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Etude sur la vie et les écrits de l'Abbé de Saint-Pierre

Tout ce qu'on sait généralement de Fabbé de Saint- Pierre, c'est qu'il a rêvé la paix perpétuelle, qu'il a été expulsé de l'Académie pour avoir manqué de respect à la mémoire de Louis XIV, que Voltaire s'est égayé plus d'une fois à ses dépens^ que Rousseau a tenté de le populariser en abrégeant ses écrits^ et que d'Alembert, par un tardif éloge, a offert à la mémoire de cet excellent homme une solennelle réparation. On sait, en un mot, ce que les autres ont dit de lui ; mais ce qu'il a dit lui* même, on l'ignore et on ne s'en soucie point. L'arrêt prononcé par Buffon s'exécute sur lui dans toute sa rigueur : « Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité. » L'abbé de Saint-Pierre a été un mauvais écrivain et a cru qu'il pouvait l'être impunément; il en porte la peine.

Et pourtant cet homme dédaigné est l'une des figures les plus originales et les plus intéressantes du dix-huilièmc siècle. Il y en a certainement de plus grandes,

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mais il n'y en a pas de plus aimables et de plus douces. Une galerie du dix-huitième siècle ne .serait pas complète sans lui.

Ce travail était déjà assez avancé quand parut un livre portant ce titre : Vabbéâe Saint-Pierre^ sa vie et 5^5 œuvrer, ouvrage d'un savant économiste, M, de Molinari, professeur au Musée royal d'industrie, à Bruxelles. Je craignis d'abord d'être forcé d'interrompre une étude qui m'intéressait beaucoup; mais je ne tardai pas à me rasrarer et à me convaincre que je pouvais la conti- Boer. L'excellent travail de M. de Molinari avait un caractère spécial et un peu exclusif ^'auteur, en sa qualité d^économiste, avait de préférence étudié et mis en luhmière tout ee que l'économie politique pouvait revendiquer dans les nombreux écrits de l'abbé de Saint-Pierre. Oa y voyait surtout que l'abbé de Saint*Pierre avait été un éeoo&mîste émdneut avant que^ le nom même de r économie politique existât; maison n'y embrassâ^it point l'ensemble complet et si varié «le toutes ses idées et de tou&ses projeta. Tout ce qui ne se rattachait pas à l'économie politique en était écarté. Ses idées et ses opinions en matière de littérature, ses connaissances et ses jugements historiques , ses plans d'éducation restaient en dehors du cadre que s'était tracé M. de Molinari. La philosophie de l'abbé n'y était guère qu'effleurée. En revanche, la question die la paix perpétuelle y était traitée avec une abondance et une autorité aux-

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qtidMIil n'y if fit rien I stimtef. h poimls âme tontimter poisKiae je m'étsrfd proposé tra Mtrebrt, cefcrî de ne riefi of&eltre ftbsotftrnefit â»m Yélnée de la tie et des œuvres de Fabbé.

Pour la partie bîoigraphfqiie en partieoCer [qai ne tient que trëshpett de place dans le litre de M. de Moli^ nari] j'ai ajouté aux nombreux renseignements et doeuments que fournissent les onivres de Tabbé lur-méme, ceux que j'ai trouvés dans les précieux mémoires ma- Boserits de son ami le marquis d'Ârgensini K

11 y a, à la bibliothèque de la ville de Caen, un manuscrit incomplet des Annaleisi> politiques* J'en ai tiré deux passages malheureusement très-courts, mais non sans intérêt, sur Louis XIV et Louis XV.

J'ai eu entre les mains la brochure sur la Polysynodie^ qui valut à Fabbé son expulsion de TÂcadémie. Elle est aujourd'hui très-rare. Presque tous les exemplaires (Fleury l'atteste dans le discours qu'il prononça à l'Académie) furent détruits par ordre du régent. Celui qui m'a été communiqué fait partie de la belle bibliothèque de M. Julien Travers, professeur honoraire à la Faculté des lettres de Caen. Je saisis cette occasion d'adresser à M, Travers mes vifs remercîments.

Pour le reste, j'ai réuni aux volumes que je devais

^ La Société de THistoire de France publie en ce moment ces mémoires.

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à Tobligeance de M. 'Travers ceux que possèÉent la bibliothèque Mazarine et la bibliothèque de l'Université, ainsi que les deux opuscules sur les Occupations de TAcadémie française, que possède la bibliothèque Impériale. Il y a tout lieu de croire qne j'ai pu réunir ainsi la collection ia plus complète des œuvres de Tabbé de Saint-Pierre.

Je n'ai pas cru devoir, dans les nombreuses citations que j'ai faites, conserver l'orthographe bizarre de l'abbé, ne jugeant point qu'elle fût digne d'une scrupuleuse fidélité. Ces corrections orthographiques sont, du reste, les seules que je me sois permises.

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VIE DE i;abbé de saint- pierre

Les Cas tel de Saint-Pierre étaient des gentilshommes de basse Normandie, de petite noblesse, mais, quoi qu'en dise Saint-Simon, authentique et vérifiée. La Roque, dans son histoire de la maison d'Harcourt, cite un Guillaume Du Castel qui fit preuve de noblesse à la cour des aides de Rouen, en 1528. Son fils Guillaume du Castel est mentionné comme gentilhomme dans un arrêt du 15 mars 1569; et le fils de ce second Guillaume, Nicolas du Castel , seigneur de Saint-Pierre-Église, renouvela en 1598, devant les commissaires députés par Sully, les preuves de la noblesse de sa famille. Il eut pour fils Charles Castel, seigneur de Courcy, Clitoûrp et autres lieux, lequel obtint que sa seigneurie de Saint-Pierre fût érigée en marquisat par lettres du mois de février 1644.. Deux ans auparavant, en 1642, il avait épousé Madeleine Gigault de Bellefonds, d'une ancienne et noble famille de Normandie; le frère aîné de cette Madeleine fut le père du maréchal de Bellefonds, et sa sœur cadette la mère du maréchal de Villars. Au lustre de ces alliances honorables, Charles Castel de Saint-Pierre joignit le titre de grand bailli du Cotenlin; et si les baillis, au dix-septième siècle, étaient dépouillés de leurs anliqucs attributions , ils n'en étaient pas moins considérés comme les chefs naturels de la noblesse, qu'ils convoquaient et commandaient.

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Charles Castel de Saint-Pierre eut cinq fils. L'aîné, Bon- Thomas, marquis de Saint-Pierre, succéda à son père dans la charge de grand bailli du Cotenlin, et eut un fils unique, Bon Hervé, lequel mourut sans enfants. Le second, Charles- Irénée, était destiné à illustrer sa famille sous le nom d'abbé de Saint-Pierre. Le troisième, François-Antoine, entra à Malte, ce qui le fit connaître sous le nom de chevalier de Saiot-Pieffe, obtiat la comtaandertô de Piéton, en Flandre^ et mourut à Versailles en 1709. On lui éleva un monument dans l'église Saint-Jean, à Malle. Le quatrième, Louis- Hyacinthe, comie de Saint-Pierre, marquis de Crèvecœur et de Kersilis, fut d'abord capitaine de vaisseau, puis premier écuyer de la duchesse d'Orléans, et mourut en 1748, cinq ans après «cm frère l'abbé. H eut de sa f«mme , Jeanne- FraoQoiâe de KerveD, un fils, Sébasii^fi-LoUis, dont la fille, Françoise, épousa ea 1742 Charles de Brosses» président à mortier au parlement de Dijon. L'abbé , qui ne mourut qu'en 1743, pui ¥oir le mariagà de sa petite-nièce. Ëofin,^Je cinquième fut jésuite et confesseur de la duchesse d'Orléans, ^ mère du régent, dont son frère l'abbé était l'aumônier.

Cbiarles-Irénée Castel de Saint-Pierre naquit le 18 fé** vrier 1658 au château de Sktint-Pierre-Égl^, dans le joli pays appelé le Yal-de^re, qui s'éiend entre Cherbourg et Barfleur. Bien que le chef de sa famille portât poinpeusement le titre de « seigneur de Courcy, Clitourp, Yarouville^ Coqueville, La Motte» Le Waast, Canteloup et Morsalines, i^ il n'était point assez riche pour assurer le sort de ses cadets. Ceui-ci durent faire seuls leur chemin, le firent tous bonO"rablement, et c'est à l'un d'eux que la famille allait devoir son illustration.

Le futur abbé, qui vécut jusqu'à quatre-vingt-cinq ans , naquit avec une complexion délicate qui lui interdisait la carrière des armes. L'Église seule lui restait , et il y fut destiné, sa naîssanee lui teaant keu de vocation. Dès qu'il fut en è^, on l'envoya àCaen chez les jésuites.

Les jésuites avsÂsQt éam k capitale de la basse Norman-

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die des élabUsge&i^nts florissants et renomtiaés; mais, malgré leur dévouement et leur habileté, doat le jeutfe Saint*» Pierre devait conserver toute sa vie le meilleur souvenir, ils ne parvinrent pas à faire du futur abhé un humaniste , même médiocre. La seule chose à laquelle il prit goût, dans ses études, fut la philosophie, et surtout la physique cartésienne, alors dans tout Téclal de la nouveauté et de la vogue, et en grande faveur, même chez les jésuites. La sotte persécution dont elle fut l'objet ne vint qu'un peu plus tard, et le jeune Saint-Pierre put commencer, dès le collège, à être ce qu'il resta toute sa vie, un bon cartésien. Ce fut le profit le plus net et le plus solide qu'il retira de ses études.

Il ne les avait pas achevées, qu'il eut la velléité de se faire religieux. Voici comment il raconte (en 1737) que cette idée lui vint et passa. « Segrais, homme d'esprit, me dit un jour que cette fantaisie de se faire religieux ou religieuse était la petite vérole de l'esprit, et que cette maladie prenait ordinairement entre quinze et dix-huit ans. J'en fus attaqué à dix-sept (donc en 1675). J'allai me présenter au P. Prieur des Prémontrés réformés d'Ardenne, auprès de Caen ; mais par bonheur pour ceux qui profileront de meu ouvrages^ il douta que j'eusse assez de santé pour chanter longtemps au chœur, et me renvoya consulter un vieux médecin du château de Caen, nommé Monlien, qui me dit que j'étais d'une santé trop délicate. J'ai doqc eu cette maladie; mais ça n'a été qu'une petite vérole volante dont je n'ai point été marqué. »

Le jeune Saint-Pierre fut mis sur la voie d'une vocation plus sérieuse par une amitié de collège. A peu près vers l'époque ou il pensa au clottre, un jeune étudiant, âls d'un pauvre entrepreneur de Caen, nommé Varignon, achevait son cours de théologie. Le hasard rapprocha ces deux jeunes gens destinés à la carrière ecclésiastique par la nécessité de leureondition, mais non par la nature de leur esprit et de leurs goûts. Ils ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'ils, étaient tous deux passionnés pour les sciences.

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Les scieDces étaient alors en grande faveur, bien qu*elles ne tinssent pas une grande place dans renseignement des collèges. C'est en 1664, peu de temps avant que le jeune Saint-Pierre arrivât chez les Jésuites, que Huet, alors fixé à Caen , avait établi chez lui une véritable académie des sciences. Il en raconte Thistoire tout au long dans, son savant livre sur les Origines de Caen. Sur la proposition de rintendant Chamillard» Colbert avait assuré à la Compagnie une «subvention de l'État. Mais cette libéralité inespérée, <c si nouvelle et si rare dans une ville de province, dit Huet, fit concevoir de grandes espérances de fortune à des philosophes plus studieux de la physique que de la morale, et qui, bien qu'amateurs de la vérité, ne tenaient pas les richesses méprisables. Plusieurs crurent bientôt mesurer les pistoles au boisseau , et chacun, pensant à ses intérêts, ne pensa plus à ses. études : et l'on vit décliner et enfin se dissiper entièrement une société dont on s'était promis tant de fruit. Ce fut en l'année 1676, à la mort de M. Graindorge, chez qui elle tenait ses séances depuis que je fus obligé de quitter Caen tout à fait. » Quoi qu'il en soit de la fin prématurée de l'Académie scientifique de Caen, il était impossible qu'elle eût subsisté douze ans, dans une ville de province, sans éveiller des vocations et imprimer un mouvement aux esprits. Or, c'est précisément vers l'époque de la dissolution de cette société qu'il faut faire remonter la liaison de Saint-Pierre et de Varignon.

A côté de cette vocation s'en montra une autre chez le futur abbé de Saint-Pierre. C'est vers cette même époque, en 1678, et,, dit-il, « sous les yeux d'un excellent magistrat, » qu'il conl^Qença son Projet pour diminue?* le nombre des procès, -Lui-même nous l'apprend dans l'épître dédicatoire adressée au roi, qui précède son Abrégé du projet de paix perpétuelle. Il est remarquable que la première idée de réforme qui lui ait traversé l'esprit, fût relative à la législation d'alors, si féconde bu procès. Pareil projet devait naître, en Normandie, dans U patrie de la chicane^ Mais le

jeune Saint-Pierre» qui D'avait alors que vingt ans, parait s'en être tenu pour longtemps à ce premier essai de politique. Soit conscience de sa jeunesse et de son inexpérience, soit qu*en effet le goût de& sciences physiques et naturelles remportât alors chez lui sur tout autre , il poursuivit ses études de ce côté avec Tardeur de son âge. Chemin faisant, il étudia assez de théologie pour se faire recevoir prêtre avec son ami Yarignon ; mais il n*eut jamais de goût pour cette étude : « L'habitude que j'avais prise de raisonner sur des idées claires et distinctes ne me permit pas de raisonner longtemps sur la théologie. » Après quoi, il végéta obscurément quelques années» pendant lesquelles j'imagine qu'il dut beaucoup étudier, beaucoup disputer et beaucoup rêver, et il fréquenta assidûment le vieux Segrais, qui tenait alors, dans sa ville natale, le sceptre de l'esprit.

Cette existence stérile lui pesa bientôt. Il avait épuisé toutes les ressources que sa province pouvait lui offrir, et il s'apercevait que, sur le petit théâtre où il était confiné, il n'arriverait à rien. Son père, le marquis de Saint-Pierre, vint alors à mourir, et l'abbé entra en jouissance d'une légitime de dix -hait cents livres de rente; c'était sa part de cadet, et elle représentait environ ce que seraient cinq ou six mille francs de rente de nos jours : fortune modeste, à coup sûr, mais bien suffisante pour assurer l'indépendance d'un homme qui sait régler ses désirs. Le parti de l'abbé fut vite pris. Il s'embarqua dans le coche pour cette capitale dont Segrais lui avait tant parlé.

Qu'allait devenir Yarignon ? Lui aussi souhaitait ardemment d'être à Paris; mais il n'avait pas dix-huit cents livres de rente. L'abbé ne pouvant se décider à se séparer de son ami, lui offrit de l'emmener avec lui, et pour le mettre tou* à fait à son aise, il détacha trois cents livres de ses dix-huit cents et les lui fit accepter par contrat. « Quand vous voudrez vous en aller, lui dit-il, vous vous en irez. Je ne veux pas que vous vous croyiez tenu de ne me.point quitter. » Et en même temps, pour rendre ce bienfait plus acceptable à

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Varigîion, il lui fit eentir qu'en acceptant, il lui rendrait service : Vous disputerez avec moi, vous me ferez des objections, et j'y gagnerai beaucoup. 11 est trop juste que vous soyez indemnisé pour un pareil service. L'abbé fut pendant sa jeunesse passionné pour la discussion. Il écrivait en 1734, dans ses Observations sur le ministère général : c( Je dois à « ces disputes, presque continuelles durant quatre ou cinq « ans, ce que je puis avoir de justesse et de pénétration « d'esprit. Je n'avais qu'un valet, mais j'avais un disputeur « de profession à meS' gages. C'était M. Varignon, que je re- « grette fort et qui devint depuis célèbre géomètre. »

Voilà donc nos deux jeunes abbés débarquant à Paris, riches surtout d'espoir , et malgré la grande médiocrité de leur condition , plus avides d'apprendre que de parvenir. A leur arrivée, ils allèrent s'installer dans une petite maison que l'abbé loua deux cents livres, au haut du faubourg Saint-Jacques. C'était en 1686. L'abbé avait alors vingt- . huit ans.

Remarquons cette date : elle est mémorable et elle expliqtie la direction que devaient prendre dès lors les idées de l'abbé' de Saint-Pierre. 1686 est la fameuse année de la fistule, qui divisa en deux parts le règne du grand roi. Quelqu'un l'a dit avec beaucoup de vérité : Il y a deux Louis XIV : l'un avant la fistule; l'autre, après. Avant, c'est la grandeur, c'est le soleil royal, comme dit M. Henri Martin, atteignant son zénith; après*, c'est la décadence, et pour continuer la comparaison, c'est l'astre orgueilleux descendant jusqu'à son nadir. L'abbé de Saint-Pierre ne s'approchait de l'astre que pour assister à son déclin.

Depuis la paix de Nimègue qui lui avait donné raison contre l'Europe, Louis XIV s'était tout permis, et tout permis impunément. Il semblait, lui, le roi très-chrétien, avoir pris la devise du héros de l'Iliade : Jura nego mihi natal Aussitôt après la paix, il s'était approprié toutes les villes allemandes voisines de ses frontières qu'il avait trouvées à sa convenance, et les avait transformées en citadelles formi-

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dal^ à bface de l'Europe, immobile et résigiiéc. En 1682, il avail rompu avec le pape, et avait donûé le spectacle scaodaleux du Slsaioé de TÉglise tout prêt au schisme. En 1684, ranfiée même où il épousait secrètement la veuve de Searron, il avait^ par une révoltante fantaisie de despote, écrasé de bomlies , non plus Alger, ce repaire de pirates , mats une ville. chrétienne, l'un des ornements de Tltalie et de TEurope; et cette cnéme année l'Europe passait condamnation sur tout ee qu'il avait fait, lui laissait tout ce qu'il avait pris : ce fut la trêve de Ratisbonne, apogée de la grandeur française avant lempire. Enfin , en 1685, après quatre ans de persécutions sourdes, il avait soulagé sa conscience bigote en révoquant l'édit de Nantes, et en offrant à Dieu« comme expiation de ses adultères, ce nouveau triomphe de l'Église, préparé par ses mains.

Le châtiment allait venir. L'année suivante, au moment où la persécution sévissait dans toute sa violence contre les réformés, et peuplait les campagnes de missions bottées ^ les bag&es de martyrs, le demi-dieu auquel Lafeuillade élevait l'idole de la place des Victoires, était tout près de mourir d'un mal vulgaire, pendant que lui préparant des humiliations d'une autre nature, son implacable adversaire, Guillaume d'Orange, nouait contre lui celte coalition qu'on appela la ligue d'Augsbourg (juillet et septembre lt)86).

C'est k ce moment-là même que le jeune abbé de Saint- Pierj-e arrive à Paris. Il n'était ni un Tacite, ni un Saint- Simon, mais il venait, juste à point, comme eux, pour assister à la décadeoee, et partager, devant ce triste «pectacle, leur douleur et leur indignation.

Toutefois la politique ne fut pas ce qui l'occupa d'abord le plus. Il apportait à Paris une s<xf de science insatiable. Il se mit, comme il dit, «à courir après'les hommes célèbres,?) et à chercher l'instruction partout : métaphysique, morale, chimie, physique, analomie, médecine, il se jeta sur tout avec l'ardeur d'un esprit qui sortait d'un long jeûne et qui voulait réparer le temp!^ perdUt H éLdii impossible de mor-

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— ladre avec plus d'appétit aux fruits de Tarbre de science. Il fit tout de suite une connaissance qui Taida beaucoup à satisfaire ses goûts et exerça une grande influence sur toute sa vie; c'est celle de Fontenelle, Le neveu du^rand Corneille, qui avait gagné au collège une de ces réputations souvent trompeuses, tenait à ne pas faire mentir les promesses de son enfance.et y travaillait de son mieux. Connu de bonne heure pour plusieurs pièces de vers dans le genre de Voiture, insérées au Mercure de Visé, et pour sa collaboration aux opéras de son oncle. Psyché et Bellérophon^ sifflé pour sa tragédie à'Aspar^ il avait fait beaucoup parler de lui par ses Dialogues des morts ^ parus en 1683, et par ses lettres du chevalier d'Her...., parues en 1685. Enfin, l'année même où l'abbé arrive à Paris, en 1686, il mettait le sceau à sa réputation par son brillant ouvrage de la Pluralité des mondes. Qupiqu'il fût encore bien jeune, n'ayant qu'un an de plus que l'abbé de Saint-Pierre, il était déjà ce que Saint- Simon dit quelque part de Voltaire : « Une manière de personnage dans la république des lettres. » Il était de plus très-répandu dans la haute société, où l'on appréciait fort les grâces de sa personne et plus encore celles de son esprit, et il l'ouvrit à l'abbé de Saint-Pierre. La communauté d'âge, de goûts et de patrie les eut bien vite liés. Il devait rappeler plus tard cette liaison d'une manière charmante, dans son Éloge de Varignon : « J'étais leur compatriote, et allais les a voir assez souvent (dans leur petite maison du faubourg (( Saint-Jacques) et quelquefois passer deux ou trois jours « avec eux; il y avait encore de la place pour un survenant, « et même pour un second, sorti de la même province, au- « jourd'hui l'un des principaux membres de l'Académie des (( belles-lettres, et fameux par les histoires qui ont paru de c( lui. Nous nous rassemblions avec un extrême plaisir, « jeunes, pleins de la première ardeur de savoir, fort unis, tt et ce que nous ne comptions peut-être pas alors pour un « assez grand bien, peu connus. Nous parlions à nous (( quatre une bonne partie des différentes langues de l'em*

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«pire des lettres, et tous les sujets de cette petite société se « sont dispersés de là dans toutes les académies. » Ce quatrième, que Fontenelie désigne assez sans le nommer, est Yertot, qui fut de l'Académie des inscriptions; Tabbé fut de r Académie française; Yarignon, de F Académie des sciences, et Fontenelie, des deux dernières.

Yarignon, dès son arrivée à Paris, se mit à courir après les savants, mathématiciens et géomètres surtout, parmi lesquels il ne devait pas tarder à se faire place par son Projet (Tune nouvelle mécanique (1687). <c Ils pensaient, dit Fonlec( nelle des deux amis, chacun de son côté; car ils n'étaient (( plus tant en communauté de pensées. L'abbé, revenu des « subtilités inutiles et fatigantes, s'était tourné principale- « ment du côté des réflexions sur l'homme, sur les mœurs et « sur les principes du gouvernement. Yarignon s'était tota- « lement enfoncé dans les mathématiques. » Fpntenelle anticipe peut-être un peu, pour ce qui concerne l'abbé. Il était bien loin d'avoir renoncé aux sciences de sitôt : c'est luimême qui nous le dit dans ^on Projet ppup des conférences sur la physique : a Mes études du collège étant achevées, « j'eus le bonheur de passer trois ou quatre années à l'étude « .de la- physique. J'allais aux cours d'anatomie de feu M. Duc( verney; j'allais aux cours de chimie de feu Ml Lemery; « j'allais à diverses conférences de physique chez M. de a Launay, chez M. l'abbé Bourdelot et chez d'autres. Je lisais « les meilleurs ouvrages. J'allais consulter le feu P. Maleu branche et lui faire des objections sur quelques endroits <( de ses ouvrages. J'avais -des camarades avec lesquels je a disputais souvent, à la promenade^ sur ces matières. »-

Il résulte clairement de ce passage que l'étude des sciences faisait alors la principale occupation de l'abbè; seulement, comme sa curiosité était universelle, il ne fit pas comme Yarignon et ne s'y jeta pas exclusivement. Les savants ne lui suffireivt pas; il se répandit le plus qu'il put. L'amitié de Segrais lui ouvrit la maison de madame de La Fayette. La Rochefoucauld était mort depuis 1680, et l'auteur de la

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PrineeÊêe de CSè9ê9f nllri^ée d» la perte de iM ffitii, emtmeBçait à sentir les spproehes de ta ?ieilks9e et à «^enfoncer dao» lea pratiques d^ase dérotion austère. Sa maison se dut pas offrir de grandes ressources ati jeaiie abbé (il put eependant y rencœitrer madame de Sétigoé) ; mais par madame de La Fayette, et son directeur, le janséniste Diigoet, il fil la connaissance de Nkoley qu'il cuhi?a teaoeoap. « Pendant « à&ax on trois ans, dit-il, je 1-ai tu toutes les semaines^*. «t II demeurait à la Crèche, dans mon quartier, et comme il «aimait les nouvelles, je lui disais celles que j'apprenais « chez madame de La Fayelle. » Ces relations de Tabbé avec ~ un excellent homme qu'il vénérait, ne furent pas sans iniuence sur ses idées. Nicole, qui venait peu de temps auparavant de rentrer à Paris, presque subrepticement, grâce à Vintervention de Farchevèque Harlay, et qui voulait à tout prix passer ses derniers jours- en repos, était bien revenu de ' ses anciennes idées et de Tardeur qu'il avait mise à les défendre. Il se reposait dans une sorte de scepticisme Ihéologique qui dut étr^ fort du goût du jeune abbé, et il parlait de ses anciens compagnons d'armes» les Pascal, les Araauld, la trop fameuse madame de Longueville, et autres, d'un ton qui n'était guère celui de l'enthousiasme. « Il les avait trop «connus,' dit l'abbé, pour les admirer. » Que la timidité naturelle de son caractère, comme le croyait l'abbé, et le désir qu'il avait de mourir tranquille, fassent pour beaucoup dans ce changement d'idées, cela est incontestable; mais on peut croire que son bo» sens, la justesse et la modération de son esprit y furent aussi pour quelque efarose. il allait cependant un peu loin, coinme tout nouveau convertie S'il se fût contenté de dire à l'abbé, que madame de Longueville, qui avait Tesprit très-fin et très-délicat pour la connaissance des caractères, l'avait « très-petit^ très-faible et très^borné, » sur les matières de science, de raisonnement, sur tout ce qui n'était point affaire de sentiment, il n'y aurait rien & dire ;

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mais, il surprit un ^ur beaucoup Fabbéy^et il y wnài de quoi, en lui disant qu'il préférait Tesprit de son èmi^ M. de Tréville^ à celui de M. Pascal^ et que M. Pascal n'était qu'un tt ramasseur de coquilles, » L'eipression est étrange^ et, .autant qu'on peut la comprendre, bien méprisante.

Par Fonten.elle, l'abbé connut le P. Malebranebe, alors dans tout l'éclat de sa réputation. Il avait fait. paraître en 1683 ses Méditations, et i) rompait des lances atec l'agressif Arnauld, à propos de la nature et de la grâce. Quoique Vabbé nous dise qu'il allait le voir « pour lui faire d^ objections, » il ne fit guère auprès de lui que s'affermir daus son cartésianisme. Foûlenelle nous apprend qu'il était difficile de voir le P. Malebranche et de^n'étre pas de son avis. «cUn assez grand nombre de gens de mérite, dit-il « dans son Éloge de Malebranche y se rassemblaient autour « de lui. Ils étaient la plupart ses disciples et ses amis en a même temps, et l'on ne pouvait guère être l'un sans l'aua tre. Il eût été difficile d'être en liaison particulière avec « un homme toujours plein d'un système qu*on eûtrejeté; «et si l'on recevait le système, il n'était pas possible qu'on (c ne goûtât infiniment le caractère de l'auteur, qui n'était, « pour ainsi dire^ que le système vivant. » L'abbé resta fidèle aux leçons de son illustre maître, bien qu'il se piquât plus tard, avec un certain air qui ressemble presque à du dédain, de ne plus admirer ses ouvrages.

Enfin, il dut encore à Fontenelle, mais un peu plus tard, d'être reçu chez madame de Lambert. C'est précisément en 16S6 que madame de Lambert, dont le mari commandait la place de Luxembourg, devint veuve et se fixa à Paris ; et quand elle eut gagné les longs et cruels procès qui suivirent la mort de son mari, « libre enfin, dit Fontenelle, et <i maltresse d'un bien assez considérable qu'elleavait presa que conquis, elle établit dans Paris une maison où il était . « honorable d'être reçu. C'était la seule, à un petit nombre « d'exceptions près, qui se fût préservée de la maladie «épidémique du jeu; la, seule où l'on se trouvât pour.se

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« parler raisonnablement les uns aux autres , et même a aye& esprit , selon Toccasion. » Le salon de madame de Lambert devint bientôt l'antichambre de l'Académie. Un personnage qui devint précisément chez ell^ l'un des amis de l'abbé de Saint-Pierre, le marquis d'Argenson, nous dit « nettement* : « On n'était guère reçu h l'Académie que a l'on ne fût présenté chez elle et par elle. Il est certain a qu elle a bien fait là moitié de nos académiciens actuels.» Une fois admis dans une pareille maison, où l'on respirait comme une odeur d'académie, et assuré des bonnes grâces de la toute-puissante marquise, comment un homme qui s'occupait de belles-lettres n'aurait-il pas senti pousser en lui l'ambition d'être académicien? C'est ce qui arriva bientôt à l'abbé, et les circonstances le favorisèrent.

Ces circonstances sont la querelle des anciens et des modernes, qui éclata juste au moment où l'abbé arrivait à Paris : c'est en janvier 1687, pour célébrer le rétablissement du roi, que Perrault lut à l'Académie son poëme du Siècle de Louis le Grand. Ce fut le premier coup de canon des modernes, et l'on sait qu'il fit tressaillir Boileau, non pas de peur, mais d'indignation. L'année suivante (1688) paraissaient les fameu?: Parallèles, escortés de l'Essai sur l'Églogue et de'la Digression de Fontenelle. Fontenelle qui, malgré son scepticisme, était un moderne décidé, avait déjà préludé au combat par ses Dialogues des morts. La bataille engagée, il accompagnait bravement son général dans la mêlée. Il en fut récompensé : trois ans après, il forçait enfin l'entrée de l'Académie , en dépit des anciens (qui l'avaient repoussé quatre fois), et se donnait le plaisir, dans son discours de réception, de blesser du même coup les deux chefs du parti ennemi, le malin Racine et l'irascible Boileau. Ce triomphe insolent, de la part d'un homme aussi prudent que Fontenelle, montrait assez combien il se sentait fort en face de l'ennemi.

^ Mémoires manuserils de la bibliothèque du Louvre.

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L'état de Topinipii alors^ en matière de littérature, a été trop bien exposé dans un récent et remarquable ouvrage^ pour que Ton ait à revenir sur ce sujet. Contentons-nous de rappeler, ce que l'on est trop porté à oublier, que l'opinioû, dans TAcadémie comme au dehors, était nettement prononcée pour les modernes. C'est du sein de l'Académie, et presque au leudemain de sa formation, c'est de la main de. Boisrobert et deDesmarets qu'étaient partis les premiers coups dirigés contre la vénérable antiquité : l'Académie, en corps, resta fidèle à cette tradition. Elle comptait parmi ses membres les plus illustres des anciens, mais ils ne faisaient pas la loi. Comme dans toute assemblée délibérante, il y avait à l'Académie le troupeau et les meneurs; à partir de l'élection de Fontenelle, le troupeau fut mené par les modernes, que j'appellerais volontiers la gauche; la droite, c'est-àrdire les anciens, fut réduite à une opposition brillante, mais impuissante. Une fois seulement, en 1693, un des leurs entra, mais non sans peine, et à force de mérite : c'était La Bruyère; encore fallut-il que Bossuet se mêlât de son élection. Huet, Fléchier, deux anciens, étaient évêques, comme Bossuet, et tenus à une certaine réserve. Huet cependant défendit les anciens, mais sans esprit et en véritable pédant : de pareils avocats étaient mieux faits pour compromettre leur cause que pour la gagner. La Fontaine aussi était un dévotdes anciens; mais la réputation d'un pareil dévot faisait tort aux divinités qu'il adorait. Restaient Racine et Boileau ; mais Racine et Boileau servaient mal la cause qu'ils avaient tant à cœur; ils s'étaient fait trop d'ennemis. Depuis qu'il s'était converti. Racine, j'aime à le croire, n'était plus aussi ptompt à décocher Tépigramme; mais Boileau était ^ toujours prêt à brandir la férule, et les citoyens de la répu-

té blîque des lettres, à tort ou à raison, entendaient bien

n'être plus à l'école. Quant à Fénelon, il formait un parti à

* Histoire de la querelle des Anciens et des modernes ^ de notre cher et si regrettable ami M. RigauU.

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lui tout seul ; ancien par son goût exquis et sa parfaite connaissance de Tantiquilé, moderne par ses idées et la tendance un peu chimérique de son esprit, il aurait trouvé de très-bonne fpi qu'on avait raison des deux côtés, quand même l'universel besoin de plaire, dont il était travaillé, ne lui aurait pas indiqué la même ligne de conduite.

En dehors de cette petite élite, à laquelle on peut joindre encore Segrais, et qui, en 1693, s'augmenta de La Bruyère, l'Académie était moderne et formait un bataillon compact, sous les ordres de Perrault et de Fontenelle, ses vrais chefs.

Tous deux gens d'esprit et gens du monde, ils avaient pour eux les salons : soyons sûrs qu'on était moderne chez la marquise de Lambert; ils avaient les journaux, c'est-àdire le Mercure de Visé et le journal de Trévoux : le premier accueillit l'élection de La Bruyère par une espèce de haro, et le second ne cessait de faire la guerre à Boileau, pour le punir de prôner sans cesse les Provinciales; ils avaient enfin, jusqu'aux réfugiés, qui, par esprit de libéralisme, se prononçaient contre l'antiquité ; et, chose fort importante, ils n'avaient pas cotilre eux le roi, qui, pourvu qu'on ne lui i^Ojpanaàt ni jansénistes ni libertins, était content et laissait passer.-

Aussi la réconciliation de Boileau et de Perrault, en 1694, fut-elle la réconciliation du vaincu et du vainqueur. Peryault restait maître de la place, malgré l'intervention du grand Arnauld; car, en 1695, l'abbé de Saint-Pierre entrait à l'Académie, à la place d'un secrétaire du cabinet du roi ponimé Bergeretj et l'abbé n'avait à cet honneur d'autres titres que l'amitié de Fontenelle, la protection de la toutepuissante marquise et sa préférence décidée pour les modernes. Il n'avait encore rien publié, et il fut reçu tout à fait de confiance, à titre de grammairien en apparence, à titre de moderne en réalité. L*éloile était contre les anciens et aussi un peu contre l'Académie, qui perdait La Fontaine l'année où elle gagnait l'abbé de Saint^Pierre. Mais quel

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heureui temps pour les gens de lettres que eelai oà Ton dé* butait dans la carrière en entrant à TAcadémie I

L'élection de Tabbé de Sainl-Pierre nous fait comprendre les colères de Boileau, car elle nous montre ta docte com-^ pagnie en flagrant délit de vandalisme et ouvrant le sanc* tuaire du bon goût à un barbare qui avait fait contre les anciens le serment d'Annibal. Nous reconnaissons là ces «cHurons et ces Topinambous» qui opinaient du bonnet contre Homère et contre Virgile, et surtout contre le bon sens comme contre un ancien. Au moins le « vieux lion i» mourut-il assez tôt pour ne rien voir imprimé des opinions de son indigne confrère. Tout ce qu'il put connaître de Tabbé de Saint-Pierre , outre sa mauvaise réputation ea matière de littérature, ce fut son discours de réception.

Ces quelques pages, les plus soignées^ sans contredit, qui. soient sorties de la plume féconde de Tabbé de Saint-Pierre^ lui coûtèrent quatre heures de travail; et encore trouvait-il que cela était fort honnête. Fontônelle l'engageait à retoucher son discours. L'abbé s'y refusa : « Mon discours est médiocre? dit-il^ tant mieux. Il m'en ressemblera davantage. »

L'abbé se conforma docilement au programme du temps : éloge des lettres, éloge de l'académicien défunt, M. Bergeret, éloge du chancelier Séguier, éloge de Richelieu, éloge de la France et de sa supériorité dans les lettres, enfin éloge de Louis XIV, tel est ce morceau que l'abbé jugeait bien en le qualifiant de médiocre, et où rien ne se détache sur un fond vulgaire et quelque peu déclamatoire. Une phrase paurtant est digne de remarque. On était alors au fort de la guerre de la ligue d'Augsbourg. Exprimant le désir que les alliés souhaitent bientôt la paix, l'abbé parle ainsi : <^ Le calme rappellera leur raison égarée, et avec des yeux que l'envie ne troublera plus, ils verront enfin que cette grande puis-? sance du roi, dont ils ont été si longtemps alarmés, a pour bornes insurmontables cette même sagesse et ces mêmes vertus qui l'ont formée. Heureux de n'avoir pu l'affaiblir, ils ne

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la regarderont plus que comme la tranquillité de l'Europe et comme Tunique asile contre l'oppression et les ambitieux. » Qu'est-ce à dire? liôuis XIV, le Louis XIV de 1695, donnant pour bornes à sa puissance sa sagesse et ses vertus? Le persécuteur des protestants et le protecteur de Jacques II offrant un asile contre l'oppression et les ambitieux? Que signifie cette énigme? Ne nous y trompons point, ily. a là une critique. C'est ainsi qu'on s'y prenait en 1695 quand on voulait donner un conseil^u grand roi. On lui prêtait gravement toutes les vertus qu'il n'avait point, pour lui donner envie de les avoir. Le grand roi, qui n'entrait pas dans celte finesse, aimiait beaucoup mieux croire qu'il les avait, et tout était dit *.

^ L*abbé fut reçu par M. de La Chapelle, conseiller du roi, receveur général des ûsances de la Rochelle. Le discours de cet académicien ignoré est un modèle assez précieux de solennité, de politesse et d'enthousiasme académique. Qu'on en juge par quelques lignes.

« Je ne sais, djt-il à Tabb^é, si déjà on ne vous doit point ici des remercîmeuts; vous y venez consoler une juste douleur, vous Tavez presque dissipée. Ce n'est pas que vous elTaciez le souvenir de celui à qui vous succédez; vous n'ôtez pas tout le regret de sa perte, mais vous 1^ réparez. Que dis-jeî Vous faites revivre cet illustre mort (M. Bergeret), vous nous le rendez en vous, etc. »

Et un peu plus loin : a On ne vous soupçonne point d*en ignorer Péclat (ir s'agit du fauteuil); vous TavQz souhaité avec trop d'empressement pour ne l'avoir pas connu. Mais le témoignage involontaire de votre conscience, qui vous force sans doute à vous avouer à Tous-méme que vous en êtes digne, vous a fait craindre les secrets reproches de votre modestie, et vous a obligé de cacher dans l'éloge que vous venez de faire des belles-lettres une partie de cet éclat qui rejaillit sur vous. 11 vous a été beau de vous taire sur ce sujet , il me serait honteux de n'en point parler, puisque c'est faire votre éloge que de montrer tout l'honneur accordé à votre mérite. »

M. de La Chapelle regarde l'Académie comme «le temple de l'immortalité où tous ceux qui y sont reçus trouvent une source de la plus pure et delà plus vénérable gloire..,. L'Académie a eu pour fondateur un homme dont tous les desseins, dont tous les ouvrages ont été au-dessus de l'homme » et il continue sur ce ton jusqu'au bout, sans faiblir un seul instant. Chemin faisant, il expose que les académies sont la vraie marque de la grandeur des nations ; que là où il n'y a pas d'aca-

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Louis XIV reçut, selon Tusage, le nouvel académicien, sans se douter qu'il voyait, devant lui, le futur ennemi de sa mémoire, le blasphémateur de son nx)m.

L*abbé était déjà plus gu*un moderne : il était Tun des adeptes silencieux d'une foi nouvelle, née de la querelJe même des anciens et des modernes, la foi au progrès. Bossuet avait deviné cet ennemi caché; c'est lui qu'il signalait dans la magnifique péroraison de son sermon sur Vuniié de VÉglise^ quand il disait : « Déjà nous ne voyons que trop parmi nous de ces esprits libertins, qui, sans savoir ni la religion, ni ses fondements, ni ses origines, ni sa suite, blasphèment ce qu'ils ignorent, et se corrompent dans ce qu'ils savent... docteurs sans doctrine qui pour toute autorité ont leur hardiesse, et pour toute science leurs décisions précipitées,... Opposops à ces esprits légers et à ce charme trompeur de la nouveauté, la pierre sur laquelle nous sommes fondés, et l'autorité de nos traditions où tous les siècles passés sont renfermés, et l'antiquité qui nous réunit à l'origine des choses. Marchons dans les sentiers de nos pères; mais marchons dans les anciennes mœurs, comme nous voulons marcher dans l'andenne foi. )) Quelles magnifiques paroles ! Mais cet impuissant anathème ne semble-t-il pas être l'oraison funèbre des anciennes mœurs et de l'ancienne foi, quand on songe que, quelques années après, la Providence faisait asseoir à l'Académie française, à côté du grand évêque, le prédécesseur inconnu de Condorcet ? Bossuet et l'abbé de Saint-Pierre furent près de dix ans confrères.

En attendant qu'il pût dire au public ce qu'il rêvait, l'abbé, qui n'était encore rien, qu'académicien, travailla à

demies, il n'y a pas de véritable grandeur ; que ce qui fait du siècle d*Auguste un siècle égal à celui de Louis le Grand, c'est qu'il a eu «une « Académie formée par Auguste, et quelle académie! Quels génies su- « blimes! quels grands personnages la composaient!' Bref, n'en dou- « tons plu^, et ne craignons plus de le dire, TAcadéftiië est comme le « gage et le sceau de l'immortalité assurée au nom français.»

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devenir quelque chose. Yarignon Tarait deyancé. Admis à . TAcadémie des sciences en 1688^ il avait tout de suite été nommé professeur au collège Mazarin. L*abbé, muni de son titre, se dirigea vers la cour, et plus heureux que V homme qui court après la fortune^ il n'attendit pas longtemps pour « héberger la capricieuse. » En 1697, deux ans après sa réception à TAcadémie, il écrivait à sa protectrice, madame de Lambert, une lettre où se trouvent les passages suivants :

Versailles, 4 janvier 1697.

A madame la marquise de Lambert, qui me demandait si je me trou-» vais mietÂX de la vie de la cour où j'avais acheté une charge que delà vie retirée que je menais à Paris.

« J'étais bien dans ma cabane de la rue Saint-Jacques, madame, occupé aux sciences ; mais je me trouve encore un peu mieux ainsi dans une vie assez dissipée... Je jouissais agréablement de Paris; je ne Fai pas quitté. Je n*ai fait qu'ajouter les plaisirs de la vie de la cour aux plaisirs que je goûtais à jouir des plaisirs de la ville [sic). J'ai aequis ici plus de santé que je n'en avais dans^ ma solitude du faubourg Saint-Jacques«.. Attiré par la curiosité, séduit par Tespérance d'inventer un jour quelque chose d'utile à mon pays, le moyen, quand rien ne nous arrête, de ne pas nous laisser aller à étudier trop longtemps de suite et sans assez de relâche? Le moyen de s'empêcher de tomber l'après-dlner dans des excès d'études d'autant plus à craindre que la mauvaise santé qui en est la punition, ne se fait sentir que lorsqu'il est trop tard pour y remédier? J'étais tombé dans ce cas : ma santé s'était fort affaiblie. J'avais besoin pour la rétablir d'une manière de vie qui m'engageât à faire un peu plus d'exercice, et où je trouvasse une dissipation en quelque façon indispensable : c'est ce que l'on trouve aisément dans la vie de la cour. Le hasard m'y offrit une place que j'acceptai, lorsque je songeais à toute autre chose, et il est arrivé depuis ce temps-là que ma santé est devenue beaucoup moins délicate*. •

« Ma charge me plaît, parce qu'elle n'est d'aucun assujettissement. Elle me donne seulement le droit d'être ayee bienséance où je me trouverais par inclination. S. A. R. Madame à qui j'ai Thonneur d'être attaché, est d'un caractère doux, constant, raisonnable, etc..

« Le spectacle est ici plus beau pour un réfléchisseur

et même plus intéressant qu'en aucun lieu du monde... Eh prenant une charge à la cour, je n'ai fait qu'acheter une petite logé pour voir de plus près ces acteurs qui jouent souvent sans le savoir, sur le théâtre du monde, des rôles trèsimportants au reste des sujets... Je vois jouer tout à m&h aise les premiers rôles ^ et je les vois dC autant mieux que je rien joue aucun ^ que je vais partout^ et que F on ne me rcmarque nulle part.

« Je m'amuse aussi à écrire quelqueis faits importants des affaires générales... J'ai mes heures de retraite, surtout le matin...

« Les réflexions que je fais ici roulent plus sur la politique que^ sur la morale ; et si je m'attache davantage à la politique qu'à la morale, c'est que je suis persuadé que les moindres découvertes que je pourrais faire dans la politique seraient d'une bien plus grande utilité pour le bonheur des hommes que les plus belles spéculations de morale que je pourrais faire.'

« C'est -que le bon gouvernement peut parvenir par la méthode du scrutin perfectionné à faire en sorte , par les bons établissements, que ceux qui auront plus de vertus et plus de talents soient toujours plus heureux et plus récompensés à proportion qu'ils sont plus utiles à la société...

« Je vois ici notre gouvernement dans sa source et j'entrevois déjà qu'il serait facile de le rendre beaucoup plus honorable pour le roi, beaucoup plus cbnimode pour ses ministres et beaucoup plus utile pour les peuples. J'amasse ici des matériaux pour en former un jour quelque édifice qui prisse être de quelque utilité, et vous savez que je me plais fort à cette étude.

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a Je finis donc, madame, comme y ai commencé. J*étais bien au faubourg Saint- Jacques, mais jusqu*à présent je mè trouve encore mieux à Versailles... »

Cette lettre est curieuse, moins encore parce qu'elle nous donne un échantillon du style de l'abbé, que parce qu'elle nous le montre dès ce moment tel qu'il doit être jusqu'à sa «ort. Voilà enfin le véritable abbé de Sàint-Pierre ! Voilà les annales politiques, le scrutin perfectionné, et tous les grands projets de perfectionnement universel qui viennent au monde ! L'excellent homme se trouvait tout de suite au comble de ses vœux, car il n'allait plus avoir autre chose à faire que de beaux projets pour le bonheur de l'humanité.

L'année même où il fut reçu académicien, en 1695, l'abbé devint aumônier de Madame , belle-sœur de Louis XIV et mère du futur régent. C'est lui-même qui nous apprend exactemejat cette date : car en offrant au régent, en 1717, le troisième volume de son Projet de paix perpétuelle^ il lui rappelle qu'il est depuis plus de vingt-deux ans attaché à sa maison, ce qui nous reporte juste à 1695; et il ne paraît pas qu'il ait jamais rempli dans la maison d'Orléans d'autres fonctions que celles-là. Il nous apprend, de plus, que sa charge fut une véritable sinécure, et nous pourrions le soupçonner seulement d'après le caractère de la princesse à laquelle il était attaché. Madame était cette Charlotte- Elisabeth de Bavière, dont on avait dépêché la conversion en quelques jours, à la veille de son mariage avec Monsieur, et qui était un peu philosophe, avec une légère nuance de bizarrerie. L'abbé était ]3ien Taumônier qu'il lui fallait. Seulement en vantant son « caractère doux, constant et raisonnable, » il la flatte peut-être un peu. C'est elle, on le sait, qui, en pleine cour, administra, de son auguste main, à son propre fils, uu soufflet sonore, pour lui apprendre à épouser une bâtarde. Elle se piquait de n'avoir jamais pris les manières françaises et d'être toujours restée une Allemande de la vieille roche; elle le prouvait bien.

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Yoilà donc Tabbé assistant de sa « loge, » où il est commodément établi pour la vie, à la représentation de cette tragi-comédie qu'on appelle l'histoire. Mais avant d'y entrer, n'étant encore qu'au parterre et confondu avec la foule, il avait, depuis 1686, vu bien des choses. Or, voici ce qu'il avait vu :

L.'Europe encore une fois mise en feu par l'ambition dt Roi Très-Chrétien; toutes les forces de la France employées . à replacer une généreuse nation sous les pieds d'un bigot cruel ; les armes françaises s'illustrant en Allemagne par des exploits odieux} tous nos ports de l'Océan bombardfe; de sanglantes tueries, Fleurus, Steinkerque, Nerwinde, qui tapissent Notre-Dame de drapeaux et mettent en deuil toutes les familles; à l'intérieur, le règne des sotSy comme dit d' Argenson, qui commence ; les commis de Pontchartrain donnant des ordres et des leçons à Tourville; le despotisme du roi et de ses ministres devenant plus ombrageux à mesure qu'il accumule les fautes et les désastres; l'homme le plus zélé pour le bien public, le maître chéri du futur roi, Fénelon, exilé, dès 1695, dans un diocèse lointain; une querelle métaphysique et théologique éclatant entre lui et Bossuet, et prenant les proportions d'une affaire d'État; une femme, madame Guyon, enfermée à Vincennes, à la requête de Bossuet, comme un criminel d'État, parce qu'elle a écrit des livres mystiques , bizarre amalgame de sublimité et d'extravagance, et qu'elle croit à l'amour pur; enfin une paix mensongère que toutes les puissances se hâtent de signer pour se mettre plus tôt en mesure de la rompre.

Cet affligeant spectacle n'était encore qu'un faible avaptgoût de la catastrophe finale. En 1700, au moment où allait sonner la dernière heure du siècle commençait le dernier acte du grand règne. Et alors voici.ce que l'abbé de Saint- Pierre voyait :

Une conflagration suprême embrasant l'Europe, la guerre partout; les sots plus triomphants que jamais, et dans tout l'épanouissement de la faveur :Villeroy,Marsin, Lafeuillade,

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mis en face de Mariborough et d'Eugène; Chamillard et Voysin s'asseyant au fauteuil de Colbert et de Louvois ; la révolte au cœur de la France, et pendant des mois entiers ignorée du roi; Theure des humiliations arrivant enfin pour cet homme qui avait fait sa joie de l'humiliation des autres j un corps. d'armée tout entier capitulant sur le champ de bataille de Blenheim; un fils de France, l'espoir de l'avenir, ne paraissant aux armées que pour s'y couvrir de confusion et figurer à Ramillies; un paysan cévenol de vingt ans, Cavalier, traitant d'égal à égal avec un maréchal de France; la France en proie à la vermine des traitants, et forcée de la nourrir; les malheurs d'un hiver presque sans exemple venant se joindre à toutes ces hontes-, et forçant l'orgueilleux vieillard, qui avait été Louis le Grand, à reconnaître la main de Dieu; la paix implorée trois fois en vain au prix des sacrifices les plus humiliants par l'homme qui avait déchaîné la guerre sur l'Europe pendant quarante ans, et demandée à qui? à cette république de marchands qu'on avait foulée aux pieds ; le ministre du roi de France allant humblement frapper à la porte du pensionnaire de Hollande, lui demandant la paix, la paix à tout prix, et Heinsius se vengeant sur le neveu de Colbert des insolences de Louvois; enfin, le roi n'ayant pas même le bénéfice de son humiliation, et, pendant que la mort frappe autour de lui sans pitié tous les appuis de son trône et toutes les espérances de la France, parlant de s'ensevelir sous les ruines de la monarchie. Quelle fin'! quelle expiation !

Et l'on s'étonnerait que, devant un pareil spectacle, l'abbé de Saint-Pierre n'ait pa& nourri dans son cœur, pour la royauté et le roi, la dévotion de Bossuetî On n'avait poiat attendu les derniers malheurs pour former une opposition tacite à la politique de Louis XIV ; dès le début de la guerre de la ligue d'Augsbourg, dès 1689, celte opposition s'était établie à la cour avec Fénelon et avait pris possession, pour l'élever à sa guise, du fils aîné du Dauphin. Quatre ans après, en 1693, elle se manifestait, par la fameuse lettre

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anonyme ^ ce premier avertissement donné à J'antique royauté. A la cour et en dehors de la cour, tous les bons citoyens donnaient ouvertement ou secrètement leur appui à la petite société qui entourait le duc de Bourgogne ; c'était Yauban demandant hardiment, dès 1689 , par un Mémoire à Louvois, la révocation de la Révocation ; il était temps encore et cette plaie de la France pouvait être fermée; mais quelle confiance naïve que de demander la réparation du mal à ceux qui l'ont fait! C'était Boisguilbert publiant son Détail de la France > c'était Racine adressant un Mémoire au roi sur. la misère de ses sujets et si rudement renvoyé à ses vers par le dépit de Louis XIV, qu'il en eut l'âme brisée et en mourut; c'étaient enfin tous les intendants du royaume, ces dociles exécuteurs des volontés royales , apportant en chœur, au pied du trône, les lamentations de la France , et faisant de leurs précieux mémoires des pièces à l'appui pour les pamphlets des réfugiés. L'abbé de Saint-Pierre respira donc en arrivant à la cour un air d'opposition ; il n'entra pas dans ce petit sanctuaire où, sou& la direction de Fénelon, Bëauviïliers, Saint-Simon et^hevjreuse élaboraient les destinées futures de la France; niais il approcha et connut presque tous ces hommes illustres et honnêtes; il entendit maintes fois Yauban, qui, sans s'inquiéter de leur déplaire , ne cessait d'assiéger les ministres de ses projets; il eut connaissance de tous les plans de gouvernement de la petite cour du duc de Bourgogne; il fut, en un mot, tout de suite et de toute son âme, un de ceux que le grand roi appelait dédaigneusement des chimériques. Hélas! les chimériques n'étaient-ils pas alors un peu partout ? Louis XIY, cet homme de tant de sens, d'un esprit si juste, n'était-il pas, avec sa foi en lui, dégénérée en une incroyable infatuation, le premier des chimériques de son royaume , même avant M. de Cambrai? Et le grand Bossuet, le docteur infaillible, écrivant wn étonnant Traité. de la monarchie selon l'Écriture sainte, était-il moins chimérique que Fénelon fondant sa République de Salente?

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Tout le monde^^ou du moins tous les gens sensés, voyaient manifestement la source du mal qui n'était autre que cette autorité sans frein et sans contrôle, ce despotisme divinisé. Mais, du vivant de Louis XIY, qui eût osé le signaler? La seule chose qui fût possible, c'était de combattre le mauvais principe dans ses effets; or, de tous ces effets, le plus apparent et le plus fécond en calamités, c'était la guerre et l'effroyable abus que Louis XIV en avait fait. De là une véritable conjuration des politiques et des philosophes contre la guerre. A peu près vers le temps où parut, dans les Caractères de La Bruyère, une page célèbre, d'une incomparable amertume , qui est comme la première protestation de la raison humaine contre la guerre, la paix commença à devenir le thème favori de tous les politiques. Les plus sensés se contentaient de la souhaiter aussi avantageuse que possible; les impatients la voulaient à tout prix; les chimériques la rêvèrent perpétuelle.

L'abbé, ayant, comme les autres, fixé son attention sur ce grave sujet, arriva tout de suite à cette conclusion, que la guerre n'était pas seulement une chose mauvaise, mais une absurdité; et alors il fît cet honneur à l'espèce humaine' de croire qu'il suffisait de lui montrer -qu'une chose est absurde, pour la déterminer à y renoncer , cette chose fùtelle aussi vieille que le monde lui-même. On conseille au roi, se dit-il, de faire la paix. Mais est-ce vraiment la paix que cette suite de trêves qui ne servent qu'à se reposer des guerres passées et qu'à en préparer de nouvelles? La seule paix véritable, c'est celle qui rendra la guerre à jamais impossible. Et quoi de plus facile? Il n'est pas un homme sensé qui ne convienne que la guerre est une chose révoltante. C'est de ce raisonnement que. sortit le fameux Projet de paix perpétuelle-, renouvelé d'Henri IV. L'abbé put eu communiquer les deux premiers volumes manuscrits au duc de Bourgogne; et un honnête gentilhomme, M. de Saint- Conlest, ainsi que le confesseur du prince, firent savoir à l'abbé que son ouvrage avait été très-goûté. Fort de cette

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approbation, rabbé ne crut pas trop s'avancer plus tard en affirmant que si le Dauphin Bourgogne avait vécu, on aurait eu la paix perpétuelle. Innocente illusion I

Le duc de Bourgogne est mort en février 1712; le Mémoire de Tabbé lui fut vraisemblablement présenté dans le courant de 1711, sinon avant. Ce n*est donc pas à la suite des négociations d'Utrecht que l'abbé conçut son projet. Il ne le publia, il est vrai, qu'en 1713, mais on voit qu'il Tavait. écrit quelque temps auparavant.

Louis XIY en eut-il connaissance? cela est peu probable, du moins avant que l'ouvrage eût été publié. L'aïeul et le petit-fils vivaient dans deux mondes différents. Chacun des projets que Ton agitait autour du Dauphin était une critique amère de la politique du vieux roi. Aussi Louis XIV ne dut-il connaître le livre de l'abbé qu'en même temps que le public, et il n'y a pas de témérité à avancer qu'il ne dut le connaître que par ouï-dire. Le livre fit assez dé bruit pour qu'il en entendît parler; mais ce fut tout. Le grand roi lisait peu, surtout à soixante-seize ans; et Feût-il lu, il avait l'esprit à la fois trop étroit et trop juste pour goûter les rêveries philanthropiques de Taumônier de Madame. Quand il fit en mourant son solennel et un peu tardif Confiteor^ il s'accusa, non pas d'avoir aimé la guerre, mais de l'avoir trop aimée; ce qui implique manifestement qu'il est bien permis à un roi de l'aimer un peu. Il ne s'agit que de se pré^ server de l'excès. Le grand roi mourut, sur cet article, en état d'impénitence finale.

Quoi qu'il en soit, si ce beau projet n'eut point d'influence sur les affaires humaines (et nous verrons comment il n'était point condamné à n'en point avoir), la Providence sut gré à l'abbé de ses bonnes intentions et l'en récompensa / par une faveur qui dut le rendre bien heureux. Elle lui per* / mit de jouer un rôle dans l'œuvre de pacification qui termina le règne de Louis XIV.

Aux ouvertures inutiles faites en 1 705 aux états généraux par l'intermédiaire du médecin Helvétius et en 1706 par l'É-

lecteur de Bavière, avaient succédé en i 709 les deux missions suppliantes du président Rouillé et du ministre Torcy; avec quel succès, on le sait. L'année suivante, le roi avait fait renouveler ses lamentables instances à Gertruydemberg par le maréchal d'Uxelle et Tabbé de Polignac; encore en vain. Il fallut trois grands événements, la révolution ministérielle en Angleterre, la mort de Vempereur Joseph et la bataille de Denain, pour que les alliés consentissent à traiter sérieusemcDt de la paix. Les conférences s'ouvrirent à Utrecht le 29 janvier 1712, les préliminaires de paix entre la France et l'Angleterre étaient signés le 29 janvier 1713, et le traité définitif avec toutes les puissances coalisées, sauf l'Empire, le 1 1 avril. L'abbé de Saint-Pierre eut l'honneur de travailler à l'acte de pacification, comme secrétaire d'un des deux plénipotentiaires, l'abbé de Polignac.

Son projet déjà connu, quoique non publié, contribua sans aucun doute à le désigner pour cette faveur. Mais on peut croire que le crédit dont sa famille jouissait au Palais- Royal n'y fut pas inutile. La belle-sœur de l'abbé, la comtesse de Saint-Pieri'e , que Saint-Simon a beaucoup connue et outrageusement décriée, s'était emparée de l'esprit de la duchesse d'Orléans (mademoiselle de Blois) au point d'obtenir d'elle tout ce qu'elle voulait. La faveur des deux duchesses, la mère et la femme du régent, avait valu à l'abbé l'abbaye de Tiron (diocèse de Charlres)^, une de celles que Henri III avait données naguère à son poète favori Desportes. Académicien, premier aumônier de Madame, abbé à bénéfice, et inventeur déjà connu de la paix perpétuelle, tous ces litres le firent agréer sans peine pour la fonction modeste qu'il aspirait à remplir au congrès.

Ce séjourne plus d'un an qu'il fit en Hollande est une des dates remarquables de sa vie. Avec les dispositions si hostiles au gouvernement de Louis XIV qu'il y apportait, il dut être très-frappé des conditions de la grandeur de cette petite république devenue l'arbitre de l'Europe, Une poignée de marchands et de matelots^ portant sans en être écrasée le

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poids de celte guerre sous laquelle gémissait la France; les marais « de ces grenouilles bataves » devenus TUsile inviolable de toutes les libertés; une population sage et laborieuse y vivant au sein de l'abondance, sans connaître ces deux plaies qui rongeaient la France, le faste et la misère : ni Versailles, ni Marly, mais en revanche pas de mendiants; le grand pensionnaire Heinsius vivant avec deux mille onces d'argent d'appointements et trois ou quatre domestiques, et du fond de sa modeste demeure faisant la loi à l'Europe; enfin le travail, la richesse et la liberté florissant sur ce petit coin de terre, après une guerre- de quarante ans. Quel contraste avec la France de 1712, et quelle leçon ! Ce spectacle seul eût converti l'abbé de Saint-Pierre, s'il avait eu besoin de l'être.

La paix signée et Louis XIY approchant de la fin de sa longue carrière, l'abbé crut le moment propice pour faire connaître au monde sa grande découverte. En 1713, parurent les deux premiers volumes du Projet de paix perpé* iuelle. Soit ignorance des faits, soit plutôt artifice honnête pour attirer l'attention sur sop ouvrage-, l'abbé le plaçait sous le patronage d'Henri IV. Il reportait à ce grand roi tout l'honneur de l'invention, ne réclamant pour lui que le mérite d'avoir éclairez son projet. Suivant la méthode à laquelle il devait rester fidèle toute sa vie, l'abbé procède par propositions géométriques, par redites fastidieuses et par éclaircissements sans fin des choses les plus claires : puis il se donne le plaisir d'aligner et de renverser l'une après l'autre toutes les objections qu'il croit possibles. Gela fait, il est convaincu qu'il a démontré mathématiquement la vérité en question et n'oublie qu'une chose, c'est que la géométrie n'est point à sa place dans les affaires humaines, et qu'on n'opère point sur les passions des hommes comme sur des lignes idéales. Il démontre ou croit démontrer et ne s'aperçoit pas qu'il devrait commencer par regarder autour de lui. Mais n'anticipons point sur l'examen du fameux projet.

Les éclaircissements contenus dans les deux premiers^vo-

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lûmes ne lui parurent pas suffisants, car il en ajouta un troisième qu'il allait envoyer à l'imprimeur quand Louis XIV mourut. Il fit quelques changements qui retardèrent la publication, et ce ne fut qu'en 1717 que le projet fut enfin complet et armé de toutes pièces. Ce troisième volume était adressé au régent, avec toutes sortes d'instances pour le déterminer à se faire le prcmoteur de la grande entreprise. L'abbé commençait son innocente persécution sur tous les souverains et ministres auprès desquels il avait accès, avec Aine assiduité qui les aurait fatigués si sa foi naïve ne les eût divertis; il allait entreprendre une suite de campagnes malheureuses pour la conquête de la paix perpétuelle. Tant qu'il vécut, pas un souverain de l'Europe ne put se flatter d'être à l'abri de la persécution : malheur à lui s'il connaissait l'abbé, ou seulement quelqu'un qui le connût ! Il n'était pas de nom ni de réputation qui pussent arrêter ou refroidir le zèle du nouvel apôtre; il aurait adressé son livre à Charles XII, s'il l'eût connu, à Attila, à Tamerlan.

Avant de l'adresser aux princes, et Louis XIV vivant encore, il lavait envoyé, par l'intermédiaire de' son ami Varignon, à un homme qui exerçait alors sur l'Europe une sorte de dictature intellectuelle, et dont l'approbation était du plus haut prix : je veux parler de Leibnitz. Dans une lettre datée de Hanovre, 11 février 1715, et adressée à M. Rémond de Montmort, Leibnitz charge son correspondant de faire parvenir sa réponse à l'abbé, qui lui a demandé son sentiment, «c Ce projet marque beaucoup de bonnes intentions, dit-il, « et contient des raisons solides. Il est très-sûr que. si les « hommes voulaient, ils se pourraient délivrer de ces trois « grands fléaux, la guerre, la peste et la famine. » Voici sa lettre à l'abbé :

7 février 171 S.

.?( Monsieur,

« Je m'estime fort honoré de la communication de votre projet et de la demande que vous -me faites de mon senti-

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ment sur une matière qui intéresse tout le genre humain, et qui n'est pas tout à fait hors de mes objets, puisque je me suis appliqué dès ma jeunesse au droit et particulièrement à celui des gens. Le paquet de M. Varignon est venu à Hanovre longtemps avant que j*aie été de retour chez moi, et après mon retour j'ai été fort occupé. Mais j'ai fait enfin quelque effort pour me tirer à l'écart et pour lire votre excellent ouvrage avec soin. J'y ai trouvé le solide et l'agréable ; et après avoir compris votre système, j ai pris un plaisir particulier à la variété des objections, et à votre manière nette et ronde d'y répondre. Il n'y a que la volonté qui manque aux hommes pour se délivrer d'une infinité de maux. Si cinq ou six personnes voulaient, elles pourraient faire cesser le grand schisme d'Occident et mettre l'Église dans un bon ordre. Un souverain qui le veut bien peut préserver ses États de la peste; la maison de Brunswick n'y a pas mal réussi, grâce à Dieu; la peste s'est arrêtée de mon temps à' ses frontières. Un souverain peut encore garantir ses États de la famine. Mais, pour faire cesser la guerre, il faudrait qu'iin autre Henri IV, avec quelques grands princes de son temps, goûtât votre projet. Le mal est qu'il est difficile de le faire entendre aux grands princes. Un particulier n'ose s'y émanciper, et j'ai même peur que de petits souverains n'osassent le proposer aux grands. Un ministre le pourrait peut-être faire à l'article de la mort, surtout si des intérêts de famille ne l'obligeaient pas de continuer sa politique jusqu'au tombeau et au delà. Cependant il est toujours bon d'en informer le public; quelqu'un en pourra être touché quand on y pensera le moins.

Semper tibi pendeat hamus, Qno minime retis gurgite piscis erit.

« Il n'y a point de ministre maintenant qui voudrait proposer à l'empereur de renoncer à la succession de l'Espagne et des Indes. Les puissances maritimes et tant d'autres y ont perdu leur latin. Il y a le plus souvent des fatalités qiii em-

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pèchent les hommes d'être heureux. L'éspéràhce Àè fciire passer la monarchie. d'Espagne dans là thaison de France a été la source de cinquante ans de guerre» et il est à craindre que l'espérance de l'en faire ressortir ne trouble l'Europe encore pendant cinquante autres années. Aider l'empereur à chasser les Turcs de l'Europe serait peut-être le moyen de Tenir à bout de ce mal. Mais un tel dessein aurait encore de grandes difficultés.

« Comme vous préparez, monsieur, une troisième édition plus ample, il serait peut-être bon que votre ouvrage fût encore embelli par les exemples et par l'histoire. Les raisons n'en deviennent point meilleures, mais cet agrément leur donne de l'ingrès. C'était la mode du temps de M. Lamothe le Vayer. Aujourd'hui les écrivains français, sous prétexte de s'éloigner du pédantisme, se désaccoutument un peu trop de faire entrer des traits d'érudition dans leurs ouvrages; ils n'en sont pas moins nerveux, mais ils en sont plus secs. Un certain milieu siérait bien dans lin ouvrage comme le vôtre. Mais si cela vous arrêtait trop, il ne faudrait point s'y amuser. Mes ^marques cependant y peuvent donner quelque occasion. Je vous souhaite, monsieur, autant de Vie , qu'il en faut pour goûter les fruits de vos travaux, et je suis avec zèle, monsieur, votre, etc. >i

Ce dernier trait est charmant, et malgré les bizarreries du style, la lettre a un autre mérite que d'être signée de Leibnitz. Elle est parfaitement juste et sensée. Le reproche de sécheresse et de manque A'ingrèSy pont parler le français-latin de Leibnitz, n'est que trop fondé, è't quant au projet en lui-même, il est facile de voir que lé grand philosophe n'y croit guère. Oui, sans doute, la paix perpétuelle serait possible si les hommes le voulaient. Il ae s'agit que de les amener à vouloir, et c'est là la difficulté. .

A la lettre se trouvent jôitiles les observations que l'abbé avait demandées : « Quoique mon suffrage ne soit d'aucun poids, dit Leibnitz, j'ai pourtant cru que la Reconnaissance m'obligeait de ne le point dissimuler, et d'y joindre quel-

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quëé iWtbiarqûeâ ji^oùr le conienleinent d'utf ôiiteor de ce iîiérité, qui doit avoir beaucoup de l'éputatfoii et de fetrneté, pour aVoif osé et pu s'o()poser ^Tec succès à la foute des prévenus iet au déchaînement des railteurs. » Ces observations, assez longues et Irès-savantes, sont d*uû tûédiôcre intérêt. Leîbuilz y tfpprènd à Tabbé que deux hommes ont eii ËVant lui Tidéfe d'uù arbitrage universel, pour empêcher la guerre, à savoir, Fauteur inconnu d'un livre intitulé : fe Nouteàu Cynécts, et le landgrave Ernest de Hesse-Rheintels. Il y ajoute, eu fidèle Sujet de TEmpire et en exact juris- Consulte, quelques réclamiations éù faveur des droits de Tetriperéur à la directioû de la société chrétienne : «Les Jurisconsultes, dit-il, savent qu'on ne perd pas ses droits, ni nïême léut possession, quand l'occasion ne se présente pas de les exercer. » Et cela le mène à nier le droit de la Savoie et du Piémont à former ùti membre séparé de la société chrétienne, sous prétexte que ces pays « relèvent de l'Empire , tout autant qu'aucune prindpaulé d'Allemagne. » îletle logique de jurisconsulte n'aurait pas aplani les voies i l'établissement de la diète européettnëi

Au reste, ceà observations n'étaient guère qu'un acte de pure politesse, Léibnitz fle prenant pas au sérieux le projet de l'abbé. C'est ce qui ressort avec plus d'évidence encore dé ce passage d'une lettre de Léibnitz à Grimarest :

ti J'ai Vu quelque lehose du projet de M. de Saint-Pierre poUi* maintenir une paît perpétuelle en Europe. Je me souviens de la devise d'un cimetière, avec ce mol, pax perpe^ tiia; car les morts ne se battent point; mais les vivants sont d'une autre humeuf*, et les plus puissants ne respectent ^uèrë les tribunaux. Il faudrait que tous ces messieurs donnassent cautioh bourgeoise,- ou déposassent dans la banque du tribunal : un roi de France, par exemple, cent millions fl'écuSj et un roi de la Grande-Bretagne, à proportion, afin t[ae les sentences du tribunal pussent être exécutées sur leur argent, en cas qu'ils fussent réfractaires.

...... Pout moi, je sériais d'avis de l'établir (le tribunal )

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à Rome même et d'en faire le pape président, comme en effet il faisait autrefois figure de juge entre les princes chrétiens. Mais il faudrait en même temps que les ecclésiastiques reprissent leur ancienne autorité, et qu'un interdit et une excommunication fit trembler les rois et les royaumes, comme du temps de Nicolas V et de Grégoire VII. Et pour y faire consentir les protestants, il faudrait prier Sa Sainteté de rétablir la forme de l'Église, telle qu'elle fut du temps de Charlemagne, lorsqu'il tenait le concile de Francfort; et de renoncer à tous les conciles tenus depuis qui ne sauraient passer pour œcuméniques. Il faudrait aussi que les papes ressemblassent aux premiers évéques de Rome. Voilà des projets qui réussiront aussi aisément que celui de M. l'abbé (le Saint-Pierre; mais puisqu'il est permis de faire des romans, pourquoi trouverions-nous sa fiction mauvaise qui nous ramènerait le siècle d'or? » On le voit, tout cela pour Leibnitz n'est guère sérieux; il s'amuse à faire, tantôt le pape, tantôt l'empereur, chef de la république européenne, parce que peu importe qui sera roi dans cette autre utopie. Il n'en était pas de même pour l'abbé. En 1716» pendant que Dubois formait à Hanovre cette alliance étroite entre la maison d'Orléans et la nouvelle dynastie anglaise, qui devait être si peu honorable pour la France, l'abbé imagina de faire expédier le troisième volume à Leibnitz, par Madame elle-même ; une pareille démarche ne pouvait manquer de flatter le philosophe homme d'État, et peut-être amènerait-elle de sa part une intervention efficace. Leibnitz était prié de se faire l'avocat du projet auprès du ministre anglais Stanhope et de l'abbé Dubois. Il nous l'apprend dans une lettre, du 30 octobre 1716, adressée àM. Conrad Widou, sénateur de la république de JHambourg. Il ne put s'acquitter, (^e sa commission parce que Stanhope et Dubois étaient partis, et il semble peu le regretter. Il envoya à l'abbé de nouvelles observations sur son projet, intercéda encore une fois en faveur de l'Empire, et finit par dire, peutêtre un peu malicieusement : a Si monsieur l'abbé de Saint-

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Pierre les pouvait rendre tous Romains et leur faire croire l'infaillibilité du pape, on n'aurait point besoin d'autre empire que celui du Vicaire de Jésus-Christ. »

C'est à peu près vers cette époque que l'abbé publia pour la première fois son mémoire sur V Établissement d'une tailk proportionnelle^ où étaient hasardées, nous dit d'Alembert dans son éloge de l'abbé, quelques réflexions peu flatteuses pour la mémoire du feu roi. Louis XIY mort et la réaction contre son règne se donnant pleine carrière, Te naïf réformateur ne fut pas loin de se croire en pays de liberté. Il devait être cruellement détrompé, mais ce ne fut qu'un peu plus tard. Il en fut quitte cette première fois pour un simple avertissement. Le cardinal de Polignac, qui s'était constitué le gardien de la mémoire de Louis XIV, dénonça à l'Académie les expressions irrévérencieuses de son confrère, lequel dut faire pénitence et promettre de ne plus recommencer. Le repentir ne dura pas longtemps, et la promesse fut vite oubliée; car, en 1718, deux ans après, l'abbé revenait à ses errements. Ce fut cette malheureuse histoire delà Polysynodie, qui, malgré ses conséquences sérieuses, n'est pas sans une nuance de ridicule, et qui devait aboutir à l'expulsion de l'abbé de l'Académie. C'est le fait le plus marquant de sa vie; quelques détails ne seront pas inutiles.

On sait que l'un des premiers effets de la réaction contre le gouvernement de Louis XIV fut la suppression des ministères et l'institution, à leur place, de six conseils, sous l'autorité suprême du conseil de régence. Nous reviendrons sur les origines de cette forme de gouvernement et sur ses patrons dans l'étude spéciale que nous ferons du livre de l'abbé, et nous n'avons pas à en faire l'histoire ici. Qu'il nous suffise de rappeler que cette courte expérience fut malheureuse, et devait l'être: «Trois espèces d'hjpmmes, dit le spirituel Lemontey dans son Histoire de la Régence, choisis par la convenance, par la faiblesse et par la nécessité, remplissaient les listes des conseils : d'abord, de grands seigneurs, vieux dans les intrigues, novices dans les affai-

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reSf et moios utiles par leur crédit qu'embarrassants par leur morgue et leur petitesse^ ensuite les ai^is du régeol, rélite des roués, esprits frondeurs et pervers, ignorants et spirituels, hardis et paresseux, et bien mieux faits pour bairceler que pour conduire un gouvernement; enfin, au-de^? sous d'eux, étaient jetés péle-mèle des conseillers d'État, des maîtres des requêtes , des membres du parlement , gens instruits et laborieux, destinés à réparer sans gloireet sans éiQulation les bévues qu'il fallait attendre de Tincapacilé de leurs premiers collègues et de Tétourderie des seconds, m Ce qu'un pareil amalgame dut produire, le même historien nous l'apprend : «Les conseils étaient devenus des foyers de querelles, de jalpusips, de sQttes prétentions , où l'infti-. gue et la haine eurent seules de l'activité , tandis que les affaires languirent par l'incapacité des chefs, p^r la igi^uti-î nerie des maîtres des requêtes, qui refusèrent, pendant dix-i huit mois, de rapporter debout au conseil de régence, par la nécessité où le public se trouva de poursuivre soixante-dix ministres, dispersés dans la capitale. » Aussi l'opinion qui avait d'abord bien accueilli les conseils ne tarda-t^Ue pas à se tourner contre eux. On s'aperçut vite que multiplier les ministres n'était pas le moyen de diminuer les abus. Le parlement demanda, par deux fois, qu'otfmît fin à cet es^ai malheureux, et le régent rétablit les ministères en septembre 1718.

Or, cette même anpée, au mois d'avril, parut un Discours, sur laPolysynodie^ où il était démontré « que la polysynodie, ou pluralité des conseils, était la forme de ministère la plus avantageuse pour un roi et pour son royaume. » Ce livre portait le nom de son auteur, l'abbé de Saint-Pierre, e^vec cette épigraphe, empruntée aux Proverbes : « Ubi multa consilia salus; » et cette «"fo^'t plate chose, dit Saint-Simon, fit un furietix bruit, »

L'abbé faisait un grand éloge du gouvernement des conseil»^ et ce gouvernement allait disparaître quçitre mois après, çondauiné depuis long;tefflps. par l'èpinion. Faut-il

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voir là tout simplement un manque d' à-propos ^ comme le voudrait M, Henri Martin? Il serait bien fort. Les vœux du public et les sentiments du régent sur ce point devaient être très-conqus de Tabbé. Est-ce donc sérieusement et de bonne foi qu'il pouvait écrire ceci :

^ Comme il peut arrive^ que, dans les règnes futurs y quelque favori ou quelque favorite voudra s'efforcer de rétablir en France le gouvernement des maires du palais, et que quelqu'un de nos rois futurs^ faute de connaître ses véritables intérêts ni les intérêts de la nation, pourrait un jour être tenté de renverser l'excellente forme de la pluralité des conseils, j'ai cru qu'il était très-important pour le service de ï'État de mettre entre les mains des bons Français un discours approfondi sur les grands avantages que leur roi en doit tirer de son côté, et qu'ils peuvent en attendre du leur, aJSn que l'opinion la plus saine puisse prendre racine ' dans les esprits» et qu'il soit ainsi plus facile aux gens de bien de détourner alors par leurs conseils un coup qui serait si pernicieux pour la nation , si dangereux pour le roi luimême^ et si funeste un jour à la maison royale. »

Ou je me trompe fort^ ou l'abbé a la prétention d'éclairer non-seulemept l'opinion publique, mais encore Son Altesse le Régent en persopne, et de lui dire le plus respectueusement qu'il peut : I4onseigneur„ nous avons un gouvernement qui peut devenir très-bon; il ne s'agit pas à& le supprimer ,, mais de le perfectionner, et je vais vous en donner les moyens.

Selon d'Argenson, le motif qui aurait fait écrire à l'abbé son discours serait tout autre* Dès qu'on sentit la nécessité de renoncer aux conseils, on leur donna, dit-il, une sorte d'extrême-onction, en chargeant l'abbé de Saint-Pierre d'en faire l'apologie. Il nous semble évident que d'Argenson se trompe. Comment croire que le régent ait senti le besoin de faire connaître au public tous les avantages d'un gouvernement qu'il jugeait nécessaire de supprimer? La seule oraison funèbr^ qui convînt, aux conseils., eç çarçil cas, c'était

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un pamphlet, et non un panégyrique; ou ce qui convenait encore bien mieux , c'était le silence. Comment admettre que le régent ait eu Tidée de commander en avril un éloge du gouvernement qu'il devait supprimer en septembre?

Une autre chose encore prouve que d'Argenson s'est trompé; c'est le livre lui-même. Il contient, il est vrai, l'éloge du gouvernement par conseils, mais non pas tel que ce gouvernement était établi. L'abbé y propose des perfectionnements qui en changeraient tout à fait la nature; et c'est sa polysynodie à' lui, la polysynodie perfectionnée^ qu'il présente comme le meilleur des gouvernements, mais point du tout celle du régent. Il n'a au contraire pour celle-ci que des critiques, assez habilement dissimulées, mais vives cependant et très-justes, et qui n'épargnent point le régent lui-même. Il faut avouer que, si le régent avait demandé une apologie da son gouvernement, il aurait été bien mal servi, et que l'abbé aurait pris de singulières libertés avec son programme. Ces critiques à l'adresse du régent n'ont pas échappé à Rousseau. Il remarque fort bien que l'abbé « tournait avec assez d'adresse en objections contre son propre système les défauts à relever dans celui du régent, et que, sous le nom de réponses à ces objections, il montrait sans danger et ces défauts et leurs remèdes. Il n'est pas impossible que le régent ait pénétré la finesse de cette critique. » Disons que cela est certain; et c'est par pique autant que par faiblesse qu'il abandonna le pauvre abbé à la vengeance de tous ceux que sa franchise avait blessés.

Faut-il ajouter, enfin, que, si l'abbé avait écrit son livre sous l'inspiration du régent, Saint-Simon n'eût pas manqué de le dire? Or, il dit, tout au contraire, et de la manière la moins ambiguë, que l'abbé ne suivit que son propre mouvement : « Il se crut en liberté par le changement du gouvernement, et de donner l'essor à son imagination en faveur du bien public. »

Ainsi, c'est bien de lui-même, proprio moiu^ et dans le

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seul but d'éclairer « les bons Français » sur leurs véritables intérêts que l'abbé s'avisa de faire l''éloge des conseils. Et il s'y mit bravement, avec plus de courage que de prudence, malgré toutes les précautions dont il s'entoura.

Nous parlerons plus tard de sa théorie polysynodique, qui n'était rien moins qu'un plan de constitution pour la France. Elle passa tout à fait inaperçue, et le méritait bien. Ce furent d'autres choses qui eurent le privilçge d'attirer sur la malencontreuse brochure une attention fatale à l'abbé. Et d'abord, une véritable philippique contre Louis XIY ; la voici tout entière :

(( Le premier ministre qui gouvernait pendant la minorité du feu roi (Mazarin) avait intérêt que le prince eût de Téloignement pour le travail; ainsi il le fit élever dans l'oisiveté et les amusements de la cour. Ce prince était naturellement doux, modéré, équitable ; il avait beaucoup plus de penchant aux plaisirs de la paix qu'aux soins, aux inquiétudes et aux dangers de la guerre; ainsi, après la mort du cardinal Mazarin, il se serait toujours contenté de se tenir sur la défensive. Mais il était naturel que le ministre de la guerre devînt jaloux de la faveur de son rival qui gouvernait les finances et le commerce avec succès, et qu'il cherchât de son côté à se rendre nécessaire à son maître, et à s'acquérir un grand crédit dans l'État, en déterminant le roi à la guerre.

« Ainsi, ce ministre, à l'aide des jeunes courtisans qui entouraient le roi et qui cherchaient à s'avancer dans les emplois militaires, trouva le moyen de lui inspirer le désir d'acquérir de la réputation par les armes, et de conquérir, sous divers prétextes, les provinces qui étaient le plus à la bienséance de la France... Et il se servit habilement du grand succès de la première guerre pour l'engager phis facilement dans celles qui suivirent.

<c Telle est l'origine, telle est la cause de nos premières guerres. Ce fut non le vrai intérêt du roi, non le vrai intérêt de sa gloire, non le vrai intérêt de l'État qui le détermi-

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nèrent à. troubler le repos de l'Europe, mais ce fut le vrs^i intérêt du ministre de la guerre.

tt Que l'on regarde le succès de ces guerres du côté de l'utile, que l'on suppute si ce qu'elles nous ont produit vaut plus que ce qu'elles nous ont" coûté,,. Elles nous ont coûté vingt-sept fois cent millions, qui^ au denier vingt-sept, produiraient cent millions par an. L'interruption du commerce a fait tort au roi et à l'État de plus de cinquante millions par an pendant ces trente années de guerre; cela fait ewQre cinquante millions de rente au denier trente. Qr, qui ne sait que les conquêtes du feu roi ne lui rapportent pas la huitième partie de ces cent cinquante millions de rente, tous frais faits? Et cependant jje ne mets point en ligne de compte ni les hommes que nous avons perdus, ni la désor lation de nos provinces frontières, ni les pertes prodir gieuses que nous coûtent les fortunes immenses des gens d'affaires ?

« Voilà le côté de l'utile. Qu'on regarde présentement le côté de l'honorable. Quelle opinion le feu roi a-l-il laissée de lui à ses voisins ? N'ont-ils pas cru, n'pnt-ils pas écrit qu'il était un voisin fâcheux, sans parole , injuste et d'autant plus digne de leur haine qu'il employait plus de puissance à les ruiner?... D'un autre côté, a-t-il forcé ses.sujels, par l'abondance qu'il leur a procurée, à regretter son administration? Plût à Dieu que, pour sa réputation et pour notre utilité, il eût été* durant tout son règne occupé à faire fleurir le commerce, à diminuer tant d'obstacles qui le gênent, à augmenter les facilités qui le multiplient, à paver les grands chemins, à les rendre encore plus sûrs, à rendre les rivières navigables, à rendre nos lois plus propres à diminuer le nombre des procès, à perfectionner la manière de lever des subsides, de sorte que les peuples en payassent moins et qu'il en revînt plus aux coffres publics, à perfectionner les établissements qui regardent les pauvres et l'éducation des enfants , à favoriser les arts et les sciences à proportion de leur utilité, à trouver les moyens de faire

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distribuer les emplois et Les récompenses avec justice et, sans égard pour les recommandations, à ôter la vénalité des charges, les survivances, et les brevets de retenue, à dimir nuer nos besoins eu diminuant nos jeu^ de hasard, à perfectionner nos mœurs en trouvant les moyens de rendre la vertu et les talents utiles plus honorés, plus respectés, plus, justement récompensés... ».

Quelque fondée que soit cette attaque, il y a une injustice évidente à demander compte à Louis XIY du bien qu'il n'a pas fait, sans lui tenir compte de celui qu'il a fait. Il n'est point de bonne guerre, pour juger ce gr^nd règne, de faire, comme s'il commençait en 1683, et comme si Colbert n'avait jamais existé. Toutefois, si l'abbé s'était contenté d'attaquer Louis XIY, peut-être le régent aurait-il pu fermer l'oreille aux clameurs des courtisans. Mais pouvait-il pardonner au politique indiscret de comparer sans cesse la i^épublique à la monarchie pour mettre invariablement la première aur dessus de la seconde, et de s'étendre avec une complaisance non dissimulée sur les avantages de la libre discussion î De quel œil pouvait-il voir des propositions comme celles-ci : Dans les monarchies, on n'est jamais sûr d'avoir des princes intelligents et laborieux. — Les deux tiers de l'espace que durent les monarchies sont remplis de monarques ou trop, jeunes ou trop vieux, ou livrés à la débauchç et à la. volupté. — Les rois sont des hommes, et encore plus siyets que les autres hommes ^ être gouvernés par des femmes, ce qui est une calamité pour l'État, r— Les rois , comcae 1% plupart des hommes, sont enclins à la paresse, à la voiupté^ et à la présomption.

Saint-Simon avait raison : Vî^bbé s'espaçait bien lain. Si encore il s'en fût tenu là ! Mais il s'attaquait aussi^ le plus respectueusement du monde, aq régent en personne. U lui insinuait que la polysynodie, telle qu'il l'avait établie, n'était point une institution sérieuse; que le conseil de régenc^. n'était qu'un conseil de parade j que les présidents, des cc^t seils remplaç?iient t^out sipiplement le§ demirvizirs du feu

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roi; qu'on ne gagnait à la multiplication des ministres qu'une multiplication de recommandations et une extension de la faveur aux dépens de la justice; qu'il était impossible que tout cela ne finît pas par le rétablissement pur et simple du vizirat. Ces observations sont présentées très-poliment, sous forme d'objections et de réponses; mais le régent ne put s'y tromper; et l'abbé a beau le féliciter à plusieurs reprises d'être le modèle des priûces laborieux^ et d'avoir choisi les membres des conseils sur la réputation de leur probité et de leurs lumières (les roués, par exemple), son premier mouvement, à la lecture de toutes ces propositions étranges, dut être un étoonement mêlé d'un assez vif dépit.

Il devait résulter de tout cela que l'abbé, qui avait voulu donner une leçon à tout le monde, allait en recevoir une à son tour. Les courtisans du feu roi, défenseurs chevaleresques de sa mémoire, jetèrent les hauts cris, et à leur tête le niaréchal de Yilleroi, qui fit, dit Saint-Simon, un vacarme épouvantable, et de gré ou de force ameuta toute la vieille cour. L'orage éclata à l'Académie.

Le 28 avril, le cardinal de Polignac déféra à ses confrères l'ouvrage de l'abbé et demanda que justice fût faite de cette récidive scandaleuse; le 8 mai, T Académie entendit deux réquisitoires violents contre le coupable, l'un de l'évêque de Fréjus, précepteur du petit roi et depuis cardinal Fleury; l'autre du cardinal de Polignac.

Fleury piqua l'amour-propre de la Compagnie : a Vous « aviez, dit-il, imposé la loi à tous ceux que vous receviez, <c de faire l'éloge du feu roi, et ce prince a été pendant cin- « quante ans le sujet de tous nos panégyriques. Un de nos « confrères a la hardiesse de venir démentir pour la seconde « fois, à la face du public, les justes louanges que nous lui « avons si longtemps données. Si nous laissons cette har- <« diesse impu,aie, n'aura-t-on pas raison de dire que les plua mes de l'Académie sont des plumes vénales, consacrées à la « fortune et à Tintérêt, et que les louanges qu'elle donne

ne durent qu'autant que la vie des princes qu'elle loue ? »

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A ces raisons, qui intéressaient très-fort Thonneur de rAcadémie, le précepteur du roi ajoutait celles-ci, par lesquelles il finissait : a Monseigneur le régent a déjà marqué « son indignation en supprimant tous les exemplaires de c( ce libelle, et en faisant arrêter Timprimeur. Il louera « notre résolution » (Fleury avait demandé que Tabbé fût rayé y par une acclamation unanime^ du catalogue des académiciens) « et certainement il aura la bonté de la confirmer. « Il a voulu laisser agir librement la Compagnie, et ne pas « contraindre ses suffrages, pour ne pas lui ôter le mérite « du parti qu'elle prendra. M. le duc du Maine et M, le ma- « réchal de Villeroi, qui ont eu Thonneur de lui en parler, a m'ont permis, messieurs, de vous assurer de ses intena tions. » L'Académie était incapable de ne pas se rendre à cette mise en demeure polie.

Sacy, Tun des amis de Tabbé, lut alors une lettre où l'accusé demandait qu'on voulût bien l'entendre. Le cardinal de Polignac répliqua par un discours que d'Alembert appelle une éloquente Catilinaire, et que l'on ne peut guère lire aujourd'hui sans sourire. On ne consent pas facilement à voir l'abbé de Saint-Pierre traité comme un Catilina.

« Si M. l'abbé de Saint-Pierre, dit le Cicéron de l'Académte^ était tombé pour la première fois dans la faute énorme dont toute l'Académie est si justement indignée^ on pourrait écouter de sa part, non des justifications, mais des témoignages sincères de son repentir. Ce qu'on vient de lire, messieurs, est plutôt une apologie de sa conduite, qu'un aveu de son égarement : il persiste à soutenir qu'il n'est point coupable, et cette opiniâtreté à poursuivre an toute occasion la mémoire du feu roi lui paraît si peu criminelle, qu'il n'en laisse pas seulement espérer la correction...

«t Lorsqu'il entra dans cette Compagnie , et depuis en plusieurs occasions, il a joint sa voix à la nôtre pour rendre justice à un mérite si reconnu de toute la terre ( celui de Louis XIV); il se sépare aujourd'hui de tous ses confrères, comme pour leur donner.là-dessus uq démenti formel...

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é VoUè avez frémi^ m^snëuH^ à la lecivr^è ^fté je vb'dé ai fttiiè désafticlés odieut doni ce livre esi rèmpR. A peine aijez- "Wû^pi hit&ndre if^dle fût achevée r,^

a ..i.. Nous avons ûos règles; elles disent qu'un acadétoieieh ^ui offeriseta Thonneur de ses (iônfrères perdra sa place irrémissiblement. Le feu roi n'est-il pas plus que tous rtos confrères ensemble? En un mot, il est d'une nécessité absolue que Cette aventure fasse un vide dans l'Académie. Si Mi l'abbé de Saint-Pieri^ n'en sort pas, je n'y saurai demeurer; j'en connais cinq ou six qui sont dans les mêmes sen-timenis^ et qui vous le déclareront. Pour moi, qui ai toujours regardé l'honneur d'y être admis comme un des plus grands de ma vie, ^comblé des bienfaits du feu roi, je ne me croirai Jamais permis de m'asseoir dans le même lieu que celui qui n'a pas craint de calomnier indignement mon bienfaiteur, mon maître, mon protecteur, et le vôtre. »

La Gatilinaire fit effet* Quatre membres seuléinent furent d'avis d'entendre l'abbé-: Sacy^ Fontenellej La Motte et l'honnête abbé Fleury. Une lettre que l'abbé de Saint-Pierre Avait écrite au régent et dans laquelle il s'imaginait naive^ ment se justifier en disant qu'il n'avait pa* cru pouvoir parler de Louis XIV autrement qu'il n'avait fait, acheva de l'accabler. Il fut tenu pour un pécheur endurci et incorrigible, et son expulsion fut proclamée, de vive voix^ à Vunanimiié. Pas un membre^ dans ce vote à découvert, n'eut le courage de se séparer de ses collègues et d'affronter le courroux du (jardinai de P^ligoac. L'Académie eut le bon goût de comprendre que ce vote n'avait pu être complètement libre et sincèrcy^t un second tour de vote eut lieu au scrutin secret. Une boule, une seule, fut pour l'abbé. On sut plus tard que c'était celle de Fontenelle.

Le régent n'aimait pas les Saint-Pierre, nous dit Saint- Simon; le régent aimait beaucoup l'abbé de Saint-Pierre, nous dit d'Alembert. La vérité est que le régent n'aimait et ne halsssât personne, et ^u'il se souciait certainement trèspeu d'uQ aussi minoe personnage que l'aumftnier de sa mère;

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— 47 ~ toutefois, il rie fût pas fâché qu'une leçon fût donnée à cet indiscret, ne fûi*oe ^e potir l'exemple^ et il ne crut pas pouvoir se dispenser de rendre cet hommage à là mémoire du roi son oncle. L'expulsion fut ratifiée *, seulement, le régent désira qu'on fît pour Tabbé ce qu'on avait fait pour Furetière et qu'on ne lui donnât de successeur qu'à sa mort. Dix-huit mois après, MM. de Bose et La Motte étant l'un directeur, l'autre chancelier, l'abbé écrivit une lettre à l'Académie pour demander la- révision de l'arrêt qui l'avait frappé. L'Académie ne voulut rien décider sans avoir pris les ordres du régent, et le régent, mal disposé ce jour-là, répondit avec humeur qu'on le laissât tranquille et qu'on ne lui parlât plus de cette affaire. L'Académie, à tort ou à raison, prit la mauvaise humeur du régent pour un parti pris contré l'abbé, et l'auteur infortuné de la Polysynodie resta académicien excbis toute sa vie.

Du point où nous voyons les choses aujourd'hui, l'expulîsion de l'abbé de Saint-Pierre nous semble, à première vue, peu à l'honneur de l'Académie. Nous dirions volontiers que l'abbé sortit de l'auguste compagnie, comme il y était entré, sans avoir rien fait pour un pareil traitement, et qu'il n'avait de sa vie mérité

Ni cet excès d'homieur, ni cette Indignîlé.

Ce serait une erreur. La conduite de l'Académie fut loin 'd'être saris motifs très-légitimes et très-sérieux. Elle eut certainement de meilleures raisons pour expulser l'abbé de Sairit-Pierré qu'elle n'en avait eu pour l'admettre.

Tout le riionde sait qrie Louis XlY vivant fut l'objet d'un véritable culte. Ce culte eut son teriiplë et ses prêtres; et ce temple fut l'Académie; ces prêlreè, les quarante unmortels. Il y avait bien, dans cette adoration, un peu de paganisme; toàis, quelle qu'elle fût, cette foi fut celle de très-grands esprits, de très-nobles catactères et d'âmes trèschrétienries; si bien qu'on iest forcé et d'en souHîrë et de iâ respecter. Peridant près de soixante ans, l'enceùs avait

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~ 48 fumé, et les cantiques retenti sous les voiltes du temple :

Jurandasqne tanm per nnmen ponimus aras, Nil oriturum alias, nil ortum taie fa tentes.

Mais, après s'être, pendant soixante ans, nourri de cette ambroisie, et avoir fait , comme s'il eût été à lui seul une incarnation des deux principes de Manès, beaucoup de bien et beaucoup de mal, le Jupiter de Versailles était mort dans son Olympe. Ce triste accident faisait naître une question : Le dieu mort, allait-on continuer les cérémonies du culte? Question grave, et véritable pierre de scandale.

Le scandale vint, et (qui Teût cru?) du propre sein de l'auguste collège. Dans les quarante, il s'en trouvait plusieurs qui, loin d'avoir la foi, étaient , au fond, des impies décidés; seulement ils dissimulaient. Quelle religion n'a pas ses hypocrites ? Et parmi ceux-là, plus nombreux peut-être qu'on ne serait tenté de le croire , il y en avait un, naïf, simple et indiscret coname un enfant. Ainsi que tous les autres, il avait, à son heure, brûlé son grain d'encens et chanté son hymne; mais comme il était, malgré tout, grand ami de la vérité, il avait hâte d'expier l'hypocrisie de son rôle officiel, en faisant connaître ses vrais sentiments. Le dieu mort, il crut l'occasion arrivée, et cria bien haut, pour être entendu de tout le monde, que le prétendu dieu que ses collègues et lui avaient si longtemps adoré et fait adorer aux autres, n'était en réalité qu'un homme beaucoup trop puissant et assez malfaisant.

La foudre tombant au milieu d'eux eût causé moins d'émoi aux trente-neuf autres que cette apostasie effrontée. Ils furent transportés d'une indignation que nous pouvons croire très-réelle. Qu'allait-on penser d'eux tous, si l'un d'eux pouvait impunément déclarer au public que la* divinité qu'ils avaient si longtemps servie était une espèce de Moloch? Avaient-ils donc, pendant soixante ans, joué la comédie ou été dupes? Us ne pouvaient accepter l'alternative, car si l'apostasie de l'abbé de Saint-Pierre restait

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impunie, ils devaient s attendre inévitablement aux raillqries et au mépris du public. Aussi prirent-ils une résolution aussi grave que la circonstance. Réunis en assemblée solennelle, ils déclarèrent que leur dieu avait toujours été un vrai dieu , et que l'apostat sorti de leurs rangs était excommunié.

Ne croyons donc pas que l'Académie, placée entre deux ridicules, ou sévir ou ne pas sévir, choisit des deux le moindre. En réalité, placée Neutre un ridicule certain, un discrédit peut-être irrréparable, et une exécution sévère, mais très-méritée, elle prit le seul parti qui fût honorable et possible. Elle montra qu'elle n'avait ni joué un rôle ni été dupe , et qu'elle n'était pas disposée à brûler le jour ce qu'elle avait adoré la veille : constance très-honorable, quel qu'en soit l'objet, surtout dans un pays où cette vertu n'est pas commune!

Maintenant faut-il^ à ce motif très-légitime de l'expulsion de l'abbéi en joindre un autre, moins apparent? Peut-être l'Académie qe fut-elle pas fâchée, au moment où tout le monde jetait la pierre au vieux roi mort, d'avoir une occasion éclatante de défendre sa nlémoire, seule contre tous, et de faire ainsi un semblant d'opposition au gouvernement du régent et des roués. Elle jouait ainsi un petit rôje, sans rien risquer, protégée par la majesté du grand nom qu'elle défendait. Le parlement li'étail-il point devenu le premier corps politique de l'État? Sans avoir l'ambition de rivaliser avec lui, pourquoi l'Acadéijiie n'aurait-elle pas voulu, elle aussi, donner son avis sur la chose publique ?^Çhasser un de ses jmembres pour avoir osé s'attaquer à la mémoire du feu roi, c'était une façon de dire qu'elle le regrettait; et la tentation de jouer ce rôle était d'autant plus forte que, le régent ne pouvant décemment se refuser à venger la mémoire de son oncle, on le forçait ainsi de prendre part à un acte dirigé contre lui : innocente malice qui ne pouvait avoir aucune conséquence sérieuse , mais qui put un moment félre illusion à quelques membres sur leur importance

datis rÉtat. Remàrquohs ce que dit Saini^Siihon : e*e8i toute la vieille cour qui fut ameutée^ et qui le fut par le duc du Maine et Yilleroi^ c'est-à-dire par les deux chefis des mécontents y dont Tun était le riyal personne du régenta, S'il en fut ainsi, dira-t-on, pourquoi le régent cédà-t-îl et laissart-il ses adversaires se donner cette petite satisfaction ? Nous rayons dit| d'abord par donvenance^ puis surtout par dépit contre les hardiesses de Tabbé, et en&i parce qii'à ses yeuXy si le personnage ne valait pas la peine d^étre défendu^ l'avantage, ne valait pas la peiné d'être disputé. Après cette manifestation de TÂcadémie ^ le régent n'était pas moins le maître qu'auparavant.

L'abbé se consola de sa disgrâce dans lé salon de son amie^ madame dé Lambert^ continua de bien vivre avec ses an* ciens confrères et ne cessa même pas de leur euTôyer ses écrits. D'ailleurs la petite persécution dont il avait été victime augmenta rintérétqui s'attachait à lui et lui fit comme Une sorte de piédestal. Les idées philosophiques conunençaient alors à fermenter dans toutes les tétes^ les jeunes surtout» et Tabbé, par son. âge (il avait soixante ans), par sa can* deur, par sa mésaventure enfin, était l'un des chefs, et comme le patriarche désigné de la nouvelle école. Il eut des disciples, un surtout, qui fut, cette année-là même, admis chez madame de Lambert, et qui se lia tout de suite avec le bon abbé, par une amitié presque filiale. C'était le fils atné du garde des sceaux, René-Loàis, d'Argenson, esprit original et caractère généreux.

Un sérieux dédommagement était, en outre, réservé à la victime du royalisme de M. de Polignac. Bien peu de temps après son expulsion, l'abbé de Saint-Pierre eut Je bonheur de contribuer à la formation de ce qu'il appelait de ses vœux les plus ardents, une acadéo^ie politique. Je veux parler du. Club de VEntre^soL

Un jeune abbé d'une naissance obscure, d'un esprit vif et remuant, qui avait été poussé dans le monde par un vieux savant, l'abbé de Longuerue, et que Fleury avait placé au-

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près dtf petit Dauphin j pour lui ûpprehdi'e àlire, étil ridéé' d*établir che2 hti uoe espèee de « ciab k TaDglaise^ ^ dit d' Ar-« geoson» « ou de société politique parfaitement libre^ cdiu-^ « posée de geus qui âitnaient à raisonoer sur. ce qui se pad^ « sait. » C'était l*aU)é Alary^ uii dés habitués dii salbû de madame de Lambeft^ et qui fut fait par elle acadérâicieo ea 1733. Personsage fort ambitieui (il devait être disgraeié plus tardj pour àtoiif aspiré à être précepteur du Ùauphin), TabbéAlarytoyait pëut^tre dans cet établissement un moyen de se pousser aui hauts emplois. L'abbé de Saidt-Piétre n'y vit certainement qu'un moyen d'être utile à ses semblables, et dut embrasser l'idée de Tabbé Alary avec enthousiasme, si même il ne la lui suggéra^ D'Argenson, l'historien de l'Entre-sol, nous dit que, quand il y fut reçu, en 1725^ la soeiété existait depuis plusieurs années. C'est donc probablement vers 1720 que nous devons en placer le -commette cernent, bien que sa célébrité ne date que de 1734. On était sous le coup de l'émotion eatisée par la chute du système, et il n'y avait guère à craindre de porter onabrage à l'indifférence paresseuse du régent.

Qolingbroke, qui proménait^lors en France son oi^veté^ fut le parrain delà société, et 1^ baptisa du nom anglais, de Club. L'abbé Alary of&it son appartement, un entre^sol de rhôtel du président Hénault, sur la place Vendôme, et^n fut le président. L'abbé de Sainl^Pierre offrit son zèle, sa foi et ses innombrables ménioires sur toutes choses. Il dut être par l'âge un des doyens de la société, et on peut affirmer qu'elle ne compta paâ de membre plus laborieux let pluls dévoué que lui : it L'abbé de Saint-Pierre, » dit d'Argenson (manuscrit de la Bibliothèque du Louvre) , « est celui qui « nous fournissait le plus de lectures de son cru^ tout son a temps et ses forces, dans un âge très-avancé, étant dé- « voués aux systèmes politiques, qu'U invente et découvre « sur toutes les parties du gouvernement* Il désirait que « plusieurs de nous emportassent ses mémoires, pour écrire a des réflexions et des objections, sur ces systèmes, aux-

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c< quelles il répliquait avec autant d'exactitude que de perce sévérance dans ses idées, quoiqu'il se pique de ne pas « abonder dans son sens. » L'abbé dut éprouver en entrant dans cette société la même joie que Christophe Colomb en abordant à Guanahani. Le Club de l'Eutre-sol fut son Amérique; il n'avait rêvé autre chose toute sa vie.

« On trouvait à l'Entre-sol, dit encore d'Argenson, toutes (( sortes de comn^odités : bons sièges, bon feu en hiver; et « en^té des fenêtres ouvertes sur up joli jardin. On n'y dt- « nait ni on n'y soupait ; mais on y pouvait prendre du thé en <c hiver, et en été de la limonade et des liqueurs fraîches, (c En tout temps on y trouvait les gazettes de France, de (( Hollande, et même les papiers anglais. En un mot, c'était « un café d'honnêtes gens. » C'était quelque chose de plus encore. C'était un Essai d'Académie des sciences morales et politiques. On s'assemblait le samedi de chaque semaine, de cinq heures du soir à huit. Chaque conférence était divisée en trois parties assez égales. Dans la première heure, on lisait des extraits de gazettes; dans la seconde, on causait surtout de politique, et on finissait par une lecture de mémoires. Ce que l'abbé de Saint-Pierre dut apporter de mémoires à l'Entre-sol, on le devine sans peine. Quoiqu'il ait écrit à peu près sans relâche pendant toute sa vie, c'est à cette période de quelques années (1724-1731) qu'il faut placer sa plus grande fécondité : statistique, administralion, instruction publique, ponts et chaussées, guerre, marine, finance, diplomatie, morale, sermons, théâtres, il pensait à tout, écrivait sur tout, perfectionnait tout. Il avait fait, disaieût les mauvais plaisants, un projet pour rendre utiles les prédicateurs et les médecins, les traitants et les moines, les journaux et les marrons d'Inde, les ducs et pairs et les toiles d'araignée.

D'Argenson (ce passage est Tun des plus intéressants de ses curieux mémoires) nous fait connaître tout au long le personnel de l'Entre-sol. Nous y trouvons quelques noms nobles, mais peu de grands noms. La haute noblesse était

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dans les antichambresy occupée à se partager et à décorer des pensions, et la petite Timitait de son mieux. Les seuls noms un peu illustres que nous trouvions dans cette liste sont, après celuide d' Argenson, ceux de Coigny, de Matignon, de Caraman. Les autres sont des noms de magistrats, de diplomates ou de fonctionnaires assez obscurs; on ne peut guère y remarquer que celui de l'Écossais Ramsay, le disciple de Fénelon, tout à fait à sa place dans une compagnie d'honnêtes rêveurs, et celui de Théroïque comte de Plélo, qui se fit tuer plus tard à Dantzig pour sauver l'honneur du nom français, et qui^ en attendant, lisait à ses confrères de l'Èntre-sôl une belle dissertation sur les différentes formes de gouvernement. L'Église y était représentée non-seulement par les deux abbés que nous connaissons , mais par deux autres encore, les abbés de Bragelonne et de Pomponne.

La liste des travaux de la société témoigne de l'ardeur qui animait tous ses membres. Pendant que les grands seigneurs de la compagnie, MM. de Coigny, de Matignon, de Lassay, de Noirmoutiers , de Saint-Contest et autres formaient unesorte de comité consultatif d'écou/ewr^, comme dit l'abbé de Saiilt-Pierre (le duc de Noirmoutiers était le meilleur écouteur qu'il eût jamais connu), les membres actifs se partageaient les travaux. L'abbé Alary travaillait à une histoire de l'^nopire. D'Argenson s'était attaqué d'abord au droit public en général, et avait fini par se restreindre au droit ecclésiastique de France, sans préjudice des objections qu'il adressait >aux projets de l'abbé de Saint-Pierre. Quelques-uns faisaient l'histoire des traités de paix; d'autres, celle du commerce et des finances. Bref, l'Entre-sol ne tarda pas à faire parler de lui. On postula pour y être admis; M. d'Angervilliers allait y entrer quand il fut nommé secrétaire d'État de la guerre, et d'Argenson affirme que rien ne contribua plus à faire envoyer M. de Plélo ambassadeur en Danemark, que sa réputation de bon entre-soHste.

Le duc de Bourbon ne s'inquiéta point de l'Entre-sol ; mais Je vieux Fleury, qui lui succéda en 1726, et surtout le

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garde des soea^i Chauvdin, se tardèrent pas à trouver que )e Club faisait trop parler de lui. Quelques pepsouuagf s s*y étaient introduits qui lui firent du tort, les uns en le déconsidérant, comme MM. Fallu et de Caràman, les autres en le coipprométt^nt, comme Tabbé de Pomponné. Ce dernier surtout, bopame d'esprit, mais n'ayant pas plus de tète qu'une linotte, dit d'Argenson, bavard fougueux et indiscret, « cbaud, contredisant , inconstant, » fit le plus grand mal à la société. Les i^stors du.Club^ MM. de Saint-Contest et de Noirmoutiers, s'étaient oj^posés à son admission, à cau$e de ses manières et de son ton : maisi il s'était « intrus par ^une autorité de considération à laquelle on n'avait su qu'opposer; » ^t une fois admis, il se donna carrière. A Vocoasion de la Praginatique, il exhala mille invectives et contre les puissances étrangères et contre le gouvernement; trèslié avec Fleury, ayant devant lui son franc parler, il s'oublia, dans ses moments de fougue, jusqu'à mettre TËntre-sal en avant i or, dit' d' Argenson ^ véritablement « nous frondions quelquefois tout notre saoul. » L'abbé de Saint-Pierre, tout inoffensif qu'il était , contribua à indisposer les puissances contre L'Entre-sol. Sa manie de perfectionnement inquiéta Fleury , qui dit un jour à Tabbé Alary ; « Vous avez là à votre conférence iin politique triste et désastreux , qui est l'abbé de Saint-Pierre. » Bref, le garde des sceaux, qui voulait sournoisement du mal à rEntre-sol depuis qu'on avait refusé d'y admettre un de ses espions, et qui était, toujours d'après d'Argenson (lequel devait bien changer d'opinion sur le compte de Chauyelin), malfaisant paturellement et rempli de petitesse, « trama le coup de jarnaç. » D'i^genson eut beau recommander à ses collègues de se faire oublier : il n*était pli^s temps. « On dit que nous gouvernions l'État, que nous nous mêlions de choses dont nous n'avions qi^e faire. Je ne me levais jamais, le matin sans que je ne me dise : A.iijourd'hui paraîtra quelque bruit de calotte contre nous, » Et Fleury finit par dire un jour à l'abbé Alary: ^pites k vos megsieur:? 4,e rÊntxe-sol (jii'ik prennent

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garde à leurs discours; que des étrangers même sent venus s*en plaindre à moi, »

Dès ce momeât, la condamnation dé TEntre-sol était pro^ nonoée. L'abbé de Satekt-Pierre , qui ne se voyait pas sans douleur menacé d-un second naufrage, proposa, pour sauver le navire, de jeter à la mer la politique contemporaine, et de ne plus s'occuper que de questions générales par éclaircissements , objections et réponses. Croyant* avoir là .une excellente idée, il imagina de la soumettre au cardinal; et au lieu d*y réussir, dit d'Argenson, il nous attira cette prohibition que nous avions voulu éviter avec tant de soin. II faut avouer que l'abbé jouait de malheur. Voici la lettre qui mit fin à Texistence de l'Ëntre^soI. Elle est adressée par Fleuryii l'abbé de Saint-Pierre.

Versailles, 11 août 1731.

a Jei voi$, moQsieur , par votre lettre. d'hier , que vous vous propogie», dans vos assemblées» de traiter des ouvrages de politique. Comn^e ces sortes de matières conduisent ordinairement plus Için qu'on ne voudrait, il ne convient pas qu'çUes^n fassent le sujet. Il y ep a beaucoup d'autres qm ne peuvent avoir les mêmes conséquences, et qui né sont pas moins digpes d'attention. Ainsi, supposé que vous jugiez à pcopo» 4e continu^ vm assemblées, je vous prie d'avoir attention à ce quHl n'y soit point parlé de. choses dont PU puisse avoir sujet de ^ plaindre, m» .

L*abbé comprit qu'il ne devait point juger à propos de continuer se^ assemblées, et ç'ei} fut fait de TAcadépiie politique, D' Argenson. et les ^élés, qui n'avaient point été nominativement avertis, se réunirent encore trois fois clapdestinement, les uns chez Içs autres, pour parler de politique; mais ils n'échappèrent point à la vigilance du garde des sceaux, qui répéta par deux, fois h d'Argepson ; $( Est-il bien cert^n, mopsieur, que cela soit fini ? JMe le proipettez- vous ? Ce fut %iusi qu'il me contraignit , ppur ainsi dire, ajoute d' Argenson, à lui donner ma parole d'ho^nçgr, ^ #§i Ws

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il fallut y renoncer absol ument jusqu'à des tenips meilleurs. »

La fermeture de TEntre-sol ne mit pas fin à cette sorte d'apostolat ou de professorat politique que l'abbé s'était attribué ; s'il n'avait plus d'auditeurs ni de contradicteurs, il lui restait un disciple (et un disciple qui devint ministre), d'Argenson. Désormais passé maître, il lui continua ses leçons. On trouve dans le manuscrit de d'Argenson, intitulé Mémoires d'État, des traces curieuses de ce commerce entre lemattre etTélèvc. D'Argenson a inséré dans ce volumineux recueil divers traités politiques iivec des notes de l'abbé. Ce sont de véritables devoirs corrigés de la main du professeur.

En décembre 1731 , l'année même où l'Entre-sol fut fermé, d'Argenson envoie à Fleury un mémoire sur la réforme de la taille; mais avant de l'expédier il l'adresse à l'abbé, qui le lui renvoie avec les notes suivantes :

« Il faut compter que si le mémoire passe sept ou huit pages, le cardinal ne le lira point et le renverra au contrôleur général. Mais l'auteur peut le réduire à huit pages, s'il n'y veut parler que de la nécessité de faire cesser les grandes pertes annuelles que la répartition arbitraire de la taille cause à l'État. Aussi bien ce que l'auteur dit sur la diminution des financiers, sur le trop grand nombre de tréSoriôrs, sur la manière de multiplier la milice, sur les aides, sur les gabelles, sur le perfectionnement des lois, et sur plusieurs autres sujets, sont des vues vagues, sujettes à des objections, et que Ton ne peut suffisamment digérer que par des mémoires séparés.

c< Il ne faut pas qu'il donne occasion de dire : C'est un beau parleur, c'est un discoureur éloquent,. qui bat la campagne» Il vaut bien mieux faire dire : C'est un démonireur qui se borne à bien démontrer qu'il est grand temps de travailler sérieusement à faire cesser les grands malheurs de la taille arbitraire, et qui conclut, comme moyen général, à former un bureau pour examiner ce qui se proposera de plus simple, de plus facile à essayer, de moins sujet aux remontrances. •• »

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A la date de septembre de Tannée suivante (1732), les Mémoires d'Etat contiennent une lettre d'un prétendu Anglais à un Français, où il est facile de reconnaître la collaboration et la main de Tabbé. C'est une vive attaque contre l'opposition tracassière des parlements :

<x Une des premières maximes du gouvernement des États est qu'il faut qu'un bon roi ait tout pouvoir pour exécuter de grands biens dans son État. Si Louis XY voulait refondre les lois et les coutumes, les parlements s'y opposeraient. Concluons donc qu'un grand roi sera toujours traversé par les cours supérieures ((elles qu'elles sont aujourd'hui) toutes les fois qu'il voudra travailler sérieuse-, ment à la réforme de son État. » Le maître et le disciple étaient bons prophètes. On put le voir à là veille de 1789.

Une autre maxime est celle-ci : Entre les mains de qui que réside la puissance publique, il faut que le pouvoir soit entier, sans partage, et ne reconnaisse que les juge* ments de Dieu au-dessus des siens.

Les parlements sonjt traités de « république indépendante. » 11 faut rembourser les charges et ne plus remplir ces magistratures que par commission , comme les places du conseil... Peut-être même faudrait-il aller encore plus loin et rendre ces commissions révocables et amovibles. De là sortira un pouvoir sans frein, sans contre-poids, un vrai gouvernement turc. Qu'y faire ? «Vous vivez en France, " dit la lettre, sous une autorité despotique. Le sort en est jeté, pour ainsi dire. Il faut le servir ou l'anéantir entièrement. » D'ailleurs, ce pouvoir doit nécessairement trouver une barrière dans « l'opinion , la raison, la politesse, la vertu. Depuis deux siècles, le progrès de la despoticUé (ce mot est une création de l'abbé) n'a-t-il pas été, en France, celui de la tranquillité, des arts et des mœurs, et ne fait-il pas cesser de plus en plus les violences publiques et particulières ? » Suit une recommandation du scrutin perfectionné, et une nouvelle sortie contre le parlement : « Parmi ces oppositions insupportables, comptez pour les premières

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édiles qui tiennent d'une eompaguie coinme le parlement de Paiift, aussi mal disposée , aussi aisée à punir, et aussi facile à remplacer sans ineonvénients. »

. Faire dans ee morceau curieux la part du maître et celle du disciple serait assez difficile; mais il est évident, pour peu qu'en eioonaisse Tabbé de Saint^Pierre,.qu*il a passé par là. Ge m sont pas seulement ses idées : c'est par moments' jusqu'à son style même qu'on reconnaît. Quelques ratures sont de 9a maiq. Cette prétendue lettre anglaise ressemble à un devoir que Tabbé aurait chargé son élève de remettre au net après correction, et qu'il aurait encore i^touché*

A la date d'avril 1733 est un mémoire de d'Argenson, sur le commerce des blés, adressé à M. de Cbauvelin. D'Ar* genson se propose d'empêcher que le blé devienne jamais ou trop cher pu trop bon marché, et de prélever un léger droit, à la mouture, si cela est jamais nécessaire. Pour arriver à cette fin, il demande l'établissement 4e magasins assurés et suffisants, qui empêcheront, en cas de disette, le ^urhaossement des prix et permettront de vendre du blé aux étrangers quapd il y en aura trop. Il suffira d'arrAer, dans chaque province et pour un certain temps, la quantité de grains dont >on voudra faire magasin. Ces réserves formeront de véritidtiles. gremers d'abondaiw 1i*estattl à la jdispositioa du roi.

L'abbé reproche au projet de d'Argenson de manquer de précision, l^s avantages de ce projet ne peuvent être dér montrés, lui dit-il^ que si vous établissez la quantité de quîntaui: que le roi doit arrher, et eombien tes arrhes lui coûteront par chaque quintal : ce que voua ne faites point. Quant au léger droi,t à imposer sur la mouture, il y est formellement coQtraire : « Le blé est sans doute une marôhandise, dit-il, mais une marchandise qécessair^ aux plus pauvres; or, les plus pauvres ne doivent point subside, surtout les invalides, »

«L Vm 4utr€( xù^m pouT ne rien ipett^f^. ^w te Uk c*%t

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qu^ $i Ton coiQmepçaU àws ^^ État e^oQ^^rchique, i) ferait facile d'augioenter l'impôt, et les pauvres ep pQuffriraieqt beaucoup. »

Bref, il reuvoie h un mémoire qull avait écrit sur le même , sujet, et dit :

« Tai montré, dans mon mémoire, qu'il était facile au .mipistère, par les intendants, par les subdélégués, par les curés, d'avoir, au 1^^ janvier, les totaux des récoltes de chaque intendance,

« Il peut savoir de mé<ne le total des habitants de chaque intendance, et ce qu'il leur faut de blé p^r an.

« Sur ce pied-là, il peut savoir jusqu'où il peut en permettre de vendre à l'étranger, et oon^bien il doit en faire venir de l'étranger, ou ep faire passer d'une province dans . une autre.

i( Or, si le peuple savait qu'il a assez de blé ou qu'il y en aurfi assez, il n'y aurait point de famine, puisqu'elle ne serait causée ni p^r le défaut effecti^f de la denrée, ni par l'opi- .pion qu'elle manque, st

Une autre fois (avril 1733), d'Argepson imagina up

moyen d'avoir ce qu'il appelle n une m jlice de chevaux pour

« la cavalerie » avec une dipinutiop de dépenses. Il soumet

son niémoire à l'abbé, qui le lui renvoie aveo les potes sui-

. vantés : ^ \

« La vue me p^ali très-b.onpe, mais pour m'açsurer d£|vantage de sa boulé, je voudrais la copimuniquer ^ous le nom d'un autr^ â^-^elques officiers généraux de cavalerie et aux commis du bureau, pour avoir leurs ohjectiops. *

« fQ ne VQus prêcherai pas l's^rdepr pour entreprendre, . « vous en avez asse;z| mais la constance au tràv^^l pour « perfectionner. »

«( Laisser reposer l'csuvr^e six pj^ois, et puis \% ravoir* . « L'esprit reprend des forces.. »

Ailleurs, c'est une leçon tle polilique iniernatiopale qu'il donne à sop élève, au s^]et de la succession de l'etppereur Charles VI. Le çhiisérique aiUlie.ur de la Paia^ ^^^tiH^^dk

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calcule avec beaucoup de sens les éveDlualilés de la guerre (c'élait en 1734) et apprécie en observateur sérieux la poli-, tique respective des maisons d'Autriche et de Bourbon. Il est sur cette question bien supérieur à d'Argenson, ce qui ne Tempêche point de conclure par ces paroles encourageantes :

«J'étais bien éloigné, à votre âge, de penser aussi pro- « fondement que vous sur les affaires publiques. Si par vos « observations et par les conférences vous continuez à exer- « cer votre esprit et cherchez à vous instruire de plus en «plus des faits, où serez- vous parvenu dans quarante « ans? »

Enfin le bon abbé, comme on peut le penser, avait inculqué à son disciple l'amour de la paix; non que d'Argenson crût aux cinq articles du grand projet et à leur vertu merveilleuse, comme celui qui les avait inventés; mais il appartenait à l'école des pacifiques^ et il avait, lui aussi, fait son plan pour assurer le triomphe de ses principel. On trouve dans le manuscrit intitulé : Matériaux pour servir à This^ toire de mon temps (tome I,^ li' 78), ce curieux passage :

« Novembre 1737. — La France a une belle occasion d'être l'arbitre universel de l'Europe, personnage qu'on commence à y envisager par préférence à celui de conquérant ou monarque universel. Celui-ci est extravagant et impossible ; il est cruel et ruineux dans les premiers moyens : témoin Charles- Quint et Philippe II, qui furent les vrais Satans de l'Europe. Biais ce qui nous convient et ce qui est très-possible, est de renfermer dans nous tout le tribunal européen de pacificateur général proposé par l'abbé de Saint-Pierre. Oui, la France, contente de ce qu'elle a, ne visant plus qu'à l'excellente réputation et à la grandeur qui en résulte, ou, si vous voulez totrjours des objets physiques, à des avantages immanquables dans les négociations qu'on obtient par être d'un grand poids, la France peut donc vices gerere du tribunal susdit par les exemples de justice et par la force et adresse, se vengeant des torts,

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— 64 -^ redressant les griefs^ réprimant les ambitieux et insolents. Non-seulement on arbitrerait les différends. lorsqu'on vient à nous^ mais on irait chercher les grandeurs menaçantes pour les réprimer. » En entrant dans le détail» d*Argenson signale quatre ambitions à réprimer : Autriche, Russie, Espagne, Angleterre. Contre la maison d*Âutriche, la France s'appuiera sur les principaux États secondaires de l'Empire, sur la Turquie, sur Tltalie. Pour ce qui concerne Tltalie, il faudra accomplir l'œuvre de Jules II, et renvoyer les barbares au delà des Alpes. « Dans tout cela, ajoute d'Argenson, viser toujours à dépouiller le trop puissant sans «e revêtir de la dépouille du voleur; ne chercher que justice générale. Nous sommes dans un si heureux état de pouvoir nous bien contenter de ce que nous avons; ne pas souhaiter 'même Luxembourg; que craignons-nous? » Contre la Russie qui aspire à dévorer le Nord tout entier, s'appuyer sur la Suède, le Danemark tt la Pologne, et gagner ce gouvernement eiilui fournissant des subsides, des ministres et des artistes. «En ces alUances, ne nous laisser jamais aller à aucune injustice particulière, comme de favoriser celle du roi de Danemark pour Hambourg. » Contre l'Espagne, qui rêve le retour de son ancienne domination, se contenter de faire montre d'une grande froideur et s'appuyer sur le Portugal, a L'Espagne, dit fort justement d'Argenson, ne peut agir offensivement que par nous et avec nc^s.. . Eh ! que nous fera-t-elle? » En même temps, toujours par le même sentiment d'équité, envoyer des vaisseaux en Amérique pour aider l'Espagne à réprimer les fraudes et cojitrebandes des Anglais. D'Argenson ajoute : « Faire if^stituer la Corse aux Génois; bonne besogne. Quant à l'Angleterre^ il faut Tentrelenir dans l'inquiétude en protégeant le prétendant, soutenir beaucoup les Hollandais, et obtenir pour les autres peuples des avantages commerciaux comme ceux que les Anglais se sont attribués en Portugal et dans le Nord. Avant tout, « bien rétablir notre marine pour lui faire tête. Ne f( point viser à dépouiller l'Angleterre, ni à ruiner ses colo-

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c( îA^s^ti Amérique; tiibis y ernpébhër toute ëîtèbâiôU | em-' « pécher les fi^uded et ibieHopeë. t»

Tel est ce plan eheValeresque ^ aussi honnête et tnoins chimérique que le Projet de Tabbé de Saint-Pietre ^ dont il desêend M ligne directe. L*idée dé ce patronage exercé sur lee faibles et de cette opposition permanente faite aux forts ; ce parti pris de désintére^emënt, ce besoin dé justice, ce respect du droit, tout cela est noble et séduisant. Ajoutons qu*eh caressant ces rêves, d^Argenson ne rêvait pas l'impos^ sible* C'est un rôle de Don Quichotte! dira^on. Qu'est-ce que cela prouve? ce qui rend Don Quichotte ridicule , c'est qu*ilB'en alla par le monde pour redresser les torts, sàps autre force que ses deux bras et l'alliaûce équivoque de SanchOi Mais faites-le roi de France, c'est-à-dire maître aln solu des richesses et de la vie de vingt-cinq millions d'hommes, et vous cesserez de rire de lui; car > joignant à ses bonnes intentions et à une forte adssi respectable l'appui très-intéressé et très-sincère de tous les faibles^ jj sera plus fort que tous les forts. « Si j'étais roi de France ^ disait Fré- « déric II, qui n'était pas un chimérique, il ne êerait pas « tiré un seul coup de canon en Europe sans ma permis*- « sion. » L'ambition de d'Argenson ne va pas plus loin^ MaiS) hélas I il devait apprendre un jour quelle différence il y avait entre le roi Louis XY et Don Quichotte , quelle distance entre ces beaux rêves et la honteuse réalité flétrie par Frédério du nom de Bègne dès CàHthm.

C'est 'encore l'esprit de l'abbé de Saint-Pierre^ ce sont ses sentiments d'humanité qui éclatent dans la lettre i^élèbre que d'Argenson écriai à Voltaire du champ de bataille de Fontenoyé C'est d'abord un réeit vif, chaud et brillant comme l'action elle-^méme. Puis, tout à coup^ le ton du narrateur change, sa physionomie s'attrislei sa voix tremble^ et il dit : «Après cela, pour vous dire le mal-oomme le bien, j'ai remarqué une habitude trop tôt acquise de voir tranquille-^, ment sur le champ de. bataille des morts nus, des ennemis a^isants^ des plaies fumantes. Pmr moi, fismuertn que

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h càBur me manqua eî que^ynushêmin (furiflucùh. I^obdertai bien nos jeunes héros | je les trouvai trop indifférents sut" cet article ; je craignis, pour la suite d'une longue Vie^ que le gt)ût ne vint à augmenter pour cette inhumaine curée& Le triomphe est la plus belle chose' du monde; Im Vive le roil les chapeaux en Tair au^bout des baïonnettes, les compliments du maître à ses guerriers, la visite des retranchements, des villages et des redoutes si intactes, la joie, la gloire, là tendresâë... Mais lé plancher de tout cela e^l du sang humain , dès lambeaut de chair hufnainê. b Certes , quand d'Argenson écrivait ces lignes admirableâ, on peut dire que Tâme de Tabbé de Saiùt-Piefre avait passé en lui. «Vous m'avez écrit, monsieùt*, lui répond. Vol taire (20 mai 174S), une lettre telle que madame de Sévigné TéÛt faite, si elle s'était trouvée au milieti d'ukie bataille. » Oui, mais madame de Sévigné, disciple de l'abbé de Saint^Pierre. Ge n'est pas seulement pour René d'Argenson qtie l'abbé fut un tnàîlf é; très^répandu dans le monde, « il y portait, dit d'Alemberlj-peu d'agrément et de ressources; oh l'y souffrait plutôt qu'on ne l'y recherchait; » Et pourtant, Rousseau affirme, eti propres termes, qu'il était V enfant géUéûes plus jolies fetomes, entre autres dé madame Dilpi» et de la duchesse d'Aiguillon ; et «otis voyons par quelques^ uns de se^ ouvrages qu'il étaitj en même temps que leii^ « enfant gâté, » leur professeur de morale, leur directeur philosophe^ II leur faisait faire des extraits de leurs lecture? qu'il revoyait et corrigeait; il composait de petits trsulés à leur intention; il mteirvenait dans leurs querelles et réta^ blissait la paix quand elle était trouMlie. Véritable patriarche de la philosophie, il devait à la bonté de son âme une autorité que de beaucoup plus grands que lui n'exercèrent jamais. Trois ou quatre ans avant sa mort, deux maîtres de pension de Parie, MM. d'Alibart et SainWsbert, lui demandaient des plans d'études pour leurs maisons. Le digne homme était invité à donner dès lois à deux pensionnats ^ comme Rousseau devait l'être plus tard à écrire une consti*

tulion pour les Corses. Enfin, avec son peu d'agrément et de ressources, il avait assez d'esprit pour dire de temps en temps des mots qu'on retenait. VoUaire, qui le connut et s'aïQusa beaucoup de lui, fit, à propos d'un buste de Tabbé, une jolie épigramme qui se termine par ces mots :

Heureusement que ce n*est qu*un {>ortrait ; L'original dirait quelque sottise.

Voltaire calomnie; l'abbé n'en disait pas toujours. Il ne manqua |pas d'esprit le jour où, voyant madame Geoffrin tout étonnée de le trouver amusant , il lui dit : a Je ne suis qu'un mauvais instrument dont vous avez bien joué; » ni cet autre jour où il dit d'une dame qui parlait bien, mais dans le monologue seulement : a Elle danse bien ^ mais ne sait pas m.archer. » C'est en entendant l'une de ces reines d'alors s'exprimer avec beaucoup de grâce sur un sujet frivole, qu'il s'écriait : « Quel dommage qu'elle n'écrive pas ce que je pense ! » La belle devise de madame Geotfrin, « Donner et pardonner, » lui venait, d'Alembect nous l'atteste , de l'abbé de Saint-Pierre.

Ni l'âge ni les distractions du monde n'enlevèrent l'abbé à ss| vieille et chère habitude d'écrire des mémoires politiques. Il était d'avis qu'Qii ne pouvait la prendre trop tôt ni la garder trop tard. Il conseille aux jeunes gens de l'imiter, pour perfectionner leur esprit, pour devenir de bons démontreurs , pour se préserver de l'ennui, qui ae résiste point, assure-t-il, à la composition d'un mémoire politique *. Aussi en écrivait-il à propos de tout.

En 1734, par exesiple, le Cliarles XII de Voltaire parait. L'abbé le lit, et avec plaisir, nous dit-il, mais sans être toutefois pleinement satisfait; et le voilà qui prend la plume pour écrire ce qu'il pense, non pas tant du livre que du héros de Voltaire. En même temps, il rédigeait une espèce d'abrégé de l'histoire de France, sous ce titre : Observations politiques suf le gouvernement des rois de

1 Recueil de vérités morales et politiques, p. 533 et suiv.

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France; et nous lisons dans ce volume, au règne de^ Henri II , ces lignes remarquables : « Je me trouve depuis plus de vingt^cinq ans solliciteur de Tintérêt public, mais saûs crédit, et par conséquent fort peu utile au public présent. 11 est vrai que mes projets subsisterMt, et que plusieurs entreront peu à peu dans les jeunes esprits de ceux qui auront un jour part au gouvernement, et pourront être alors fort utiles au public futur : et cette considération sûr llavenir m'a toujours payé magnifiquement de mes peines présentes. » On se battait alors avec le3 Autrichiens à propos de la succession de Pologne; et un mot du prince Eugène au comte de Merci sur la bravoure des soldats français ayant couru le monde, et paraissant à Tâbbé digne de mémoire, il Fenregistre, et le fait imprimer en 17-37 dans ses Œuvres de morale et de politique^ chez Beman (tome VII). En même temps il dresse une statistique des forces navales de la France. Étant à Chenonceaux, chez madame Dupin, il écrit un petit opuscule de morale, intitulé : Agathôn^ arche^ vêque très'Vertuev^x^ tressage et très-heureux ; c'est le portrait d'un archevêque idéal. Il invente le trémoussoir^ espèce de fauteuil mécanique destiné à faire prendre de l'exercice aux gens sans les obliger à bouger de place, et il a soin de faire recommander son invention par les journaux. Peutêtre se charge-t-il delà recommander lui-même. On le voit, tout sujet lui est bon, pourvu qu'il y trouve une apparence d'utilité publique.

En 1735, on fait la paix à Vienne, et l'abbé ne manque pas cette occasion d'inviter tous les souverains à signer la paix perpétuelle. Il trouve que la France a bien tort de ne pas prendre Avignon, en dédommageant le pape par quelques districts enlevés à la Toscane. Cette même année, un Ségur, évêque de Saint-Papoul, s'étant avec éclat retiré du monde pour se punir d'avoir révoqué naguère, par des vues d'ambition, un appel au prochain concile (il s'agit de l'affaire Unigenitus)^ l'abbé prend la plume pour enregistrer l'action de cet évêque quittant, à quafànte-trois ans, un évêché de

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trente mille livres de rente, et la condamne, formellement. Il la compare, avec assez peu de respect, à celle d'un Indien q'ni se ferait écraser sous le char de sa divinité pour lui faire plaisir. Est-ce là, demande-t-il, avoir de Dieu une idée raisonnable?

En 1736, uh docteur de Sorbonne s'étant avisé défaire imprimer, sous le nom de Tabbé de Saint-Pierre, deux lettres où les jansénistes et les opposants à la bulle sont déclarés pestiférés et dignes d'excommunication, Fabbé, qui pensait comme Voltaire sur les querelles religieuses, répond à cet imposteur qu'il ne s'intéresse qu'à une chose, la charité bienfaisante^ et qu'il n'entend ni persécuter ni damner personne. Et il enregistre sa protestation, avec éclaircissements^ selon son usage.

C'est ainsi qu'il passe les dernières années de sa vie, jouissant jusqu'au bout des plaisirs de la société, faisant de fréquents voyages à Saint-Pierre-Église et à Chenonceaux^ écrivant et imprimant tout ce qui lui vient à l'esprit, rédigeant ses Annales politiques, dont Voltaire, occupé alors de ses grandes compositions historiques, lui demandera communication, ne cessant jusqu'au bout de recommander aux puissances son Projet de paix perpétuelle^ et, ce qui était plus sérieux, se mettant eu correspondance avec les intendants, au sujet de sa taille tarifée. Il est touchant de voir ce vieiUard de quatre-vingt-deux ans, qui n'était rien dans l'État qu'un personnage dont les malins s'amusaient, écrire à des magistrats, que peut-être il ne connaissait pas, pour leur demander comment la nouvelle taille, qu'il avait recommandée toute sa vie, a réussir II nous a conservé deux lettres précieuses : l'une de M." de Tourny, le digne prédécesseur de Turgot à Limoges; l'autre de M. de Chauvelin, intendajit de Picardie. Le premier lui apprend que sur neuf cent soixante-seize paroisses dont se compose son département, il y en a six cent trente-cinq chez lesquelles la taille de 1740 à été tarifée, et que dans les autres il en sera bientôt de même. « Il me suffit de vous apprendre, lui dit-il.

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que toutes les paroisses de mon département en sentent l'avantage, au point qu'il n'en est pas une dont le général des habitants ou ne soit bien aise que le larifement y soit établi, ou ne désire de l'avoir bientôt, et ne me sollicite par des requêtes de ne pas différer. » Et, un peu plus loin, se trouvent ces mots remarquables : « Ce n'est pas pour flatter le père de la taille tarifée que je tiens ce discours, mais pour rendre témoignage à la vérité. » Un pareil compliment, adressé par un homme comme M. de Tourny, est l'un des titres de gloire les plus incontestables de l'abbé. M. de Chauvelin lui écrit d'Amiens, deux mois après (!*"" janvier 1741), que sur les quatorze cents paroisses de son département,îl y en a déjà douze cent vingt ou douze cent trente de tarifées, et que le tarif a été établi sans la moindre difficulté. L'excellent abbé avait bien le droit de se donner le beau titre de solliciteur pour le bien public. Nul ne l'aima, on peut le dire, avec plus de sincérité et de désintéressement que lui. Aussi fut-il heureuï, comme il le méritait. En 1738, il avait écrit ces lignes, que Ton trouve dans les Annales politiques : «J'ai atteint aujourd'hui (13 février) la quatre-vingtième année de mon âge, et avec de la santé. Si la vie est une loterie pour le bonheur, il se trouvera que, à tout prendre, il m'est échu un des meilleurs lots, que je ne changerais pas contre un autre, et il me reste une grande espérance du bonheur éternel. »

Il ne vit sans doute pas s'établir la paix perpétuelle; mais, jusqu'à ses derniers moments, il l'espéra, et cet espoir seul, on peut l'assurer, lui fut un bonheur. Fontenelle ayant, en janvier 1740, écrit au cardinal Fleury pour lui souhaiter une bonne année, et l'ayant invité à calmer la fièvre qui commençait à exciter, les uns contre les autres, les Espagnols et les Anglais, Fleury lui répondit plaisamment qu'il faudrait pour cela que les princes prissent quelque dose de l'élixir du Projet de paix perpé^ iuelle de son vieil amii'abbé de Saint-Pierre. Fontenelle fit part de cette réponse à l'abbé, qui, prenant la chose au

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sérieux, écrivit sur-le-champ à Fleury la lettre suivante :

« Je suis fort aise, monseigneur, que vous m*ayez ordonné d'appliquer mon remède universel pour guérir Ja fièvre de nos voisins-, vous m'ayez ainsi autorisé à vous demander avec plus de raison quel homme il y a en Europe qui puisse plus habilement que vous faire Tapplication de ce remède universel.

u Voilà pourquoi je prends la liberté , monseigneur, de vous envoyer, en cinq articles, la composition de ce merveilleux remède que les malades prendront volontiers de votre main, dès que vous l'aurez pris vous-même par précaution, et il deviendra ainsi parfaitement à vous, puisque vous seul en pouvez faire Tapplication.

(( Et tous les Etats de l'Europe vous remercieront de leur avoir ainsi indiqué un si bon remède et un si bon préservatif contre les maladies futures.

« Paradis aux bienfaisants.

c< L'àbbé de Sàint-Piebbe. »

Et en post-scriptum :

« Je ne suis que l'apothicaire de l'Europe; vous en êtes le médecin. N*est-ce pas au médecin à ordonner et à appliquée le remède ? »

Suivent les cinq articles. À* quoi le cardinal, oubliant ses vieux griefs contre <c le politique triste et désastreux )> de l'Entre-sol, répondit par ces lignes :

a Vous avez oublié, monsieur, un article préliminaire pour base aux cinq que vous me proposez ; c'est de commencer, avant de les mettre en pratique, par envoyer une troupe de missionnaires pour y préparer l'esprit et le cœur dés princes contractants, et vous confirmant la dignité d'apothicaire de toute l'Europe., de préparer des potions calmantes et adoucissantes pour tenir les humeurs liquides et solides dans un Juste équilibre. »

Incapable de se tenir pour battu sur un pareil sujet, l'abbé répliqua :

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« J-'admire votre bonté, monseigneur, dans les six lignes que vous m'écrivez de votre main, et c'est cette même bonté qui me donne la confiance d'y répondre.

(( Il s'agit, par rapport au roi, de savoir si, tout bien pesé, il y a beaucoup à gagner, pour lui et pour sa postérité, à signer les cinq articles fondamentaui et à les proposer à signer à ses voisins.

c( Pour s'en convaincre, il n'y a pas besoin d'autre missionnaire que vous, monseigneur, et pouvez- vous jamais lui exposer de plus, grands motifs que les sept principaux avantages de la signature? »

Suivent des éclaircissements.

Il est évident qu'un homme, muni d'une lelle dose d'illusions, ne devait pas être malheureux.

Pendant l'échange de celte correspondance, les Anglais et les Espagnols s'attaquaient en Amérique avec fureur, et Fleury allait se voir forcé, bien malgré lui, d'intervenir dans la querelle pour protéger l'Espagne. Voilà la paix perpétuelle bien compromise. Tout à coup monte sur le trône de Prusse, l'ami de Voltaire et des philosophes, l'auteur de Y Anti-Machiavel^ Frédéric IL L'abbé ne douta pas qu'il n'eût enfin trouvé l'homme de la paix perpétuelle, et se mit avec une ardeur juvénile, malgré ses quatre- vingtdeux ans, à commenter pieusement r^7z^2-^acAiat?e/. Mais voilà que le prince philosophe débute par augmenter l'armée déjà exorbitante de son père. L'empereur Charles VI meurt, laissant une jeune femme seule héritière de toutes les couronnes de la maison d'Autriche. L'empire va-t-il tomber en quenouille ? Quel orage s'amasse sur l'Europe ! L'auteur de VAnti-Machiavel^ passant de la théorie à la pratique, se jette, comme un oiseau de proie, sur la Silésie, parce qu'elle est à sa convenance, et étonne l'Europe par la meurtrière habileté de ses automates lileus. Belle-Isle prend, les rênes des mains timides de Fleury et pousse hardiment la France au milieu de la inêlée : deux armées françaises passent le Rhin. Hélas ! la paix perpétuelle était encore loin !

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Les derniers événements que vit Tabbé furent tristes. Le protégé de la France allait se faire couronner empereur à Francfort, et le lendemain même de son couronnement, sa propre capitale, Munich, était aux mains des Hongrois. En Angleterre, le futur lord Chatam, l'implacable ennemi de la France, faisait tomber sous ses coups le gouvernemenl corrompu de Walpole, pour mettre à sa place le fougueux Carteret. Enfin, au milieu de décembre 1742, avait lieu cette lamenta^ble retraite de Tarmée de Bohème, qui coûta à la France tant de braves, parmi lesquels l'irréparable Vauvenargues. L'abbé de Saint- Pierre ne vécut pas assez pour voir son cher d'Argenson ministre, et la France se relever à Fontenoy. Il eut cependant une consolation au milieu de tous ces malheurs. En 1742, il put lire la traduction du fameux roman de Richardson, Paméla; le roman moral que l'abbé n'avait cessé d'appeler de ses vœux, était né enfin ! Seulement, il était né en Angleterre, et c'était aux yeux de l'abbé un grand avantage que l'Angleterre avait sur nous. Ce sentiment lui faisait dire un peu auparavant, en 1740 {Annales politiques) : « Je meurs de peur que la raison humaine ne croisse davantage à Londres qu'à Paris, où la communication des vérités démontrées est dès à présent moins facile. »

Cette même année (1742), il vit arriver chez madame Dupin , un jeune Genevois d'une trentaine d'années , complètement inconnu, et cherchant à se pousser dans le monde au moyen d'un^ nouvelle méthode de notation pour la musique. 11 ne soupçonna certainement pas que ce personnage anonyme, aux manières gauches, à la physionomie timide, à l'œil ardent, n'était rien moins que le futur rival de Voltaire, l'homme qui devait partager avec lui la royauté du siècle,. Jean-Jacques Rousseau.

L'abbé mourut doucement (1743)» comme il avait vécu. 11 avait quatre-vingt-cinq ans. Quelque temps avant sa mort. Voltaire vint le voir et lui demanda comment il considérait le suprême passage : a Comme un voyage à la campagne, » répondit-il. Et comme on le priait d'adresser

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quelques paroles à ceux qui Uentouraient, il fit cette belle réponse de Patru : a Qu'un mourant a bien peu de chose à dire quand il ne parle ni par faiblesse ni par vanité. » Nous avons sur sa mort un très-curieux détail qui se trouve dans le manuscrit de d'Argenson que nous avons déjà cité. A la marge sont ces mots : « Mort de Tabbé de Saint-Pierre, aussi ferme dans la vérité que dans Tincrédulité; et voici le texte :

« L*abbé de Saint-Pierre, en mourant, a fait ses devoirs « de chrétien, ayant sa famille et ses valets autour de lui. <( Mais voici un trait singulier. Ayant fini ce devoir, il fit « appeler le curé, et lui dit : « Qu'il n'avait à se reprpcher « que cette action, qu'il ne croyait pas un mot de tout cela, « que depuis longtemps il n'avait trahi la vérité qu^en cette « occasion, que c'était une vile complaisance pour sa face mille et sa maison; qu'il voulait être confesseur de la « vérité toute sa vie plutôt que, etc.. » — «Je ne crois pas « que cet aveu fût arrivé à personne avant lui. »

c( Il ne parlait plus les derniers jours que par monosyl- « labes; il disait : « Fin. » On croyait qu'il demandait à « manger, mais il répondait : « Finis. » On lui disait qu'il « en reviendrait : « Ressource, non;. espérance, oui... »

C'est par ce dernier mot qu'il convenait à l'excellent homme de clore sa longue et douce carrière. Il mourut naïvement, comme il avait vécu ; et, malgré son impénitencé finale, il faut dire de luice qu'il a dit quelque part du comte de Toulouse : « Il était très-juste et très-bienfaisant, « et mon opinion est qu'il jouit des plaisirs éternels du Pa- « radis. » C'est une de ces âmes qu'e le bon Dieu n'a pas le courage de damner.

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