‹ Etude sur la vie et les écrits de l'Abbé de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 30 sur 36 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Un illustre écrivain de nos jours, la petite-fille de madame Dupin, faisant dans ses Mémoires une sorte d*éloge funèbre de son aïeule, est amenée à parler de fabbé de Sain t-Pierre, et le fait en ces termes ' :

« Ce qui donne à madame Dupin une physionomie trèsparticulière et très-originale au milieu de ces philosophes, c'est qu'elle est plus avancée que la plupart d'entre eux. Elle n'est point l'adepte de Rousseau, mais il n'a pas, lui, la force et l'élan de son âme. Elle procède d'une autre doctrine plus hardie et plus profonde, plus ancienne dans l'humanité et plus nouvelle en apparence au dix-huitième sièâe; elle est l'amie, l'élève ou le maître (qui sait?) d'un vieillard réputé extravagant, génie incompris, privé du talent de la forme, et que je crois plus éclairé intérieurement de'l'esprit de Dieu que Voltaire, Helvétlus, Diderot et Rousseau luimême : je parle de Vabbé de Saint-Pierre, qu'on appelait alors dans le monde le fameux abbé de Saint-Pierre, qualification ironique dont on lui fait grâce aujourd'hui qu'il est à peu près inconnu et oublié. »

c( il est des génies malheureux auxquels l'expression manque, et qui, à moins de trouver un Platon pour les traduire

' Histoire de ma Vie^ t. 1.

au rnoode, tracent de pâles éclairs dans la nuit des temps, et emportent dans la tombe le secret de leur intelligence, Vinconnu de leur midiiation^ comme disait un membre de cette grande famille de muets ou de bègues illustres, iicoffroy Saint-IIilairc »

(( J*avoue que je n*aimc pas beaucoup le système d'ironie adopté par J.-J. Rousseau à Tégard des utopies de Tabbé de Saiiit-Piorrc... Il n'y a pas d'unité, il n'y a pas de fixité dans le jugement de Rousseau sur le philosophe de Chenonceaux; selon les époques de sa vie où les dégoûts de la persécution Tabattent plus ou moins lui-même, il le traite de grand homme ou de pauvre homme. En de certains endroits de ses Confessions^ on dirait qu'il rougit de l'avoir admiré. »

tt Rousseau a tort. Pour manquer de talent, on n'est pas un pauvre homme.. • Il me semble que ce rêveur a vu plus clair que tous ses contemporains, et qu'il était beaucoup plus près des idées révolutionnaires, constitutionnelles, saint-simoniennes et même de celles qu'on appelle aujourd'hui humanitaires, que son contemporain Montesquieu, et ses successeurs Rousseau, Diderot, Voltaire, Helvétius. »

« Car il y a eu de tout dans le vasie cerveaux de l'abbé de Saint^Pierre, et, dans cette espèce de chaos de sa pensée, on trouve entassées pêle-mêle toutes les idées dont chacune a défrayé depuis la vie entière d'hommes très-forts. Certainement, Saint-Simon procède de lui; madame Dupin, son élève, et M. Dupin, dans la Critique de l^Eepriî des his^ sont ouvertement émancipateurs de la femme. Les divers essais de gouvernement qui se sont produits depuis cent ans, les principaux actes de la diplomatie européenne et les simulacres de conseils princiers qu'on appelle allianees ont emprunté aux théories gouvernementales de l'abbé de SaÎBt- Pierre des semblants (menteurs, il est vrai) de sagesse et de moralité. Quant à la philosophie de la paix perpétuelle, eUe est dans l'esprit des plus nouvelles écoles philosophiques. »

c( Il serait donc fort ridicule aujourd'hui de trouver l'abbé

de SainUPierre lidkiik, et de parler sans respect de celui que ses détraeteors mêmes appelaient Vkomme de Uen par exoellence. N*eût-il consenré qoe ce titre poar toot bagage dans la postérité, c'est qoelqoe diose de plas qoe celui de plus d*un grand écriTain de son temps. »

Heureux abbé de Saint-Pierre ! Il est traité en enflant gâté par la petite-fille, comme il l'avait été par la grand' mère I n est» pour toute la famille, l'objet d'un culte domestique. On l'aime trop pour lui rendre justice. Comme tout en l'aimant beaucoup, nous soounes plus à l'aise a?ec lui, nous ressayerons. L'abbé de Saint-Pierre n'est ni un « vaste cerveau, » ni « un hamme inspiré de Keu. b

n s'offre à nous sons un double aspect. D'un c6té, nous voyons un esprit hardi, indépendant, original, presque aussi hardi avant Voltaire et Rousseau que Voltaire et Rousseau, et bien souvent heureux dans ses hardiesses; rationaliste et déiste iiréprochable, avant le Vicaire savoyard; admirateur intelligent de l'Angleterre, avant V Esprit des lois; utilitaire, bien avant Bentham; économiste ingénieux et fécond, avant que l'économie politique existât même de nom; précurseur de l'Assemblée constituante et du Consulat dans tout ce que la France leur doit de plus grand et de meilleur; et, à cMé de tout cela, combien de défauts et de faiblesses! le manque de suite et de solidité; des conceptions chimériques et informes; des raisonnements rigoureux aboutissant à des conséquences absurdes ; l'amour de l'impossible et des étonnements perpétuels, parce que l'impossible n'a pas été fait; des contradictions choquantes; des idées et des paroles d'enfant terrible. L'esprit de l'abbé même est une ctetradiction ; chimérique et terre à terre, positif et ne voyant presque jamais toute la réalité, bâtissant dans l'espace, sans tenir compte du temps ; si bien qu'on est forcé de conclure en disant : Voilà un des esprits les plus singuliers qui furent jamais; bien grand ici, bien pauvre là, bien clairvoyant et bien aveugle, comme l'homme lui-même qui, de son vivant, a été admirable, vénérable et ridicule.

De Tautrc côté, Taspecl est bien différent; il n'y a pas de mélange. Nous ne voyons qu*une àme parfaitement boDoe, D*ayant pas un désir, une pensée, qui ne soit pour le bien de tous; et on se sont forcé de convenir que Vabbé de Saintr Pierre réalise f idéal de l' /tomme de bonne volonté. C'est là, en effet, son titre de gloire. Quand on a voulu caractériser d*un mot les utopies de Tabbé de Saint-Pierre, on a dit les rêves dnn homme de bien. S*il est vrai, comme Ta dit Pascal, que tous les corps et tous les esprits ensemble ne valent pas le plus petit mouvement de charité, parce que la charité est d'un ordre, infiniment supérieur, il faut reconnaître que peu d'hommes valent mieux que l'abbé de Saint-Pierre, si même il en esi un sf-ul qui ait eu plus de bonnes intentions que lui.

Voilà le singulier mélange qui fait de Tabbc de Saint- Pierre un personnage unique et comme un phénomène dans l'espèce.

Maintenant il est une double conclusion à laquelle nous semble nécessairement mener cette étude.

La première est en faveur du dix-huitième siècle. Pour trouver dans un homme la personnification de son siècle, ce n'est souvent pas parmi les plus grands qu'il faut chercher. Ni Voltaire, ni Rousseau, ni Montesquieu, ni Diderot ne sauraient persouuitier le leur. Voltaire est trop sceptique sur certains points, trop satisfait sur d'autres; Rousseau trop paradoxal, trop radical, trop mécontent de tout et de tous; Montesquieu, trop serein; Diderot, trop violent. C'est dans des régions inférieures qu'il faut chercher le pur esprit du siècle, et chez un homme dont la personnalité ne soit pa& assez puissante pour le marquer, en quelque sorte, de son empreinte. L'abbé de Saint-Pierre est cet homme-là. Il y a en lui de l'enfant terrible, ai-je dit, et c'est précisément pour cela que, quand il parle, le dix-huitième siècle parle par sa bouche. L'abbé ne lui donne point l'accent de son scepticisme, de sou orgueil, de son égoïsme, de sa misanthropie^ de sa colère, comme le ferait tel ou tel grand homme. Veritas in are infanlium. Le dix-huitième siècle est tout entier

chez fabbé de Saint-Pierre, idées, croyances, espérances, illusions. Or, Tamour sincère des hommes, la foi au bien et au progrès, voilà le fond de cette philosophie. Ty vois bien des erreurs, mais elles sont toutes généreuses. Et la preuve que Tabbé est une image fidèle de son siècle, c*est que son siècle se reconnut et s^aima en lui. Cet homme simple fut presque un mattre et fit presque école ; jusqu*à son dernier jour, on le vénéra et on l'écouta comme un oracle. Serait-ce donc, par hasard, qu'autour de lui, on manquait d'esprit ? Non certes, Tesprit ne manquait point à la société du dixhuitième siècle, mais son goût pour J^bbé de Saint-Pierre prouve qu'elle mettait encore une belle âme au-dessus d'une grande intelligence. Voltaire s'est souvent moqué de l'abbé; mais ne semble-t-il pas que parfois, dans ses railleries, perce comme un secret dépit ? A Dieu ne plaise que je veuille prétendre que Voltaire ait été jaloux de l'abbé de Saint-Pierre f mais qui sait si ce.roide l'intelligence, roi quelque peu despotique et capricieux, ne sentait pas parfois comme une puissance rivale et hostile dans la simplicité du bonhomme ? On écoutait ce vieil enfant, on Thonorait et ou l'aimait, ce qui n^arrivait pas toujours à de bien plus grands que lui. L^autre conclusion à tirer de Tétude des ouvrages de l'abbé de Saint-Pierre, c'est que le progrès est une vérité, et que l'abbé n'était pas dupe d'une illusion quand il y croyait de toute son Ame. Combien de ses vœux ont été exaucés et que de choses doivent réjouir sa vue là-haut ! Combien il doit s'applaudir d'avoir demandé que le gouvernement favorisât de tous ses efTorts le progrès des sciences physiques, en voyant les merveilles qu'elles ont produite^? Il voulait le perfectionnement de l'administration : le jeu de notre niachine administrative moderne doit l'émerveiller et le remplir d'aise, car il y trouve tout ce qu'il avait souhaité, et ce n'est pas lui qui se plaindra jamais de ce qu'il y a peutêtre excès de perfectionnement. L'Académie des sciences morales et politiques, l'Académie de médecine, les ministères lie rinslruclion publique, des travaux publics, de

ragricullurc et du commerce, toutes ces belles et utiles institutions, avaient trouvé leur place dans les rêves de Tabbé avant de Tavoir dans les faits. Le territoire de la France est aujourd'hui ce qu'il était du temps de Tabbé: sa population a presque doublé, son commerce et son industrie ont pris un accroissement incalculable. Quel triomphe pour ses idées ! Il voulait faire faire par Tordre de Malte la police de la Méditerranée : la France s*en est chargée et le monde n'y a point perdu. 11 demandait l'amélioration des voies de communication en France : serait-il satisfait ? Il appelait le progrès de la raison universelle, et la révolution française est venue, impérissable consécration de tous les progrès passés, infaillible garant de tous les progrès à venir. L'abbé a dû battre des mains à la Constituante et pleurer de joie au Consulat. Mais il appelait aussi la paix perpétuelle, dira-t-on, c'était là le plus cher de ses vœux, la plus caressée de ses chimères; et l'on sait au milieu de quels carnages s'est fermé son siècle et s'est ouvert le nôtre. Vingt-cinq ans de guerre acharnée entre les nations les plus civilisées de la terre, voilà ce qui a répondu à ses vœux et à ses espérances ! Et c'est peut-être précisément pour cela que nous sommes plus près de la paix perpétuelle. N'est-ce point à partir de ce moment que l'horreur de la guerre commence à inspirer les conseils des nations chrétiennes ? A quelle époque de l'histoire voyonsnous une plus longue série d'années pacifiques que celles qui ont suivi? Qui sait si ce ne sera pas là le plus grand résultat des guerres du commencement de ce siècle, et si ce n'est point laguerre elle-même qui a été vaincue à Waterloo ? Non, l'abbé de Saint-Pierre ne serait point un rêve-creux s'il n'avait pas eu d'autres chimères que celle-là. Il a cru, nous l'avons dit, que l'humanité pouvait abréger la route tortueuse ou la main de la Providence la mène, et franchir d'un bond la longue distance qui la sépare encore de cette terre promise-, c'est là son erreur; mais il ne s'est point trompé quand il a vu et signalé le but. Aussi emportet-on de son commerce avec lui cette dernière conviction, que

rhomme s'agite, mais pour avancer, et que s'il faut dire, comme cel empereur mourant: « Travaillons, » on peut ajouter à cette belle parole, pour en adoucir un peu la sévérité et soutenir la faiblesse de notre nature, ce mot plus consolant : Espérons I

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