‹ Etude sur la vie et les écrits de l'Abbé de Saint-PierreChapitre 6 sur 24 · LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE

Nous avons vu que l'abbé fut reçu de confiance à l'Académie, parce qu'il y avait des amis et qu'il tenait pour les modernes. Voyons maintenant de plus près comment l'Académie avait placé sa confiance, et donnons-nous le plaisir d'étudier le grand parti des modernes dans celui qui en fut véritablement l'enfant perdu.

L'une des premières choses que l'abbé voultU réformer, fut précisément l'Académie. Il n'attendit point que l'auguste compagnie l'eût expulsé, pour être mécontent d'elle et trouver qu'elle ne servait à rien. Mais il faut dire aussi qu'au même moment, l'Académie justifiait les sentiments de l'abbé, en paraissant, à tort ou à raison, mécontente d'elle-même et en s' évertuant à se chercher des occupations. Quelque bonne foi qu'elle mit à chanter assidûment les louanges du roi demi-dieu, elle commençait à craindre que ce rôle ne fût insuffisant pour sa considération. Jalouse du progrès de ses sœurs cadettes, de l'Académie des sciences surtout, si active et si féconde dès sa naissance; subissant, en outre, l'influence du parti des modernes, 'plus entreprenants que leurs rivaux, l'Académie s'agita, tracassa, chercha beaucoup et ne trouva rien.

Ce ne fut pas du moins la faute de l'abbé de Saint-Pierre.

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En 17129 dès que la question des occupations de F Académie fut agitée, il communiqua à la compagnie un mémoire manuscrit qu*il fit imprimer Tannée suivante à quarante exemplaires. Voici ce qu'il y proposait :

Il fallait renonce? au Dictionnaire, œuvre ingrate et inutile, dont l'Académie devait tirer peu de gloire et le public peu d'agrément.^ Il ne fallait faire ni grammaire (celle de M. Régnier-Desmarais pouvant suffire pour longtemps), ni poétique, ni rhétorique. De pareils ouvrages seraient inutiles, parce que le public ou les lirait peu, ou ne les lirait point, et d'ailleurs, ils ne sont pas de nature à pouvoir être faits par une compagnie. Que restait-il donc à l'Académie? Tout simplement à suivre un excellent modèle, et un modèle sorti de son sein : les Observations critiques sur le Cid. Il fallait que l'Académie se mît à produire, régulièrement, des mérûoires ou des articles de critique littéraire^ qui serviraient de règle au goût public. Voilà ce qu'il fallait, et non des in-folio.

(c Donnez au public, dit l'abbé, de petits livres, où les « matières soient variées, où le style soit diversifié; où l'on « critique^les raisonnements, les tours, les arrangements, « aussi bien que les mots et les phrases : ils seront lus, et (c les lecteurs en profiteront ; donnez-leur les mêmes choses, « de suite, sans diversité, d'une même main et in-folio, ils c( ne les entameront seulement pasJ »

Six membres travailleurs devront, une fois par semaine, l'un après l'autre, soumettre une étude à la compagnie; on discutera, chacun émettra son avis, et le tout sera imprimé avec- les noms des membres ayant pris part à la discussion. L'Académie deviendra ainsi une assemblée littéraire délibérante, et donnera au public le compte rendu de .ses séances, sous le titre de Journal. Le moyen était infaillible, pensait l'abbé, pour s'attirer les faveurs et dû roi et du public. Comment le roi, qui dépensait trente mille livres de pensions pour les deux académies des Sciences et des Inscriptions, ne serait-il pas aussi généreux pour ceux des membres de l'A-^

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cadémie française qui se distingueraient par leurs travaux? Et quel intérêt le public prendrait ctux discussions des maîtres en Fart d'écrire, des arbitres du goût! L'abbé affirme qu'il connaît plus de six membres tout prêts à former la commission des académiciens travailleurs ^ et sans aucune vue d'intérêt personnel. La modestie l'empêche de se proposer,, mais il lest très-évident qu'il se désigne inpetto; et il faut nous associer dorénavant, ajoute-t-il, le plus grand nombre que nous pourrons de travailleurs assidus.

L'idée de l'abbé n'était dépourvue ni d'originalité ni de justesse. Sans commettre la feute d'assimiler l'Académie française à ses sœurs, et, d'en faire une académie de découvreur9 et de démonlreurs ^ ne pouvait-on lui trouver une, occupation qui fût à la fois digne d'elle et utile aux lettres? Et le projet de l'abbé n'avait-il pas ce dpuble avantage ? Pour représenter 1^ lettres dans l'État, l'Académie a autre chose à faire que d'exister, quoique le seul fait de son existence soit déjà très-considérable. Elle ne doit point être un aréopage oisif, uiï sénat honoraire, régnant et ne gouvernant pas. Sa devise n'est pas : Oiium cum dignitate, La république des lettres a des lois, qui sont les traditions du bon sens et du bon- goût : le devoir de l'Académie est de rappeler sans cesse ceux qui écrivent au respect de ces lois, et par ses exemples et par ses arrêts. Je sais bien que quelques-uns proclament la république des lettres un État impossible à gouverner, et se iont gloire de vivre sans lois : mais ceux-là sont des séditieux et des hérétiques. Le seul danger de la proposition de l'abbé était d'exposer un peu la tranquillité -et peut-être la dignité de l'Académie : les deux partis des anciens et des modernes se seraient livré de véritables batailles, et Boileau serait sorti de son tombeau pour rappeler l'abbé dé Saint-Pierre à la pudeur et au respect des anciens. Mai$ il faut bien reconnaître que, sauf ce danger de transformer la pacifique arène de l'Académie, ses lempla serena, en un champ clos retentissant^ avec le public tout entier pour spectateur ei juge des coups, le

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projet de Tabbé était à là fois ingéuieux et, judicieux. Sûb seul tort, on peut le^^roire, fui d*effrayer un peu T Académie.

Aussi Fabbé dut-il y renoncer; et, Tannée suivante, il adjressait à la compagnie un nouveau mémoire où son projet était très-modi&é. Il se rangeait, cette fois, à Tavis de ceux qui voulaient absolument faire une grammaire, œuvre conforme, assurait-on, aux intentions de Tillustre fondateur, et il développait même de longues considérations sur les avantages i d'un travail qu'il avait, dans son premier mémoire, déclaré parfaitement inutile; mais, en homme avisé^ il ne faisait de si larges concessions aux partisans de^la grammaire que pour obtenir en, échange une séance par semaine pour les observations C7'itiques. Il n'eut même pas cette satisfaction, et il en fut des observations comme de la grammaire, qiii n'exista jamais qu'à fétat de projet.

Le peu de succès de l'abbé à faire accepter son projet même ainsi réduit, dut le détourner de soumettre à l'Aea-^ demie une autre vue qu'il avait sur elle, et dont il fait mention d'une manière mystérieuse, à«la fin de son premier mémoire, celui de 1712-13 .

« J'ai encore une vue sur le travail de nos conférences; « elle serait beaucoup plus utile à l'Etat et beaucoup pins « honorable pour la. compagnie que toutes celles que je K viens de proposer. Elle n'en exclurait pourtant aucune « des autres, et elle est telle que les bons écrivains peuvent « seuls la bien exécuter; mais pour en faire sentir toute « l'utilité, pour en donner une idée juste et pour indiquer « les moyens de la rendre praticable, il me faudrait un <c loisir que je n'ai pas présentement (il était alors occupé « de son projet de paix perpétuelle)... Mais, au moins, me « dira-t-on , marquez-nous, en deux mots, quelle est cette « vue sur les travaux académiques. A cela je réponds que « je ne saurais la montrer telle, en deux mots, qu'elle puisse « être approuvée. ... et j'aime bien mieux n'en rien dire du (( tout que de n'en pas dire assez. »

L'abbé brûle de parler ; mais il veut piquer un peu la

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curiosité et se faire prier : getàte coquetterie d*hommB à projets. Cette vue nouvelle dont il fait mystère, et qu'il publiera plus tard, quand il ne sera plus^ de rAcadémie, n'est autre que l'idée de transformer l'Académie en un grand atelier de biographies, mais de biographies morales^ et qui ressemblent un peu à des sermons : c'est là le point important. Il s'agit de recommencer Plutarque, mais pour faire mieux que lui, parce qu'il n'est pas assez sermonneur. Il faut que l'Académie entreprenne d'écrire le? vies des hommes illustres de toutes les nations. c( Et c'est particu- « lièrement dans ces vies, dit-il, que l'on mettra en œuvre <t. l'art d'écrire agréablement et sensément, i* Et, dans des Observations pour diriger ceux qui écrivent les vies des hommes illustres, l'abbé enseigne comment il faut s'y prendre pour faire mieux que Plutarque. Il s'agit surtout « d'écrire avec « plus de force les endroits ou l'auteur parlera de la récomtt pense des talents et des vertus des grands hommes, et « des peines qu'ils auront surmontées pour les acquérir, a et de la joiç àes peuples, des parents et des amis, sur les « succès des grands hommes; car l'écrivain doit viser à « faire aimer, par le lecteur^ les talents et les vertus utiles « à la société... Plutarque a eu attention- à ces endroits, « mais pas autant qu'il eût dû en avoir. »

On reconnaît dans ce projet, outre le goût pour la morale qui est particulier à l'abbé, la marque de l'influence dominante exercée par Plutarque au dix-huitième siècle, même sur ceux qui ne le trouvent pas assez moral. D'Argenson dit dans ses Mémoires (manuscrit du Louvre), à la dale d'avril 1744 : a On m'a fait l'honneur de dire de moi que, « comme don Quichotte avait eu la tête tournée par la lec- « ture des romans, il m'était arrivéla même chose par celle « de Plutarque. » Le dix-huitième siècle tout entier est un peu comme d'Argenson, et l'abbé de Saint-Pierre lui-même, si dédaigneux pour les anciens, n'échappa pas à cette souveraine influence, la plus graade peut-être que i' antiquité ait exercée sur les modernes. L'Académie finit par la subir,

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non point en réalisant le projet de Tabb^ et en se mettant à écrire des biographies, mais en proposant pour sujets de ses concours les éloges des grands hommes anciens et modernes. L'éloge du maréchal de Saxe ouvrit, en 1758, la série de ces concours que devait illustrer Thomas.

Ce n'est pas là tout ce que J 'abbé avait rêvé pour a rendre l'Académie des bons écrivains plus utile à l'État ; » il réclamait d'elle encore d'autres services.

Elle devait enrichir la langue et ouvrir le Dictionnaire, à deux battants, auxnéologismes; Comme Fcnelon, Vabbé invoque l'exemple des Anglais, et il raille agréablement les écrivains qui se sont faits les Suisses du Dictionnaire. «Ce sont certains esprits médiocres qui ont sottepient pris pour maxime que tout mot nouveau est mauvais et ne doit jamais être adopté, quoique nécessaire*.» L'abbe n'était pas loin de penser que tout mol nouveau est bon. Quand une langue a des amis aussi dangereux que lui, il n'est pas mauvais qu'elle ait des Suisses. Mais ce n'est pas tout. L'abbé voudrait que le Dictionnaire comprit tous les termes d'art et de science, et M. Régnier-Desmarais ayant proposé qu'à chaque mot français on ajoutât sa traduction en latin, en espagnol et en italien, l'abbé denotande pourquoi on n'y ajouterait pas aussi le mot anglais, le mot allemand et le mot polonais. A la bonne heure ; mais pourquoi s'arrêter en si be^u chemin? Et l'abbé se dit ennemi des in-folio ! Il voudrait aussi un dictionnaire étymologique'; mais il remarque judicieusement que ce travail conviendrait plutôt à l'Académie des inscriptions. Il proposé enfin que l'Académie fasse continuer son histoire par un de ses membres, et ce qui est à ses yeux d'une bien autre importance, il veut qu'elle perfectionne l'orthographe. Il émit ses idées sur cette matière d'abord dans un mémoire, puis dans un article du Journal des savants, et il finit par les développer dans un in-octavo de 266 pages, qui pa*

* Projet pour perfectionner Torthographe des langues d'Europe. ' Propositfon heureuse, neuve alors, et répondant à une lacune considérable non encore comblée aujourd'hui.

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zedbyGOQgle

rut en 1730, sous ce tUre : Projet pour perfectionner Vor^ thographe dès langues d! Europe,

L'idée de Tabbé n'était pas nouvelle. Régnier-Desmarais, dans sa Grammaire française^ s'est donûé la peine de faire l'histoire de tous les systèmes de néographie^ et nous y voyons que, dès le seizième siècle, on avait agité cette question oiseuse. Trissin voulut, en 1529, réformer l'orthographe italienne, et un médecin français, Jacques Dubois, proposa une réforme analogue pour l'orthographe française en 1521. Le peu de succès de Dubois ne l'empêcha point d'avoir des imitateurs; un Lyonnais, Meygret, et un Manceau, Pelletier, reprirent la même tentative avec quelques légères différences dans leurs vues. On les attaqua et ils se défendirent, comme on savait le faire au seizième siècle^ mais sans gagner leur cause. Un maître d'école do Marseille, Raimbaud, les défendit, eux et leur prbjet, sans plus de succès. Il eut lui-même, à son tour, un apologiste nommé Joubert, qui ne fut pas plus heureux, et Ramus, prenant en main cette cause désespérée, ne parvint pas, malgré l'autorité de son talent et de son nom , à lui donner ce qu'elle n'avait jamais eu, la chance d'être seulement écoutée du public. Il s'attira une réponse- de Pasquier, et les choses en restèrent là jusqu'à ce qu'un président au parlement de Grenoble, nommé Expilly, s'avisât de reprendre la cause de la néographie. C'était en 1718. Expilly fut suivi de plusieurs autres parmi lesquels un P. Dobert, Dauphinois, «sourd et asthmatique )> (ce sont les titres qu'il se donne lui-même), un nommé Jacques de Givry, un étranger d'origine française nommé Mantel, un Auvergnat nommé Louis de Lcsclache, qui s'imaginait être inventeur, un certain Jacques de Lartigault, etc. Enfin, au commencement du dix-huitième siècle, là néographie voyait de nouveaux «champions prendre obstinément sa défense, et parmi eux, à côté de l'abbé de Dangeau, son collègue à l'Académie, l'abbé de Saint-Pierre, inévitable avocat de toutes les causes impossibles à gagner et patron-né de tous les perfectionnements.

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Si jamais réforme fut oiseuse et perfectionnement inutile (en admettant qu'elle fût possible), c'est la réforme de l'ortliographe, telle du moins que l'entendaient les néôgraphes. Comme le dit spirituellement le P. Buffier, quaijd même cette orthographe serait au fond plus parfaite que Torftiographe établie, il serait toujours ridicule de s'en servir préférablement à la dernière; puisque c'est comme si l'on voulait parler à un homme une langue qu'il n'entend pas, sous prétexte qu'elle est plus parfaite que celle qu'il entend. Mais cette raison ne suffisait pas à codtre-balàncer l'impérieux besoin de perfection logique que ressentaient les par- . tisans de l'orthographe réformée.

Le système des néographes est très-simple : c'est l'orthographe parfaite. « Or, l'orthographe serait parfaite, dit « M. Egger, si à chaque son répondait un signe d'écriture, « de manière que jamais le même signe ne dût être pro- « nonce de deux manières différentes, et que jamais le « même son n'eût, dans l'écriture, deux signes diffé- « rents. » L'abbé de Saint- Pierre a ainsi formulé la règle de l'orthographe parfaite : « Il faut que les caractères écrits « signifient si précisément la prononciation du mot pro- « nonce, qu'il n'y ait jamais aucune équivoque ni aucun « sujet de doute, ni pour le lecteur sur la manière de pro- « noncer avec exactitude ce qur''est écrit, ni pour l'écrivain « sur la manière d'écrire avec exactitude ce qui est pro- « nonce. )j Mais c'est là qu'est la difficulté. Ceux qui veulent rendre l'orthographe plus conforme à'ia prononciation, dit Johnson*, ne s'aperçoivent pas que c'est mesurer un corps à la longueur de son ombre que de prendre pour modèle et pour guide ce qui change dans le tétnps même qu'on l'y applique. Lwguasempei^inmotu, a-t-ondit; etpar conséquent la prononciation etl'écriture de cette langue sont elles-mêmes sajds cesse en mouvement. Si le mouvement perpétuel est quelque part, il est là. Le système des néographes

' Cité par M. Bein. Jullien [Grammaire générale).

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«8t excellent pour Torthegraphe abstraite, mais il est impraticable pour l-orthographe réelle. 11 a le tort grave de ne tçnir aucun compte de ce qui est plus fort que la logique, c'est-à-dire des- faits et des conditions historiques' de la formation et du développement des langues* Nous écrivons en français" avec un alphabet apporté aux Grecs par un Phénicien, transmis des Grecs aux Romains et des Romains à nous. Comment cet alphabet sémitique pourrait-îl s'appliquer avec précision à tant de langues différâtes entre elles, €t bien plus encore de l'idiome sémitique? Ce éerait vouloir qu'un habit fait à quelqu'un sur mesure allât à tous ses voisins. Laissez passer quelque temps, et il ira mal à celui-là même pour qui il a été fait. Qu'on découvre dans quelque coin ignoré du monde une peuplçtde parlant une langue inconnue et ignorant l'écriture, et qu'on charge une commission de l'Académie des inscriptions de lui faire un alphabet, on sera dans les meilleures conditions possibles pour avoir un spécimen d'orthographe parfaite. Et qu'on voie ensuite, au bout de trente ans, ce que sera devenue cette orthographe parfaite 1 « L'ignorance et l^i négli- « gence du grand nombre des gens qui parlent et écrivent <( auront promptement dérangé cet accord primitif de Té- « criture avec la langue parlée. » Veut-on un principe fixe, sur lequel on puisse s'appuyer en sûreté ? Ce n'est pas la .prononciation, condamnée aux variations, maisl'étymologie des mots passés d'une langue morte dans une langue "Vivante, comme c'est le cas pour toutes les langues néolatines. Cette étymologie, observe avec raison le grammai-* rien Le Roi, cité par l'abbé Gouget, cette étymologie ne peut changer, parce que les deux langues originales sont mortes. C'est donc l'étymologie que nous devons choisir pour guide, et non pas Tusaçe, qui peut nous égarer. Le P. Buffier est du même avis que Le Roi, et l'abbé Gouget du même avis que tous les deux. Le bon abbé Goujet dit quelque part de l'abbé d'Oli-vet : (de n'aime point qu'il loue <i nos pères de ce qu'ils ont secoué le joug de l'étymologie»

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a Si c*est un joug^ ce que je ne pepse peinte je le crois uqq- «( seulement très-léger, mais de plus d*une grande utilité. x> £t il a raison. Sans rétymologie, comment s*y reconnaître entre tous les mots que nous prononçons san, que Tabbé de Sainte-Pierre aurait écrits san^ et qui s'écrivent sans, cent, sang, sens, sent ? L*abbé écrit ainsi le nom de la capitale de la basse Normandie : Kan ou Can. Mais il doit écrire exactement de la même, façon camp, quand, khan, etc. Qu'on se figure cinq lignes seulement avec cette ortbo* graphe fantastique! Heureusement, qui peut espérer, dit encore Johnson, de prévaloir sur les nations et de les déterminera changer leur pratique en mettant tout à fait hors (l*usage tous les vieux livres? Et quel avantage une nouvelle orthographe procurerait-elle qui pût compenser la confusion et rincertitude d'une telle altération ?

A quoi bon entrer plus avant dans l'analyse des deux cent soixante-six pages de l'abbé de Saint-Pierre? Nous le verrions, ctmme toujours, parler hardiment de ce qu'il ne connaît pas et affirmer ce dont il ignore le premier mot. Il parle de l'égyptien comme n'aurait pas osé en parler Ghampollion, et du chinoîs avec Ja même assurance. Il enseigne aux Chinois à écrire leur langue. Il démontre qu'il y a quarante-cinq fautes d'orthographe dans ces vingt-huit mots : « Ce n'est pas avoir une idée parfaite d'un dictionnaire que de ne concevoir sous ce rapport qu'un recueil de tous Jes mots d'une langue avec leur simple explication.» Il invente des voyelles et des consonnes, des figures et des signes/ Il répond à des objections ; il cite son confrère à l'Académie fransoèze^ M. Vabi de Danjo; et il termine par un avertissement où il invite les étrangers à faire pour leur langue ce qu'il a fait pour la sienne , « afin que le perfectionnement de l'orthographe passe insensiblement dans toutes les langues. »

Il eut la douleur de ne pas se voir plus écouté que ne l'avaient été ses prédécesseurs .et que ne devaient l'être ses successeurs; et il eut le courage de prêcher tout seul d'exem-

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pie, en mêlant àaDS ses écrits à V^thographe usuelle son orthographe prétendue perfectionnée : ce qui fait un amalgame étrange auquel on a dès l'abord quelque peiûe à s'habituer. Mais ce petit inconvénient n'était pas fait pour arrêter l'abbé, qui avait, au plus haut point, le courage de ses opinions, surtout de celles qui ne l'exposaient à braver que le ridicule^

Ses idées sur le style sont aussi singulières que ses idées sur Torthographe'. Il les publia pour la première fois dans la préface de son discours sur la polysynodie. Voici le passage :

c< Je désire extrêmement que, pour éclaircir la matière, quelqu'un écrive^, non contre moi, car il ne faut, point désirer de disputes personnelles, mais contre ce mémoire.- Je sais bien que les ouvrages de politique sont très-susceptibles des ornements de l'éloquence et qu'un discours oratoire fait beaucoup d'impression sur le commun des esprits : mais la méthode des orateurs me semble plus propre %excite^les sentiments et à fortifier les passions qu'à faire naître des idées j ustes et précises et qu'à augmenter la lumière du lecteur; elle est beaucoup plus propre à persuader le cœur par un arrangement délicat de peintures vives et animées, qu'à convaincre l'esprit par un enchaînement continuel de raisonnements justes et solides; je m'en tiens à la sorte dëloquence qui est propre aux géomètres , et à leur méthode, qui est simple et qui a une grande commodité : c'est que l'esprit du lecteur n'étant point ébloui par des images trop vives et trop séduisantes, il lui est très-facile de démêler si la preuve de la proposition n'est qu'un sophisme ou si c'est une véritable démonstration, commodité qu'il ne trouve pas dans un discours orçitoire, où la preuve est si enveloppée d'images et de figures, si mêlée de bons et de mauvais raisonnements, qu'à moins que d'en faire l'analyse exacte, il est impossible d'en connaître la véritable force et la véritable valeur; aussi voiton que la réputation de ces beaux discours oratoires ne dure que tant qu'il n'en parait pas un

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plus beau par un auteur qui entreprendrait de prouver le contraire, au lieu qu'une vérité, une fois bien démontrée, demeure démontrée pour toujours et pour tous les lecteurs. »

Dans maints autres endroits*, Tabbé revient sur sa théorie et classe tous ceux qui ont écrit, écrivent et écriront, en deux catégories : les discoureurs^ ceux qui partent beaucoup pour ne rien prouver, et les démontreurs, ceux qui ne parlent jamais sans prouver. Les discoureurs sont en nombre infini, et Tabbé aurait trop à faire de les nommer tous, car ils sont tout le monde, excepté les géomètres et Tabbé de Saint-Pierre. Voilà qui est clair.

On est tenté de se demander d'abord s'il faut juger sérieusement une pareille théorie. Dire, en effet, qu'elle serait bonne pour de purs esprits ne serait pas assez ; encore faudrait-il que, dans la composition de ces purs esprits, le Créateur n'eût fait entrer qu'un seul et unique élément^ la raison géométrique. Pour des hommes faiXs comme nous le sommes, ayant une imagination et des passions, méritetr-elle qu'on s'y arrête? Venir dire aux hommes qu'il leurfaut parler de ce qui les intéresse le plus au monde, de ce qui est leur chair et leur sang, en- style de Bezout ou de Legendre, et qu'il est défendu de s'échauffer sous peine d'être qualifié de discoureur, c'est aller un peu loin. L'abbé a été jusqu'à écrire cette phrase, qui mériterait d'être célèbre : « Les hommes à imagination forte persuadent les ignorants par des galimatias bien arrangés. » Des arrangeurs de galimatias! Pascal I 6 Bossuet!

Sans doute, fcout ôela est bien près du ridicule; mais me sera-t-il permis d'inyoquôr en faveur de l'àbbé une circonstance atténuante? Mettons- nous un moment à sa place. H n'écrit guère que sur des matières qui s'adressent spécialement à la raison, comme la politique, l'administration, etc«^ Or, sa théorie sur le style, ridicule si elle est générale. Test

' VI, i 12, i 15, lâ3, 428, Recueil de vérités morales et politiques^ 304 et circà. — VII, 194,195. — IV, 252 et suiv;

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heatrcoup moins, si elle ne s'applique qu'aux matières de celte nature, et rien ne prouvé qu'il n'en soit pas ainsi dans sa pensée. Remarquons que c'est précisément en tête de son mémoire sur la polysynodie, c'est-à-dire d'un mémoire tout politique, qu'il expose le plus longuement sa théorie.

Quoi qu'il en soit^ il faut bien avouer qu'eu pratiquant sa théorie, l'abbé n'arriva à faire qu'un fort mauvais écrivain. Son esprit géométrique se combinant avec une extrême prolixité, et rexcellenl homme s'étant mis* dans l'esprit que plus on répétait une chose, plus on devait la faire entrer dans la tête de ses lecteurs, il en est résulté une manière d'écrire unique et la plus rebutante qui se puisse imaginer. Celte manière, par un véritable tour de force, réunit les deux choses les plus contraires, l'extrême sécheresse et l'extrême diffusion. Je ne parle ni des solécismes ni des barbarismes, systématiques ou non.

Ses opinions sur les beaux-arts sont dignes de sa théorie sur le style. Yoici les réflexions que lui >suggère dans les Annales politiques la. fondation de l'Académie des beauxarts par Colbert :

« La peinture, la sculpture, la musique, la poésie, la comédie, rarchitecture, prouvent les richesses présentes d'une nation ; elles ne prouvent pas raugmenlalion et la durée de son bonheur; elles prouvent le nombre des fainéants^ leur goût pour la fainéantise, qui suffit à entretenir et à nourrir d^ autres espèces de fainéants.,. Ce n'est pas que ces ouvriers illustres ne travaillent; ce n'est pas qu'ils ne fassent des ouvrages difficiles ; mais c'est dommage de tant dépenser d'esprit dans des ouvrages si peu utiles pour le bonheur de la société... Qu'est-ce présentement que la nation italienne, où les arts sont portés à une haute perfection? Ils sont gueux, fainéants, paresseux, vains, poltrons, occupés de niaiseries... »

Est-ce donc, par hasard, la faute des beaux-arts, des beaux-arts seuls? L'esprit de l'abbé est complètement fermé au sentiment de ce qui n'est que beau. C'est un sens iniel-

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leçtuel qui lui ipaoque. P»r son dégoût pour les arts, non moins que par-son déisme, il devance Rousseau et ses déclamations enflammées. Seulement il ne songe pas à retourner aux forêts; son idéal est ailleurs :

0" "e '«"■». mon cher, dans les campagnes,

NI forêts, ni clocbefrs, ni Talions, ni montagnes. Chansons que tout cela ! Nous les supprimerons, Nous les démolirons, comblerons-, brûlerons.

Ce ne seront partout que houilles et bitumes, Trottoirs, masures, champs, plantés de bons légumes, ^ Carottes, fèves, pois . . ...

Le monde sera propre et net comme une écuelle, L'humanitairerie en fera sa gamelle, Et le globe rasé, sans barbe ni cheveux.

Comme un grand potiron, roulera dans les cienx «.

Les livres qu'il appelle d'amusement, poésies, romans, comédies, il les met tous, avec les pyramides d'Egypte, au rang A&s bagatelles coûteuses^ et dit en soupirant : Quelle dépense inutile ! Les' ouvrages d'érudition «qui ne servent qu'à satisfaire la curiosité d'un petit nombre de lecteurs, » par exemple les Uvres sur les généalogies anciennes des Grecs et des Romains, leurs habillements, leurs opinions ridicules; les livres d'étymologie du grec, du latin, de l'ancien persan, de l'ancien égyptien, la connaissance des médailles, des inscriptions, etc., tout cela est proscrit par l'abbé comme mutile. Il ne voit pas que toutes ces petites choses sont la science, comme une infinité de grains de sable peuvent être une imontagne, comme une infinité de gouttes d'eau sont l'Océan. On croit sans doute qu'il sera plus indulgent pour les ouvrages des savants? Il faut distinguer : « Les ouvrages de mathématiques et de physique, dit-il, qui, «omme quelques-uns d« ceux de M. de Réaumur, poussent la spéculation jusqu'à la pratique pour perfectionner les arts, procu-

"^ Alfred de Musset, Dupont et Durapd.

* Projet pour rendre les livres i)lus honorables pour leurs auteurs et plus uuies pour Is postérité.

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473 — rent beaucoup plus de bien à un beaucoup plus grand nombre de familles que les découvertes plus difficiles, mais bieii moins utiles, des Newton, des Leibnitz et autres mathématiciens purement spéculatifs. » Il s'explique ailleurs encore plus clairement en disant que l'invention dé l'imprimerie yaut cent fois toutes les découvertes de Leibnitz et de Newton, et il met impitoyablement tous ces grands spéculatifs dans la catégorie des hommes illustres et non dans celle des grands hommes, parce qu'il manque à leurs ouvrages la grande utilité publique. Quel malheur que l'abbé de Saint-^Pierre n'ait pas asôez vécu pour voir la découverte de la pomme de terre! Il n'aurait pas manqué de mettre Parmentier au-dessus de Leibnitz et de Newton. Belle invention en vérité que le calcul infinitésimal et là loi de la gravitation! A quoi cela peut-il servir? Mieux vaut pour l'humanité un nouveau légume qu'une nouvelle planète.

Pour la défense de ces pauvres spéculatifs, mathématiciens, astronomes, rappelons-pous ces admirables vers d'un grand pôëte :^

Et rhommie cepçDdant, cet insecte invisible, . Rampant dans les sillons d'un globe imperceptible. Mesure de ces feux les grandeurs et les poids, Leur assigne leur place, et leur route et leurs lois, Comme st sous- ses mains, que le compas accable, ' Il roulait ces soleils comme des grains de sable ^ ! -

Et redisons-nous bien, pour ne pas trop dédaigner ces hommes inutiles, qu'un seul d'entre eux a plus fait pour attester la grandeur de l'homme que tous les utilitaires ensemble ne feront peut-être jamais. Les anges, les confidents du Très-Haut, n'ont pas été jaloux de Jacquart, de Fulton, de James Watt ; mais ils l'ont été du grand Newton, YoUaire nous l'atteste.

En matière de littérature proprement dite, l'abbé se distingue par trois choses : des connaissances que l'on voudrait

* Lamartine, V Infini dans les deux.

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souveDlplus exactes, une légèreiédécisicDDaire assez grande, et une passion pour l'utilité publique qui fausse bon nombre de ses jugements. En voici un premier exemple assez curieux.

Il se dit un jour qu'une chose manquait : c'était la connaissance du pldn de félicité des hommes illustres, ainsi que du degré de bonheur où ils sont arrivés. Plût à Dieu que Plutarque l'eût fait ! mais, à son défaut, Tabbé est là^ et le monde n'y perdra rien.

Deux hommes ont surtout attiré son attention par la conduite sage qu'ils ont tenue pour se rendre plus heureux que leurs pareils. Et ces deux hopimes, qui sont-ils ? On serait tentiB de le donner en mille : Socrate et Pomppnius Atticus. Quel rapprochement ! Le père de la philosophie, l'inventeur de la morale, cet homme affamé de vérité et de justice, cette victime auguste des passions populaires, et ce banquier de tous les régimes, cet ami de tout le naonde, ce grand équilibriste de la politique, habile homme, qui, à travers des temps plus sanglants et plus sombres que la Terreur, trouva moyen, non-seulement de vivre, comme Sieyès, mais de faire des affaires, et d'excellentes : quel autre que l'abbé de Saint- Pierre pouvait avoir l'idée d'un pareil parallèle ? Il trouve cela de commun à ses deux personnages que tous deux s'attachèrent à la science de la société. Oui, sans doute ; mais comment ? Est-ce que l'un et l'autre, par hasard, cherchèrent la même chose dans cette vie ? '

On ne peut s'expliquer que d'une manière cet incroyable parallèle. L'idéal de l'abbé de Saint-Pierre serait une combinaison qui mêlerait et fondrait ensemble Socrate çt Atticus. L'abbé a l'àme droite et honnête; il a la passion de la morale; il aime à penser à Dieu et à l'autre vie; mais en même temps il n'est pas fâché d'être aussi heureux que possible dans celle-ci, et comment ne pas trouver dans la vie d' Atticus l'exemple de la prospérité la plus savamment combinée, la plus artistement construite, la mieux réussie, qui fut jamais ? L'abbé fut tenté et comme affriandé, lui

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qui appréciait tant le savoir-vivre, par ce chef-d'œuvre du savoir-vivre; et voilà pourquoi il se donne le plaisir de faire une assez plate paraphrase de Cornélius Népos, on parallèle avec une vie de Socrate arrangée à sa façon.

Il nous apprend, daûs cette histoire, qu'il n'était pas bien difficile à Socrate de faire le Discours de la méthode; pourquoi donc ne l'a-t-il pas f^it? Vsbhé aurait été à la place de Socrate,. qu'il n'y aurait pas manqué. Yoici ses paroles textuelles : « Il semble qu'il n'était pas difficile à Socrate de faire les mêmes méditations que Descartes fit plus de deux

mille ans après » Un autre renseignement que nous lui

devons, c'est que les petits désagréments que Socrate trouvait dans son ménage lui servaient à mieux goûter les agréments qu'il trouvait dans le monde. Il donne Socrate comme un homme du monde et fréquentant toujours la meilleure compagnie : peu s'en faut qu'il jie dise les meilleurs salons; mais m^algré toute son admiration pour lui, il lui fait un reproche très-sérieux, c'est de n'avoir pu résister à l'esprit de raillerie, et de s'être chargé, dans sa ville, sans qu'on l'en eût prié, de l'emploi de moqueur public; emploi qu^un honnête homme devrait refuser^ même si on le lui offrait. « Socrate, dit-il, le plus sage de la Grèce, ne le fut pas assez sur cet article. » Sur la mort de Socrate, il a un mot sublime : « Socrate finit sa vie assez désagréablement^ ce semble^ durant le procès criminel que lui suscitèrent injustement ses ennemis, u D'où il conclut très-sagement qu'une vie heureuse, dans laquelle il n y ait rien à souffrir, n'est qu'une chimère.

Ce qu'il y a de plus -intéressant dans la vie d'Atticus, telle qu'il nous la raconte, ce sont les détails qu'il invente sur l'iotérieur d'Atticus : nous y voyons, non pas la façon dont vivait l'opulent financier, mais celle dont l'abbé aurait vécu, s'il eût été à sa place; et neus savons que Tépicurisme de l'abbé est, sur certains points, assez raffiné. On peut avoir une idée de la manière dont il traduisait le latin, en comparant le texte de l'attîque Cornélius Népos avec l'insi-

pide paraphrase qu'il en donne, ei Ton doit remarquer avec quel air de parfaite indifférence, je dirais presque d'approbation tacite, il raconte la mort d'Atticuâ. Cet illustre personnage, arrivé à soixante-dix-sept ans, eut la digestion difficile, de mal lui causa iine contrariété si vive, que, pour n'avoir plus mal à Téstomac, il se laissa mourir de faim. Quelques idées que Ton ait sur le suicide, encore serait-il bon de faire savoir qu'on ce met pas sur la même ligne le suicide d'Atticus et celui de Caton.

L'abbé dut écrire ces deul biographies avec amour; voilà, se dit-il, du Plutarque perfectionne I Lui qui avait, écrit un mémoire sur le moyen de rendre la lecture des Hommes illustres de Plutarque, plus agréable et plus utile, joignait ainsi encore une fois l'exemple au précepte ; et il ne se contenta pas de ces deux essais. Il refit les vies d'JÉpaminondas^ A.Q Scipion^ àe^ TAémislocle et à* Aristide; les deux dernières déjà faites par Plutarque. Plutarque étant de tous les anciens celui qu'il estimait davantage, il ne pouvait trop faire pour le perfectionner; malgré tout son mérite, on tfouve chez lui, dit^ l'abbé, beaucoup d'endroits où la narration est languissante, obscure; où ce qui a précédé est mis sans raison après ce qiii a suivi; où les images sont, les unes trop grandes-, les autres trop petites; où les couleurs sont trop faibles; où Fauteur a mis quantité de faits trop peu intéressants pour les lecteurs d'aujourd'hui, etc.. Il n'est, en outre, pas assez moral, et il a eu le tort de ne pas faire précéder son ouvrage d'un discours préliminaire pour expliquer la différence qu'il y a entre un grand homme et un simple homme illustre. C'est à tous ces défauts que l'abbé se propose de remédier. C'est-à-dire que son perfectionnement consiste îksupprimer ce qui fait le plus grand charme de Plutarque, son pittoresque, sa sincérité, son esprit, ses curieux détails, et à remplacer ces aimables qualités, par quoi? par de plats sermons. Il serait trop long d'en montrer des exemples tirés surtout des vies àe Thémis* ocle et d'Aristide; et ce serait d'ailleurs bien inutile. Je me

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contenterai de mentionner, pour la curiosité du fait, l'une àeî recommandations dont il fait suivre la vie d'Ëpami» nondas : c*est de naître plutôt dans une république que dang une monarchie. Quel malheur qu'il n'ait pas ajouté conrment il fallait s'y prendre pour cela! La chose en vakil^ pourtant la peine, les républiques étant, à ce qu'il assure, bien meilleures que les monarchies. Une autre particularité que lui suggère l'exemple d'Épaminondas, c'est que lei» arts d'agrément, bien dirigés, peuvent avoir de très-bons effets. Il peut être excellent, par exemple, d'avoir une belle voix et de la cultiver />our chanter les grands bienfaits procurés à la pairie par les grands hommesy et pour encourager les jeunes gens à les imiter. L'abbé regrette de n'avoir point appris un peu de musique, ê^ d'algèbre; il eût fait certainement cotnme Ëpaminondas.

Son ignorance du vrai caractère de Socrate l'amène à dire quelque part qu'Aristophane, pour s'être moqué de Socrafe, fut un personnage haïssable : bien gros mot pour une plaisanterie qui n'empêcha pas Aristophane et Socrate de vivre, ce semble, en assez bons termes, si nous en croyons Platon. Mais l'abbé ne saitpas que Socrate, lui aussi, commença par être un sophiste, et ifn'a peut-être-jamais lu Aristophane.

Il lut en revanche Marc-Aurèle, mais comment? Qu'on en juge : « Antonin était de ces gens dont les goûts sont peu vifs, et dont le plus vif est l'envie d'être distingué. » Trèsmédiocre espèce de gens, nous le savons, dans l'opinion de l'abbé.

(( Je n'entends pas la plupart de ses raisonnements. Il y a de l'obscur et beaucoup de vague; ainsi ils ne sont point concluants pour moi. Peut-être est-ce la faute du traducteur ' : )) Et voilà Marc-Aurèle jugé !

De Marc-Aurèle à Machiavel, il n'y a pas loin, grâce à Frédéric II, qui leur sert de trait d'union. C'est Marc- Aurèle qu'il se donna pour modèle tant qu'il fut prince

1 XU, 43.

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rayai y et Machiavel qu'il prit pour maître dès qu'il fut }M. L'abbé abhorre Maebiayel et éprouve pour lui quelque ehose des sentiments qui pourraient animer un ange de lumières à l'égard d'un ange de ténèbres. Si Frédéric n'eût point fait YAnti^MacAtavei^ Tabbé l'aurait fait; au moins voulut-il le commenter, pour avoir le pFaisir d*écrire quelque chose contre le a système clécousu^ plein dC injustice et d!.horreurj de ce petit esprit d'Italien. » Il est plaisant d'entendre Tabbé de Saint-Pierre traiter un Machiavel de « petit esprit, » et ses formidables théories de « système décousu* » Mais quoi? «Cet auteur, qui a commenté l'Histoire romaipe de Tite-Live, n'a point commencé par comparer le bouheur de Romulus et de ses sujets avec, le bonheur de Numa et des mêmes 3ujets; les inquiétudes perpétuelles de l'injuste et féroce Romulus avec la tranquillité perpétuelle du pai*sible Numa'. » L'amusant spectacle que l'abbé de Saint- Pierre apprenant l'histoire romaine à Machiavel I L'borreur du bon abbé est au comble quand il contemple la cascade du raisonnement et des crimes de Borgia : a Pour fournir à mes dépenses, il faut avoir des biens; pour en avoir, il faut en dépouiller les possesseurs, et, pour en jouir avec sûreté, il faut les exterminer. N'est-te pas là le raisonnement des voleurs de grand chemin ? » L'austère Machiavel se serait déridé à lire Tabbé, surtout certain chapitre inti* tulé : a II est àeÉ cas où ce serait un crime de tenir sa parole ^. » Et lui mettant sous les yeux le Prince^ au chapitre XVIII, il aurait pu lui dire : « Vous voyez bien que vous pènsez' comme moi. Pourquoi donc me traitez- vous si mal?» Au reste, il est douteux que Tabbé ait lu le redoutable publiciste ailleurs que dans la réfutation déclamatoire de Frédéric II, et l'on peut assurer qu'il l'a peu connu.

Pascal eut) aux yeux dé Tabbé, la faiblesse ne n'être pas déiste. Il lui était si facile de se borner à Vessentiel de la

> XVI, 459 et suiv.

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teligién ! Bref, jsa timidité, ou plutôt sa sottise (le mot y est taï toutes lettres), lui fit prendre irës-iioiprudemment oei^ iains présomptueux eoihousiastes pour des maîtres très^ raisouoables'. Il faut lire Tabbé de Saiut^Pierre pour entendre parler de la sottite de Pascal ! Voltaire, au moins, m contente de le traiter de fou, et encore ajôute-t^il sublime.

Les maximes dq Larochefoucauld, comme les théoriis de Machiavel, révoltent son optimisme. Et pouvait-il en être autrement ? Gomment cet homoie excellent, qui passait sa vie à rêver au bien d'autrui, et dont toutes les pensées étaient autant de bonnes intentions, ne se serait-iJ pas indigné à la lecture d'un pareil livre ? Il ne voit dans La^ rochefoucauld qu*un bel esprit cherchant à se faire admirer, et conclût en disant : Fil de la plupart des maximes. aCee maxi'mes^, dit-il ^, sont souve&t désagréables à beaucoup d*honnéte$ gens équitables qui cherchent à voir du beau et de l'agréable dans les pensées. » Ce même sentiment lui inspire la même aversion pour le livre de Mandeville, que d'Argenson trouvait « excellemment^ et surtout profcmdément raisonné. »

Au reste^ en général, la littérature proprement dite est, pour lui, digne de peu d'inlérét : elle n'est pas assez utile, a Un domestique, dit-il, nous fait tous les jours plus de plaisir, nous rend plus df^services, que le meilleur auteur ou le plus bel esprit par son ouvrage. Il en coûte davantage au domestique; n'est-il pas juste aussi qu'il reçoive une récompense plus grande et plus solide? » L'abbé était donc convaincu qu'il devait beaucoup plus à son valet de chambre qu'à l'auteur à'Athaiiê. Fut-il jamais esprit plus positif? ^

Ce qui, à-ses yeux, est au-dessus de tout, c'est la morale. Voilà la chose dont on ne peut trop favoriser les progrès ! L'abbé a raison, sans contredit, et personne ne voudrait

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