PAIX PERPÉTUELLE
Commençons par Vexamen du fameux Projet depaixper^ péiuellej celui des innombrables projets de l'abbé de Saint- Pierre qui a le plus contribué à préserver son nom de Toubli.
Nous avons vu que 1*abbé déclinait Thonneur de Tinvenliou et le reportait tout entier à Henri IV, dont il nerfaisait, disait-il, que reprendje, éclaircir et développer les vues; qu'il intitulait sou ouvrage : Projet de Henri le Grand pour rendre la paix perpétuelle y éclaiici pat M. tabbé de Saint-- Pierre^ et qu'il ne prétendait enfin à un autre rôle qu'à celui d'écho fidèle, répétant, après cent ans, les vœiix inconnus ou oubliés d'un grand roi. Il y avait, dans ce soin que prenait l'abbé de s'effacer derrière le nom de Henri IV, un calcul assez habile pour recommander tout de suite son projet, en même temps qu'une modestie réelle; mais il y avait aussi une grosse erreur historique. Le projet de l'abbé n'est nullement celui de Henri IV.
Que voulait, en effet, Henri IV? Nous trouvons son projet développé tout au long dans les Économies royales de Sully*, et nous y vayons deux choses : un remaniement complet de l'Europe et l'établissement d'une fédération entre tous
< Pages 197, 198, 199,édit. Micbaud et Pottjoulat.
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les États chrétiens qui assurât la paix à perpétuité. Or ce sont là deux choses très-diSérentes. La ppemière était, sinon très-facile, au moins très-possible, et Henri IV, qui n'était pas un esprit chimérique, consacra les dernières années de sa vie à en préparer raccompiissement. Il ne s'agissait, pour y arriver, que de nouer contre la maison d'Autriche une coalition universelle, et comme jamais puissance ne pesa plus lourdement sur l'Europe que celle des successeurs de Charles-Quint, et n'offrit Tappât de plus riches dépouilles à ceux qui devaient être tentés de l'abattre, jamais peut-être coalition ne fut plus facile à former que celleJà. Réunir pour la première fois tous les intérêts contre la puissance qui les blessait et les menaçait tous, était une chose considérable, sans doute, mais très- naturelle et possible, si possible même qu'Henri IV y avait réussi, puisqu'il allait frapper le premier coup, quand il mourut.
Maintenant, la grande entreprise menée à bonne fin, la maison. d'Autriche réduite à l'Espagne et aux Indes, l'empire rendu à son état primitif, l'élection; les royaumes de Bohême et de Hongrie rétablis dans leur antique indépendance, les deux puissantes répulfliques de Suisse et des Pays-Bas, fortifiées par l'adjonction de nouvelles projinces, Milan donné au duc de Savoie, la Sicile à Venise, Naples au pape ; n'était-il pas possible de songer à assurer ce nouvel état de choses de telle sorte qu'il devînt immuable? Henri IV et Sully y avaient pensé , les Économies royales en font foi. On avait imaginé une division de l'Européen six cercles comprenant chacun un groupe d'États; un conseil aurait réglé les rapports des États de chaque cercle, et audessus de ces six conseils, une diète souveraine, véritable amphictyonie de l'Europe, aurait réglé les rapports des cercles entre eux, et « pris connaissance des propositions uni- « verselles, des appellations interjetées, des conseils parti- « culiers, et de tous dessins, guerres et affaires important à « la république chrétienne. » L'arbitrage des conseils aurait rendu les guerres impossibles entre, les États chrétiens, et la
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<( république » aurait employé ses forces à « faire puissam- «ment et continuellement la guerre aux Turcs » jusqu'à leur expulsion de l'Europe et la destruction de leur empire.
Voilà la seconde partie du projet,' et il est aisé de voir qu'elle est beaucoup moins pratique que la première.
S'imaginer, au lendemain de la paix religieuse en France et presque à la veille de l'horrible guerre de Trente ans en Allemagne et de la révolution en Angleterre, que la paix règne dans les esprits et la tolérance dans les cœurs; que le catholicisme a renoncé à ses prétentions, et la réforme à ses espérances ; croire à la paix perpétuelle dans une confédération où entrent à la fois des républiques turbulentes et anarchiques comme la Hongrie et la Pologne, et des monarchies ambitieuses comme la France, l'Espagne et l'Angleterre, surtout quand pour l'une d'elles s'ajoute à l'ambition le regret amer de la. suprématie perdue; croire l'autorité de conseils amphictyoniques suffisante pour dominer' les passions des gouvernements et des peuples; vouloir intéresser tant de puissances, d'intérêts si opposés, à la destruction d'un empire qui n'était plus guère menaçant et incommode que pour ses plus proches voisins, et qui avait pendant un siècle fendu de signalés services à la France et à l'équilibre européen; rêver çnfin une croisade au commencement du dix-septième siècle et donner pour chef à cette folle entreprise l'homme qui s'était fait catholique parce que Paris valait bien une messe, tout cela est pure chimère ou y ressemble fort. Henri lY y a pensé cependant, on ne peut le nier. Mais y a-t-il cru? Que, voyant l'équilibre établi par le démembrement de la maison d'Autriche, il se soit dit un ilistant qu'il serait bien beau que l'Europe en restât là et mît fin aux guerres qui la dévoraient depuis si longtemps, rien de plus naturel et de plus digne de sa grande âme; mais qu'avec sa profonde expérience il aitcni un tel projet réalisable, c'est ce qu'il est plus difficile d'admettre. Il se sera plu à contempler cette perspective imaginaire, à caresser cette chimère dan&ses entretiens intimes avec Sully, et plus
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tard, dans sa retraite forcée sous Louis XIII, le vieux ministre, reveDaut à ces projets de ses belles anuées, les aura présentés, non pas comme de beaux rêves, mais comme des plans mûrement conçus et bien arrêtés, ne fût-ce que pour rehausser, par ce contraste avec la misérable politique qui triomphait alors, celle dont il avait été pendant si longtemps le glorieux représentant *.
* J*avais écrit ceci aarant la paMicatjon de la savante Histoire de Henri IVy de mon ancien maître, M. Poirson. G*est assez dire combien j*ai été heureux de trouver dans ce livre considérable, c biti à chaux et à ciment, » l'exacte confirmation de ce que j'avais avancé. Voici en effet comment s'exprime Téminent historien (liv. VU, chap. u» page 873 du second volume) :
« Le grand dessein se divise en deux parties compléteqaent distinctes. La première partie est une série de projets, et de projets seulement, entre lesquels se tirouve celui d'une grande institution politique, d'un établissement européen, a^nt pour destination de fonder et de mainteiVir en Occident un certain état de- choses, de donner puissance à certains principes, de pourvoir à des éventualités, de prévenir des événements, d'intervenir et d'agir par conséquent' à l'égard des diverses nations comine une sorte de providence humaine; Cette fraction du grand -dessein, qui n'en forme que la sixième partie, et qui dépend de la spéculation et de l'utopie, est le projet de république chrétienne et de paix perpétuelle. Dans ce projet, Henri IV ne fut que pour l'idée première, pour le principe général de l'établissement d'un conseil destiné à terminer les différends entre les puissaifbes chrétiennesr par une autre vote que celle des armes, si, à un examen sérieux, après une discussion prolongée, la conciliation était reconnue praticable. Tout le plan d'organisation imaginé pour l'institution elle-même, tous les moyens inventés pour la faire fonctionner furent exclusivement l'ouvrage de Sully. Soumis à Henri IV, ils le préoccupèrent à diverses reprises, mais jamais d'une manière suivie : entre lui et son ministre, ils ne furent l'objet que d'entretiens et d'écrits ; jamais de résolutions et de démarches politiques.
« La seconde partie du Qrand dessein est toute pratique, toute d'application immédiate. C'est, Aon pas le projet, mais le plan, dès longtemps méflite et arrêté daps ses parties, de la délivrance de l'Europe, paria destruction de la puissance qui, depuis un siècle, a asservi ou attaqué toutes les autres. C'est, non pas l'idée, mais la réalisation, la fQrmaiion en 1609 et latO, d'tane coalition préparée dès 160! et 1603, commencée en 1607, complétée deux ans plus tard , et dans laquelle entrent la France et la moitié^ de l'Europe. C'est remploi, non pas contingent et
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Quoi qu'il en soit, il est bien évident que, pour Henri IV, ]a chose principale, la seule sérieuse, c'était la coalition. Le projet de paix perpétuelle n'était que l'accessoire. Or, sur la foi de Péréfixe, et un peu aussi de Sully, l'abbé de Saint- Pierre a pris l'accessoire pour le principal, et il a si peu compris Henri IV qu'il se demande avec étonnement, pourquoi Henri IV jugeait à propos de falire précéder l'établissement de lapaix perpétuelle d'une grande guerre, et ne commençait pas par là tout de suite. Cette seule réflexion peut nous faire juger dès l'abord que, si le projet de l'abbé est l'œuvre d'un honnête homme, il n'est pas aussi sûrement l'œuvre d'un politique.
En effet, c'est en cela que le projet de l'abbé diffère de celui des Économies royales ; c'est là qu'est toute son originalité. Henri IV et Sully pensent à la. paix perpétuelle plus ou moins sérieusement; mais enfin ils n'y pensent qu'après avoir refait l'Europe, qu'ils trouvaient à bon droit très-mal faite, et substitué un état qu'ils croyaient normal à un état qui ne l'était pas. L'abbé mène le$ choses plus rondement. Pour établir la paix perpétuelle, tout état lui est bon; il n'y a pas besoin de chercher. Il trouve l'Europe constituée, d'une certaine manière par les traités d'Utrecht; il s'en accommode, et n'en demande pas davantage; elle serait constituée tout autrement, il s'en accommoderait encore. Pourquoi chercher à changer ce que l'on trouve établi? Il faudrait pour cela faire la guerre, ce qu'il s'agit précisé-
éTentuei, mais présent, -d*UB immense afmement. «La coalilion et Tarmement sont momentanés, temporaires , ont un but fix^, limité à an seul fait, qui est l'abaissement de la maison d'Autriche. Cette partie du grand dessein se prouve et 8*étab]it p%r le témoignage conforme de cinq hommes d'État, initiés à tous tes secrets de la politique de ce règne, paHant, les uns de ce qu'ils ont fait, les aiHres de ce dont ïH oui la preuve matérielle entre les mains ; elle se prouve plus fortement encore par les clauses de toute une série de traités dont nous avons faH connaître la plupart au précédent chapitre ; conventions existantes encore aujourd'hui , imprimées dans les recueils diplomatiques, et dont chaque lecteur peut prendre personnelieanent connaissance. >
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ment d^empècher à jamais, et ce serait mal inaugurer la paix perpétuelle que de commencer par se battre. Il n*y a pas de guerre d'ailleurs qui rapporte ce qu'elle coûte. Que faut-il donc faire? Une chose bien simple: signer les cinq articles^ lesquels « sont suffisants pour produire une paix inaltérable. » Quels sont donc ces cinq articles doués d'une efficacité si merveilleuse ? Lès voici :
1 . Il y aura désormais entre les souverains signataires des présents articles une alliance perpétuelle pour se procurer mutuellement, eux et leurs successeurs, durant tous les siècles à venir, sûreté entière « contje les grands malheurs des guerres étrangères et les grands malheurs des guerres civiles; » pour se garantir mutqellement la conservation en entier de leurs États et la protection de leurs personnes; pour assurer à leurs familles l'héritage intact de leur pouvoir; pour se procurer mutuellement une diminution très-considérable de dépenses, une augmentation très-considérable de revenu , et l'amélioration intérieure de leursÉtats par le perfectionnement des lois et des règlements; pour terminer en paix leurs différends et se garantir l'exécution prompte et exacte de tous les traités futurs et de leurs promesses réciproques; et, pour faciliter la formation de cette alliance, ils sont convenus de prendre pour point fon^ damental la possession actuelle et l'exécution des derniers traités.
2. Chaque allié contribuera, selon ses moyens, à la sûreté et aux dépenses communes de la grande alliance.
3. Les alliés renoncent à la voie des armes pour terminer leurs différends présents et futurs. Ils sont convenus d'accepter toujours la médiation des alliés.
4. Tout membre de l'alliance qui entreprendrait quelque 'Chose contre elle sera réduit par la force publique.
5. Si de nouveaux articles sont jugés nécessaires pour le bien de l'alliance, ils seront arrêtés par les plénipotentiaires; mais rien ne pourra jamais être changé aux cinq articles fondamentaux que du consentement unanime des allié».
Tel est, non pas le texte même (il serait trop long), mais le sens très-exact des cinq articles. Une vingtaine de noms apposés au bas de ces lignes, et Ton a Tâge d'or, tout de suite.
Les cinq articles longuement exposés avec de, longs éclaircissements, Tabbé s'attache à démontrer avec évidence, et aussi longuement que possible, que tous les souverains ont intérêt à signer le traité fondamental. Il commence par l'empereur, passe au roi de France, puis au roi d'Espagne, puis aux rois d'Angleterre , de Pologne , et ainsi de suite. Il leur promet, à tous, qu'ils feront beaucoup d'économies, rendront leurs sujets très-heureux, ne renonceront à la fausse gloire que pour acquérir la vraie , et puis, il essaye de prendre chacun d'eux par son faible. A l'empereur, qui cherchait alors à faire accepter de toutes les puissances sa Pragmatique sanction, il assure que le seul moyen de garantir la durée de sa maison sur le trône et d'assurer l'exécution de sa Pragmatique, c'est de signer les cinq articles, et il lui promet, dans ce cas, une gloire bien supérieure à celle de sou aïeul Charles V. Au roi de France, qui n'a besoin ni peur de personne, il montre en perspective de magnifiques économies à réaliser, et tous les perfectionnements imaginables à introduire dans Tadministration. Au roi d'Espagne, qui ne peut pas se résigner facilement à voir Minorque et Gibraltar aux mains des Anglais, il assure qu'une fois les cinq articles signés, les Anglais, n'ayant plus besoin de forteresses dans la Méditerranée pour y protéger leur commerce, seront trop -heureux de pouvoir lui rendre ces deux places qui les embarrassent; et il ajoute cette considération séduisante, que le roi pourra ouvrir l'Amérique espagnole au commerce du monde , et par conséquent doubler et tripler les revenus qu'il en tire, sans avoir à y craiùdre les révoltes, puisque la totalité de ses possessions d'outre-mer lui sera garantie par l'alliance. Au roi d'Angleterre, quel qu'il soit, Stuact ou Brunswick, il montre que le seul moyen de s'assurer contre les entreprises d'un prétendant
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est de se mettre sous la protection de ralliance; et% fait, à ce sujet, une profession d'indifférence politique qui mérite d'être mentionnée. Quand il écrivit les deux premiers volumes de son projet, Anne Stuart régnait , et l'abbé croyait avec tout le monde qu'elle assurerait sa succession à son frère : il y mit donc quelques mots en faveur du prétendant. Quand il écrivit le troisième , George I*" régnait depuis deux ans. L'abbé crut devoir déclarer qu-il n'était nullement jacobite , que s'il avait dit quelque chose en faveur du prétendant, c'est qu'il le croyait destiné à succéder à sa sœur, qu'au reste il s'accommodait fort du roi George, « établi du consentement delà nation, » et qu'enfin peu importait que le roi fût d'une famille ou d'une autre , ce qu'il proposait étant bon pour le roi d'Angleterre, quel qu'il fût. L'abbé ne connaissait qu'un parti au monde, les cinq articles; Il les propose au roi d'Angleterre comme un infaillible moyen de se maintenir, lui et sa race, sur le trône, et il les propose au parlement d'Angleterre comme un moyen tout aussi infaillible d'assurer son autorité contre les entreprises des rois. II. dit aux Vénitiens : Voulez-vous maintenir en parfaite sécurité la domination de votre sénat et de votre conseil des Dix ? signez les cinq articles. Il dit aux Hollandais : Voulez-vous n'avoir plus à craindre l'autorité du stathouder? signez les cinq articles. Tyrannie à Venise, liberté à Amsterdam, cela lui est tout un; ces cinq articles ont une vertu magique jqui transforme tout à ses yeux. Mais c'est surtout avec les petites puissances qu'il triomphe et fait sonner bien haut la grande vertu de sa panacée. Il dit au roi de Portugal : Prenez garde ! si vous ne signez pasles cinq articles, l'Espagne vous prendra le Portugal qu'elle regrette fort , et l'Angleterre le Brésil dont elle a grande envie. Signez vite! Aux petites républiques italiennes» comme Gènes, Lucques, Raguse : Signez » ou vos voisins vont vous^ manger I II tient le même discours à tous les autres petits souverains d'Italie et d'Allemagne , n'oubliant aucun d'eux, n'oubliant ni Genève , ni le duc de Lorraine.
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Il fait v^r au roi de Prusse l'avantage qu'il aurait à être débarrassé d'une partie de son armée (or, ce roi de Prusse était Frédéric-Guillaume, le recruteur; l'abbé n'avait pas beaucoup de chances de se faire écouter de ce côté-là). Au roi de Pologne, Auguste II, il dit : Voulez-vous assurer la couronne de Polog^ne à votre famille? signez; le traité garantissant aux Polonais l'exécution des Pacta conventa^ ils n'auront plus aucune raison de, refuser l'hérédité à votre race, et tout le monde sera content. Il a'est pas jusqu'au Czar, jusqu'au successeur de ce grand Enez de Moscovie que Sully ne savait s'il devait prendre pour un Européen ou pour un Asiatique, que l'abbé ne cherche à séduire par les grands avantages des cinq articles; et quels seront ces grands avantages? la cirtitude de n'avoir à craindre aucune révolte dans son vaste empire. L'abbé ne se doute pas que Pierre le Grand avait mis ordre à cela tout seul, sans le secours des cinq articles, et qu'il devait laisser à ses successeurs un testament, qui leur ferait presque une obligation de la conquête.
Quant au rival du Çzar, le roi Charles XII, on croit peutêtre que l'abbé éprouve quelque embarras à proposer la paix perpétuelle et à démontrer l'excellence des cinq articles à cet infatigable batailleur; il n'en est rien. Charles XII n'ayant de goût que pour le grand, il est impossible, dit l'abbé, qu'il n'approuve et n'admette le projet d'Henri IV comme le plus beau et le plus grand qui ait jamais été proposé, impossible qu'il ne tourne toutes ses pensées à le réaliser et qu'il n'en poursuive l'exécution avec plus de constance et d'ardeur que tout autre. A la bonne heure ! L'abbé se repose pour cela avec une parfaite confiance sur les lumières^ le courage^ Vardeur^ la pièié^ la constance de Charles XII. Il était évidemment convaincu que Charles XII le lirait, et prenait ses précautions, l'excellent homme 1 Quand il écrivit son abrégé, en 1728, il eut d'au très, raisons à présenter en faveur des cinq articles au successeur de Charles XII, Frédéric de Hesse. « La Suède, dit-il, a perdu
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presque tout ce qu'elle avait sur la eôte orientale de la Baltique : elle est fort heureuse de n'avoir perdu que cela. Si elle veut conserver ce qui lui reste, elle n'a qu'à signer les oinq articles, et bien vite. »
Quant aux Turcs, fidèle à la pensée de Henri IV, l'abbé se prononce pour leur expulsion, et démontre que l'entreprise sera « aussi avantageuse que facile et glorieuse >> aux puissances chrétiennes confédérées. Il eût bien dû examiner aussi ce qu'il était bon de mettre à la place des Turcs, et s'il était aussi facile àe les remplacer que de les mettre dehors. C'est peut-être par suite de réflexions sur cette difficulté qu'il jugea à propos de ne rien dire de l'expulsion des Turcs dans son abrégé. Et, de fait, il ne fallait pas une bien grande perspicacité pour voir que la bonne harmonie des signataires des cinq articles aurait couru de grands dangers le. jour du partage des dépouilles * .
Voilà donc ce fameux projet. Mais l'exposer n'est pas assez, si on ne le défend d'avance contre toutes les objectiofas qui peuveût l'assaillîï; et c'est un soin, que l'abbé, qui fait les clioses en conscience, ne pouvait négliger. Il s'adresse quinze objections et répond ou croit répondre à toutes. Que de peines prises pour rien ! Et fâut-il.tant d'appareil pour renverser ce château de cartes ? Jugeons-en.
Une objection se* présente tout d'abord, qui, au temps de Tabbé, dispensait de toutes les autres. C'est celle qui fait le fond de l'opuscule de .Rousseau, intitulé : Jugement sur la paix perpétuelle. Il était manifestement impossible que le projet fût adopté par ceux auxquels on l'adressait. Les souvetains qui régnaient alors sur les divers Etats de l'Europe, grands ou petits, avaient été élevés dans de telles idées et de tels sentiments, qu'ils ne pouvaient voir dans un pareil projet autre chose que des limites apportées à leurindépen-
^ Peut être aussi Tabbé épronTa-^-îLeomme un remords. L*expulsion des Turcs est une contradiction manifeste avec ses idées de tolérance uhiverseUe, De quel droit, en effet, chasser des gens qui, après tout, sont cfai^z eux? Et les chasser, n*^st-ce {iras encore Id guerre?-
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dance, quune injure faite à leurs droite. Sani^ doute leur iotérët réel eût été dans la paix perpétuelle : « Mais di&- « tinguoDS^ dit Rousseau, leur intérêt réel de leur intérêt a apparent. Celui-ci se trouve dans Tétat dlndé^rendance a absolue qui les soustrait à Tempire de la loi pour les sou-
« mettre à celui de la fortune Toute l'occupation des
« rois , ou de ceux qu^ils chargent de leurs fonctions, se « rapporte à deux seuls objets : étendre leur domination au «( dehors, et la rendre plus absolue au dedans : toute autre « vue, ou se rapporte à Tune de ces deux ou ne leur sert a qoe de prétexte; telles sont celles du bien public, du « bonheur des sujets^ de la gloire de la nation. » Paroles amères, mais bien vraies, et Ton ne se sent pas disposé à y trouTcr la moindre exagération, quand on songe à la guerre de la succession d'Autriche, à la guerre de Sept ans, au partage de la Pologne, à Louis XV, à Frédéric, à Catherine. L'abbé de Saint-Pierre ne voyait pas que parmi tous ces souverains auxquek il ofTcait et recommandait si instamment sa panacée, pas un, même des plus petits, n'eût consenti à amoindrir la majesté souveraine, en renonçant à tout jamais à l'espoir de devenir plus puissant. Ni le roi d^ Prusse, qui entretenait si soigneusement une armée hors de toute proportion avec le nombre de ses sujets, ni le roj de SarAsiigne, ni aucun des petits princes de l'Allemagne n'eût voulu abdiquer le plus précieux attribut de la souve-* raineté, le droit de s'agrandir aux dépens d'autrui. À bien plus forte raison, des potentats, comme le roi de France et Tempereur, n'auraient pu supporter « sans indignation, « comme dit Rousseau, la seule idée de se voir forcés, d'être « justes. »
Le projet de soumettre de pareils hommes à l'arbitrage d'une assemblée de plénipotentiaires , et, qui plus est, le leur proposer, ne pouvait éclore que dans la tête féconde en illusions de l'abbé. Rousseau n'a pas de peine à en montrer l'absurdité : c( Quant aux différends entre pripce (( et prince, peut-on espérer de soumettre à u^ trà)unal
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« supérieur des hommes qui s'osent vanter de né tenir leur c< pouvoir que de leur épée, et qui ne font mention jde Dieu « même que parce qu'il est au ciel ? Les souverains se soumet- « tronfc-ils dans leurs querelles à des voies juridiques, que « toute la rigueur des lois n'a jamais pu forcer les particua liers d'admettre dans les leurs? Un simple gentilhomme « offensé dédaigne de porter ses plaintes au tribunal des « maréchaux de France, et vous voulez qu'un roi porte les « siennes à la diète européenne? Encore y a-t-il cette diffé- « rence que l'un pèche contre les lois et expose doublement « sa vie, au lieu que l'autre n'expose guère que ses sujets; « qu'il use, en prenant les armes, d'un droit avoué de tout (( le genre humain, et dont il prétend n'être cofnptable qu'à tt Dieu seul? » Que répondre à ces terribles raisons? Rien, et c'est ce qu'a fait Tabbé de Saint-Pierre, qui a été bravement au-devant de l'objection, mais pour battre en retraite devant elle. Il se console en soutenant que si un prince en Europe, un seul, le voulait, la chose serait possible. Soit; mais est-il possible que ce prince unique se rencontre ? L'abbé affirme qu'ils'est rencontré; que le duc de Bourgogne, qui ayait beaucoup goûté son projet, n'aurait pas manqué de l'appliquer; que plus de deux cents personnes lé lui ont assuré, etc. En dépit de toutes ces assurances, nous conser* vens le droit de douter, sinon de la bonne volonté du duc de Bourgogne, au moins de la possibilité qu'il y aurait eu pour lui d^élablir, à lui Seul, la paix perpétuelle, et nous sommes de l'avis d'un homme fort sage qui disait à l'abbé que son projet pourrait être applicable dans un siècle ou deux. Telle est l'objection fondamentale que fait Rousseau à l'abbé, et avec pleine raison. Sauf cela d'ailleurs, Rousseau ti;ouve le projet très-sage et va jusqu'à dire : « C'est un livre solide et sensé, et il est très-important qu'il existe. » Si Rousseau ne 'Veut.parler que du fond même du livre, que du principe de la {)aix perpétuelle, indépendamment de l'application qu'en propose l'abbé, il ne se trompe pas. Mais* en est-il de même, s'il entend l'application du principe telle
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que la propose Tabbé, et le livre est-il aussi solide et aussi sensé que le dit Rousseau? Il est permis d'en douter.
En donnant pour base à la paix perpétuelle le statu quo, la possession actuelle, Tabbé part d'un principe très-mauvais eX qui forme une étrange contradiction avec les idées de progrès qui lui étaient si chères. Il \eut fixer à perpétuité l'Europe dans l'état où il la trouve^ et lui, cet homme affamé de justice et ne rêvant que bien public, il ne songe pas un moment à se demander si cet état est conforme à la justice! Il ne voit pas qu'il ne p^ut y avoir de véritable société entre les peuples comme entre les individus qu'à condition que les droits de chaque membre de la société seront nettement établis et universellement respectés. Il n'a aucune idée de ce qu'on a appelé de nos jours le principe des nationalités^ qui est la seule base du vrai droit international,. et il est en cela d'autant plus impardonnable que le projet de Henri lY lui montrait, sinon le mot, du moins la chose même. Il est à remarquer que dans le remaniement de l'Europe tel que l'avaient imaginé Henri lY et SuUy^ aucun État artificiel ne subsistait, aucun peuple ne conservait de domination sur un autre peuple. Henri lY ne veut en ItaUe que des Italiens.; plus d'Autrichiens^ ni d'Espagnols, ni de Français-, et, chose non moins remarquable, le disciple de l'abbé de Saint-Pierre pense sur ce point comme Henri lY. Si l'unité et l'indépendance de l'ItaUe ne furent pas assurées dès le milieu du dix-huitième siècle, par une fédération, ce ne fut pas la faute de d'Argenson qui s'y employa de tout son pouvoir. L'abbé de Saint-Pierre ne voit ni si loin ni si juste. L'empereur a la Hongrie, les Pays-Bas» Milan, Naplesj il n'y a qu'à lui tout laisser. L'abbé ne trouve rien à redire à cet empire en quatre morceaux. La Lorraine, depuis long-r temps enclavée dans le territoire français, destinée à être française demain, si elle ne l'est aujourd'hui, exista à l'état . de duché indépendant : qu'elle reste ce qu'elle esf . Il eût écrit son livre entre le second et le troisième partage de la Pologne qu'il eût prêché tout aussi énergiquement en fa-
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teurde la possession actaelle, et Tempereur Charles Viserait parvenu à recomposer le monstrueux empire de son aïeul Charles Vrque Tabbé aurait trouvé le moment excellent pour faire signer à tout le monde les cinq articles. Nous n'exagérons rien : il déplore amèrement que Charles-Quint, au mo- . ment de sa plus grande puissance, n*ait pas eu l'idée de proposer un traité de paix perpétuelle. Il l'aurait, dit-il, sû.rement fait accepter, et ainsil'âge d'or aurait commencé dès l'an 1520.après J.-C. Qu'eût pensé François V de cet &ge d'or-là? Mais ce n'est pas tout. L'abbé n'a pas examiné si les divers États de l'Europe étaient constitués à l'égard les uns des autres d'une manière conforme à la jdstice : il n'a pas examiné davantage la nature des rapports qui liaient alors les gouvernements aux sujets; nouvelle cause d'erreurs, car le projet tendant à fixer tout, les gouvernements, dans leurs attributions actuelles aussi bien que les États dans leurs limites actuelles, il s'ensuit que, là aussi, cet excellent homme né propose rien autre chose qu'un moyen d'éterniser le mal. Les gouvernements trouveront dans la signature du traité une nouvelle force; ils n'auront rien à craindre des troubles et des.guerres civiles; ils se devront mutuellement aide et protection. Tant mieux, s'ils soi^t bons; mais sïls sont mauvais? Qu'un roi ou qu'un ministre, prévoyant les grandes catastrophes de la fin dii siècle, se fût avisé, sous prétexte de paix perpétuelle, de proposer une alliance des souverains, par laquelle ccils se seraient procuré mutuellement^, durant tous « les siècles à venir, sûreté entière contre les grands mal- « heurs des guerres civiles, sûreté entière de la conserva^ « tion en entier de leurs États, sûipeté beaucoup plus grande a de la conservation de leur personne et de leur famille dans a la possession de la souveraineté, selon l'ordre établi dans « la nation, » ce roi ou ce miniàtre aurait ainsi tiré du pro- ,jel de l'abbé le seul parti possible. Une ligue des souverains contre leurs peuples, une sorte de sainte-alliance un siècle plus t6t, voilà tout ce qui pouvait raisonnablement en sortir. Etait-ce bien là ce que voulait l'abbé?
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li ne faut donc paSy.^omme Rousseau^ dire du projet : tt ^tait excellent, malheureusement il était impossible ; mais bien : Il était impossible, heureusement il n'était pas bon.
Faut-il dire maintenant, pour ajouter un dernier grief à ceux-là, qu'il était nécessairement condamné à être tel, un projet de paix perpétuelle ne pouvant jamais être qu'une rôirerie, une conception vaine et chimérique? C'est l'avis de M. de Maistre, et de ceux qui croient, sur sa parole, que la guerre est divine, qu'une loi occulte et terrible a besoin du sang de toute créature vivante, et que c'est pour l'exécution de cette loi quQ, dans chaque grande division de l'espèce animale, un certain nombre d'animaux sont chargés de dévorer les autres : « Ainsi il y a des insectes de proie, des a reptiles de proie, des oiseaux de proie* des poissons de «.proie, des quadrupèdes de proie... Cette loi s'arrêtera- « t-elle à l'homme? Non, sans doute. Cependant quel être « exterminera celui qui les exterminera tous? Lui. C'est « l'homme qui est chargé d'égorger l'homme, et c'est la « guerre qui accomplira le décrets »
Si, comme M. de Maistre nous l'assure, l'homme est chargé d'égorger l'homme ; si, parce qu'il y a des quadru" pèdes de proie, il faut qu'il y ail des hommes de proie; si c'est là une loi divine, et si Dieu a condamné le genre humain à la guerre à perpétuité, il est évident que tous les projets de pacification possibles ne sont que des chimères. Mais sur quoi reposent ces étranges assertions? Sur celle-ci : que l'homme étant donné avec sa raison et ses passions, il n'y a pas moyen d'expliquer comment la guerre est possible humainement. Or jamais affirmation plus fausse ne fut plus hardiment énonce.
L'homme est doué de raison, et sa raison condamne la guerre, comme la plus révoltante des absurdités. Il est doué de passions tendres et affectueuses, et c'est même de son nom qu'on a appelé o» noble penchant de i^ nature» Y huma"
1 Soirées de Saint-Péierêèourg, 7« entretitn).
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niti. Tous ces sentiments se soulèveAi & 1» seule idée de Ia guerre; et cependant la guerre existe; eUe exerce sur les hommes une fascination toute-puissante; elle leur inspire l'^thousiasme du carnage ; elle fait que ce jeune homme aimable, qui « hier se serait trouvé mal , s*i1 avait écfasé par « hasard le canari de- sa ôœar, montera demain sur un « monceau de cadavres pour voir de plus loin. » Tout cela est très-vrai, mais tout cela ne prouve pas que la guerre soit divine. Pour savoir si la guerre est humaine, et humainement possible, il suffit de se demander si Thomme est tout entier dans celte sympathie pour ses semblables qui se tait au moment du carnage, et si c'est sa raison qui le gouverne.
Qui ne voit qu'il n'en est rien? Si c'était la raison qui goopvernait les hommes, il y a* longtemps qu'elle leur aurait persuadé de se faire mutuellement le moins de, mal possible, dansleiïr intérêt à tous. Or, c'est exactement le contraire qui a lieu. Depuis que le monde existe, le principe régulateur des relations des peuples entre eux a été cette maxime insensée, aussi ennemie de l'humanité que du sens commun : notre bien, c'est le mal d'autrui. Le mal d'autrui, c'est notre mal, voilà la- vérité, aussi bien pour les peuples que pour les individus. Or, à quoi sert-il que la raison s'indigne contre Ta guerre, tant qu'elle n'aura pas secoué le joug de l'absurde préjugé qui justifie la guerre aux yeux des peuples?
Mais ce sont surtout les passions qui rendent ce fléau trèsexplicable. L'homme est ange et bête, a-t«on dit. Il n'en faut pas davantage pour tout expliquer. Il est colère et violent; il a, en même temps que la raison, les instincts de la brute; la guerre est à cette partie brutale ce que la philosophie est à la partie raisonnable : elle lui donne la plus ample satisfaction. L'homme aime la force d'instinct; il se délecte à en contempler l'appareil et les jeux; or, où la force se montret-elle mieux, où son appareil est-il phis imposant, où ses jeux sont-ils plus émouvants, qu*à la guerre?
n n'est pas "enfin jusqu'à nés bdtmes passions qui ne con-^
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spircnt et avec la faiblesse derootte raison, «l avec nos passions mauvaises pouf nous faire, aimer la guert^. C'est à la guerre surtout que se déploient les vertus qui -grandissent le plus Vhomme à ses propres yeux, le mépris du danger, le sacrifice de sot, le dévouement à la patrie, au drapeau. Et <5'est par là surtout que la guerre fascine les hommes; elle séduit leurs plus nobles instincts; elle les entraine par Tadfniration et Tenthousiasme; elle ne fait plus horreur, elle passionne et enivre.
•Ainsi doncy'rien de plus humain et de moins surnaturel que la guerre. Elle s'explique par l'influence du préjugé grçssier qui fait croire aux hommes que le mal des uns est le bien des autres; elle s'explique par la satisfaction qu'elle doone à toutes les mauvaises passions comprises so^ le nom de brutalité, et à toutes les bonnes comprises sous le nom d'héroisme. Elle est donc très-possible humainement, et n'a rien en elle de mystérieux et de divin. .
Or, si cette vérité est bien établie; s'il est constant que la guerre est un fait humain, ayant sa cause dans notre nature; et s'il est en même temps reconnu que cette nature est perfectible , que nos préjugé^ peuvent faire place à des opinions saines, que notre brutalité peut être domptée et nos bons instincts mieux dirigés, pourquoi serait-ce une chimère d'espérer que la guerre finira? Sdlicet.et iemptis-venietl... L'abbé de Saint-Pierre a cru cet immense progrès possible tout de suite; là est son erreur^ mais là seulement. L'humanité, non plus que la nature, ne va par sauts et par bonds; et quel saut que celui-là! Passer tout de suitje du temps de la guerre de Sept ans à l 'âge de la paix perpétuelle ! Le bon abbé eût fait sans doute une œuvre plus sérieuse et plus philosophique, en montrant à quelles conditions la paix perpétuelle pouvait devenir possible; mais il fallait pour un pareil ouvrage une autre tête que la sienne. Rousseau lui-même ne l'a point fait. Satisfait de pou voir. exhaler sa misanthropie et son radicalisme amer dans une virulente attaque contre les gouvernements de son temps, ilneeonge
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piis è eiiamin^r on pUB^opfaeto^meiti^iHio^yée par l'a^^ et s*il TessiEiait, soyons s^t que le prénent lui gâterait le futur, que le ré|il lui donnerait mauvaise idée du possible. Ce n*est, à coup sûr, ni la hauteur ni la pénétration qui manquaient à fien intelligence pour une pareille étude; c'est le calme et la sérénité. Le présent le faisait trop souffrir pour que son jugement n'en fût pas troublé.
' Ce que ni l'abbé, ni Rousseau n'ont fait, ce que Leibnitz aurait si bien su faire, un de ses pairs, Kanl, l'a fait, et avec un ^ rare bonheur; Son, modeste Essai philosophique sur la paix perpétuelle est un chef-d'œuvre de raison. Qu'on en juge par quelques extrdits :
« Du haut du tribunal suprême du pouvoir législatif, la railla condamne sans exception la guerre comme voie de droit. Elle fait un devoir absolu de l'état de paix*. »
« Or, on peut prouver que l'idée d'une^fédération qui s'étendrait insensiblement à tous les États, et qui les conduirait ain^ià une paix perpétuelle, peut être réalisée. »
« Pour cpla, que faut-il? D'aBord la reconnaissance de certains principes qui sont les articles préliminaires de la paix perpétuelle : '
« l**On ne regardera pas comme valide tout traité de paix où, Ton se réserverait tacitement la matière d'une nouvelle guerre. >» — « Un pareil traité ne serait qu'une simple tpêvé, <( une suspension, et non une cessation entière des hos- « tilités. »
a 2* Tout État, grand ou petit (ce qui est ici complètement indifférent), ne pourra jamais être acquis par un autre État, d'aucune manière. » — « Un État n'est pas un patrimoine, <( comme le sol où il se trouve. C'est «une société d'hommes « qui seule peut se commander et disposer d'elle-même. Il ft a ses propres raciiies en lui-^méme : l'incorporer à un ((^ autre État, comme une simple greffé, c'est le réduire, de (t personne morale qatl était, à l'état d'une chose. »
* iTràd. Barny.
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Et avec la mène ha«^esse , il flitrit le préjugé mar* cantile, par lequti les États peayenl 8*épousir les uns les autres; « nouveau genre d^industrie par lequel on obtient, a au moyen de traités de famHle et sans aucune dépense.de « forces, ou un excès de puissance, ou un prodigieux ac- « croissement de domaines. »
« 3' Les troupes réglées doivent être abolies avec le temps. » «-^ « Car étant toujours prêtes à agir, elles menacent sans « cesse d'autres États et les excitent à augmenter à l'infini « le nombre des hommes armés. D'ailleurs, être pris à la a solde pour tuer ou pour être tué, c'est servir d'instru- « ment ou de machine dans la main d'autrui. Et on ne voit « pas trop bien comment un tel usage que l'État fait des <( hommes, est compatible avec les droits que la natuiiplëur « donne sur leur propre personne. »
« 4"" On ne doit point contracter de dettes nationales pour soutenir les intérêts de l'État au dehors. »
« 5* Aucun État ne doit s'ingérer de force dans la constitution ni dans le gouvernement d'un autre Étajt. »
Ces principes reconnus et traduits en faits, la paix perpétuelle sera possible à deux conditions principales :
La première, c'est que la constitution de chaque État sera républicaine. Qu'on ne s'eifrayepas du mot. Kant, qui ne parle jamais comme tout le monde, appelle républicanisme le principe politique suivant lequel on sépare le pouvoir exécutif du pouvoir législatif; rien de plus. Les limites de sa définition sont larges, comme on voit, république ne voulant dire, dans sa langue, que gouvernement reprisent taiif.
Or, cette forme de gouvernement, la seule qui soit compatible, dit-il, avec la liberté qui convient à tous les mem^ bresd\une société, en qualité d'hommes, avec *la soumission de tous à la loi, avec le droit d'égalité qu'ils ont tous comme membres de l'État, est aussi la seule qui paisse amener une paix perpétuelle, et voici comment :
a Suivant le rtiùàe de cette constitution, il faut que chaque
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c< cftoyen concoure par sonsèrâtmeiH à déèiéer la question, « si Ton fera te guerre ou non. Or^ Arrêter ]a guerre, n*est- <K ce pas pour des citoyens décréter contre eux-mêmes toutes «c les calamitéfi de la guerre, savoir : de combattre en perce sonne; de fournir de leurs propres moyens aux frais de ce la guerre; de réparer péniblement les dévastations qu'elle « cause; et pour comble de maux, de se charger enfin de « tout le poids d'une dette nationale, qui rendra la paix a amère et ne pourra jamais être acquittée, puisqu'il y aura tt toujours de nouvelles guerres. Certes Ton se gardera bien * a de précipiter une entreprise aussi hasardeuse. Au lieu que « dans une cooslitution où les sujets ne sont pas citoyens de « TÉtai, c'est-à-dire qui n'est pas républicaine, une déclac< ration de guerre est la chose du monde la plus aisée à a décider, puisqu'elle ne coûte pas au chef, propriétaire et <( non pas membre de l'État, le moindre sacrifice de ses c( plaisir^, à t^ble, à la chasse, à la campagne, à 4a cour, etc. « Il peut donc résoudre une guerre comme une partie de « plaisir, par les raisons les plus frivoles, et en abandonner « avec indiiférence la justification qu'exige la bienséance « au corps diplomatique qui sera toujours prêt à la faire. » Quelles véritfe et quels justes commentaires l'histoire n'en fournit-elle pasl Combien de guerres affreuses décidées comme des parties de plaisir 1
La seconde condition, c'est la prédominance de l'esprit de commerce, a qui «'empare t6t ou tard de chaque nation « et qui est incompatible avec la guerre. La puissance a pécuniaire étant, de toutes celles du second ordre, la plus « sûre, les^ États se voient obligés de travailler au noble (( ouvrage de la paix, quoique sans aucune vue morale; et, « quelque part que la guerre éclate, de chercher à l'instant « même à l'étouffer par des médiations,' comme s'ils avaient « contracté, à cet effet, une alliance perpétuelle, les grandes « associations pour la guerre étant naturellement rares et « moios souvent encore heureuses. C'est ainsi que la nature a garantit^ par le moyen méim des penchants humains, la
« paixperpéliielle; et^uoiq^e Tassurance qu'elle nous en a donne ne suffîse pas-pour la prophétiser tbéoriquementy « elle nous empêche du moins de la regarder comme un tt but chimérique , et nous fait par là même un devoir d*y a concourir. »
Voilà la vérité, simflle, sans phrases et dans toute sa force. Lç dernier passage, en particulier, n'est-il pas prophétique? C'est notre temps que Kant annonce, quand il montre les Etats (( travaillant au noble ouvrage de la paix, quoique •sans aucune vue morale. » Non, la paix perpétuelle n'est pas une chimère, et il n'est pas besoin, pour qu'elle soit possible, que tous les hommes soient des philosophes : il suffit qu'ils entendent leurs vrais intérêts, ce qui est beaucoup plus facile , car nous voyons ce progrès s'accomplir tpus les jours. Sans sortir des limites imposées à un travail comme celui-ci, comment ne pas signaler la confirmation manifeste que, les événements, depuis 1815, n'ont cessé de donner aux paroles de Kant? Les causes de guerre n'ont certes pas manqué, et cependant les nations sont presque toujours parvenuesàterminer pacifiquement leurs différends. La diète européenne de l'abbé de Saint-Pieicre existe en fait, singn en droit, dans ces conférences et congrès qui siègent presque en permanence, véritables congrès de la paix-; Une fois, une seule, depuis Waterloo, la guerse a dû éclater, par le fait d'une volonté souveraine, entre les trois plus grandes puissances du monde : elle a été circonscrite dans ua champ clos, à l'extrémité de l'Europe, a duré, en réalité, un an et s'est terminée par une paix faite en pn mois. N'en seraitce point assez pour donner le droit de dire que le temps de la grande guerre est passé ou bien près de l'être ? .
Inyisum numen terraa cœlunique leva vit !
Or, qui a déterminé- ce grand changement ? Précisément les deux faits que signale Kant comme les conditions fondamentales de la paix perpétuelle, le progrès des peuples vers une interventioii toujours plus grande dans leurs
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affaires, qu'ils comprennent chaque jour davantage et qu'ils n'aiment pas à voir mal faites, et le développement de la solidarité des intérêts commerciaux, grâce auquel chaque pei^le civilisé commence à comprendre que le mal d'autrui est aussi le sien propre. Ce sont les progrès de la liberté ou de l'opinion, comme on voudra l'appeler, et de celte science qui n'en était encore qu'à ses premiers bégaiements au temps de l'abbé de Saint-Pierre, et qui a tant grandi depuis, l'économie politique. Yoilà les deux grands ennemis de la guerre. Ils ne l'ont pas tuée, soit; mais ils la tueront.
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POLYSYNODIE
Nous avons tu plus haut que la polysynodie , ou, pour parler français, Tinstitution des conseils, était une des idées favorites de la petite coterie du duc de Bourgogne, « un objet idolâtré, disait insolemment Dubois, des esprits creux de l'ancienne cour. » L'abbé, là comme ailleurs, n'eut point le mérite de Tinvention, mais celui du perfectionnement, et aussi, pour lui rendre pleine justice, celui de la dénomination. C'est lui qui, selon toute apparence, fut le parrain, de (( l'objet idolâtré, >^ et le baptisa de ce nom bizarre auquel ses auteurs n'avaient point pensé.
S'il faut nous en rapporter à Saint-Simon, cette idée de remettre le gouvernement à des conseils lui serait venue de très-bonne heure, comme un remède à l'universelle décadence dont il était le témoin; mais, sentant que toute réforme était impossible tant gue le roi vivrait, il n'avait communiqué ses plans à personne, les jetant sur le papier pour sa satisfaction seule, et, comme il dit dans son langage énergique, les condamnant aux ténèbres et les regardant comme la république de Platon. Il en était là, lorsqu'au commencement de 1709, pendant ce fatal hiver où tous les malheurs à la fois fondirent sur la France , le duc de Chevreuse vint un jour le trouver. c< Il était plein de la situation présente, dit Saint-Simon*; il m'en parla avec amertume et me proposa d'en chercher les remèdes. » Et là-d«Bsus, s'ouvrant de plus en plus, il se mit à dérouler
» xn, 230.
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(levant Saint-Simon précisément le plan de gouTernement que Saint-Simon avait conçu. Celui-ci Técoutait, muet de surprise, et lui répondit eq tirant d*une armoire « trois fort petits cahiers écrits de sa main, » où le duc de Chevreuse trouva tout ce qu'il venait de dire. Saint-Simon , sur sa demande, lui prêta son projet pour qu'il pût le communiq^uer à M^ de Beauvilliers ; et M. de Beauvilliers, après en avoir fort raisonné avec son beau-frère, n*y trouvant presque rie^ à changer, en fit part au duc de Bourgogne.
Deux ans après. Monseigneur mourait, et le duc de Bour gogne devenait dauphin. Les projets de Saint-Simon et de Chevreuse n'étaient plus la république de Platon. Saint- Simon raconte ' q^e, dans un de ses premiers entretiens confidentiels avec le nouveau dauphin , le jeune prince , après quelques mots de préface, «c tomba incontinent sur 4( les ministres. Il s'étendit sur l'autorité sans bornes qu'ils a avaient usurpée, sur celle qu'ils s'étaient acquise sur le « roi, sur le dangereux usage qu'ils en pouvaient faire, sur tt l'impossibilité de rien faire passer au roi ni du roi à perce sonne sans leur entremise; et, sans nonuner aucun d'eux, (( ri me fU bien clairement entendre que cette forme de goûte vèrnement était entièrement cod traire à ses goûts et à se$ « maximes. » Les deux beauxrfrères avaient fait adopter au jeune prince qu'ils gouvernaient les projets de Saint-Simon.
Quels étaient, au fond, ces projets? Dans quel esprit étaient-ils conçus? Pour qui connaît Saint-Simon, la chose ne fait guère question. Ce qui lui rendit le duc de Bourgogne si cher et devait le lui rendre si regrettable, c'est qu'il vit en lui le futur restaurateur de la noblesse^ Les projets de gouvernement qu'il lui inspirait n'étaient que les meilleurs moyens d'arriver à cette fin si désirée, La restauration de son ordre fut, comme on le sait, l'idée fixe de Saint-Simon. Avec une intelligence assez nette des intérêts de sa caste, il voyait qu'une noblesse condamnée à n'être qu'une pépinière
1 xvnl, 6.
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d'officiers et de courtisans, est bien près d'être perdue. Il s'indignait de voir cette « noblesse française, si célèbre, si « illustre, devenue un peuple presque de la même sorte que K le peuple même, et seulement distingué de lui en ce (|ue « le peuple a la liberté de tout travail, de tout négoce, des « armes mêmes, au lieu que la noblesse est devenue un <( autre peuple qui n'a d'autre choix qu'une mortelle et « ruineuse oisiveté, qui, par son inutilité à tout, la rend à « charge et méprisée, ou d'aller à ia guerre se faire tuer, à Xi travers leç insultes des commis des secrétaires d'Etat et « des secrétaires des intendants. » Le sentiment de cette situation lui pèse comme uï) remords. Il faut, à tout prix, que la noblesse se relève. Mais, pour cela, que faut-il? Ce qu'il avait aperçu sans chimères dans ses premiers entretiens avec le duc de Bourgogne : « la chute des marteaux (( de l'Etat. et des tout-puissants ennemis des $eignèurs^t de la a noblesse qu'ils avaient mise en poudre et à teiirs pieds; » le renversement du monstre quil'avait dévorée, c'est-à-dire du contrôleur général et des secrétaires d'Etat, souvent désunis, mais toujours parfaitement réunis contre elle. « Cest dans ce dessein^ ajoute-t-il, que /avais imaginé les conseils qui, au commencement de 1709, surprirent si fort le duc de Chevreuse. . . » « ..... Mon dessein fut de commencer à mettre « la noblesse dans le ministère (l'administrationj^vec la di- . « gnité et l'autorité qui lui convenait, aux dépens de la robe « et de la plume, et de conduire sagement lès choses par ce degrés et selon les occurrences, pour que peu à peu cette <c roture perdit toutes les administrations qui ne sont pas « dépure judicalure, et que seigneurs et toute noblesse «fussent peu à peu substitués à tous les emplois*. » Et quand, dans l'attente de la mort du roi, il discuta, avec le duc d'Orléans, les conditions du gouvernement futur, il lui représenta « que cet établissement flatterait extrêmement « les seigneurs et toute ia noblesse, éloignée des affaires
« xxni, 9i.
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« depuis près d'un siècle, et qui ne voyait point d'espétance c< de se relever de l'abattement où elle se trouvait plongée; « que ce retour inespéré et subit du néant à l'être toucherait « également ceux qui en profiteraient par leurs nouveaux « emplois, et ceux encore à qui il n'en serait point donné (( parce qu'ils en espéreraient dans la suite, par l'ouverture « de cette porte', et qu'en attendant ils s'applaudiraient du Cl bien commun et de la jouissance de leurs pareils \ »
Rien de plus clair. L'institution des conseils était, dans la pensée de Saint-Simon, un moyen de livrer le gouvernement à la noblesse et de former la noblesse au gouvernement, de créer enfin une aristocratie administrative. Il ne se dissimulait pas l'embarras, qui était. « l'ignorance, l'inapplication, la légèreté de cette noblesse, accoutumée à n'être bonne à rien qu'à se faire tuer, » mais, enfin, il espéra tant que le duc de Bourgogne vécut.
Il espéra encore, mais moins fermement, quand il vit le duc d'Orléans destiné à la régence ; et il commença à désespérer tout à fait quand il vit fonctionner le gouvernement qu'il avait appelé de tous ses vœux. Il est vrai que ce gouvernement, nous l'avons vu, ne fut pas. ce que Saint-Simon avait souhaité et projeté; il se défend bien d'avoir désiré ces conseils tels que le régent les établit, avec une confusion, un nombre de membres , un désordre qu'il n'y avait pas mis, prétend-il; il affirme que Tindigeste composition et formation du nouveau gouvernement fut due à l'ambition, à l'astuce, aux persévérantes adresses du duc de Noailles , qui voulait faire tomber les conseils au plus tôt pour rester premier ministre; il se plaint du régent lui-même, qui, par sa faute, non moins que par celle des intrigants , ne prit ainsi du beau plan du duc de Bourgogne que la plus faible écorce; tout cela peut être vrai, et nous savons pourquoi et comment le régent dut s'écarter du plan primitif; mais les choses eussent-elles mieux tourné, s'il l'eût suivi? On
1 xxm, 97.
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peut hardiment répondre que non, et cela non-seulement à cause de l'incapacité des hommes qui eût été la même, mais à cause du vice radical de l'institution, qui subsistait dans le plan de Saint-Simon, aussi bien que dans l'essai du régent. Et ce vice, le marquis d'Àrgenson Va très-nettement signalé et condamné en quelques lignes (p. 175) : « Au- « tant, dit-il, les conseils peuvent être utiles quand ils sont «dirigés, que les questions qui leur sont soumises ont été « d'avance préparées par l'autorité, et que celle-ci décide « souverainement après les avoir consultés, autant ils sont « dangereux, lorsqu'au lieu deieur laisser le soin d'éclairer le « pouvoir, on le leur abandonne tout entier. Alors ils dégénè- « renl en naie pétaudière; on tracasse, on dispute, personne « ne s'entend, et il n'en résulte que désordre et anarchie. » Ainsi la polysynodie, imaginée par Saint-Simon, acceptée par le duc de Bourgogne, appliquée par le régent, avait un double vice : elle Uvrait le gouvernement à une caste qm était fort au-dessous d'un pareil rôle; et ce qui est encore plus grave, elle rendait le gouvernement impossible. Œuvre éphémère et chimérique de l'imagination d'un grand seigneur qui était meilleur écrivain qu'homme d'État , eUe était aussi contraire au génie et aux besoins de la France qu'au bon sens. Elle méritait, après avoir été mise au monde par Saint-Simon, d'être enterrée par Dubois, avec l'oraison funèbre que nous avons citée, et qui est encore ce qu'on en pouvait dire de mieus. Remarquable dénoûment et qui n'est pas une des leçons les moins intéressantes de notre histoire! Ce beau projet de restauration de la noblesse ,' enfanté par le plus hautain et le plus intraitable des ducs et pairs, couvé et caressé avec tant de faveur dans la petite cour aristocratique et honnête du duc de Bourgogne, aboutissait à quoi? au règne de Dubois. Cette pauvre noblesse, dont l'humiliation arrachait des plaintes si amères à Saint- Simon, avait un moment rêvéqu'elle remontait à son rang et remettait tout le mondesousses pieds : ellese réveillait sous les pieds d'un drôle, pélri de vices, et sorti du fond delaplèbe.
lequel voulut succéder tout à la fois à Fénelon et à Richelieu, etyarriva. Il fut cardinal, premier ministre, grand vizir! c'étaitpourluifaireplace qu'on avait inventé les conseils!
L^i^olj^Y^odie perfectionnée de l'abbé de Saint-Pierre estelle quelque chose de plus sérieux que l'essai malheureux de Saint-Simon? On peut en juger tout de suite : l'abbé a pris les vues confuses de Saint-Simon et a essayé de les coordonner en système et d'en tirer une constitution; tous les défauts du plan de Saint-Simon se retrouvent donc chez lui, mais bien plus fortement accusés et rendus plus choquants par un essai d'organisation régulière et par les conséquences que l'abbé tire hardiment des principes.
Saint-Simon se contentait d'ouvrir les ministères à deux battants aux hommes de sa caste. L'abbé fait plus : il asseoit et organise cette prise de possession du gouvernement par la noblesse, en donnant aux conseils, ainsi constitués, lo droit de se recruter eux-mêmes, et en établissant dans l'administration, des grades, une hiérarchie, comme dans Tarmée. Saint-Simon introduisait les siens dans la place, maisil en laissait les clefs au roi; l'abbé les lui prend et les leur remet, en disant que le roi sera fort heureux d'être déchargé d'une grande responsabilité et n'aura plus la douleur de chagriner les solliciteurs en les refusant. Mais ce n'est pas tout. Pour être plus sûr d'empêcher le rétablissement du vizirat auquel les rois sont enclins, il institue un conseil suprême ou général, destiné à être w le centre, le soutien, l'âme et le lien de tous les conseils particuliers, » c'està-dire à tenir tout simplement la place du roi. Et les raisons ne manquent point. « Un conseil, dit l'abbé, n'est point sujet aux défaillances des rois; il o'est jamais infirme, il ne vieillit point, il est toujours laborieux et intelligent. Il n'y a pas à craindre avec lui ces temps calamiteux si communs dans les monarchies. Ce conseil suprême manquait au plan du duc de Bourgogne. » Le duc de Bourgogne avait oublié de mettre quelque chose à la place du roi : étrange oubli de sa part, en vérité !
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On voit les progrès qu'a faits, de Saint-Simon à l'abbé de Saint-Pierre, la théorie polysynodique. Saint-Simon, plein de respect pour la royauté, ne veut qu'une chose, c'est que le roi n'emploie pour instruments de gouvernement que les nobles; il n'en demande pas dayantage, et c'est bien assez. L'abbé veut que les nobles se passent du roi et gouvernent sans lui. Il a inventé le roi qui règne et ne gouverne pas ! car ce roi auquel il enlève la réalité du pouvoir, il le conserve, mais à condition d'en faire un pur ornement, une décoration, un dieu d'Épicure, vivant au ciel pour né rien faire. Nous avons vu Saint-Simon déplorer la honteuse oisiveté où la noblesse française est réduite et cette inutilité à tout qui la rend à charge et méprisée. Ce rôle, l'abbé le transporte de la noblesse au roi. il dit bien quelque part : tt Le roi interviendra dans les grandes circonstances, dans « les affaires extraordinaires; le roi est dictateur-né. » Il est bien bon.
Voilà donc la France condamnée au règne du conseil suprême, çt le germe d'ordre et d'unité que, dans le plan primitif, l'intervention directe du roi maintenait encore au milieu de ce chaos des conseils, arraché par la main bien intentionnée de l'abbé. Mais pour que le désordre soit à son comble et l'œuvre parfaite, il y a encore quelque chose à faire. L'abbé imagine ce qu'il appelle la circulation des départemenis et de la présidence ; Qh3i({\XQ conseiller passera sans cesse d'un département à un autre, pour devenir également versé dans toutes les affaires et se mettre en état de bien tenir sa place au conseil suprême; ingénieuse combinaison qui donnera l'agréable spectacle d'un va-et-vient perpétuel, d'un chassez-croisez sans fin, 'et rendra le gouvernement sinon très-bon,' au moins varié et amusant. L'abbé pense que c'est surtout pour la présidence des conseils qu'il importe d'établir la circulation, si Ton ne veut pas que les présidents deviennent à la longue des demi-vizirs. Il croyait n'avoir pas encore, par le rôle auquel il avait réduit le roi, pris assez de précautions contre le vizirat.
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Deux autres perfectionnements, dont le mérite appartient tout à Tabbé, complètent sa constitution. L'un est la trans* formation du conseil du dedans (ministère de l'intérieur), jugé inutile, en un conseil pour le progrès de la politique ; et la principale attribution de ce conseil serait l'examen des mémoires politiques. Ceux qui ont imaginé de nos jours un ministère du progrès croyaient, sans doute, être les auteur^ d'une grande nouveauté. L'abbé de Saint-Pierre avait eu cette idée-là avant eux. L'autre perfectionnement est l'organisation d'un scrutin universel pour faire connaître au roi les gens les plus capables dans chaque art, métier et profession. Que fera le roi de cette liste? L'abbé ne le dit pas; c'est une idée qu'il jette sans y insister, se réservant de la développer ailleurs \ mais tout obscure qu'elle est , elle semble difficilement compatible avec l'organisation aristocratique du gouvernement. Avec ce scrutin universel que devient le privilège de la noblesse? Quoi qu'il en soit, ce scrutin fait partie de sa machine, et l'abbé semble y attacher de l'importance, sans dire pourtant à quoi il servira. Nous le donnons pour ce qu'il vaut.
Voilà la machine complète ; rien n'y manque ; il ne s'agit plus que de la mettre en branle, pour avoir le meilleur des gouvernements, un gouvernement qui réunira les avantages de la monarchie à ceux de la république, et qui s'appellera Varistomonarchie. L'abbé fait des mots avec la même facilité que des constitutions.
Et pour la faire aller, cette précieuse machine, que fautil? Bieï) peu de chose en vérité, presque rien. Voyez plutôt.
Le régent commence par mettre au plus tôt les conseils en état de se passer de lui pour le courant ordinaire des affaires. Ainsi débarrassé, il pourra tout à loisir s'occuper des grandes choses, et, entre autres, de l'affaire capitale, la signature des cinq articles et l'établissement de la police européenne. Cela fait, il s'occupera de transformer la polysynodie perfectionnée en loi fondamentale de l'État, et pour cela il ne s'agit que de convoquer les états généraux.
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drleuT faire accepter la nouvelle loi fondamentale, et d'établir que les rois en jureront l'observation à leur sacre. Après quoi il ne s'agira plus que de la placer sous la garantie de la république européenne, comme les constitutions d'Allemagne, d'Angleterre et de Pologne; et ce sera fait.
Toutes bagatelles, comme on voit! « Qui empêche le régent, dit tout simplement l'abbé, qui empêche le roi de faire travailler à ce grand ouvrage? Qui empêche de faire recevoir dans les états généraux la polysynodie perfectionnée comme loi fondamentale?» Évidemment qui empêche? Et que répondre à d'aussi bonnes raisons?
On conçoit que Rousseau, en général assez indulgent pour l'abbé , dise ici gravement : « La plume tombe des « mains quand on voit un homme sensé proposer sérieusece ment de semblables expédients. » '
Oui sans doute, voilà une œuvre étrange et qui semble plutôt sortie du cerveau d'un écolier de quinze ans, jouant à la politique et s'amusant à faire une république, que de la tête d'un homme sensé de soixante ans. Et cependant on la jugerait mal si on s'en tenait à cet arrêt. Il y avait quelque chose de très-sérieux dans cette tentative bizarre. Rousseau le reconnaît : « Ce n'est rien moins qu'une révolution dont « il est question dans la polysynodie. » Replaçons la brochure de l'abbé au milieu des circonstances qui la firent naître, et nous la verrons sous un autre jour.
C'était en 1718, trois ans après la mort de Louis XIV. Qu'il fût légitime alors de tenter un changeinent dans la forme du gouvernement, c'est ce que personne ne niera. La France avait fait une trop longue et trop cruelle expérience des excès du pouvoir absolu pour ne pas chercher les moyens de s'en préserver à l'avenir. Elle devait au moins essayer.
Mais de quel côté devait venir le changement? Est-ce du tiers état? Le tiers état n'a encore ni la conscience de ses forces, ni le sentiment de ses droits. Il n'y a rien à attendre de lui qu'use patience qui sera longtemps à toute épreuve.
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Ce sera donc de la noblesse que viendra la tentative de réforme; non que la noblesse ait, plus que le tiers, des idées politiques sérieuses et arrêtées. Son éducation, à elle aussi^ est à faire, et même ne sera jamais faite. Dans ses traditions, que M. de Boulainvilliers lui rappelle en vain, elle ne trouve qu'une liberté anarebique et sauvage, pour laquelle elle ne se sent plus faite, étant gâtée depuis longtemps par les douceurs d*une domesticité dorée, ^es petits-fils des loups du moyen âge se sont trop apprivoisés pour vouloir retourner aux forêts de leurs pères. Mais si la noblesse n*a rien à trouver dans ses idées et dans ses traditions, quelque chose sortira de ses prétentions. Ces prétentions, longtemps humiliées par Louis XIV, ont trouvé dans Saint-Simon un défenseur et un vengeur passionné; et de ces rancunes, cause misérable, naissent les conseils, effet digne de la cause. Car les conseils ne sont ni un essai de liberté, ni une tentative de limitation du pouvoir royal , ni un effort sérieux pour établir un gouvernement aristoc];atique. C'est un expédient imaginé pour satisfaire de petites rancunes et de grosses cupidités, rien de plus; mais enfin, et c'est là le point important, c'est un changement apporté au gouvernement le plus absolu qui fut jamais.
L'abbé de Saint-Pierre est témoin de ce changement, et convaincu, dans son honnêteté, que tout vaut mieux qu'un retour au gouvernement de Louis XIV, il conçoit l'idée singulière de rendre ce changement définitif. Il part de ce qu'il trouve établi , prenant un accident pour principe d'un système politique, et s'efPorçant de transformer en un établissement définitif et régulier cette irruption passagère que la noblesse avait faite à travers le pouvoir, pour y remplir ses poches, comme dit crûment Duclos. C'est-à-dire que l'excellent homme veut faire quelque chose avec rien, et en cela, il se trompait fort ; mais il sentait qu'il fallait faire quelque chose, et en cela, du moins, il ne se trompait pas ; et ce médiocre esprit, ce rêve.-creux , se trouvait être plus sage que son temps, qui dormait sans soupçon du danger*
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-Le public d'alors ne tH dans le discours sur la polysynodie qu'une diatribe contre Louis XIV; il y faut \oir autre chose, c'est-à-dire une juste prévoyance et des pressentiments, hélas ! trop fondés. Le danger était bien, en effet, là où le -signalait l'abbé, dans les rois fainéants, les vizirs et les sultanes. La France n'en avait pas encore fini avec eux. Il lui restait à épuiser toutes les ignominies de ce règne que Von voudrait effacer de l'histoire, et que l'abbé de Saint-Pierre avait clairement prédit : à chaque page de son livre, il montre Louis XV, et jette un cri d'alarme qu'on ne comprend pas. Ne croyons donc pas être tout à fait justes avec lui si nous nous contentons (avantage bien facile !) de rire de ses chiinëres : il faut ajouter que ces chimères ont cependant droit à quelque respect; car elles furent la tentative généreuse d'un honnête homme pour épargner à notre pays des malheurs et des hontes qu'on a pu venger, mais que l'on n'effacera jamais.
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