le temps des rois fainéants est passé. Quel est Thomme d*esprit et de cœur qui voudrait subir une telle oisiveté au prix de six millions et d*une habitation aux Tuileries? »

Voilà donc la monarchie supprimée de fait et remplacée par le gouvernement des meilleurs. Mais ces meilleurs, où l*abbé va-t-il les prendre? Depuis 1718, il n'a guère fait de progrès dans la science d'observer les choses et les hommes; il prend ses meilleurs précisément dans les trois classes privilégiées, clergé, noblesse, magistrature. Il ne soupçonne pas qu'au-dessous de ces trois classes, Jl y a la nation, il y a ce tiers état qui est tout^ et qui voudra bientôt devenir quelque chose. Que penser d'un faiseur de constitutions, qui, en plein dix-huitième siècle, en France, ne s'aperçoit pas de l'existence du tiers état?

Cette forme de gouvernement, assure le bonhomme, sera un excellent anthropomètre et un non moins excellent boailimètre. Aussi ne manquera-t-elle pas de nous amener Ydge cTor, Nous nous y attendons.

Seulement il faudra que cette première réforme soit accompagnée de quelques autres, faciles à exécuter, dès que TAcadémie politique fonctionnera.

Il faudra d'abord réduire le nombre des ministères à trois. C'était, assure l'abbé, l'un des projets du duc de Bourgogne ' : un ministre du dedans^ un ministre du dehors et un

* Jlecueil de véritiis morales et politiques, 322.

ministre des finances devaient suffire au jeune prince réformateur. L*abbéconserTa toujours contre les ministres les sentiments qui lui avaient dicté sa brochure de 1718; il les Toyait toujours prêts à se transformer en vizirs ou demiyndrs, et ne cessait de les signaler comme le principal et pres-^ Çue le seul obstacle au perfectionnenoent du gouvernement des États; mais il avait changé de chimère. Sa passion malheureuse pour la polysynodie avait fait place à un culte pour les trois ministères, forme de gouvernement à laquelle l'excellent homme oublie dç donner un nom grec, a Le projet des conseils de la Régence, tel qu'il fut exécuté, dit-il ', n^était qu*une écorce informe du projet entier du dauphin Bourgogne... Il était plein de défauts essentiels... Il est vrai qu*en 1718, je composai un mémoire sur cette matière, mais ce n'était qu'une première ébauche irès-impa/r faite ^ mal digérée^ où il y a plusieurs vues fausses ( il est impossible d'y mettre moins de coquetterie) et plusieurs exprèssiems peu exactes qui ont donné lieu à des interprétations entièrement opposées^ à mes intentions. » Cette confession franche met Tâbbé à Taise et il se livre sans réserve et sans remords à son nouveau goût pour les trois ministères.

Voici comment il en entend Torganisation. Chaque ministère est assisté de divers bureaux selon les attributions diverses de son département, et ces bureaux sont composés de conseillers d'État, de rapporteurs au conseil et de maîtres des requêtes.

Le ministère du dedans a quatre bureaux : l'un, des lois ou de la justice, correspondant à peu près à notre chancellerie; Tautre, des rangs et préséances, des mœurs et aussi des opérations du scrutin, si importantes dans la république de l'abbé; le troisième aura l'éducation, et le quatrième l'assistance publique.

Trois bureaux au ministère des finances : l'un pour les impôts ordinaires ; le second pour les impôts exlraordinai-

rcsy la dette publique et les opérations du scrutin concernant le département ; le troisième pour le commerce, Tindustrie, les travaux publics, les ponts et chaussées, etc.

Trois bureaux au ministère du dehors : au premier, les rapports internationaux paciûques, traités, ambassades, etc.; au second, la guerre; au troisième, la marine.

Chaque bureau est chargé de Texamen des mémoires politiques sur les matières rentrant dans ses attributions.

I' y a dans ce nouveau système un progrès sur la poly>* synodie^ mais il y a encore cette fayte capitale de confondre la délibération et Tcxécution, sûr moyen d*embarrasser la marche des affaires. L*abbé ne voit pas que ces deux choses doivent ùtre rigoureusoment séparées. Il sent bien, dans ses pcrceplions confuses, qu*il faut au gouvernement Tappui de la discussion, mais il la met précisément là où elle ne doit pas être.

Ainsi, une erreur de principe qui est la confusion du délibératif et de Texécutif, et une erreur de fait plus grave encore qui est d*avoir pris pour les forces vives de la nation ce qui n*en était plus que le caput mœ*tuum, voilà deux choses dont une seule suffirait pour enlever au projet dé Tabbé un caractère vraiment sérieux.

Et il n*a pas tenu à Tabbé que le duc de^^urgognem passât pour Vinventeur de ces chimères; il fait honneur au jeune prince, et des trois ministères, et de TAcadémie poli-^ tique, et du scrutin perfectionné. Heureusement pourlamé^ moire de Télèvc de Fénelon, le bonhomme, qui nepeuts*émpécher de cfire la vérité, a pris soin de nous édifier lui-même sur la part véritable du duc de Bourgogne dans toutes ces rêve* ries; elle n'est pas grande, comme on peut s*en convaincre ' î

tt Je n'en ai de preuves, dit l'abbé, que des ouùdire vra/i^ semblables. C'était un prince très-appliqué à la science da gouvernement, plein de bonnes intentions, qui demandait aux hommes les plus vertueux et les plus habiles des mé-

moires pour bi^i gouverner -, qui mettait à part et ajvosiillait de sa main ceux qu*il approuvait pour les relire et tes perfectionner. Or il n'est pas étonnant que quelques-uns dp ces projeta qu'il approuvait, aient été connus de quelques personnes en qui il avait confiance; et de là sorU nées appom remment les opinwns qu^U eût exécuté ces beaux projets si une mort précipitée ne Veut empêché de régner. Je n'ai donc sur cela aueune preuve que des oui-dire; mais comme , au premier aspect, ces projets m'ont paru raisonnables^ je me suis trouvé porté à ^es examiner, à les approfondir, et dès que, par cet examen, je les ai trouvés excellents, il m'a paru équitable et honnête d'en donner la gloire à celui à qui je les avais oui attribuer. »

Nous pouvons conclure de là que Tabbé doit porter seul la responsabilité des académies politiques et du scrutin perfectionné. Quant aux trois ministères, il revient plusieurs fois sur leur origine avec l'insistance de quelqu'un plus sûr de son fait.

Une autre conclusion que l'on se croirait en droit de tirer de ce plan de constitution, surtout en le rapprochant de celui de 1718, et en y voyant persister une même idée, c'est que l'abbé est un fidèle partisan de l'aristocratie. On se tromperait fort. Nous avons dit tout à l'heure ce qu'était l'aristocratie de l'abbé : c'était le gouvernement des meilleurs^ et non celui d'une partie de la nation, désignée sous le nom. de noblesse. L'abbé est si peu partisan de la noblesse, qu'il veut la -perfectionner, c'est-à-dire la supprimer. C'est ce qu'il appelle rendre les titres utiles à la patrie. Qu'on en juge par ce passage, qu'il eût été assez amusant de mettre sous les yeux de Saint-Simon :

a L'hérédité du titre de duc est très-nuisible aux États... Il est de l'intérêt de ces fainéants honorés qu'on ne leur reproche pas leur fainéantise^ leur peu de talents et leur vie inutile et oisive; ainsi ils jettent autant qu'ils peuvent du mépris sur ceux qui travaillent et cherchent à se distinguer pour l'utilité de la patrie. »

« lU prônent autant qu'ils peuvent et attachent une sorte de distinction aux fainéants comme eux, qui ne se piquent que d*élre agréables à la cour ou dans le monde^ qui raffinent sur les modes, sur les parures, sur les habits, sur les ajustements, etc.... »

« Or, s*il y a des maximes pernicieuses pour un État^ ce sont certoinement les maximes que tâchent d'établir les foinéants honorés et distingués par des titres honorables, quoiqu'ils ne soient nullement distingués, ni par le courage, ni par la vertu, ni par les talents utiles à la nation. »

(( C'est l'exemple de ces ducs héréditaires qui, par leurs goûts et leurs occupations journalières, ressemblent plus à des enfants ou à des femmes qu'à des hommes, c'est cette malheureuse hérédité de titres honorables, qui -est une des principales causes de cet étonnant affaiblissement de la monarchie d'Espagne; elle commence à affaiblir la nôtre. »

Voilà qui est péremptoire, en dépit de la polysynodie et du scrutin perfectionné, et voici ce que l'abbé propose : Le roi ne créera plus dorénavant dç ducs héréditaires, mais seulement des ducs personnels (à vie). Il fera tout de suite ducs tous les maréchaux de France; il nommera trente comtes parmi les lieutenants généraux, du nombre desquels il tirera les maréchaux de France qu'il fera par la suite. Il créera enfin soixante titres de vicomtes sur le même modèle, « et ce seront là tous les titres du royaume, qui suffiront pour exciter et entretenir l'émulation parmi la noblesse. » L'abbé se pose cette objection : Tout cela est excellât; mais que deviendront les honneurs ei les respects que l'on porte au cordon bleu ? On laissera s'éteindre, répond-il, cet établissement puéril de Henri III, et le roi, désormais, ne donnera de titres honorables à un sujet que selon le degré de son mérite national^ maxime d'Etat empruntée à Salomon : Da illi honorera secundum meriium suum.

Ce n'est rien moins que la suppresion de la noblesse. La noblesse, c'est le privilège héréditaire^ et le titre est déjà, à lui seul, un privilège, quand on le reçoit en naissant. S'il

n*68i plus hérédilaire, il n'y a plus de noblesse. La quaUté, dit Padeal, c*est d*étre « en passe dès dix-huit ans, connu et respecté, comme un autre pourrait avoir mérité à cinquante ans; c'est trente eoA gagnés sans peine, d La définition de Figaro, qui résume celle, de Pascisd, n'est pas seulement spirituelle, elle est profondément juste : Un noble est un homme qui s-'est donné la peine de nattre. Le fils aîné d'un pair d'Angleterre n'a qu'à venir au inonde pour être pair iingnij et qu'à vivre jusqu'à vingt et un ans pour siéger à la chambre haute : voilà le vrai noble. Les distinelious personnelles ne sont point une forme perfectionnée de la noblesse : elles en sont la négation absolue, parce que la noblesse» c'est le privilège, et que les distinctions , personnelles sont l'équité.

Le prétendu perfectionnement de Tabbé avait donc une grande portée. Son projet ppur rendre les titres utiles à la patrie, est comme une ébauche de la Légion d'honneur. L*abbé devançait même Napoléon, avec ses maréchaux ducs et ses généraux comtes.

11 est donc bien certain que l'abbé n'était un ami ni des privilèges ni des privilégiés. On trouve, il est vrai, dans le péle-méle de ses écrits, un Mémoire pour obtenir le droit de substituer^ dans les six provinces Où ce droit n'existait pas, Normandie, Bretagne, partie de l'Auvergne, Bourbonnais, Nivernais et Marche, et on y voit, non sans étonnement; que l'abbé ne réclamait ce droit que pour les familles nobles, tandis que dans les autres provinces, grandes ou petites, le droit de substituer appartenait à la roture aussi bien qu'à la noblesse. C'est là une contradiction , sans aucun doute, avec l'esprit si peu favorable à laristocratie que je viens de signaler ; mais cette contradiction est plus apparente que réelle. 11 eût certainement été plus logique de demander le droit de substituer pour tous, d'autant plus qu'il existait dans le reste de la France ; mais on peut pardonner à Tabbé d'avoir craint une fois, fût-ce mal à propos, d'être trop hardi, et on ne tarde pas à reconnattre que ce n'est pas une

pensée aristocratique qui Tinspirait. Les subsiitutioDS lui paraissent bonnes, non comme venant à l'appui du droit d'aînesse , mais comme protégeant la fortune des enfants contre les dissipations d'un père prodigue. Ce qu'il veut, c'est « Ater aux dissipateurs le pouvoir funeste de vendre et d'aliéner les biens de leurs familles au grand préjudice de leurs enfants. » Il n'a pas d'autre pensée que celle-là, qui est simplement morale et nullement aristocratique; elle l'est même si peu qu'il n'admet pas de substitution aa proGt d'un seul enfant, mais de tous. Or, c'est précisément à ce titre et à cette condition que la loi moderne, qu'on n'accusera certes pas d'être aristocratique et qui a supprimé les substitutions en principe, les a conservées en fait. D'ailleurs, ce qui achève de mettre hors de doute les sentiments de Tabbo en pareille matière, c'est qu'il veut l'abolition des biens nobles * (consentant seulement & ce que les nobles payent l'impôt sur un pied plus modique que les roturiers), et qu'il ne veut pas du droit d'aînesse. Nous aurons ses aveux sur ce dernier point.

Venons maintenant aux projets de l'abbé qui touchent non plus à l'ensemble du gouvernement, mais aux diverses parties de l'administration. Pour plus d'ordre, nous les rattacherons, suivant leur objet, aux départements de l'administration, tels qu'ils sont constitués aujourd'hui.

Commençons par V Intérieur et la Police.

INTÉRIEUR ET POUC?:.

L'abbé avait trois choses en horreur : les disputes théologiques, les duels et le jeu. C'étaient pour lui trois pestes qu'il appelle maladies publiques, maladies populaires, maladies d'État, et auxquelles il applique le même remède, avec plus de bonne volonté que de chances de succès; ce

i VII, 92.

remède I c'est l'inierveiiiioii énergique et souveraine de rÉUt.

Il y eut un jour en Hollande deux curé», nommés Goma^ rus et Arminius, qui soulevèrent une querelle théologique^ Gomarus, fort de Tautorité de saint Augustin et de saint Paul, interprétés dans le même i^ens par Calvin , soutenait que les hommes étaient damnés ou sauvés par prédestination, c'estrà-dire par le bon plaisir de Dieu; et Arminius, en homme sensé et en bon citoyen^ soutenait que les hommes étaient damnés ou sauvés selon leurs œuvres. La querelle s'échaufPa. Qu'aurait dû faire la république? Imposer silence aux deux contestants, un silence absolu. Au lieu de ce parti si sage, on prit une mesure absurde. On convoqua un synode à Dordrecht , et ce synode ouvrit la persécution contre les partisans d' Arminius : calamité déplorable qu*on eût évitée par une simple mesure de police, a Grand silence^ « pùitU de concile \ telle est la: maxime de la bonne police « chrétienne et civile. Et si les théologiens s'obstinent, « qu'on les mette aux petites maisons et qu'on les traite « comme des fous. » Que serait-il arrivé si, au temps de Charles-Quint, il y avait eu dans l'empire un conseil du nlenceP Luther aurait eu la bouche close et la Réforme n'aurait point eu lieu. Quel résultat! il ne s'agit, pour en obtenir de pareils, que d'instituer un conseil du silence^ les choses faites par des conseils valant toujours mieux que celles qui sont faites par un seul homme, et Taulorité du magistrat de police pouvant être, en pareille matière, considérée comme insuffisante. Quoi de plus facile ?

L'abbé parait connaître bien peu et l'iiistoire et la nature humaine. 11 avait été témoin de la triste fin du jansénisme et de cette interminable affaire de la bulle Unigeniius. Des démêlés de cette nature, au milieu de la France du dix-huitième siècle, lui avaient, à bon droit, paru une simple affaire de police. C'est bien en effet au successeur de La

' Sur les disputes séditieuses des théologiens.

Reynie et de d*Argen8on qu*il appartenait d*iDterdire , par mesure d'ordre, les miracles du cimetière Saint-Médard. Mais quelle erreur d'avoir généralisé la mesure, comme si les cas devaient toujours ressembler à celui dont l'abbé avait été témoin ! Il fallait distinguer , et ne pas confondre la Réforme avec l'affaire Unigenitus. Lorsque les disputes séditieuses des théologiens, comme il les appelle, sont le cri de la conscience des peuples, il est aussi chimérique de demander à la police de les étouffer, qu'il le serait de vouloir empêcher l'eau de couler ou le feu de brûler. On eût dû, dit l'abbé, imposer silence à Gomarus et à Arminius : et qui donc l'eût fait, si toute la Hollande était ou gomariste ou arminienne? On eût dû imposer silence à Luther : ehl sans doute, le pape et l'empereur n'eussent pas demandé mieux : mais le moyen, si l'Allemagne était luthérienne? Ce n'était plus alors une affaire de police , c'était une conquête, et une conquête impossible. L'événement le prouva bien. Les disputes des théologiens ne sont pas toujours ce que l'abbé pensait et ce qu'il avait vu : elles sont aussi parfois un de ces souffles de l'esprit auxquels rien ne résiste, une de ces manifestations toutes -puissantes de l'opinion, qui sont les grandes crises de la vie des peuples, et qu'il n'est donne à aucune puissance sur terre d'étouffer.

Il en est de même du duel. Il doit échapper à l'action de la police, parce qu'à tort ou à raison, il relève d'un sentiment sur lequel aucun pouvoir n'a prise. Non que je veuille en faire ici l'apologie ; à Dieu ne plaise ! Le duel n'est fondé ni en justice ni en raison; on Ta surabondamment démontré. El pourtant il subsiste. Il faut donc qu'il y ait en lui autre chose qu*un déni de justice révoltant, qu'une tyrannie exercée par la violence sur le droit. S'il n'était que cela, il y a longtemps qa'il aurait disparu : le mal ne subsiste en ce monde que par ce qu'il a de bien. Qu'a donc de bien le duel ? 11 prouve que celui qui l'accepte met au-dessus de la vie le soin de son honneur et expose résolument l'une pour sauver Taulre. Que ce soit bien souvent à tort, que l'on

place mal son horàmir, q\SL*&ù en exagère la sasceptihilité, tout cela est lUMHsettlemeBt p^ible, mais très^vrai: toajours e8l-41 iio'tta duel, Quelque déraigoonable qu'il soit, meiaux prises demx hoaiiiies«qui préfèrent quelque chose à layie. Or, comment peut-on penser qu'un sentimBit qui est plus fort que l'amour de la \ie^ va céder à une ioi ou à «n r^lement de polji»? L'amour de la vie est si bien conaidévécomme le plus puissant de nos instincts, que ]a justice^ pour effrayer le crime, n'a rien de plus terrible que la peine de mort. Quelle peine peut arrêter celui qui a fait d'a?aooe le sacrifice de sa vie? Richelieu menaça les duellistes de leur couper la tête et tint parole à quelques*uns : le duel disparut-â pour cela? La justice, aujourd'hui, beaucoup plus sage, ne poursuit dans le duelliste qu'un meurtrier, sorte de moyen terme qui maintient la réprobation dont la société doit frapper le duel / mais qui constate en même temps l'impuissance de la loi devant la force du préjugé et des moBurs. Quel est le^duei que cette loi a empêché et empêchera j amais ?

Une seule chose peut venir à bout du duel, c'est le progrès de la raison universelle. Le jour où l'on aura autant d'égards pour l'honneur d'autrui qu'on en exigera pour le sien propre, où l'offenseur ne craindra pas de reconnaître ses torts et de les réparer, où l'offensé croira son honneur sauf quand la réparation aura été suffisante, ce jour-là le duel n'existera plus, et les mœurs auront fait ce que ne fera jamais la loi.

L'abbé avait adressé un mémoire contre les duels à Louis XIY dans le courant de 1715. Il affirme que le grand roi l'avait goûté, puisqu'après sa morble Régent en trouva un exemplaire dans une cassette où étaient ses montres, quelques bijoux et plusieurs papiers importants. En voici le résumé.

Le duel est une maladie populaire, moderne et barbare. Elle ne fut connue ni des Romains ni des Grecs, et elle ne l'est pas des Orientaux.

de la raison humaine, vous alléguez Tautorilé des ^is prendre Tabbé en contradiction avec lui- ^Qt un avantage trop facile et, ici, ne serait . La vraie et seule raison à opposer à cet ^. jst que les anciens, Grecs et Romains,, ne con**

2%L' ^^ P^ C6 sentiment moderne de Thonneur, qui a 4t Mué le duel dans nos mœurs, et qui est, quoi qu'on lasse^Tun des grands ressorts de nos sociétés. Les Orientaux ne ToDt pas davantage, et, en vérité, on le leur souhaitemt> dût le duel faire chez eux bien des ravages. Le bel exemple à citer aux Français du dix-huitième siècle que celui des Tores» des Persans, des Chinois et des Hindous ! Les Hindous Be se luttent pas en duel : donc le duel est mauvais ! Quelle nisoni Et^le grand peuple que les Hindous!

Le projet, en outre, est défectueux. Il ne s'applique qu'aux officiers. Il est vrai qu'au temps de l'abbé, le duel âiâit comme un de leurs privilèges ; mais ce privilège devait partager le sort des autres et devenir le droit de tous. Or tous ceux qui ne font pas profession de porter Tépée et qui, par conséquent, n'ont pas à la recevoir, sous conditions, des mains d'un supérieur, comment les empêcher de la prendre pour la défense de leur honneur?

Enfin, et c'est là Terreur capitale, comment supposer que la discipline militaire prévaudra sur le sentiment de l'honneur? On voulut un jour introduire dans l'armée française la coutume humiliante de frapper le soldat : il fallut y renoncer bien vite, ce le soldat français n'aimant du sabre que le trancbaot. » Et le solidat d'alors n'était pas celui d'aujourd'hui, qui, recruté indifiEéremment dans toutes les classes de la société, peut être gentilhomme ou fils de famille; c'était l'enfant de la plèbe, artisan ou laboureur. Tels étaient les hommes qui ne voulurent pas recevoir les coups de plat de sabre du comte de Saint-Germain. Et l'abbé peut croire que les officiers, tous gentilshommes, seront moins soucieux de leur honneur que les soldats plébéiens? 11 n'est pas un d'eux, même de ceux qui se firent battre si souvent par le

grand Frédéric^ qui neùi souri de pitié aux propositions philanthropiques du bon abbé. Quoi! leur demander leur parole d*honneur de ne pas défendre leur honneur? Menacer les braves des petites maisons et promettre aux l&ches les félicitations du roi? Malheureux celui qui se serait exposé ù CCS félicitatious-là ! Il les aurait payées cher.

L*abbé pouvait-il être plus heureux dans sa louable aversion contre les jeux de hasard? Et avait-il enfin trouvé là quelque chose qui tombât sous Taclion de la loi? Pas davantage. Il déplore plusieurs fois, et particulièrement dans ses Annales politiques^ les ravages impunis du jeu. Il signale le prince de Carignan et le duc de Gesvres (ce dernier gouverneur de Paris) comme tenant deux tripots^ dont Fun rapporte au premier vingt-cinq mille onces d*argent par au (commerce, il faut croire, auquel la noblesse pouvait se livrer sans déroger), et, emporté par son indignation, il ne demande rien moins que Tinterdiction formelle de tout jeu de hasard ^ ; toute dette de jeu sera tenue pour nulle, et quiconque en réclamera ou en contractera une, sera mis à Saint-Lazare.

Voilà une dure exigence, si dure même qu'elle en est déraisonnable. Un père de famille ne parviendrait pas à exercer dans sa propre maison la police que Tabbé veut faire exercer par le roi de France sur vingt-cinq millions de sujets. Là, encore, c*est à Téducation et aux mœurs à faire tout. C'est à elles, si elles le peuvent, à faire prendre en aversion les jeux de hasard, et à déraciner des esprits cette opinion que les dettes de jeu sont sacrées. La loi n'y peut absolument rien et la preuve en est que depuis Charlemagne jusqu'à la révolution de 1789, les ordonnances et édits portant interdiction des jeux de hasard sont innombrables; rien n'atteste mieux que leur grand nombre leur parfaite inutilité. Et qui pouvait, d'ailleurs, les prendre au sérieux, quand la cour ellemême, quand le salon du roi, ressemblait à un tripot? Les

1 Recueil de vérités morales et politiques, 529.

édite d^Lemi X!T omitre'toB jqtixidé hasard^ aéraient lATttir tar]iftaM.iraco&BqftfêMftt'(y^Aug«teeontre la corruption dés tnœars et le reljàchement des liens de la fkmilte. ^ut ce me YÈUtânpoànii ftiire en ^reil acMSS û'est ce qu'il fait aujour-

d*hin : interdire le tn&c et Tétalage public du jeu, faire fermer ious 1^ tripots^ à commencer par celui du due de Geevres; le reste lui échappait.

L*AbMn*est pas toujours aussi malàTisé, et tous les perfèelîeniieoietils qu'il demandé en msftière d'administration ne 8001 pis des chtmèvee; Jiien loin de là. (Test ainsi qu'il' ne Gës86 de réclamer rorgaàidiiion et l'emploi régulier delà siaiiêiiqiœ *• Lemot,ee«ly m'y est pas encore.

« Noti^ politique est endore'^ans Tenfance, dit-il trèsjoslement, puisque nous en sommes encore à dire que nos nmnstreSy chactm dans leur département, devraient avoir soin de pTtMsurer au publie des dénqmbreiJQents exacts de toQtee qui entre^ans la science du gouvernemept. >v Comment; en effet, administrer sans statistique, c'est-à-dire sand la connaissance ei(ficte et des besoins et des ressources dé l'État? Un État saùs statistique, c'est une maison de commerce sans livres, dont le chef -ne c^Qiiatt- au juste ni sdû* actif ni son pasi^. On ne peut y administrer qu'à peu près^ et on -court le risque défaire figiveHe passif à l'actif, et ré^ ciproquement. La nécessité de la sf^stique est si évidente qu'on se demande comment on a pu j^re pour s'en passer si longtemps. Colbert, le fondateur de l'administration française, s'ent)ccupa le premier ; dès 1664, il demanda aux maîtres des requêtes envoyés dans les provinces, une véritable statistique politique , industrielle et morale, de la France; le même travail fut demandé plus tard aux intendants pour le duc de Bourgogne ; mais malgré ces deux essa» et ceux qu'on put tenter ensuite, sur une moindre échelle^ il n'y a pas d'erreur à dire que Tadminigtratiôoi de l'ancien régime fonctionna sans statistique, et qu'il, faliut- attendre

* De ràUïïtédtt dénombrement.

jusqu'au coiisulaty pour voir cette science si utile défimûvemcnt organisée, et devenue Fun des malires ressorts de la machine administrative.

L*opuscu1e (le Tabbé, inlitulc: Ulilité des dénombrementi, contient quelques-uns des essais, un peu liasardeux, de cette science h son début. Nous y voyons que, d'après le déDombroment ordonné vers 1682, sous Colbert, la population de Paris était do huit cent mille Ames, et qu'il y avait à Paris, année counnune, dix-neuf mille morts et vingt mille naissances. Il faudrait donc, dit Tabbé, huit cents ans pour doubler la population de Paris; mêis en tenant compte de tous les accidents qui peuvent ralentir le mouvement de la population, comme guerres, pestes, etc., il n'y a pas d*exagération à fixer à douze cents le temps nécessaire pour arriver à ce chiffre double. « J'avais cru, dit-il, quelamultiplicalion du genre humai^ allait beaucoup plus vite. » Il ne se trompait pas; car, un peu plus de cent ans seulement se sont écoulés, et Paris a déjà plus de quinze cent mille iimes et la France plus de trente-six millions d'habitants.

On attribuait alors à la France vingt millions d'habitants; autant à l'Angleterre et à la Hollande réunies; vingt-quatre à l'Allemagne; seize à l'Italie ; seize à l'Espagne : tous chiffres assez vraisemblables, quoique peutnltre au-^lessus de la réalité pour l'Espagne et l'Angleterre, un peu au-dessous pour toutes les autres puissances. Mais en voici qui sont singulièrement exagérés : États Scandinaves, seize millions; c'est tout au plus s'ils en ont aujourd'hui sept ou huit-, Pologne, vingt millions; il en faut rabattre plus de moitié; Turquie, vingt-quatre millions, etc.

L'abbé cite comme exemple d'un bon dénombrement un extrait du Journal de r Académie royale de LondreM : c'est un recensement de la population de Breslau, en 1661, fiiit par M. Neumann, accompagné de commentaires de Halley, pour faire ressortir l'avantage de ces sortes de dénombrements. Les Anglais, dit l'abbé, sont là-dessus encore plus avancés que nous,' leurs dénombrements sont plus fréquents

€«riMrilt dto<i iiwa b ft TAeiiâémte poIîti€(tre k ëe chargée f^ M pkfièc à en èharger fes hitendemiSy si bîetf liMtw 6eÉ^ itifoinMitioffs.

-MrMrtve duMfr c^tteFréetaim le bon afbbé, ^éc notr trioîtis di MiMr» e^est inieiruMbsitéoïaciéHe. On se demande eb^ MM ^^sttHBCÉn mie idée Mtti siixrple et aussf utile n^avait fm^éUÈÔÊe kimèêtt^ûé ^ (ptelqne grand ministre, ùtt MlMM ôi» no TorgtHI. ft faBui les derniers États généraux ^MWP vMW ttaHfifi^ le iiÊûfèSwûst\

VMH fMfom réuAéiMiieiit de sii annalistes de l'Ëtat : Mii^ povr kr faitristre dit dehors, denx pour celui du dediM| efr Qii'pofÉr dHkti des flnances-Ils iseront pris dansr VàiCÊàêm» yêAUffoe et tonchetont une pendon de deui: mSI» liwiMb^ As aMoot'pour fofietion de coitsèryer à la pos-^ tenté' éêBAmuÊiê9^$Lnihéû^it(aes et bien circonstanciées des fMÊeiftutK éféBetteBtsde chaque règne, et d'instruire leurs" onoeitcyeiis de leurs triiis intérêts et des plus sages maximes de gouvernement. Quéliê ressourcé pour nous si nous poseMîsm ces Annules, depuis* le commencement de la mmiarckée'l Et Voii ne peut pa? dire que les gazettes tiennent lieu de ces Annaks : les galettes sont le plus souvent mal informées et satiriques; or, ce qu'il faut, ce sont précisément dei éerifaiiis qui soient bien exactement informés des faits, ei-fM égKÉffèrenf, é^ils doivent etagèrer^ plutôt eh bien gi/enmtlet âànê un sétu fbvcrablê au gouvernement. 11 n'y a pas à v# denter; ce que l'abbé demande, ce ne sont pas les joumm-x, ce n est pas ce qu'on appelle la presse, et surtout' la presse libre : c'e^ purement et' simplement le Moniteur. Cetosu, si modéré, était encore trop hafdi, apparemment, pMr l'esprit de rotitine'de Tancien régime.

Vu autre perfectionnement, qui était aussi réservé pour des jenrs mci:tleurs, c'est l'extinction de la mendicité, cette pfèôe des États mal gouvernés. L'abbé n'a point vu de mendiants eu Hollande, et il en voit en France des multitudes. If y a-t-il aucun moyen de fermer cette plaie honteuse?

La première chose à faire sérail de répartir plus équitableiiicut les lailles; beaucoup de malheureux laillables, n*ayaui plus le moyen de nourrir leurs enfants, sont forcés de les envoyer mendier. Ensuite il faudrait ne plus donner iraumûnes manuelles; ces sortes d*aumônes tombent le plus souvent à ceux qui le méritent le moins et entretiennont la fainéantise et la friponnerie. Ce qu*il faut, c*e8t donner du travail à ceux qui en manquent, forcer à travailler ceux qui le pourraient et ne le veulent pas, recueillir les estropiés, les malades, les vieillards, tous ceux enfin qui ne pourront pas travailler, et les ^sister. Voilà le seul moyen d*éteindre la mendicité. Les Hollandais trouvent les fonds nécessaires pour ces dépenses eu mettant des droits sur les boissons à leur entrée dans les villes : pourquoi ne ferait-on pas comme eux? 11 y a déjà à Paris quarante-cinq sous d'entrée sur chaiiue umid de vin (dont vingt-cinq pour les malades de riIôlcl-Dieu et vingt pour les pauvres renfermés à rilùpital général) ; mais si ces quarante-cinq sous ne suflisent pas, s'il en faut quinze autres, y a-t-il à bésiter un seul instant ? Sans doute, les villes sont déjà fort chargées d'octrois; mais la subsistance des pauvres est de toutes leurs dettes la plus ancienne et la plus pressée.

Telles étaient à peu près les raisons que Tabbé développait dans un mémoire intitulé : Projet pour renfermer Us mendiants y et qu'il adressa à Fleury eu 1724. Ce mémoire fut, l'année même, suivi d*une ordonnance, à Texécution de laquelle on tint la main pendant deux ans et qu*on laissa tomber ensuite. Ce qui ne serait pas arrivé, dit Tabbéi si Ton avait eu \m bureau perpétuel chargé de ces soins.

Ailleurs encore il revient sur cette question, qu'il a fort à cœur, et, dans son livre dû Gouvernement intérieur de ÏÊtal, il écrit ces paroles : « Celui qui est dans l'extrême pauvreté a îi7i droit réel et positif, une action de droit naturel sur le riche ; sa grande misère fait son droite et un droU incontestable. Or, n'est-ce pas à la boone police à faire en sorte, par un bon règlement, que ce droit du pauvre sur k

fiehti Boit aofnîHé et ftié H première de toute» Tes Ibis de là foôélé w& obsertéeT- AlMi, H parait qu^en faveur des pau- TfeS'&miUea de Paris fl faut un règlement qui fasse jpàyér à tons les citoyens riches Fau!li60e''de justice qui est due aux litiqreM qui sont en danger de périr de misère ^ » Vôiià une affirmation catégorique du âfoU à l'assistance^ qui aurait pu être signée par Rousseau et servilr de préambule à un déeret dé la Conyentiott. Dès êxérgéra tiens de cette nature M sont pas rares au dix-huitième siècle, et elles rempliront llûstoire de la réTokiti($ô» £*excis du mal amène Texcès du remède, ^ui n^est qu'un aulir^ mal, souvent pire que le preiniar. Les siècles réfbmlateni^ sont, pour ainsi dire , condamnée à ces dangereuses erreurs, et les âmes honnêtes en font peut-être moins exemptes que les' autres.

Le souhait de Tàbbé n'était pas une nouveauté. Il y avait longtemps déjà que le gouvememeot faisait, ou plutôt vou* lail fidre, ce que l'abbé dematidait . Les ordonnances contre les mendiants étaient aussi nombreuses que lés ordonnances contre les jeux de hasard et les duels, et tout' aussi vaines. Ce n'est pas qu'elles péchassent par trop dé douceur, car^ jusqu'en 1777, sous Louis XYI, elles ne promettaient au mendiapt et vagabond saisi rien moins que les galères. En 1596, on avait expulsé dans les vingt-quatre heures tous les mendiants de Paris, sous peine de la Aar/. Et malgré ces ptealités terribles, la mendicité ne cessa de ronger la France, jusqu'à l'établissement du régime nouveau. C'est que la principale cause en était, comme le sentait bien l'abbé, dans la constitution même de l'état social, et surtout dans cet absurde système d'impôts qui consistait à demander le plus àceuxtjui avaient le moins. La mendicité était, dans nos malheureuses campagnes, la conséquence nécessaire de la taille. A quoi servait-il de s'en prendre à Teffet, quand on laissait subsister la causé, toujours active et féconde? Les ordonnances étaient condamnées à n'être qu'une lettre morte,

et ce ne sont pas les quinze sous par muid de Tabbé qui eussent ét(* plus eriicaces. Le seul remède à ce mal, comme à tanl d^autreSy c*élail celui que la Providence tenait en réserve, et qui s*appela la Révolution.

L*avcnir devait complètement réaliser, trop complètement peut-tHre, uu autre vœu de Tabbé. Par la force des choses, c*cst-à-dire par le progrès naturel de cette centralisatièD puissante que nos rois ont fondée et qu*ont fortifiée toutes nos révolutions, Paris a pris un accroissement tel, qu'il semble tendre de plus en plus à absorber en lui toute la vie de la France. C'est un fait dont tout le monde est frappé, dont beaucoup s'alarment. Déjà, dès le temps de Tabbé, il était iucoiaestablc, et les quelques restes de vie provinciale que riTiiilé nionarcbique avait laissé subsister, allaient s*éteignant peu à peu ut en silence. L*abbé ne voudrait pas qu*on les laissai mourir de leur belle mort; il trouve que les choses ne vont pas assez vile, et que le gouvernement devrait favoriser davantage V agrandissement continuel de la capitale. Il en lit le sujet d'un opuscule spécial.

Il est inépuisable sur les avantages du séjour de la capi* taie, cl il n'a pas de peine à montrer que la capitale offre i toutes les conditions m plus d'amusements, plus de speo* tacles, plus de promenades, plus de conversations, plus de commerce, plus de nouvelles, plus de nouveautés, en un mot, plus de sortes de plaisir. » C'est là qu'on trouve lesres* sources les plus abondantes et les plujs variées pour son in* struction, pour sa santé, pour l'éducation de ses enfants, pour sa fortune; nulle part ailleurs on n*est plus libre, plus maître de soi; nulle part il n'est plus facile de régler sa dépense sur son revenu. Tout cela est vrai en général, et l'abbé n'a pas moins raison quand il considère la chose d*un autre point de vue et de plus haut :

(( C'est proprement de l'idée que l'on prend de la capitale que dépend la réputation de la nation *. S'il y a beaucoup

' Oui, cela est vrai du commun des voyageurs; mais il y auraii des

éê fovnnwt trto-^i^ttBleSy d*aalres très-polies, d'autres i'BÉKOiiTmnilinn ngrftiMft^Tmjnnrr ; si la manière de Vimi y est commode il pleiee de liberté et cependant de bien* sésMo; s'A y « dan» la TiUe sûreté entière pour les étran* gQi9'^BewoyagMi'qi]»ff<Mr s-inslruire; si les étrangers y aoQlplus protégés et même plus favorisés par les habitants; s'ils y trou?ent^plu8 facilement qu'ailleurs et commodilét, 61 ^^aisirs,' et amusements, et occupations utiles, et cooTèrsations avec les plus habiles dans les arts et dans lès scieiMMy une pareille oapitale^deYiendra la capitale de l'Europe ei la ville de toutes les n^Hans; la plupart des étrangers souhaiteront d'en devenir habitants, et remporteront de la oation 4*idée de prééminence qu'ils inspireront ensuite & leurs amist à leurs parentSi à leurs enfant&; ce qui rendit la nation aimable et la capitale très-fréquentée, et par conaéqMAl très-riche. »

m Nous avons rendu notre nation suspecte aux étrangers dutani trente ou quarante ans, parce que nous avons voulu agrandir notre territoire, ce qui ne se pouvait faire qu'& leurs dépens. Heureusement nous commençons à quitter ces fausses idées d'agrandissement extérieur de territoire pour songer aux agrandissements intérieurs, qui sont bien plus réels, bien plus faciles, beaucoup pins considérables, plus durables, infiniment moins coûteux, et tels surtout que nos voisins ne sauraient jamais nous les reprocher et s'en plaindre, lorsqu'il ne tient qu'à eux de nous imiter. »

« ... Cette sorte d'empire volontaire, qui vient de la supériorité de la raison, est la seule manière désirable de dominer sur les nations civilisées, et la seule supériorité que les nations civilisées aiment à reconnaître, parce qu'elles ne la reconnaissent jamais sans plaisir et sans utilité. t>

Cette page a-t-elle été écrite en 1730 ou en 1859? Est-ce du Paris de Louis XY qu'il y est question, ou de celui de Napoléon III ?

exceptions à faire poar les observatears, pour tous ceux qui ne jugent pat des choses par ta surface.

Mais voici (|ui est plus curieux encore. L'agrandittement de la capilale doit amener avec lui, dil Tabbé, pluaears perfectioniieiuents nécessaires ; et par exemple :

il faut divers lieutenants de police pour les divers quartiers d*environ cent mille habitants; mais il faut un magistrat général de police, qui aura seul relation à la cour pour en recevoir les ordres importants.

Il faut de même augmenter en proportion le nombre des archers.

Il faut auguieutcr, en proportion, la facilité des communications, soit par eau, soit par terre.

Il faut élargir insensiblement les rues du centre. Il faut multiplier et agrandir, en même proportion, les halles et les places des marchés.

Sans aucun doute, le spectacle de Paris moderne doit faire, au paradis. Tune des plus grandes joies du bon abbé. Il a dû cependant éprouver une petite déception. L*ud des avantages de Tagrandissement de la capitale^ à son avis, c'est qu*il y aura plus de sûreté pour le gouvernement centre les guerres civiles.

Plus la capilale sera grande et peuplée, dit-il naïvement, plus il sera aisé de raifamer si elle se révoltait^ Donc, ou il n'y naîtra pas de révoltes, ou elles seront calmées en peu de Jours par Tenvironnement des troupes qui en fermeraient les avenues. On le vil bien en 1789, et plus d'une fois depuis.

Pour plus grande sûreté contre les révoltes^ ajoute- t-il, il serait facile au roi d'avoir aux différentes avenues, deux lieues au-dessus et au-dessous de la rivière de la capitale, et sur les grandes routes, plusieurs petits camps fortifiii avec des casernes et du canon.

Enfin, une ville où il n'y a ni armes défensives ou offensives, ni habitants disciplinés; où la plupart 4es magistrats et le gros des bourgeois ont une grande partie de leurs revenus sur le roi; où les principaux habitants ont des charges et des pensions dépendant de la cour, etc., etc.; une

telle lille ne. saorûi pniidie 4e parti de se véfolter A-ub peulft Tok partout que à^b motib de^ Boumission. Qjae pes-^ aemis-iiQQS de ce passage» en l'an de grâoe 1:839? ; Notre lùstoire . eontenpjGNratQe aurait appris bien des ohoees à. Vabbé» e^ttOiCi entre.autres : c'est que^ contraire^ flSflot à ce qu'il peiisait,.plus unci capitale est grande et plus fl est difficile de la mcâtriser ; moîas encore à cause de sa forée matérielle et du nombre immense de bras qu'elle peut IcTcr à un jour donné, que parce qu'elle est, en réalité, toute la force intellectuelle et morale d'un peuple condensée dans une seule ville. L'explosion en est terrible ; c'est le souffle des trompettes de Josué. Cet^état de choses a un avantage, mais non pas celui que l'abbé croit y voir : il ne rend pas les guerres civiles impossibles, mais il les simplifie et les abrège. Concentrées dans les murs d'uo^ seule ville, eUee sont décidées tout de suite. La capitale, à elle seute^ se charge de la besogne de toute la nation, et la fait toujours^ sinon très-bien, au moins très-vite. Incontestable progrès; car, en attendant que les guerres civiles soient devenues impossibles, tout ce qu'on peut souhaiter c'est qu'elles soient courtes. Grjàce aux grandes capitales, le problème est résdu. .

Autre chose encore échappa à l'abbé,. Si vous concentrez toute la vie d'une nation dans sa capitale, comme la capitale, quelques développements qu'elle prenne, ne sera jamais qu'une très-petite partie du iout, il s'ensuivra qu'il y aura excès de vie. sur ce seul pcânt» et mort partout ailleurs. C'est là un grand mal, et l'un des problèmes de notre société moderne est précisément de concilier cette unité puissante qui fait )a force et l'originalité de notre pays, et qui est sortie du génie même de la nation, avec la liberté nécessaire aux administrations locales pour ranimer et entretenir dans tous les membres la vie trop exclusivement concentrée au cœur. 11 est incontestable que la France a toujours penché de ce côtélà; mais ce n'est pas une raison pour la pousser, comme faisait l'abbé, du côté où elle penchait.

— zKS —

Mentionnons, pour finir, que Tabbé demande des punitions rigoureuset contre les imprimeurs et copistes des libelles visibtfffneni ironiquet et satiriques ' ; qu*il Teut poor les pauvres (et j'appelle pauvres, dit-il, ceux qui n'ont pas trente livres tournois de rente) la faculté de travailler le dimanche après midi^; qu*il trouve insuffisant le nombre des maisons de correction ', et qu*il propose une taxe du pain ^ : loutcscbosescxcellentesetqueravenir devait réaliser.

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