‹ Etude sur la vie et les écrits de l'Abbé de Saint-PierreChapitre 17 sur 24 · AGRICULTURE, COMMERCE, TRAVAUX PUBLICS · texte numérisé non relu

AGRICULTURE, COMMERCE, TRAVAUX PUBLICS

En ce qui concerne l'agriculture, l'abbé se plaint de la désertion des campagnes, eifet de l'augmentation des tailles. a Depuis quatre-vingts ans, dit-il, les riches habitants des campagnes et les plus habiles dans la culture des terres, désertent tous Jes jours pour se réfugier dans les villes exemptes de la taille; et de là vient que beaucoup de terres demeurent incultes, que toutes les autres sont beaucoup moins cultivées ^ que ces terres nourrissent moins d'ani^ maux, que nous sommes en proie aux famines et à l'oisiveté, et que les denrées sont plus chères. »

Du reste, il n'attribue pas à l'agricukure une importance exclusive, comme le faisait l'école des économistes. Ses vues sont plus larges. Il voit en elle l'une des grandes sources de la richesse des peuples, mais non pas la seule; et il semble même s'occuper du commerce avec une certaine prédilection. L'exemple de la prospérité commerciale, alors

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naissante, de rAngleterre, le frappe beaucoup : il proclame que le travail fait la vraie grandeur des peuples ; a que le peuplé le plus laborieux est le plus riche, le plus juste, le plus facile à gouverner et le plus heureux. » L'Espagne, maîtresse de rAmérique, est tombée au-dessous de ses anciens sujets des Provinces-Unies, parce qu'elle n'a pas connu le travail; et, en général, reœarque-t-il, les habitants des pays froids sont plus laborieux que ceux des pays chauds, parce qu'ils ont plus de besoins. Or, si le travail fait la grandeur des peuples, il faut en conclure que les peuples du Nord sont destinés à la suprématie. L'abbé était sur le chemin de cette théorie récente, en vertu de laquelle la race dite anglo-saxonne serait destinée à l'empire du monde. Seulement il allait peut-être un peu loin, dans son enthousiasme pour les peuples laborieux. Ils sont, en général, les plus riches, soit; les plus faciles à gouverner et les plus heureux, peut-être; mais les plus justes?

Il est d'avis qu'on ne saurait trop favoriser le commerce : tous les avantages sont attachés à sa prospérité; augmentation de la richesse privée et, par conséquent, de la richesse publique; augmentation de la population; progrès des arts et des sciences; diminution de la mendicité; besoin et nécessité de la paix, etc. Aussi Tabbé demande-t-il que l'on fasse tomber le préjugé qui éloigne, en France, la noblesse du commerce. La noblesse anglaise est bien plus sensée : les cadets font souvent des fortunes qui éclipsent celles des aînés, et ils ont, de plus, le mérite de les avoir gagnées, tandis que, chez nous, la noblesse pauvre n'a que les armes ou le clergé, ressources souvent médiocres et qui peuvent n'être pas du goût de tous. Il voudrait l'établissement de deux compagnies de cadets nobles, au service de la Compagnie des Indes, Tune à Lorient, l'autre dans les Indes mêmes, pour introduire peu à peu la noblesse dans le commerce maritime, et il demande que le roi donne, tous les deux ans, une patente de noblesse à la famille de marchands qui se sera le plus distinguée dans une des principales villes

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commerçaDtes du royaume. Le commerçant à anoblir sera désigné au roi par le scrutin perfectionné, comme cela est juste. Il s'attend bien à des objections : Vous voulez faire de nous des marchands hollandais ! transformer la France en une nation de boutiquiers ! Quelle belle figure ferait, dans des magasins et des comptoirs, cette chevaleresque noblesse qui n'a jamais manié que Tépée ! A d'autres cette sorte de supériorité! Turegere tmperio,,, « Discours d'esprits frivoles,.» dit très-sensément le bon abbé. L'Angleterre a-t-elle donc désappris le métier des armes ? Il n'y a point ici de Rome et de Cartbage, et ce n'est plus au peuple militaire à subjuguer le peuple marchand. « La supériorité de troupes se trouve toujours là où est la supériorité d'argent. » Vérité très-prosaïque, très-propre à choquer les esprits chevaleresques, mais moins contestable encore^ de nos jours, que jamais. La victoire n'est pas du côté des gros bataillons, mais du côté des ^ros écus. Ce n'est plus Rome aujourd'hui qui triompherait; d'éclatants exemples ne l'ont que trop prouvé. C'est l'or, l'or seul, de Carthage qui a usé et vaincu Napoléon.

L'abbé voudrait une grande réforme dans l'organisation de la Compagnie des Indes. Il propose, au lieu d'une régie comptable, une r^gie.à for fait j c'est-à-dire une ferme, le meilleur moyen, dit-il, de tirer d'un fonds le meilleur revenu^ Mais comme les actionnaires ne sauraient convenir ensemble pour bailler leurs fonds et privilèges à forfait, il faut que le roi, se substituant à eux, devienne propriétaire du fonds et seul actionnaire. Cette modification ne serait donc rien moins que le changement de la Compagnie en une ferme générale analogue aux fermes des finances. Ce changement, s'il se fût fait, aurait^l eu quelque influencé heureuse sur la destinée de no& belles colonies ?

Il demande une chambre de commerce « pour examiner et a perfectionner tous les mémoires qui regardent cette ma- « tière. » Or, en 1700 (il écrivait ceci en 1732), on avait instilrué le conseil du commerce; en 1700 et 1701 , une cham^

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ère de commerce dans ooxe grandei^ Tilles de France^ ce qai, avec celle de Marseille établie depuis 1660, fabait un total de douae pour le royaume ; eu 1708, on avait créé six ioten* daots du commerce ; en 1722, un nouveau bureau de com^ merce; en 1724, la Bourse de Paris; en 1730, le conseil royal du commerce. Il était difficile d'accuser le gouverne^ ment de négligence ou d'indifférence à cet égard. Quant à la noblesse, elle avait depuis longtemps la permission de faire le commerce maritime sans déroger. Et malgré tous ces efforts, le commerce languissait. Notre pays portail encore la peine de la Révocation et des désordres financiers de la régence.

Les seuls travaux publics que Tabbé demande, ce sont des routes ; et il a ce perfectionnement si fort à cœur qu*il a écrit un Projet pour rendre les chemins praticables en hiver , titre qui, dans sa simplicité naïve, aVair d'une épigramme. Voila où on en était au lendeniain du grand siècle I II y avait en France des chemins praticables. . . en été. L*abbé a fait un calcul curieux, dont la base est Tétude de l'élection de Ya«> lognes, son p^ys natal, qu'il connaissait très-bien. Il a compté combien il y avait de charrettes, de bœufs et de chevaux dans les dix-sept paroisses composant le canton du Val-de-Sère, où se trouve Saint-Pierre-Église : 62 charrettes, environ 1,000 chevaux ou bœufs, et environ 440 hom« mes occupés au chargement et au charroi. II a multiplié ce chiffre par 10 pour avoir approximativement le chiffre des voitures, chevaux et charretiers de toute l'élection de Valognes, et établi ensuite d'une façon plus ou moins exacte que si ]es chemins étaient en bon état, ce serait pour l'élection un bénéfice annuel de 185,000- livres. Or l'élection de Yaloghes étant à peu près la huitième partie de la généralité de Caen, cette généralité étant le tiers de la Normandie, et la Normandie élant le dixième du royaume, l'éleclion de Yalognes peut donc être considérée comme la deux cent quarantième partie du royaume. Or, cette élection devant gagner au bon état des routes 185,000 livres par an^ le

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royaume «nlier^ diaprés le même calcul, pourrait faire, A la même •eoudiiioa» un bénéfice de plus de 44 millious pour une avauce anouelle d'environ 4 millions 800,000 livres que coûterait le bon eniretien des roules.

Tous ces calculs sont-ils parfaitement exacts ? Je n'ose*rais l'affirmer; mais il importe peu. Ce qui est certain, c'est qu'au temps de l'abbé la France manquait de routes, et ce qui ne l'est pas moins, c'est que cet état était très-mauvais. Il faut être ami du paradoxe et du régime patriarcal, comme M. de Bouald, pour voter contre les cliemias vicinaux, sous le piquant prétexte que rapprocher les hommes n'est pas le moyen de les unir. Tenons donc pour indubitable que l'abbé a raison, ses calculs fussent-ils tout à fait faux.

Pour remédier à ce mal, Tabbé ne demande que ce que le progrès des temps a amené : l'augmentation des fonds affectés au service des ponts et chaussées et leur meilleur emploi ; et, pour assurer ce dernier point, rétablissement d'un bureau ou conseil général des chemins, siégeant dans la capitale sous la direction du ministre chargé du commerce de terre, et des bureaux provinciaux dans chaque généralité, sous la direction deTintendant. Enfin, il propose «ne école des ponts et chaussées. En 1767, il y en eut une', et depuis 1760, les ponts et chaussées formaient un service spécial dans le département du contrôleur général. Trudaine et Perronnet en furent chargés les premiers.

Il ne faut pas attendre de l'abbé qu'it réclame aucune dépense de pur luxe; nous connaissons sa rigueur à cet égard. Tous les palais royaux ne sont, à ses yeux, que des bagatelles coûteuses, et il ne devait pas songer sans douleur à tous les chemins et canaux qu'on aurait pu faire avec les millions engloutis dans' ces fastueux palais. Ce n'est pas lui qui eût jamais pensé, comme presque tous nos souverains, à réunir le Louvre aux Tuileries; il eût trouvé certainement- plus utile de les démolir, pour en employer les pierres au pavage des routes. En attendant, il propose « que le magistrat de police fasse faire des inscriptions sur les che-

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mins pavés, pour annoncer le tiom de celui qui aurait donné pour faire paver à ses frais tant de toises de chemin, et le faire nommer aux prières publiques comme bienfai teur du public dans Téglise de sa paroisse; on verrait en peu d*années incomparablement plus de chemins pavés aux environs de Paris. »

Que Tabbé doit regretter de n'être plus en ce monde , aujourd'hui que la France a tant de belles routes, sans compter les chemins de fer ! Quel bonheur il éprouverait à traverser en wagon ce beau canton du Val-de-Sère, où il n'eut pas, sa vie durant, la satisfaction, pourtant bien modeste, de contempler un chemin pavé !

INSTRUCTION PUBUQUE,

Il faut d'abord instruire les paysans, « Un homme de l'Académie des sciences, dit-il *, devrait avoir la direction des livres destinés à instruire les habitants des campagnes. . . La bonne politique doil viser à diminuer la superstition des peuples comme une maladie dangereuse, et à perfectionner leur raison... Et il faut, ajoute-t-il, commencer par instruire les curés. Les curés instruits instruiront leurs ouailles... Jl naît souvent parmi le bas peuple des esprits excellents, qui auraient fait de grands progrès dans les arts et dans les sciences, s'ils avaient appris à lire et à écrire dans leur enfance, car ils auraient beaucoup lu... De là il suit qu'il est de l'intérêt de l'État de multiplier les petites écoles, de donner des gages suffisants aux maîtres et maîtresses, et de laisser toujours aux parents la liberté de leur faire de petits présents; car ce sont ces petits présents qui les engagent à travailler à l'envi les uns des autres pour avoir plus d'écoliers... »

^ vu, 42, 43.

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Ces quelques lignes sur llnstructioD primaire sont vraiment remarquables. Il n'y manque rien. Toutes les questions si graves, qui sont encore pendantes aujourd'hui, Tabbé les a vues. Nous avons apprécié ailleurs ses proje,ts pour l'instruction secondaire. Reste l'instruction supérieure. L'abbé s'inquiète peu de propager et d'entretenir dans les classes éclairées le goût des lettres; nous savons qu'il vise à Yuiile. Ce qu'il veut perfectionner dans le domaine de l'enseignement supérieur, c'est la médecine et la physique.

A regard de la médecine, il n'est nullement esprit fort; il serait plutôt dévot : w II n'est personne de nous, dit-il, qui, se trouvant fort malade, ne soit bien aise de consulter les médecins, non pas parce qu'ils voient fort clair dans les causes des maladies et dans l'efficacité des remèdes, mais parce qu'ils ont beaucoup plus de connaissance de ces causes et beaucoup plus d'expérience de l'effi.cacité des remèdes que les plus grands esprits, qui n'ont eu ni tant d'application, ni vu tant d'expériences, sur cette matière. »

Or^ la médecine qui pourrait être si utile, qui pourrait diminuer la moyenne de la mortalité et augmenter celle de la vie, c( la médecine, dit l'abbé, est encore dans l'enfance. Il est étonnant que depuis plus de deux mille ans, avec le secours de ce nombre prodigieux d'observations et d'expériences faites et écrites depuis Hippocrate, nous n'ayons pas présentement dans une science si utile aux hommes, un seul auteur qui soit autant au-dessus d'Hippocrate, en médecine, que Descartes, mort en 1654, est au-dessus d'Aristote en physique et au-dessus d'Archimède en géométrie. » Chose étonnante, sans doute, mais réelle. L'abbé avait connu les médecins que Molière a immortalisés.

Le moyen général le plus propre « à procurer le progrès de la médecine » est d'établir dans la capitale un bureau de médecine uni à l'Académie des sciences. L'avenir a fait encore plus que ne demandait l'abbé, car, outre la section de médecine et chirurgie de l'Académie des sciences, nous

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avons rAcadéaaie de médeeine. Ce bureau pourra recetoir de» fondations^ ayant pour but le peffectionnemeât de la médecine, comme celle ée VAnglais Radeliffe, qui a légué huit mille francs de rente pour entretenir demt médecins pendant quatre ans en pays étrangers, chargés uniquement d'y recueillir des observations. On lui adressera toutes les observations propres à faire avancer la médecine : il jugera de leur valeur et fera récompenser et imprimer les meilleures. Il formera une bibliothèque médicale, à Tusage des étudiante II désignera les médecins des hôpitaux, en fera augmenter le nombre, qui est tout à fait insufQsant, et demandera pour eux de plus grosses pensions. Il cherchera les moyens de faire donner aux malades des drogues de bonne qualité, surveillera et instruira les apothicaires. Il fera mieux rétribuer les professeurs de Paris; faute d'appointements suffisants, ces places si importautes ne sont pas occupées par des hommes aussi habiles qu'il conviendrait, etc.. L'excellent abbé, qui avait fait de la question une minutieuse étude, va jusqu'à demander qu'on distribue les malades dans les salles d'un hôpital, selon la nature de leurs maladies; qu'on ait un local spécial pour la dissection des cadavres ; qu'on ne permette qu'?i trois Facultés dans le royaume (il n'y en a précisément que trois aujourd'hui) de conférer le doctorat. Il ajoute le vœu que les curés de campagne puissent être un peu médecins et un peu chirurgiens. Il voudrait dans les campagnes des médecins et chirurgiens pensionnés par l'État, et il voudrait, surtout, que le doctorat coûtât moins cher. « C'est un abus intolérable de rendre le titre de docteur en médecine si diflâcile à obtenir à un étudiant habile qui a le malheur d'être pauvre. »

Il ajoute que toutes ces idées, si elles ont le mérité d'être bonnes, ne sont point neuves. L'établissement d'une académie de médfecine, en particulier, est, dit-il, une pensée triviale, qui est venue non-seulement à que infinité de médecins, mais à ceux mêmes qui ont un peu pensé sur la

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maDière de faire faire en peu d*amiées ud grand progrès à la ixiédecine.

La physique avait été Vnne des passions de sa jeunesse : il conserva toujours du goût peur elle et pensa naturelle* ment à la perfectionner. Ge qu*il désire, c*est rétablissement de conférences publiques sur la physique, autrement dit de cours publics. Il indique la bibliothèque du roi comme le local où elles pouvaient se tenir le plus commodément. Il y a bien déjà un cours de physique au Collège de France, lequel est très-peu suivi; mais quoi d'étonnant? il n'y a pas de poêle dans la salle; le professeur ne fait pas d'expériences, et il parle en latin; quels auditeurs peut-il attirer? A la bibliothèque, on parlera français et on fera beaucoup d'expériences. Et sans doute, quoique l'abbé ne Tajoule point, il y aura un poêle. Aussi, les auditeurs afflueront, et c( au bout de vingt ans, l'État comptera des milliers d'esprits excellents, qui seront comme autant d'astres lumineux répandus dans les divers empteis. » Voilà ce que fera la physique. Et sait-on ce qu'elle aurait pu faire? elle aurait pu empêcher la Réforme. Voici comment l'abbé démontre cette proposition :

« Un Anglais, nommé Derham, a fait deux beaux ouvrages, sous le titre de Théologie physique et de Théologie astronomique. Il serait à propos que ces deux traités unp^ perfectiovnés (qu'est -ce qu'il ne faut pas perfectionner?) fussent enseignés aux ecclésiastiques la première année de leur théologie. Si Luther, si Calvin, eussent été aussi savants en physique que cet Anglais, ils. ne se fussent jamais avisés de faire des hérésies^ et nous n'auûons point eu tant de guerres de religion, qui ont fait périr tant d'hommes et qui ont désolé les États et les provinces d'Europe. Ils n'ont été hérésiarques que, parce que, faute d'être bons physiciens, ils ne connaiàsaient pas la religion d'une manière plus élevée* et plus raisonnable que le peuple. » A quoi tiennent les choses ! Et que serait-il arrivé, par exemple, si Mahomet eût su la physique?

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L*abbé termine en conseillant au roi d'acheter un beau cabinet de physique, amassé avec beaucoup de choix, de soin et de dépense par un M. Dozembré, et d'en orner la bibliothèque. Toutes ces vues sont excellentes, quand même il serait contestable que la physique eût dû empêcher la Réforme.

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