‹ Etude sur la vie et les écrits de l'Abbé de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 8 sur 36 · PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE

La philosophie de Tabbé de Saint-Pierre a un double caractère ; elle est d*abord éclectique^ Tabbé prend, pour la composer, un peu partout. Mais l'éclectisme est une i^hode et non un principe. Le principe de la philosophie dé l'abbé c'est Vutile. L^abbé s'accommode, sans regarder à Twigine, de tout ce qu'il peut ramener à ce principe et recette tout ce qui ne peut s'y conformer. Vutiliiê, dans le sens le plus simple et le plus étendu du mot, voilà son critérium unique, infaillible, universel .

Là est une véritable originalité. La philosophie ditei^tVttaire est considérée comme une chose toute moderne et presque contemporaine, qui ne remonte pas au delà de Bentham. M. nie Molinari revendique avec raison pour l'abbé de Sainl- Pierre l'honneur d'avoir devancé Bentham.

Mais l'abbé lui-même avait eu un prédécesseur illustre, l'un des plus grands noms de la philosophie. Bacon. « Le « principal caractère de la philosophie de Bacon, dit lord «Macaulay dans un de ses brillants Essais (Edimburg « Review, July 1837), nous semble avoir été celui-ci : Bacon « se proposa un but entièrement différent de celui que ses

prédécesseurs avaient eu en vue. Il le dit lui-même : a Le but de la science n*a encore été bien posé par personne. » Quel fut donc ce but qu'il se proposa? Ce fut, pour nous servir de son énergique expression, le fruit. Ce fut « 1^ multiplication des jouissances de Thomme et l'adoucissement de ses souffrances. » Ce fut a le soulagement de la condition humaine. » Ce fut « de servir les intérêts de i rhumanité. » Ce fut c< de travailler efficacement à dimii nuer les incommodités de la vie humaine. » Ce fut (c de « doter la vie humaine de nouvelles inventions et de nou- « velles richesses. » Ce fut « d'augmenter sans cesse les res- « sources et la puissance du genre humain. » Tel fut l'objet « de toutes ses spéculations dans chaque département de tt la science, dans la philosophie naturelle, dans la législation, en politique, en morale. Deux mots forment la clef a de la philosophie baconienne : Utilité et progrès. »

Il n'y aurait que le nom de Bacon à changer pour que ce résumé fût l6 programme exact de la philosophie de l'abbé de Saint-Pierre. L'abbé ne paraît pas, chose singulière, avoir connu Bacon. Il le nomme une fois, dans ses Observations sur le progrès continu de la raison universelle, en compagnie de Montaigne, de Charron et Bodin, pour dire que la raison humaine était revenue, au temps de ces philosophes, à peu près au point où elle se trouvait au temps d'Aristote, el même que leurs ouvrages valent mieux que ceux d'Arislote et de Platon. C'est tout ce que l'abbé dit de Bacon, dont il ne connaissait évidemment que le nom. Il ne se doutait pas qu'il nommait son maître.

Comme Bacon, l'abbé de Saint-Pierre, tout élève des cartésiens qu'il est, n'a aucun goût pour la métaphysique. Comme Bacon, il ne juge des choses qu'au point de vue de l'utilité et du sens commun : <c Je veux une philosophie qui « n'ait rien de vain et d'abstrait et qui améliore les diverses « conditions de la vie humaine. » Cette profession de foi de Bacon, l'abbé l'eût signée des deux mains. Comme Bacon, même beaucoup plus que lui, il mêle des chimères éton-

tendus miracles que nous révérons. Ce prix, que Tabbé conseille au ministère de fonder, c*est tout simplement ud prix d*exégèse; proposition qui serait trouvée d'une étrange témérité même aujourd'hui. Enlin, ne dit-il pas que la volonté de Dieu nous ost révélée par notre raison toute seule, et que ce qui est contraire à notre raison ne vient pas de Dieu? Le vicaire Savoyard, qui sera plus éloquent que Tabbé de Saint-Pierre, n*en dira pas davantage.

Voilà, certes, plus que des hérésies, et Tabbé se donne carrière à travers les choses saintes. Mais, en homme avisé, il avait pris ses précautions. Remarquons que les études proposées par T Académie auront pour but de réduire à leur juste valeur les prétendus miracles des mahométans, des scliismatiquos et des protestants.... seulement. Les miracles des protestants! comme s'ils en avaient d'autres que les catholiques ! le mot qu'on voit le mieux, dans cette phrase, est précisément celui qui n'y est pas; mais l'abbé pouvait répondre hardiment qu'il ne l'y avait ni mis ni voulu mettre, et cette ruse lui semblait suffisante pour mettre son orthodoxie hors de soupçon.

Toutes ces témérités, l'abbé les a encore dépassées dans son Discours contre le moAométùme. Le mahoniétisme n'est là qu'un préte-nom. L'abbé raconte qu'il s'est un jour trouvé en conversation avec un homme de qualité, fort prévenu en faveur du mahométisme. Le cas est déjà assez bizarre ; mais ce qui achève de le rendre tout à fait incroyable, c'est que ce personnage était convaincu de la divinité de la mission de Manomet et du caractère miraculeux de son établissement. Ce conte n'est évidemment là que pour servir de prétexte à la dissertation perfide de Tabbé. S'il y a une reUgion dont l'établissement puisse passer pour miraculeux, ce n'est pas, à coup sûr, le mahométisme qui s'établit par les armes, c'est-à-dire de la façon la plus naturelle du monde ; et si Mahomet est prophète quelque part , ce n'est certainement pas en France, où l'on n'a jamais jugé nécessaire de prêcher contre lui. Tout cela, encore un coup, n'est qu'aime

Ceinte. L*abbé s'attaque au mahométisme pour frapper en lui toute religion.

Il faut donc distinguer dans ce discours la fausse attaque de la yraie. La fausse consiste dans une explication histori*que très-juste de la naissance du mahométisme. L*abbé montre fort bien que Mahomet fut un visionnaire avant d*étre un imposteur, et qu'il commença par être la dupe de sa propre imagination avant d'en rendre dupes les autres. Cest tout à fait ce que dit Yoltaire, non pas dans sa tragédie, où il ne fait de Mahomet qu'un charlatan philosophe boa à débiter des maximes , mais dans son Essai sur les mœurs (chapitre YI) : « Il est à croire que Mahomet^ comme tous les enthousiastes, violemment frappé de ses idées, les débita d'abord de bonne foi, les fortifia par des rêveries, se trompa lui-même en trompant les autres, et appuya enfin, par des fourberies nécessaires, une doctrine qu'il croyait bonne. » Mais tout cela n'est que la feinte; arrivons à l'attaque sérieuse.

Elle est dans tout ce qui peut s'appliquer aux autres religions en même temps qu'au mahométisme, comme dans Y JErplication physique d'une apparition^ elleest dans ce qui peut s'appliquer à la religion aussi bien qu'au fanatisme; et cela consiste surtout dans deux faits : l'un est l'influence excessive, pour ne pas dire exclusive, de l'imagination dans la formation des religions; l'autre est l'influence des climats sur rimagination. Laissons l'abbé parler lui-même.

Quelle fut, selon lui (et selon Thistoire), la première

cause de l'établissement du mahométisme? «L'imagination

« du premier fanatique, plus susceptible de visions, d'ap-

« paritions, de songes fiévreux, que les autres Arabes. Il

« était d'un côté très-disposé au fanatisme, et de l'autre

« très-capable d'éloquence; car les personnes d'une imagi-

tt nation vive ont une grande disposition à l'éloquence et à

« la poésie. » Plus loin : ail y avait plus de raison dans son

tt système de religion que dans celui des Arabes. )» Tout

cela est très- vrai ; mais l'abbé ne le pensait-il quede Mahomet?

— lao —

« Les hommes éloquents , d'une imagination forte et « yigoureusc, imposent fort aux imaginations plus faibles, « surtout quand eux-mêmes sont les premiers séduits par « leur propre imagination. C*est cette puissante facuké qui N combat si souvent et avec tant de succès contre la raison. « Un philosophe cartésien de notre nation a, le premier, « commencé à bien distinguer les effets de TimaginatioD « des effets de la pure intelligence. 11 a commencé à découu frir une partie des forces de l'imagination, mais je croi- « rais volontiers qu*il n*a fait que commencer ; et il y a de a ce cAté-là une infinité de belles découvertes à faire qui « seraient très -importantes au bonheur des hommes. » L*une de ces découvertes, la plus belle de toutes, n*est-elle pas que Timagination est assez puissante pour fahre des religions? Voilà ce que Malebranche, selon Tabbé, aurait bien dû découvrir.

tt La disposition à croire les choses visibles porte encore u les hommes grossiers à croire les êtres invisibles. Nous « voyons que, dès les siècles les plus anciens, Topinion de u substances spirituelles invisibles, les unes bienfaisantes, « les autres malfaisantes... était établie parmi les habitants a de TAsie, les plus ignorants. »

« L'imagination, dans les pays chauds, représente plus N( vivement les biens et les maux à venir; et quiconque par <( son éloquence a le talent de peindre vivement aux ignou rants de grands maux à craindre, a le pouvoir de les leur a faire croire... Or, ce que qous éprouvons, nous qui somii mes dans un climat froid, les Arabes le sentent beaucoup « plus que nous, eux qui vivent dans un climat beaucoup <c plus chaud. L'imagination d'un Arabe, beaucoup plus vive (( que la nôtre, doit aussi faire sur lui un effet plus grand

(( dans ses songes qu'à nous dans les nôtres Les hommes

« d'une imagination commune, parmi les Arabes, sont a comme nos hommes d'une imagination très-vive-, mais (c nous n'avons rien en ce pays-ci qui puisse nous représen- <c 1er un homme d'une imagination très-vive parmi les

« Arabes mêmes.. .^ Ces réflexions portent à croire que la fc région la plus propre à ta formation des différents fana- « tismeSy c'est la région qui, tout étant égal, est la plus « échauffée par le soleil. Ce sont les pays où l'imagination « est la plus vigoureuse et rignoran(!e plus profonde et pins « commune. Les opinions extravagantes des pays chauds a peuvent même facilement de proche en proche s'établir n par contagion jusque dans les pays froids, pourvu qijjils « soient peuplés d'habitants très-ignorants; et effectivece ment, on a vu des mahométans jusque dans le nord de la « Tarlarie, dès le temps de Gengiskhan. » Tout cela est encore très-vrai; mais l'abbé parle-t-il seulement des Arabes, ou aussi de leurs voisins ?

« H est bon de remarquer que les grandes révélations et « les autres événements humains ne sont pas en eux-mêmes « prodigieux: il est vrai qu'ils paraissent nécessairement « tels aux lecteurs, lorsque l'historien, soit par ignorance, « soit par artifice, supprime les faits principaux qui ont « précédé ou accompagné ces événements. Car le récit de a tous ces faits, racontés dans leur ordre naturel, sans a omettre aucune des circonstances importantes, nous monte trerait les véritables causes très-simples et très-néces- « saires des plus grands événements et ferait ainsi dispa- « rattre le merveilleux... »

a Une des habiletés des historiens est de jeter d'abord le « lecteur dans le merveilleux, en lui exposant d'un côté de «i faibles commencements, et en lui exposant toutd'un coup « de l'autre des effets qui ne le surprennent que parce qu'ils tf lui ont supprimé les faits du milieu. » Est-ce des seuls historiens du mahométisme que Tabbé veut parler?

« Dès qu'il y a à gagner dans la profession de grédica- « leur, il n'est point étonnant que les ministres de cette

* religion emploient toutes les forces de leur esprit à cacher « et à affaiblir les contradictions et les absurdités de l'Alco- ^ ran, qui sont les productions naturelles d'une imagination

* ignorante et fiévreuse. Aussi disent-ils que ce sont des

— lîjfc —

H mystères dont on n*aura la révélation qu*au jour du jugea menty qu*un livre dicté par Dieu même ne saurait conte- « nir que des vérités, ou des mystères respectables; que ce « sont des allégories sublimes; qu*il fallait des paraboles <c grossières à un peuple grossier. La vérité est que toutes , « les visions du mahométisme sont pleines de contradictions, « qui ne peuvent guère se soutenir et s'excuser que par des a fanatiques ou des gens d*esprit intéressés au fanatisme. « filles n^out rien do solide et ne peuvent soutenir reiamen « de la raison sans s*évanouir en fumée; et c*est pour cela u que ceux qui gouvernent avec tant d*utilité les fanatiques tt mahométans crient si baut contre la raison. » Tout à rheure on voyait le mot catholique dans une pbrase où Tabbé ne Tavait point mis ; ici encore ce qu on voit le mieux est ce qui u*est point écrit.

« La plupart des ministres d'État et plusieurs ministres <( de la religion mahométane sentent ces contradictions, ces u absurdités, et les prennent pour ce qu'elles sont en effet; « mais comme elles tiennent à leur fortune, ils appuient le a fanatisme comme un métier très*lucratif ; ils n'ont garde <( de travailler à le faire cesser, de peur de faire cesser leur <( fortune; et il y en a même plusieurs qui, n'étant pas plus « éclairés que le peuple, restent toute leur vie de bonne foi c( persuadés de la vérité et de la sainteté de cette religion. u Telle est, dans les hommes, la force des premières habi- « tudes... »

Voici enfin sa conclusion : « Tout le système du mahomé- (c tisme se réduit à savoir si Dieu a effectivement parlé à (( Ifahomet, ou si l'ange Gabriel lui a dicté les chapitres de <( l'Alcoran. Mais pour croire un pareil miracle, nous dett mandons des preuves aux mahométans ; et pour nous le a prouver, ils nous apportent comme un miracle l'établissett ment de leur croyance dans la plus grande partie de la tt terre. »

ft Mais on vient de voir qu'il n'y a dans cet établissement, « ni. dans son progrès ni dans sa durée,, aucune apparence

miracle, si ce n'est pour ceux qui ne savent pas tous faits et toutes* les circonstances qui ont précédé ou ompagné cet établissement, ou pour ceux qui n'y ont > fait assez de réflexion; ou enfin pour les mahométans c-^mémes, qui.sont accoutumés dès l'enfance à regarder ouvrage très-humain et très-plein d'absurdités, comme ouvrage très-sage, très-sensé et entièrement divin. » dnsi il n'est pas difficile de conclure qu'il n'y a réelleat ni miracle, ni même rien de prodigieux et de surpreïi dans l'établis^emeàl, dans le progrès et dans la durée \e fanatisme; mais que les causes en sont si naturelles, il était moralement impossible que le mahométisme ne abllt pas dans les circonstances et parmi les peuples où est établi ; et qu'y étant une fois établi, le grand rest pour Mahomet n'y dure pas autant que la grande ôrance des causes morales et des causes physiques rerfi parmi eux. Et c'est ce que je m'étais proposé de nontrer. n

qui est démontré du même coup, c'est que l'aumônier adame crql pouvoir concilier avec son titre le très-libre td'un philosophe. Voyons ce qu'était sa philosophie.

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