ORTHODOXIE
Tabbé s'est occupé particulièrement des choses de la religion dans cinq opuscules, sur le moyen de perfectionner les établissements religieux, sur le célibat des prêtres , sur ^essentiel de la religion, sur Texplication d'une apparition, fit sur le mahométisme.
Dans son Projet pour rendre les établissements des religieux pivs parfaits^ il se montre très-hostile à Toisiveté monacale ^ Tallaque avec une grande vivacité. La meilleure manière d'imiter Dieu, dit-il, est d'imiter sa bienfaisance. Or, passer ^^pi ou huit heures par jour à chanter des psaumes ou à Réciter des rosaires, c'est faire bien, sans doute, si l'on n'est ^pable^ de rien de mieux. On dira que contempler Dieu, î'est l'imiter, car Dieu se contemple : mauvaise raison, car )ieu, en même temps qu'il se contemple, ne cesse de faire du \\eu aux hommes; il faut donc, pour l'imiter tout à fait, mir l'action, c'est-à-dire la pratique de la bienfaisance, à a contemplation; et s'il faut choisir, il faut choisir l'action, larce que l'homme qui fait du bien aux autres imite ainsi Meu beaucoup mieux que celui qui laisse son frère malade ans secours, pour ne f£Ûre que penser à la bienfaisance de )ieu.
Les hommes, dit-il encore, se font de singulières idées et ie Dieu et de la sainteté. Ils s'imaginent que Dieu, comme un simple et vaniteux mortel, prend un plaisir infini à entendre chanter ses louanges. Que dirait-on d'un roi qui
aimerait mieux engager, avec ses revenus; cent mille hommes ot cent mille femmes à chanter ses louanges jour et nuit, que de consacrer et ces raômes revenus et la bonne volonté lie ces mêmes sujets au soulagement des pauvres et des malades et h Téducation de la jeunesse? Comment donc ne rougit-on pas d'attribuer à Dieu, qui est Tétre parfiut} des sentiments que Ton n*oserait pas prêter à un roi sensé et honnête ? La foule se trompe de même sur ht sainteté: elle ne la voit qu*au milieu du silence, des austérités, des m(trliiication$, lisant peu, n'écrivant point» s'abandonnant i\ des méditations et à des prières sans fin ; da{fs tous les pays du monde, chrétiens, infidèles ou idolâtres, la multitude ignorante ne connaît point d*autre type delà sainteté. Erreur funeste, qui détourne les hommes des devoirs de la bienfaisance, pour leur faire suivre Texemple de ces prétendus saints inutiles au monde, et leur fait attacher un prix imaginaire àdes prières, à des jeûnes, à des pèlerinages qui n*ont le privilège ni d'empêcher les injustices ni de les réparer.
L'abbé se met presque en colère contre Toisiveté monastique; il demande qu'on la couvre de mépris, et qu'on prenne le parti de regarder ceux qui « vivent en chartreux, en fainéants, séquestrés dans de petites cellules, comme des invalides, des imbéciles, de pauvres esprits, enclins ^ la singularité et à la paresse, des visionnaires et des fanatiques.»
Il n'est pas étonnant qu'avec de pareilles dispositions il ait souhaité la suppression des ordres religieux. Seulement il ne soupçonne point la difficulté extrême de l'entreprise. Il ne voit pas ou ne veut -pas voir que les établissements religieux sont dans l'Etat, mais ne lui appartiennent pas, et il dispose d'eux sans tenir plus de compte de leur propriétaire, l'Église, que si elle n'existait point. Voici comment il procède :
Il n'y a pour les établissements religieux que deux manières d'être utiles à la société : le soin des pauvres et des malades et l'éducation de la jeunesse. Ainsi donc, plus de monastères; des hôpitaux et des collèges. Au-dessous de
|uaraDte ans et dès quinze, on pourra s*engager dans les communaulés , les hommes pour dix ans seulement , les femmes pour einq. Au terme de rengagement, chaque. membre sera libre ou de le renouveler, ou de sortir de la communauté, en rentrant dans ses biens. Après quarante ans, mais alors seulement, on pourra contracter des vœux perpétuels. Précaution qui devance la sagesse de la loi actuelle. Les généraux des divers ordres seront dans F État, et entièrement dépendants de F État ^ parce que la tranquillité, qui est la base du bonheur, ne s* obtient que par YobéUsance entière à une seule autorité. Idée hardie; que le concordat qui régit aujourd'hui les rapports de l'État et de l'Église a réalisée en partie. On a voulu, par exemple, que* les évéques fussent autant que possible dans l'État et dépendante de l'État, pour assurer leur obéissance entière à une seule autorité. Les religieux seront dirigés dans l'emploi de leurs revenus par des commissions d'évêques et de magis^ trais'. Dès qu'un ordre sera suffisamment riche, il ne pourra plus rien acquérir et les legs et donations iront aux autres ordres moins riches.
Rien de plus facile que d'établir sans secousse ce nouvel état de choses. Une loi déclare aujourd'hui que les seuls établissements religieux qui seront autorisés à l'avenir, sont ceux qui se consacreront à l'éducation de la jeunesse et au soin des pauvres et des malades : un certain nombre d'établissements sont déjà depuis longtemps des hôpitaux et des collèges; d'autres sont tout prêts à accepter la transformalion: ceux-là seuls vivront; quant' aux autres, qui persistent à rester inutiles, on les laissera mourir de leur belle mort, en leur défendant de recevoir des novices ; et peu à peu leurs fonds passeront aux établissements perfectionnés,
L'État ne dépouille ainsi personne, et il fonde des établissements que les particuliers enrichiront à l'envi de leurs dons, parce qu'ils les verront utiles et à la société et à la religion. Maintenant, on aura une idée de la nature des services que ces établissements pourront rendre et de l'esprit
très-libérnl qui y régnera, en apprenant que Tabbé recotnmaude d*y former de bons ingénieurs et de bons archUectes pour les travaux publics qui en manquent souvent, et ne voit aucune difficulté à y admettre des protestants^ pourvu qu'ils aient grande crainte de l'enfer et grand désir du paradis.
. On comprend que Tabbé prononce à peine, dans son opuscule» le nom de TÉglise : il ne dépouille en effet personne, qu'elle-même. Sous prétexte de faire tourner les établissements religieux au bien de TÉtat, il les confisque au nom et profit de l'État, et il dispose des choses et des hommes de l'Église, pour fonder des établissements où l'Église n'aura rien à voir. Il est trop évident qu'il n'y a pas à la consulter. On conçoit que l'Église pourrait , à la rigueur, consentir à partager tous ses établissements en deux grands dép&rtemeuts de l'instruction et de l'assistance publique, mais à condition d'en avoir la direction. Au moins ne perdrait-elle point ainsi ses richesses et son influence. Mais changer complètement, sans lui demander avis, la destination et l'esprit d'établissements qui lui appartiennent, et ces établissemeots ainsi transformés, les remettre entre les mains de l'État, c'est quelque chose de plus que se mêler indiscrètement de ses affaires. L'abbé risque fort de se faire traiter de spoliateur. Il est vrai qu'il pourrait répondre aux réclamations du propriétaire lésé : Qui nourrit vos religieux?. Nous. Qui entretient vos établissements? Encore nous. Nous avons donc bitti le droit d'exiger d'eux qu'ils travaillent au bien public et d*y veiller nous-mêmes. Mais il croit sans doute qu'il vaut mieux ne pas entendre et se contente de dire : il faut une loi expresse. Disons une révolution. Ce sera plus sûr.
Est-il besoin de faire remarquer, après cela, combien l'abbé a peu l'esprit ecclésiastique ? Âutren^ent, il eût été arrêté tout de suite par cette simple réflexion : Ces établissements sur lesquels je veux porter la main, sont dans tous les temps les sièges de l'influence et de l'action de l'Église; mais dans les temps de foi, ils sont les foyers du feu divin.
que l'Église trouve ses héros et forme ses milices : redoutables, qui ont les deux plus grandes forces du la discipline et Tenthousiasme, soumises et réglées des soldats, ardentes comme des volontaires. L*abbé éme pas pensé. Il n*a de l'Église que la robe, et l'inl'Église ne le touche point. Il n'a de zèle que pour t de tous.
encore bien plus loin de l'esprit de l'Église dans ses \tions chrétiennes et politiques sur le célibat des prê- Ton aborde cette grave question avec l'esprit de , voici ce que l'on trouve :
itholipisme a conçu du prêtre l'idée la plus austère 18 sublime qu'il y ait jamais eu dans aucune relie prêtre est une sorte de second médiateur entre le X l'homme; il est le canal de la grâce, toujours ouar la recevoir et pour l'épancher; il est en commu- 1 constante et intime avec Dieu. Le pain des anges, in vivant descendu du ciel et qui donne la vie aux s, » Dieu lui-même, est, à la lettre, son pain quolit ce sacrement, dont toute âme fidèle n'approche ! tremblement, il faut qu'il le reçoive tous les jours. le prépare de temps en temps son âme pour y rece- 5sagèrement son Dieu. Dieu habite sans cesse dans u prêtre, et en est l'hôte perpétuel. « Sublime myst grande dignité des prêtres, dit l'auteur de l'/mi- ;, qui ont reçu un pouvoir qui n'a pas été accordé nges ! » •
ne voit que le célibat doit nécessairement entrer ; devoirs du prêtre, tel que le catholicisme Ta conçu, ue le célibat, perpétuellement et religieusement obest la plus haute expression de la chasteté ? Sans il y a de la chasteté dans le mariage, mais le ma- 'est pas la chasteté, et il ne faut pas que le prêtre soit nent un homme chaste, il faut qu'il soit la chasteté Et pourquoi? parce que la chasteté est la plus diffitoutes les vertus, et que sans elle, comme on l'a si
— no —
bien dit, IWmcn'a plus que les vertus qui ne lui coûtent rien.
Mais si nous entrons plus avant dans les conseils de ri^lglise, nous y trouvons autre chose encore, une précaution profondément sage. L'Eglise a senti qu'elle ne serait jamais sArc d'une ftme où elle laisserait pénétrer un autre amour que l'amour de Dieu. Dieu est un Dieu jaloux, dilelle aux siens; il veut qu'on soit tout à lui. Et elle ferme ainsi l'accès dans leurs âmes à la plus dominante des passions terrestres. Il importe que la grftce soit versée sans mélange dans ces vases d'élection.
L'Église dit donc aux siens TVous porterez toujours l'httmilitc et la charité dans vos cœurs; mais comme vous livrez au milieu du monde, peut-être sera-t-il nécessaire que quclqnes-uns d'entre vous soient riches et puissants comme les lioninies du siècle. Pour n'être pas confondus avec eux, vous serez tous, partout et toujours, ce qu'ils ne seront jamais : vous serez chastes. Ce sera votre signe, et le monde vous reconnaîtra toujours là ; car il sait que si la nature fait des héros, il n'y a que Dieu qui fasse des hommes chaisteg : Nemo continenSy nisi Deus det.
Voilà la théorie du célibat ecclésiastique, et l'on n'en peut méconnaître l'austérité et la grandeur. L'abbé de Saint- Pierre nous fait descendre de ces hauteurs, et nous promène à travers les considérations terre à terre. Il déclare « qu'il ne parle pas en théologien, mais seulement en simple politique, en simple citoyen d'une société chrétienne, et qu'il ne s'adresse pas aux théologiens, lesquels ne font nulle at^ tention au bonheur des gouvernements. » Et pour prouver qu'il parle bien en politique et non en homme de l'Église, il invoque en faveur de ses observations l'autorité du czar Pierre, lequel « ne pouvait digérer » qu'on eût laissé subsister dans un pays policé comme la France, une institution aussi peu essentielle à la religion et aussi préjudiciable à la population. Il faut rendre cette justice à l'abbé, qu'il était difficile de trouver une autorité moins canonique que celle-là.
Muni de cette recommandation, il adresse ses observations ^\]i spuyerains catholiques et aux papes.
Il établit d*abord que le célibat des prêtres n'est qu'un point de discipline que TÉglise peut changer : une infinité de prêtres et d'évêques ont vécu saintement dans le mariage, et tous eurent entière liberté d*y vivre pendant les quatre premiers siècles du christianisme.
Or, le mariage des prêtres aurait bien des avantages. Ce serait d'abord, chaque année, un nombre considérable d'enfants chrétiens de plus qui viendraient au monde, et qui, oufi, recevraient la meilleure éducation, leurs pères étant )bligés, par devoir d'état, à la vertu, et leurs mères ellesnémes devant à Tinfluence de leurs maris d'être plus vertueuses que les autres femmes. La liberté du mariage rendue iux prêtres donnerait, par an, en Europe, au moins quatre- ^ingt mille nouveaux enfants à l'Église.
U y a des prêtres qui scandalisent leur prochain par leurs mauvaises mœurs : qu'ils puissent se marier, et ces scaniales disparaissent. D'autres, parce qu'ils observent leur irœu de chasteté, se croient dispensés de remplir leurs autres levoirs, et le célibat affaiblit chez eux la pratique des irertus. Cette mauvaise influence cesserait naturellement ivec lui.
Plus on a de devoirs à remplir, et plus on plaît à Dieu, juand on les remplit bien : or, la famille impose des devoirs îont le célibat dispense.
Un prêtre doit l'exemple à ses paroissiens dans l'accomplissement des devoirs les plus ordinaires de la vie : or, s'il n'a pas de famille, comment leur donnera-t-il l'exemple des vertus du père de famille ?
Enfin la nécessité du célibat éloigne de l'Église un grand nombre de sujets habiles et vertueux. L'Église serait donc mieux servie si elle n'imposait point celte dure nécessité à ses serviteurs.
Et pour réaliser tous ces avantages, que faut-il? Bien peu de chose.
Que les souverains catholiques demandent au pape de permettre le mariage aux prêtres, moyennant une redevance. Les souverains ont un ^rand intérêt à le demander, parce ({ue cette mesure augmentera considérablement le nombre de leurs sujets, et par conséquent la prospérité de leur royaume. Si François I*' eût fait en 1533 un concordat de cetle nature avec le pape, la France (c*est Tabbé qui le dit) compterait en 1733, au bout de deux cents ans, quatre millions d*habitants de plus. Le pape, de son côté, n'a pas un moindre intérêt à Taccorder, car, indépendamment du très-grand avantage d'augmenter de beaucoup le nombre des iidcles, il gagnera à cette mesure d'augmenter encore son autorité (car seul il donnera la dispense et pourra toujours la refuser), et en même temps que son autorité, les revenus de TEglise, qui a (c'est toujours l'abbé qui le dit] « beaucoup de grands besoins. »
Il est impossible de ne pas reconnaître que si les raisons qui ont déterminé l'Église en faveur du célibat des prêtres sont très-hautes, sublimes même, celles de l'abbé contre le célibat, quoique d'un ordre moins relevé et peut-être pour cela même, sont spécieuses et habilement présentées. L'abbé fait môme quelque chose d*âssez neuf en insistant sur le côté politique et économique de la question. Ce n'est pas ainsi que la réforme l'avait, dès l'abord, envisagée. Luther avait réclamé le mariage, au nom de la nature ' ; il l'avait aussi réclamé, il faut bien le dire, au nom de la pudeur et de la vérité, que le prétendu célibat ecclésiastique de son temps choquait effrontément. Malgré le bon mot d'Érasme, le mariage universel auquel aboutissait la réforme, valait encore mieux que l'état impossible à nommer auquel il succédait. Ce n'est plus au nom de la nature que réclame l'abbé.
^ Puisque Dieu, disait-il, a créé la femme telle qu*elle doit être nécessairement auprès de Thomme, n*en demandons pas davantage. Dieu est de notre côté. Honorons donc le mariage comme cliose honorable et divine. [Mém. de Luther, Michelet.)
peat non plus invoquer la pud«ur, car det)uis la RérÉglise a bien changé. Elle s'est retrempée dans ve, et elle a mis fin aux scandales. Le concile de la grande réforme opérée sur elle-même, et le dixle siècle tout entier, ont passé entre Luther et Tabbé L-Pierre. Celui-ci alors produit dans le débat unenoûilorité, la politique^ laquelle réclame contre le célibat très, au nom de la prospérité des États. Devançant ience du temps, l'abbé condamne une institution qui î l'accroissement naturel delà population. Il va peutpeu loin dans ce sens, et semble faire dépendre uniitlaprospéritédesÉtats delà quantité delà population.. était ainsi, s'il suffisait de pulluler pour être un peuple, les Chinois seraient, comme ils en sont si bien icus, le premier peuple de laterre. Mais on ne saurait >titefois, que la pro^érité des États n'augmente et ne^ le, jusqu'à un certain point, avec le chiffre de la lion. Là n'est donc pas l'erreur de Vabbé, car l'hisiii donne raison en partie. Où donc èst-elle? Uniquelans cette naïveté, qui fait qu'il s'adresse précisément )e pour obtenir la suppression du célibat ecclésiaset qu'il fait cette injure au Saint-Père de le croire à séduire, sur une telle question, par une simple ération financière. L'Église a sans doute « beaucoup nds besoins, » nous devons croire l'abbé qui nous le ais le plus grand et le plus impérieux de tous lesbec'est celui de vivre. Or, l'abbé ne voit pas que l'Église et n'est ce qu'elle est, c'est-à-dire le plus puissant rps et le plus indestructible des gouvernements, que qu'elle est fondée, chose étrange, en dehors de la î, c'est-à-dire de la nature. La famille serait un dist qui la tuerait. Lui proposer le mariage des prêtres, onc tout simplement lui proposer le suicide, et chose plaisante, l'abbé lui promet de beaux bénéfices pour îrminer à se tuer. Avec le mariage des prêtres, il y au-
raii encore une religion ; le protestantisme le prouve; mais il n'y aurait plus ce qu*on appelle TÉglise catholique. Or, 'i\ est constant que TÉglise n*a pas encore envie de cesser de
vivre.
Voilà donc deux points do discipline sur lesquels Tabbé est bien loin de Torthodoxie. Au moins traite-t-il mieux le dogme ? Nous Talions voir.
11 a écrit une trentaine de pages pour nous apprendre ce qu*il entend par Venentiel de lareligion; cei essentiel ^ il aélé, en bon chrétien, le chercher dans l*Évangile, et il Ta trouvé dans deux passages de saint Matthieu. L'un est du sermon sur la montagne (vu, 12) : « Faites aux autres tout ce que « vous voudriez qu'ils vous fissent; voilà la loi et lespro- « phèles. » L'autre (xxu, 40) est la réponse de Jésus aux Pharisiens qui lui demandaient quel était le plus grand commaudement de la loi : u Vous aimerez le Seigneur votre « Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, de tout « votre esprit. C'est là le plus grand et le premier corn- (( mandement. Et voici le second qui est semblable à celuiii là : Vous aimerez votre prochain comme^ vous-mêmes. a Toute la loi et les prophètes se réduisent à ces deuxcom- <& mandements. » Et l'abbé a soin d'insister : a Jésus-Christ H ne dit pas : C'est en cela que consiste la plus grande « partie de la loi et des prophètes. Au contraire, pour éviter « toute équivoque, il dit, dans un de ces endroits : Uni" « versa leXy toute la loi, et c'est ce que j'explique par ces « mots, l'essentiel de la loi, Y essentiel de la religion. »
Jusqu'ici rien que de très-orthodoxe ; mais attendons la fin. In caudavenenum. An bout de vingt pages d'éclaircissements inutiles, on arrive à un petit chapitre intitulé : Applicaiion aux missionnaires. Ce chapitre commence ainsi : a II est visible que si nos missionnaires voulaient se coti- <( tenter de prêcher l'essentiel du christianisme aux infidèles» <( ils auraient divers grands avantages qu'ils n'ont point tt lorsqu'ils commencent par prêcher nos mystères. » Oui, et entre autres celui de ne pas leur prêcher le christianisme
<lu tout, sous prétexte de leur en prêcher ressèntiel. Voyez plutôt :
« Pour prêcher Tobservation de la justice et la pratique
« de la bienfaisance, pour plaire à Dieu et en obtenir le
ff paradis, les missionnaires n'ont point besoin de faire des
« miracles pour se faire croire; ils n'ont besoin que de
« mettre en œuvre les preuves que fournit la raison uni-
« verselle qui est commune entre nous et les infidèles. »
H est impossible de dire plus clairement qu'ils n'ont nul hesoin d'être chrétiens. Et pourquoi le seraient^ls? Pour prêcher la religion naturelle, il est évidemment superflu de croire à une religion surnaturelle.
i< Ils ne trouveraient jamais aucune opposition à leur K mission, ni de la part des magistrats, ni de la part des K prêtres des infidèles. » Sans doute, s'il est prouvé que les prêtres des infidèles se laisseront plus volontiers enlever leurs ouailles au profit de la religion naturelle qu'au profit ie toute autre religion surnaturelle.
« Ils formeraient quantité de justes et de bienfaisants. » Peut-être; mais ce qui est bien certain, c'est qu'ils ne forneraient pas un seul chrétien, et ce n'est vraisemblablenent pas pour cela qu'ils se sont faits missionnaires.
Enfin, pour plus de clarté, l'abbé ajoute ce dernier lonseil : a II est de la sagesse des missionnatres, lorsqu'ils c n'ont pas le don du miracle (ne raille-t-il pas un peu? a naïveté n'est pas loin parfois de ressembler à celle de jSl Fontaine; elle n'est rien moins que naïve) , de ne pas 1 choquer la raison de personnes encore mal affermies : dans l'essentiel du christianisme , en leur « révélant t des vérités incompréhensibles, telles que les mystèresr;» Evidemment, il reproche aux missionnaires chrétiens de ►rêcher le christianisme, et trouve qu'ils feraient bien plus agement de «'en tenir à la religion naturelle. Nous avons u tout à l'heure qu'il imaginait de se servir de l'argent, les établissements et des hommes de l'Eglise pour fonder me instruction publique et une assistance publique entière-
ment indépcndanles de TEgUse. Le voici qui imagine de se servir des missionnaires pour prêcher la philosophie et la religion naturelle aux infidèles et aux idolâtres. Il était diflicile de s*adresser plus mal. Comment n*a-t-il point \a que c*est uniquement pour des vérités incompréhentibîesj et point du tout pour des vérités philosophiques, que les missionnaires sont prêts à se faire rompre les os? S'ils ne croyaient ({u'à la religion naturelle, ils ne bougeraient de chez eux, par la raison bien simple que cette religion-là ne fait pas de missionnaires. « Je n'ai jamais oui parler, disait u un célèbre prédicateur de nos jours, d*un rationaliste « qui ait reçu des coups de blton en Cocbinchine. » L*abbé le savait bien, lui qui certainement aurait décliné rhonneur d'aller prêcher Vessentiel de la religion aux idolâtres, si un de ces missionnaires auxquels il croyait devoir donner des conseils, lui avait répondu : « Allez-y vous-même. Je ne connais point cette religion-là. »
Nous savons maintenant ce que Tabbé entend par Tessenticl de la religion : c*est la philosophie. Mais il est encore plus net et plus explicite, sur ce point, dans son opuscule intitulé : Explication physique (Tune apparition.
Il récrivit au sujet d'un prétendu miracle dont un curé de son pays, nommé Bézuel, affirmait avoir été Tobjet. Or, ce miracle notait autre chose qu'un transport au cerveau du bonhomme, causé par un violent coup de soleil; de là vision, c'est-à-dire apparition d'un mort. L'abbé n'a pas de peine à donner du prodige une explication scientifique très- raisonnable et très-plausible, sinon dans tous ses détails, au moins dans son ensemble. Mais l'important est ce^qui suit l'explication.
u Les fanatiques , est-il dit, croient fort volontiers que w Dieu veut leur faire entendre sa volonté par des prodiges, « el de là il arrive qu'ils attribuent souvent à l'être parfait « des volontés très-déraisonnables et très-injustes. » Puis, après quelques lignes sur les maux causés aux sociétés par le fanatisme, il poursuit ainsi :
« Le fanatisme vient de plusieurs sources, mais la prin- « cipale , c'est l'ignorance des causes simples et ordinairps « des effets extraordinaires et prodigieux de la nature.... fl « 7 a bien du faux dans 1 es récits des prodiges .... Mais il y a «souvent du vrai et de l'extraordinaire sans qu'il y ait ce- « pendant rien que de naturel.... »
« Or, il serait important pour diminuer notre disposition « au fanatisme que le ministère fondât un prix tous les ans «pour celui qui, au jugement de l'Académie des sciences, « expliquerait le mieux, par les règles de la nature, les effets « extraordinaires de l'imagination , et les prodiges qui sont « racontés dans les, livres des Grecs et des Romains, et les « prétendus miracles que racontent les prolestants , les « schismaliques et les mahométans. ))
« .... La volonté de Dieu est que nous soyons toujours « justes et bienfaisants. Il nous la fait assez connaître par le a sentiment intérieur de la raison qu'il nous a donnée; « toute volonté opposée ne peut pas se rencontrer dans « l'être parfait. »
Ce passage est précis; il contient un^ négation très-nette de tout ordre surnaturel, une affirmatiori non moins nette de la toute-puissance de là raison humaine pour expliquer les miracles par des causes naturelles, enfin une professioa de foi catégorique de rationalisme pur. »
ce Que les fanatiques croient fort volontiers que Dieu veut « leur faire entendre sa volonté par des prodiges, » cela se peut , mais c'est incontestablement aussi cei que doivent croire les gens religieux, les chrétiens comme les autres; et si la foi aux prodiges nourrit le fanatisme , il faut bien reconnaître aussi qu'elle est l'âme de toute religion. L'abbé-de Saint-Pierre ne l'ignorait pas apparemment. Il ne dit donc rien contre le fanatisme qui ne retombe sur la religion. Fanatisme et religion sont pour lui deux mots synonymes, deux noms de la même chose, et cette chose n'est qu'un produit de notre imagination et de notre ignorance. Si la science veut s'y appliquer, elle fera bonne justice des pré-
ment indépendantes de TEglise. Le voici qui imagine de se servir des missionnaires pour prêcher la philosophie et la religion naturelle aux infidèles et aux idolâtres. Il était diflicilc de s*adresser plus mal. Comment n*a-t-il point tu que c*est uniquement pour des vérités incomprehemxblei^ et point du tout pour des vérités philosophiques, que les missionnaires sont prêts à se faire rompre les os? S'ils ne croyaient qu*à la religion naturelle, ils ne bougeraient de chez eux, par la raison bien simple que cette religion-là ne fait pas de missionnaires. « Je n'ai jamais oui parler, disait u un célèbre prédicateur de nos jours, d'un rationaliste « qui ait reçu des coups de bâton en Cochinchine. » L'abbé le savait bien, lui qui certainement aurait décliné Thonneur d'aller prêcher Y essentiel de la religion aux idolâtres, si un de ces missionnaires auxquels il croyait devoir donner des conseils, lui avait répondu : « ÀUez-y vous-même. Je ne connais point cette religion-là. »
Nous savons maintenant ce que l'abbé entend par l'essentiel de la religion : c'est la philosophie. Mais il est encore plus net et plus explicite, sur ce point, dans son opuscule intitulé : Explication physique (Tune apparition.
Il récrivit au sujet d'un prétendu miracle dont un curé de son pays, nommé Bézuel, affirmait avoir été l'objet. Or, ce miracle notait autre chose qu'un transport au cerveau du bonhomme, causé par un violent coup de soleil; de là vision, c'est-à-dire apparition d'un mort. L'abbé n'a pas de peine à donner du prodige une explication scientifique très- raisonnable et très-plausible, sinon dans tous ses détails, au moins dans son ensemble. Mais l'important est ce^qui suit l'explication.
« Les fanatiques , est-il dit, croient fort volontiers que (( Dieu veut leur faire entendre sa volonté par des prodiges, « et de là il arrive qu'ils attribuent souvent à l'être parfait « des volontés très-déraisonnables et très-injustes. » Puis, après quelques lignes sur les maux causés aux sociétés par le fanatisme, il poursuit ainsi :
« Le fanatisme vient de plusieurs sources, mais la prin- «cipale, c'est Tignorance des causes simples et ordinaires « des effets extraordinaires et prodigieux de la nature.... fl « y a bien du faux dans les récits des prodiges. . . . Mais il y a « souvent du vrai et de l'extraordinaire sans qu'il y ait ce- « pendant rien que de naturel.... »
«Or, il serait important pour diminuer notre disposition « au fanatisme que le ministère fondât un prix tous les ans « pour celui qui, au jugement de l'Académie des sciences , « expliquerait le mieux, par les règles de la nature, les effets « extraordinaires de l'imagination , et les prodiges qui sont « racontés dans les livres des Grecs et des Romains, et les a prétendus miracles que racontent les prolestants , les « schisma tiques et les mahométans. »
« .... La volonté de Dieu est que nous soyons toujours « justes et bienfaisants. Il nous la fait assez connaître par le t< sentiment intérieur de la raison qu'il nous a donnée; « toute volonté opposée ne peut pas se rencontrer dans « l'être parfait. »
Ce passage est précis; il contient un^ négation très-nette de tout ordre surnaturel, une affirmatiori non moins nette de la toute-puissance de là raison humaine pour expliquer les miracles par des causes naturelles, enfin une professîoa de foi catégorique de rationalisme pur. »
(( Que les fanatiques croient fort volontiers que Dieu veut « leur faire entendre sa volonté par des prodiges, » cela se peut , mais c'est incontestablement aussi cei que doivent croire les gens religieux, les chrétiens comme les autres; et si la foi aux prodiges nourrit le fanatisme, il faut bien reconnaître aussi qu'elle est l'âme de toute religion. L'abbé-de Saint-Pierre ne l'ignorait pas apparemment. Il ne dit donc rien contre le fanatisme qui ne retombe sur la religion. Fanatisme et religion sont pour lui deux mots synonymes, deux noms de la même chose, et cette chose n'est qu'un produit de notre imagination et de notre ignorance. Si la science veut s'y appliquer, elle fera bonne justice des pré-
tendus miracles que nous révérons. Ce prix, que Tabbé conseille au niiuislère de fonder, c*est loui simplement un pili d*exégèse; proposition qui serait trouvée d* une étrange témérité même aujourd*iiui. Enfin, ne dit-il pas que la volonté de Dieu nous ost révélée par notre raison toute seule, et ({ue ce qui c stt contraire h notre raison ne vient pas de Dieu? Le vicaire Savoyard, qui sera plus éloquent que Tabbé de Sainl-Picrre, n'en dira pas davantage.
Voilà, certes, plus que des hérésies, et Tabbé se donne carrière à travers les choses saintes. Mais, en homme avisé, il avait pris ses précautions. Remarquons que les études proposées par T Académie auront pour but de réduire à leur juste valeur les prétendus miracles des mahométans, des scliismatiqucs et des protestants.... seulement. Les miracles des protestanls! comme s'ils en avaient d'autres que les catholiques ! le mot qu'oji voit le mieux, dans cette phrase, est précisément celui qui n'y est pas; mais Tabbé pouvait ré- ])ondrc hardiment qu'il ne l'y avait ni mis ni voulu mettre, et cette ruse lui semblait suffisante pour mettre son orthodoxie hors de soupçon.
Toutes ces témérités, l'abbé les a encore dépassées dans son Discours contre le maAométisme. Le mahométisme n'est là qu'un préte-nom. L'abbé raconte qu'il s'est un jour trouvé en conversation avec un homme de qualité, fort pré* venu en faveur du mahométisme. Le cas est déjà assez bizarre ; mais ce qui achève de le rendre tout à fait incroyable, c'est que ce personnage était convaincu de la divinité de la mission de Mahomet et du caractère miraculeux de son établissement. Ce conte n'est évidemment là que pour servir de prétexte à la dissertation perfide de l'abbé. S'il y aune reUgion dont l'établissement puisse passer pour miraculeux, ce n'est pas, à coup sûr, le mahométisme qui s'établit par les armes, c'est-à-diro de la façon la plus naturelle du monde ; et si Mahomet est prophète quelque part , ce n'est certainement pas en France, où l'on n'a jamais jugé nécessaire de prêcher contre lui. Tout cela, encore un coup, n'est qiTuoe
feinte. L'abbé s'attaque au mahométisme pour frapper en lui toute religion.
11 faut donc distinguer dans ce discours la fausse attaque de la Traie. La fausse consiste dans une explication histori*que très-juste de la naissance du mahométisme. L*abbé montre fort bien que Mahomet fut un visionnaire avant d'être un imposteur, et qu'il commença par élre la dupe de sa propre imagination avant d*eu rendre dupes les autres. Cest tout à fait ce que dit Yoltaire, non pas dans sa tragédie, où il ne fait de Mahomet qu'un charlatan philosophe bon à débiter des maximes , mais dans son Essai sur les mœurs (chapitre Yl) : « Il est à croire que Mahomet, comme tons les enthousiastes , violemment frappé de ses idées , les débita d*abord de bonne foi, les fortifia par des rêveries, se trompa lui-même en trompant les autres, et appuya enfin, par des fourberies nécessaires, une doctrine qu'il croyait bonne. » Mais tout cela n'est que la feinte; arrivons à l'attaque sérieuse.
Elle est dans tout ce qui peut s'appliquer aux autres religions en même temps qu'au mahométisme, comme dans YErplication physique d'une apparition j elle est dans ce qui peut s'appliquer à la religion aussi bien qu'au fanatisme; et cela consiste surtout dans deux faits : l'un est l'influence excessive, pour ne pas dire exclusive, de l'imagination dans la formation des religions; l'autre est l'influence des climats sur limagination. Laissons l'abbé parler lui-même.
Quelle fut, selon lui (et selon l'histoire), la première
cause de l'établissement du mahométisme? «L'imagination
« du premier fanatique, plus susceptible de visions, d'ap-
« paritions, de songes fiévreux, que les autres Arabes. 11
« était d'un côté très-disposé au fanatisme, et de l'autre
« très-capable d'éloquence; car les personnes d'une imagi-
« nation vive ont une grande disposition à l'éloquence et à
« la poésie. » Plus loin : ail y avait plus de raison dans son
« système de religion que dans celui des Arabes. » Tout
cela est très-vrai ; mais l'abbé ne le pensait-il quede Mahomet ?
Lts Iiuiume» êloquenU, d'ane imugipation forte et . vigoureuse, iiupiiseot fort aux imagixiatioas plus faibles, >t s'urtuut ijuaud eux-mêmes sont les premiers séduits par > leur propre imaginaiioD. C*est cette pûssante bcuké qm <^ toiubai si souvent et avec tant de saecès contre la raison. •« Vu philosophe cartésien de notre Dation a, le premier, <i i'ouimencé à bien distinguer les effets de rimagination u des eifets de la pure intelligence. Il a commencé & découi viir une partie des forces de Timagination, mais je croia rais volontiers qu*il n'a fait que commencer ; et il y a de u ce cùté-là une infinité de belles découvertes à faire qui « seraient très -importantes au bonheur des hommes. » L'une de ces découvertes, la plus belle de toutes, nest-dle pas que rimagi nation est assez puissante pour Caire des religions? Voili co que Malebrancbe, selon Tabbé, aurait bien dû découvrir.
« La disposition à croire les choses visibles porte encore u les hommes grossiers à croire les êtres invisibles. Nous « voyons que, dès les siècles les plus anciens, Topinion de u substances spirituelles invisibles, les unes bienfaisantes, « les autres malfaisantes... était établie parmi les habitants a de TAsie, les plus ignorants. »
« L*imagination , dans les pays chauds, représente plus Ni vivement les biens et les maux à venir; et quiconque par (c son éloquence a le talent de peindre vivement aux ignou rants de grands maux à craiydre, a le pouvoir de les leur (( faire croire... Or, ce que qous éprouvons, nous qui somu mes dans un climat froid, les Arabes le sentent beaucoup « plus que nous, eux qui vivent dans un climat beaucoup (c plus chaud. L'imagination d'un Arabe, beaucoup plus vive (( que la n6tre, doit aussi faire sur lui un effet plus grand
u dans ses songes qu'à nous dans les nôtres Les hommes
(( d'une imagination commune, parmi les Arabes, sont (( comme nos hommes d'une imagination très-vive^ mais u nous n'avons rien en ce pays-ci qui puisse nous représen- (( ter un homme d'une imagination très -vive parmi les
« Arabes mêmes.. .^ Ces réflexions portent à croire qae la « région la plus propre à la formation des différents fana- « tismes, c'est ta région qtii, tout étant égal, est la pins « échauffée par le soleil. Ce sont les pays où l'imagination « est la plus irigoureuse et Tignoranôe plus profonde et plus « commune. Les opinions extravagantes des pays chauds ff peuTent même facilement de proche en proche s'établir « par contagion jusque dans les pays froids, pourvu qa!ils « soient peuplés d'habitants très-ignorants; et effectnre- A ment, on a vu des mahométans jusque dans le nord de la m Tartarie, dès le temps de Gengiskhan. d Tout cela est encore très-vrai; mais l'abbé parle-t-il seulement des Arabes, ou aussi de leurs voisins ?
« n est bon de remarquer que les grandes révélations et a les autres événements humains ne sont pas en eux-mêmes « prodigieux : il est vrai qu'ils paraissent nécessairement « tels aux lecteurs, lorsque l'historien, soit par ignorance, « soit par artifice, supprime les faits principaux qui ont « précédé ou accompagné ces événements. Car le récit de a tous ces faits, racontés dans leur ordre naturel, sans a omettre aucune des circonstances importantes, nous mon- « trerait les véritables causes très-simples et très-néces- « saires des plus grands événements et ferait ainsi dispa- « raltre le merveilleux... »
a Une des habiletés des historiens est de jeter d'abord le « lecteur dans le merveilleux, en lui exposant d'un côté de « faibles commencements, et en lui exposant tout* d'un coup « de l'autre des effets qui ne le surprennent que parce qu'ils ^ lui ont supprimé les faits du milieu. » Est-ce des seuls historiens du mahomévisme que Tabbé veut parler?
« Dès qu'il y a à gagner dans la profession de çrédica- « leur, il n'est point étonnant que les ministres de cette tt religion emploient toutes les forces de leur esprit à cacher « et à affaiblir les contradictions et les absurdités de l'Alco- ^ ran, qui sont les productions naturelles d'une imagination * ignorante et fiévreuse. Aussi disent-ils que ce sont des
n mystères dont on ii*aura la révélation qu au jour du jugea ment^ qu*un livre dicté par Dieu même ne saurait contea nir que des vérités, ou des mystères respectables; que ce « sont des allégories sublimes; qu*il fallait des paraboles a grossières à un peuple grossier. La vérité est que toutes n les visions du mahométisme sont pleines de contradictions, a qui ne peuvent guère se soutenir et s*excuser que par des a fanatiques ou des gens d*esprit intéressés au fanatisme. « Elles n*ont rien de solide et ne peuvent soutenir Texamen « de la raison sans s'évanouir en fumée; et c*est pour cela a que ceux qui gouvernent avec tant d'utilité les fanatiques a maliométaus crient si haut contre la raison. » Tout à rheure on voyait le mot catholique dans une phrase où Tabbé ne Tavait point mis ; ici encore ce qu'on voit le mieux est ce qui n'est point écrit.
« La plupart des minisires d'État et plusieurs ministres <( de la religion mahométane sentent ces contradictions, ces « absurdités, et les prennent pour ce qu'elles sont en effet; « mais comme elles tiennent à leur fortune, ils appuient le « fanatisme comme un métier très-lucratif; ils n'ont garde « de travailler à le faire cesser, de peur de faire cesser leur <f fortune; et il y en a même plusieurs qui, n'étant pas plus « éclairés que le peuple, restent toute leur vie de bonne foi (( persuadés de la vérité et de la sainteté de cette religion. a Telle est, dans les hommes, la force des premières habi- « tudes... »
Voici enfin sa conclusion : « Tout le système du mahoméu tisme se réduit à savoir si Dieu a effectivement parlé à a Mahomet, ou si l'ange Gabriel lui a dicté les chapitres de <( l'Alcoran. Mais pour croire un pareil miracle, nous dett mandons des preuves aux mahométans ; et pour nous le « prouver, ils nous apportent comme un miracle l'établissett ment de leur croyance dans la plus grande partie de la tt terre. »
« Mais on vient de voir qu'il n'y a dans cet établissement, « ni dans son progrès ni dans sa durée,, aucune apparence
miracle, si ce s'est pour ceux qui ne savent pas tous faits et toutes* les circonstances qui ont précédé ou compagne cet établissement, ou pour ceux qui n'y ont s fait assez de réflexion; ou enfin pour les mahométans i-mémes, quisont accoutumés dès l'enfance à regarder ouvrage très-humain et très-plein d'absurdités, comme ouvrage très-sage, très-sensé et entièrement divin. » ^si il n'est pas difficile de conclure qu'il n'y a réellenini miracle, ni même rien de prodigieux et de surpreit dans l'établissement, dans le progrès et dans la durée ze fanatisme; mais que les causes en sont si naturelles, il était moralement impossible que le mahométisme ne abllt pas dans les circonstances et parmi les peuples où est établi ; et qu'y étant une fois établi, le grand rest pour Mahomet n'y dure pas autant que la grande ôrancc des causes morales et des causes physiques rerfi parmi eux. Et c'est ce que je m'étais proposé de
nontrer. >>
qui est démontré du même coup, c'est que l'aumônier adame crut pouvoir concilier avec son titre le très-libre td'un philosophe. Voyons ce qu'était sa philosophie.