‹ Etude sur la vie et les écrits de l'Abbé de Saint-PierreChapitre 7 sur 24 · XVI · texte numérisé non relu

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BVxposer, en te blâmant, au reproche d'immoralité; mais «acore faut-il reconnaître que certaines choses peuvent eibister en dehors de la morale, non pas certes contre elle^ mais indépendamment d'elle; L'abbé ne Tentend pas ainsi, et la morale lui est comme un moule où il fait tout entrer de force. Nous aVons tu que le bonr historien a était autre (^ose pour lui qu'un prêcheur de morale. Que fait-il du poète? Un prêcheur de morale. Du prédicateur? Un prêcheur de mofale. De l'acteur? Un prêcheur de morale. S'il pouvait faire parler les pierres, il les ferait moraliser !

Un bon poête^ dit-iP, doit être un excellent philosophe (lisons un excellent sermonneur)-; Télémaque est un modèle excellent, parce qu'il y a beaucoup du bon philosophe. L'auteur y a même mi$ plus de philosophie que de poésie, et c'est par là qu'il est excellent. En effet, les sermons de Mentor semblent avoir été faits pour deux buts : l'édification du duc de Bourgogne et le plaisir du bon abbé. Avec quels ravissements dut-il les lire } Ce qui est vrai, malheureusement, c'est que^ce roman , qui est un admirable Jivre, serait peut-être un admirable poème , s'il y avait un peu moins de sermons. Un poëte n'est pas un sermonneur : vérité bien simple, que l'abbé ignore.

L'abbé juge de même les romanciers, ces poètes en prose. Et ici comment aurait-on le codiage de blâmer l'excellent homme qui, au milieu d'un débordement de productions impures, appelait de tous ses vœux le roman moral? Il eut la consolation,. nous l'avons dit, de le voir naùre avant sa mort en Angleterre : a Lu Paméla^ dît d'Argenson (à la dat« d'octobre 1742), roman vertueux , fort à la mode aujourd'hui. Utile dulci. L'héroïne est un caractère parfait, et, qui plus est, imitable à qui le voudra. » On comprend cette exagération et cet engouement chez des hommes de bien, témoins, et peut-être même un peu coupables pour leur part (au moins d'Argenson), de la vogue de Crébillon fils.

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Laleoture de romans tels que Pmnéhi^ Andrews j Grandù^ son, devait être pour leurs esprits comme une rosée rafirat^ ohissante. Et cependant il faut bien dire que des romans écrits avec le parti pris d'édifier pourront courir le risque, je ne voudrais pas dire d'ennuyer, le mot est dur, mais dlntéresser médiocrement. Le but principal du romancier, c'est l'intérêt; malheur à lui s il ne peut intéresser qu'aux dépens de la morale ! il devient dangereux et coupable^ Mais malheur à Iqi aussi, s'il perd de vue le but qui lui est propre pour empiéter sur l'office du prédicateur ! S'il croit servir la morale, il se trompe, car de deux choses l'une : ou on ne lira point, ou on rendra la morale responsable de l'ennui qu il aura causé. Avant tout, que le romancier respecte la morale; ensuite, qu'il la fasse aimer, s'il en a le talent ; mais qu'il laisse à d'autres le soin de laprêcher. •

Un autre écueil où lès romans trop vertueux courent risque de faire naufrage, c'est le manque de vérité. D'Argenson dit de Paméla qu'elle est parfaite et .très-imitable; quelques années plus tard il dira du roman de Grandisson que c'est un second Nouveau Testament, et du héros que c'est un second Messie apparu sur la terre, tant il est parfait. Être parfait et être intéressant, voilà pour un héros de roman deux qualités incompatibles; il fautchoisir. Qu'y a-t-il de commun, je le demande, entre un être parfait et nous?

L'abbé commet la même erreur à l'égard des spectacles qu'à l'égard des romans. Il a écrit un projet pour rendre les spectades plus utiles à l'État, c'est-à-dire pour les transformer en écoles de morale , excellente intention, mais idée malheureuse. Le théâtre ne doit être ni une école de corruption, ni une école de morale; il est un amusement, rien de plus, amusement qui peut être très-délicat oU trèsgrossier, suivant le» pays et les temps. L'Athénien qui allait voir une comédie de Ménandre, et le Romain qui allait voir s'entr'égorger des troupeaux de bêtes féroces et des armées de gladiateurs, faisaient exactement la même chose : ils allaient s'amuser, chacun suivant^es goûts. Qu'un chré-

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Uen austère, comme Bossuet, proscme absolumeat les spectacles, rien de plus juste. Perdre à de Mvoles amusements quelques instants d*une Tie aussi misérable et aussi courte, Qn présence d*un intérêt aussi grand que celui du salut étamel, devait paratlre au sévère prélat une bien pitoyable ^Iravagancè. Aussi ne songeait-il guère à les perfection- BCir. Mais vouloir qu'ils subsistent en changeant de nature et soient tout à la fois un lieu de divertissement et un lieu d'édification, c'est là une vraie cbimère : iint ut mnty aui %9n9int; ç*est-è-dire qu'ils restent un simple divertissement, soumis au contrôle du législateur pour ne jamais dégéné* IW en une école de scandale et dé corruption, et non pour devenir une école de morale et une succursale de Téglise et du prêche. Yeui-on s*édifier, on va au sermon; veut-on s*amuser, on va au théâtre. Les deux choses sont bonnes en kur temps, et surtout assez distinctes pour qu'il ne soit pas permis de les confondre.

Avec de pareilles idées sur le but des spectacles, on de-^ vine sans peine ce que Tabbé devait penser de nos grands poètes tragiques et comiques. Le Cid lui parait tout à fait blâmable, comme contenant une approbation tacite du duel. Phèdre est une abominable créature, bien indigne de la compassion que le poète nous inspire pour elle si mal à propos ; quant à Molière , loin d^avoir fait quelque chose pour perfectionner les moeurs, il a peut-être contribué à en augmenter la corruption. Aussi le nouveau Platon dut-il être bien tenté de chasser tous ces empoisonneurs de sa républi* que, et de leur déclarer qu'il n'y avait point de place pour eux et leurs œuvres pernicieuses sur le théâtre ce perfectionné. »

Mais il n'osa pas; soit que la mesure lui ait semblé trop hardie, soit qu'il ait pris conseil de son indulgence naturelle, il voulut bien ne pas les proscrire; et s'arrétant à un moyen terme, il les admit à résipiscence, et les toléra, mais «ous condition de se corriger. Ils furent à l'index, dmec corrigereniur. Corneille, Racine et Molière, pour se faire pardonner, durent se faire perfectionner.

X*abbé esl on net peut plus explicite*. <x II faut raceonn mdder les bonnes pièe<^ des auteurs morts (remarquons le mot par lequel il désigne cette opération : raccommoder! )» »

a 1"* Les anciennes pièces ehangées produiraient du b9«h veau et d'excellent nouveau. )» « v

<( 2° Qu*on ajoute du nouveau aux pièces anciennes, c'est le moyen de faire vivre toujours Tes aneiennes belles pièces. i>

(( 3"* Sans ce secours, les anciennea beiks pièces périssent pQur toujours avec la langue ancienne. On ne joue plus àm pièces de cent vingt ans;. on ne jouera plus Racine idans deux cents ans (remarquons encore icr cette manœuvre per^. fide; c*est pour leur bien, c'est pour les sauver de ToufaK qu'il veut les mutiler^ c*est-à*dirB les perfectionner I ). )»

« 4*" C'est l'état de la nature humaine dont la raison va toujours en croissant; le bon -goût se perfectionne très-^senriblement tous les cinquante ans (axiome en vertu duquel l'abbé ne faisait aucun doute qu'il n'eût infiniment meilleur goût que Racine). »

a E^fin (et cette dernière raison vaut toutes les autres)-» nmis aurions les nouvelles pièces meilleures; car qui voudrait donner une pièce de moindre valeur que les bonnes pièces de Corneille, de Racine , de Moli^e, qui auraient reçu en cinquante ans plusieurs perfectionnements? Cela est trop évident et l'abbé a raison. Qui est-ce qui consentirait à faire moins bien que Molière « perfectionné? »

« Ainsi, on imprimera : Comédie de Sertoriua^ de P. Corneille, perfectionnée par M. R.... Et si cinquante ans après, elle est encore perfectionnée par un second perfectionneur,

on dira : Et depuis, par M. R Et c'est ainsi que cfhaque

auteur pourra espérer^ue son nom d^irera autant que son ouvrage. »

Et pour encourager les perfectionnements, l'abbé pr^ pose que le roi donne tous les ans, pour prix, une pension

1 Gouvernement intérieur de l'État, 12 et suiv. Spectacles perfectionnés, ISO et suiv.

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de deui ceats onces d*argeat au meilleur d'eotre.eox.

La ccMiséqueace de ce grand perfectionDement des speotaâles sera « qu*airant trente ans, les pères et les mères les plus sages mèneront leurs enfants à la comédie comme au meilleur sermon^ pour leur inspirer des sentiments raison* aables et vertueux; »

La confusion que fait Fabbé entre le théâtre et le sermon eet pardonnable auprès <ie «a méthode de perfectionnement d^ g-rands poètes. Rousseau a raison. La plume tombe des main& devant de pareilles énormités.

Et les^sermoBB? Qu*en fera-t-il, lui qui les aime tani*? Il les louera comme une diose excellente, mais (qui ne s'y attwd?) il les perfectionnera' et fer& un opuscule exprte sur ce sujet. Après avoir perfectionné Plutarque, Corneille, Molière et Racine, c'est bien le moins qu'il perfectionne aussi un peu Bossuet, Bourdaloue et Massillon. Quand on est en si bon chemin, pourquoi s*arréterait-on?

Ces grands prédicateurs ont eu, selon Vabbé, un tort grave et qu'on devinera sans peine ; ils ne se sont pas. con* tentés de prêcher l'essentiel de la religion, qui est ce que -nous savons. Ils ont fait de la théologie et de la controverse, prêché sur le dogme, fait des. homélies sur les passages de 4'Écriture; tout cela, dit l'abbé, ne va pas au but du sermon : ce bi)t, c'est de nous enseigner nos devoirs et jnon cet ensemble de croyances qui forme la religion établie. Avis à ceux qui pensent que les prédicateurs chr^iens, au dix-huitième siècle, délaissèrent trop le dogme pour la morale.

Mais là n'est pas l'originalité de sa méthode. Convaincu que les sermons bien faits doivent avoir une grande influence sur la conduite de la vie, et qu'on ne- saurait trop faire pour en avoir de bons ; mais remarquant en même temps que l'auteur du meilleur sermon peut être très-mal doué pour le prononcer et qu'il s'expose ainsi à manquer l'effet qu'on doit attendre de son œuvre, il imagine d'avoir des prédicateurs

< Projet pour rendre les sermons plus utiles.

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uDiqueiûent chargés de dire les sermons écrits par d'autres; ils seront les déclamateùrs ei les autres les compositeurs. Des écoles de prononciation et de lecture seront instituées dans les séminaires^; des récompenses seront données a:ux bons déclamateùrs; une Académie de morale chrétienne aura mission de désigner les bons sermojis, de corriger ceux qui peuvent devenir bons, dHnterdire la prédication des nouveaux qui ne seraient pas dignes d*étre prononcés; et dans tous les bons sermons, dit l'abbè, il y aura de Vbistoire, des exemples, et surtout il sera fait mention très-souvent de Tènfer et, du paradis. Qu'est-ce qui fait qu'il y a tant de probité et d'humanité chez les Turcs? C'est qu'ils entendent parler sans cesse de l'enfer ei du paradis.

Curieuse invention ! On croirais peut-être,, à voir la £açon dont l'abbé entend perfectionner le théâtre, qu'il nourrit contre lui de mauvaises inteùtions et qu'il serait «bien content de le supprimer. On sç tromperait; il le change de plac(B, voilà tout. 11 trouve les prédicateurs dans les églises et les acteurs au théâtre : il fait prendre aux uns la place des autres» et tout est dit. Prédicateur^, montez sqr les planches, et vous, acteurs, montez en chaire. Le monde en ira beaucoup mieux.

£t c'est un confrère à l'Académie de Bossuet et de Fénelon qui imagine, pour rendre les sermons plus utiles, de faire du prêtre, porteur de la parole de vie, un acteur chargé de bien dire son rôle ! qu'eût pensé Bossuet de ce moyen d'édification ?

L'opuscule sur les sermons a un titre à notre intérêt. C'est là que parut, pour la première fois, le mot bienfaisance^ l'une des inventions les plus heureuses de l'abbé. Il suppose qu'on lui reproche de s*être servi de ce mot plutôt que du mot charité qui a le même sens, et il, répond : « Depuis que j'ai vu que parmi les chrétiens on abusait du terme de charité, dans la persécution que l'on faisait à ses ennemis'...

^ Ailleurs : « Je me suis aperçu que divers tliéologiens^ dans leurs

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j*ai cherché un terme qui ne fût point encore devenu équi** Yoque parmi les hommes; or, j*espèrè que d*ici à longtemps on n*oserâ dire que c*cst pour pratiquer la bienfaUance^ que Ton fait tout le mal que Ton peut à ceux qui ont le malheur d*étre dans des opinions opposées aux nôtres. J^ai cherché un terme qui nous rappelât précisément Tidée de faire du bien aux autres, et je n*en ai point trouvé de plus propre pour me faire entendre, que le terme de bienf aisance ; s*en servira ^qui voudra; mais enfin, il me fait entendre, et n'est pas encore équivoque. i>

En résumé, le goût de Tabbé pour la moraU) Pégare jusqu*à lui faire compromettre la chose même qu'il a tant à cœur. C'est une grande illusion de croire qu'une société saturée de morale, comme le voudrait l'abbé, sera réellement plus morale qu'une autre. « Omne tupervacuum pleno de pèo tore mannt^ y, dit un profane. Non plus sapere quant oportet^ dit un saint. Ce qui revient à dire que la nature humaine, dans sa faiblesse, ne peut supporter même les meilleures choses qu'à dose modérée. S'il est un peuple au monde qui puisse supporter une dose énergique de morale, et par la vigueur naturelle de êôn tempérament, et par son goût pour la chose elle-même, c'est le peuple anglais, le père du puritanisme : eh bi«n! les Anglais eux-mêmes ont besoin d'être ménagés. Un jour vint où un rude puritain, leur maître, leur ingéra une dose de morale trop forte. II en résulta, du vivant de Cromwell, beaucoup d'enàui et beaiicoup d'hypocrisie, et, après sa mort, une explosion de libertinage. Rien n'est plus fécond en maux que l'abus de la meilleure des choses; il engendre Thypocrisie, laquelle engendre le cynisme. Toujours les Tartufes fieurissent sou.s des nàaltres qui demandent à leurs sujets trop de vertu, et toujours les roués sont fils des -Tartufes. Après CroDàwèll, Charles II; après Louis XIV dévot, la Régence.

disputes et leurs persécutions réciproques, nommaient quelquefois chU'^ rilé, ce qui me paraissait malfaisance, »

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vu HISTOIftE

Les C(H»iai68aDce8.de Vabbé, en histoire, répondent à ses eonnaissances en littérature. En outre/les idées fixes dont il est possédé dominent tous ses jugements. Il rapporte tout , hommes et choses^ sans acception de temps ni de Ueux^ à eetle mesure imaginaire; ce qui Tamèneàdes jugements incroyables. Toutefois, on ne connallrait pas Thomme to«ft entier si Ton passait sous silence cette partie de ses erreurs ; et même Tètude de ces jugements singuliers n'est pas sans quelque utilité pour la connaissance du siècle lui-mém^. Il y a moins loin qu'on ne serait tenté de le croire des bizarreries de Tabbé 4e Saint-Pierre à la moyenne des connaissances et opinions historiques du dix-huitième siècle.

Toutes les idées fixes du bon abbé sont comprises dans sa théorie des grands hommes. Pour avoir droit, selon lui, au titre de grand homme tout court ^ il faut avoir été ou un grand génie spéculatifs appliqué soit à perfectionner les connaissances des hommes, soit à démontrer les vérités utiles à leur bonheur; ou un grand génie pratiguey travaillant au même objet, c'est-à-dire au bonheur du genre humain, non plus par la méditation, mais par Taetion. En dehors de ces deux catégories, il n'y a que de faux grands hommes ou toutsimplementdeshommes illustres. AinsiMolière, ayant eu le tort grave de nQrienperfectùmnerelAe ne rien démontrer^

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n*est pas un yxei graDd homme; homme illustre, tout au plus. Les mathématiciens^ physiciens et faiseurs de mémoires politiques, qui passent leur vie à découvrir, à perfectionner et à démontrer, voilà les vrais grands hommes de l'ordre spéculatif. Quant aux hommes d'action, aux praticiens^ comme les appelle Vabbé, ils ne sont grands qu'à trois conditions : avoir été inspirés par un grand désir du bien public, avoir surmonté de grandes difficultés, et avoir rendu de grands servipes soit au genre humain tout entier, soit seulement à leur patrie.

Or, le plus grand service à rendre aux hommes étant l'établissement du scrutin perfectionné et la signature des cinq articles, on voit tout de suite combien il y a peu de grands hommes dans l'histoire, puisque personne n'avait eu ees salutaires idée& avant Tabbé de Saint-Pierre, et que personne ne les a encore réalisées après lui.

Telles sont les théories qui servent à l'abbé de critérium, et en vertu desquelles il fait un véritable massacre d« grands hommes. Voyons-le à l'oeuvre, en commençant par les anciens, et admirons à la fois et l'imperturbable usage qu'il fait de sa théorieet le caractère particulier de ses connaissances.

Les fondateurs des deux grandes cités du monde antique, Thésée et Romulus, ne sont tous deux qu'illustres^ et point du tout grands. Ils ont plus visé à se distinguer, entre leurs pareils, par leur pouvoir que par leur justice et leur bienfaisance. Us ont été, tous les deux, mal élevés et coupables d'emportements injustes qui ont été justement punis, chez l'un, par l'exil, chez l'autre, par la mort. Si Romulus eût étjé plus doux et plus juste avec ses sénateurs, dit trèssérieusement l'abbé, on ne l'aurait pas tué. Mais il faut qu'il ait été bien coupable pour avoir été condamné à mort par la conspiration unanime des cent sénateurs qui faisaient tout le conseil du royaume. Ah ! s*il eût nommé son sénat par la méthode du scrutin, les choses eussent tourné bien autrement !

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Voilà la science et la mélhode de Tabbé.

H ne faut pas trop s^en étonner. Dads un temps où on considérait Clovis comme le premier roi de France, il était bien permis de' considérer Romulus comme le premier roi de Rome. On y était d'ailleurs autorisé par Tite-Live lui-même, qui avait accepté les traditions sans vouloir les discuter. Mais nous qui croyons que Romulus était simplement, comme son prédécesseur Cacus, un sauvage entreprenant, grand voleur du bétail et des femmes d'autrui, nous lui pardonnons d'avoir été si mal élevé, si sujet à dés emportements injustes, et d'avoir indisposé contre lui ses sénateurs. Seulement il est difficile de ne pas sourire à cette idée, si sérieusement exprimée, du scrutin perfectionné, chez les naturels des bords An Tibre.

Les deux grands législateurs de la Grèce sont mieux traités par l'abbé que les fondateurs de Rome et d'Athènes : il déclare Lycurgue et Solon grands hommes, et les admire beaucoup, mais sans trop les connaître. La législation Spartiate surtout lui est un sujet d'étônnement et de scandale, et il l'avoue naïvement; mais il ne serait pas de son siècle s*ili[]e l'admirait point de confiance. Le dix-huitième siècle fut nourri, grandit et mourut dans l'admiration de Sparte, qu'il ne connut pas.

' L'abbé, en bon économiste, trouve mauvais que Lycurgue ait imposé la pauvreté à sa patrie, au lieu de lui apprendre le priit et le bon usage des richesses. Il ne comprend rien à la loi qui permettait de fiiùuter : Il faut, dit-il, que Plutarque ait été mal instruit; une telle loi n'a pas le sens cominun. Peut-être, après cela, que Lycurgue, grand ennemi du luxe, permettait de voler tous les objets de pur luxe; mais il aurait bien' dû les spécifier dans sa loi. Le partage égal des terres, sans guerre civile , l'étonné encore bien plus; l'absence complète de travail, d'industrie, de commerce lui semble inexplicable : Comment une république peut-elle subsister avec un tel régime ? L'éducation des hommes hii semble trop exclusivement militaire; celle

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des femmes le révolte et lui semble digne d'un législateur de barbares. Et-tout cela ne Tempôche pas de cooclwe par un pompeux éloge de Lycurgue.

Nous savons aujourd'hui ce qu'il faut penser de la trop fameuse Sparte. Sparte ne fut pas, à proprement parler, une république ; il n'y faut chercher ni une démocratie, ni une aristocratie, ni une oligarchie, ni un gouvernement mixte. Sparte fut tout simplement un régiment en garnison en pays conquis.

Dans des temps très«reculés ,. environ 35,000 Doriens, hommes, femmes et enfants, arrivèrent jusqu'au fond du Péloponnèse, dans la vallée de l'Eurotas. Le pays leur plut, ils voulurent y rester et y être les mattres; mais ils le trou* vaient occupé par une population achéenne, paisible, industrieuse et nooibreuse, que les calculs les plus vraisemblables font monter au chiffre de 350,000 âmes. Les Dorions étaient un contre dix. Que faire ? Il s'agissait de trouver un moyen de rendre chaque Spartiate plus fort que dix Achééns. Ce fut ^e problème que la législation de Lycurgue résolut.

D'abord, une partie de la population cotiquise fut réduite à l'abrutissement le plus complet. Ces malheureux durent vivre, entre la vie et la mort, comme des condamnés qui se sont échappés des mains du bourreau; nous parlons des Ilotes. Ce fut le plus grand nombre : on les fait monter à 220 ou 230,000. Le reste des Âchéens, 120 ou 130,000, put vivre et travailler avec quelque sécurité, mais sans avoir le droit de toucher une arme. Ils furent connus sous le nom de Périèques, icepbtxoi, et tinrent, à titre de fer* miers, ce que les Spartiates voulurent leur laisser de terres. Au milieu d'eux, ramassées à Sparte comme en un camp, et possédant en propre 9,000 lots de terre , vivaient les 9,000 familles conquérantes.

Le premier besoin était d'assurer le recrutement <ie la garnison, et ce recrutement ne pouvait se faire que d'yine façon. Pour ^voir des enfants robustes, il fallait des lemmes

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robtostes,. et comme la pudeur eût gêné les exercices destiûés à entretenir la vigueijr des femmes, la pudeur fut supprimée; les jeunes filles couraient, luttaient et s'exerçaient toutes nues^ comme les jeunes garçons, et avec eux. Mais si, malgré ces précautions, quelqu'une avait le malheur de mettre au monde un enfant mal constitué, on le tuait; rien de plus logique. Que fût devenue la république si elle eût eu beaucoup de citoyens malingres, incapables de porter les armes et qu'il eûi fallu nourrir ? Dans une ville assiégée, on £ait sortir les bouehes inutiles. Sparte, qui fut perpétuellement en état de siège, ne voulait pas avoir à nourrir de ces bouehes-là.

Voilà le Spartiate venu au monde, vigoureux et bien bâti, comme il le doit à sa patrie, La république aussitôt le prend à sa mère et à son père, si toutefois il a un père authentique, car rintérét de la garnison passant avant tout, les. Spartiates avaient à peu près, en ce qui concerne la famille, réalisé ce que devait rêver Platon. La république donc prend l'enfant presque à la mamelle de sa mère et se charge de son éducation, qui est d.es plus simples : la gyinnastique et les arm^s, les armes et la gymnastique;. le Spartiate ne connaîtra pas autre chose de toute sa vie. La république ne perd pas un instant de vue qu'elle est en pays ennemi et que les ennemis sont dix contre un. Le Spartiate sera sobre, c'est le moyen de se. toujours bien porter, et c'est pour cela qu'ils mangeât en commun, comme un régiment, tous sous les yeux les uns des autres. li sera rusé, car la force ne suffit pas toujours : il apprend à voler, et s'il est pris, on le fouette, et s'il pousse un cri pendant qu'on le fouette, il est déshonoré. Il sera férpce, parce qu'il est bon d'inspirer la terreur : les Ilotes sont là pour lui entretenir la main ; tous les ans, en entrant en charge, les Éphores leur déclarent la guerre et lâchent la jeunesse Spartiate sur ces misérables; c'est la pe- .iile guerre de la garnison. Il obéira sans mot dire: l'ubéis- -sauce passive est rame de la discipline militaire; les historiens traitèrent cette obéissance de respect philosophique

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ponr les vieillardst sans songer que quand un Spartiate se levait devant un vieillard, il faisait exactement la même chose qu'un soldat qui, de nos jours, jporte la main à son shako devant son chef. Les vieillards étaient les officiers. L'avancement, à Sparte, était à Tancienneté. Il sera muet : on ne parle pas sous les armes ; et d'ailleurs qu'auraient à se dire des Spartiates? A Athènes, on a l'éloquence; à Sparte, le laconisme, c'est-à-dire le langage par monosyllabes, on en dit toujours assez pour commander et pour obéir. Pas d'industries pas de commerce, cela est bon pour les esclaves. Pas de rapports avec les étrangers, cela pourrait donner des idées et des besoins qui compromettraient la sécurité de la garnison et la détburneraient de ses devoirs^ c'est-à-dire de la gymnastique et du maniement des armes. D'arts, à plus forte raison, il n'en faut pas parler, sauf un peu de musique militaire. Ni guerres étrangères ni conquêtes; la garnison n'est que de quelques mille hommes au plus. La moindre entreprise de ce genre la frapperait d'un afifaiblissement difficile à réparer. Nous pouvons à peine nous figurer de quel prix était un Spartiate pour sa patrie, et combien cette petite république était-, forcément, avare du sang des siens. Un jour deux cents d'entre eux furent bloqués par les Athéniens sur un Ilot ; la république se crut perdue.

Grâce à ce régime, les Spartiates restèrent maîtres de la Làconie. Mais quelle domination ! La terreur et l'espionnage furent les. seuls moyens de gouvernement qu'ils connqrent* Leur plus haute magistrature , celle des éphores ou Surveillants, rappelle par ses attributions le fameux conseil des Dix. Aussi vivaient-ils au milieu d'une conspiration permanente : ilotes, néodamodes , périèques, toutes ces malheureuses populations, livrées en proie à Sparte, n'avaient qu'un sentiment, la haine de leurs maîtres. Que la terreur se fût un peu relâchée, et on aurait vu une nouvelle guerre inexpiable. « Sitôt qu'on parle d'un Spartiate aux hommes de ces différentes classes, ils ne peuvent cacher le plaisir

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qu'ils auraient à l^ manger tout m/*. » Qui a dit cela? L'un des plus grands admirateurs de Sparte, Xénophon, qui, en sa qualité de condottiere, ne voyait rien au-dessus d'une république de soldats.

Telle fut celle république si admirée et si peu admirable; telle fut cette législation qui expella plus qu'aucune autre à chaifrger des hommes en automates, en étouffant chez ses victimes intelligence et affections, pour ne laisser subsister dans ces âmes dégradées qu'un sentiment artificiel. Que firent les Spartiates' de leur empire? Rien. Que laissèrent-ils? Rien. Peu importent à la postérité les noms de quatre ou cinq condottieri, comme Brasidas, Lysandre, Âgésilas! Il faut autre chose pour être un g^rand peuple. Où son l leurs pîoëtes, leurs philosophes, leurs orateurs, leurs hommes d'État, leurs artistes? Mais Léonîdas^, dira-t-on, et 'les trois cents autres? Quoi! parce qu'un jour trois cents Spartiates sont morts à leur poste, Sparte sera l'égale d'Athènes ! Il ne se passe pas de jour peut-être, dans nos sociétés modernes, où nos soldats ne fassent tout naturellement ce que firent Léonidas et les siens , et cela sans ostentation, sans phrases ^ sans charger le passant d'aller le dire à Sparte. Les Spartiates savaieut bien mourir, mourir comme de braves soldats, cela est incontestable; mais on avait oublié de leur apprendre à vivre en hommes, et le résultat le plus incontestable de cette fameuse législation fut d'abrutir les maîtres presque autant que les esclaves. En réalité, un Spartiate n'était supérieur à un ilote que de deux manières : il lui faisait peur, et il était plus fort que lui en gymnastique.

Ce n'est pas un médiocre sujet d'étonnement que ce régiment de soldats bien dressés, stupides et féroces, ait pu être comparé, que dis-je? préféré aux Athéniens, dont ils n'auraient pas été dignes d'être les esclaves, et, comme si ce n'était pas assez, offert pour modèle aux Français du dixhuitième siècle. L'histoire serait-elle donc parfois une fantasmagorie?

> Helléniques, Ul.

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L*abbé de Saint-Pierre se trompe moitis sur Solon que sur Lycurgue; mais' s'il eût véritablement perfectionné Plutar- «que, il nous aurait montré que les deux législateurs ne sont pas plus comparables que ne le sont le régiment discipliné par Tuii et la grande eité organisée par Tautre.

On ne saurait trop admirer Solon , cet homme ^age et avisé comme un Franklin, désintéressé comme un Washington, et, ce qui ne gâte rien, ornant ces grandes qualités de toutes les grâces de l'esprit athénien. Quant à son ouvrage, la délQfiocratie d'Athènes fut incontestablement, avant les sociétés modernes, le plus bel exemplaire de l'humanité.^Si l'abbé eût mi^ux connu l'histoire de Solon, la transaction si habile et si équitable par laquelle il mit fin aux discordes civiles, l'espèce de dictature que lui conférèrent ses concitoyens et le noble usage qu*il en sut faire, il aurait reconnu en lui un de ses héros et l'aurait mis, selon sa formule, (( au rang d'un des plus grands hommes qui aient jamais été. % Au lieu de ce jugement, qui n'eût été que justice, il clôt son parallèle par des banalités telles que celles-ci :

« Jexîroirais volontiers Lycurgue plus courageux et en « un sens plus vertueux que Solon ; nàais je croirais Solon <i plus humain, plus indulgent, d'une humeur plus douce (( et plus sociable que Lycurgue; tous deux d'un esprit (( égal, mais Lycurgue plus estimable et Solon plus ai- « mable. »

Parmi les autres personnages historiques de l'antiquité, Épaminondas chez les Grecs, Scipion chez les Romains, ont les préférences de l'abbé. Ils sont tous deux de vrais grands hommes. Mais Alexandre et César, que l'opinion vulgaire place si haut, sont impitoyablement dégradés. Alexandre n'est plus qu'un homme illustre tout simplement. L'abbé confond avec un ravageur vulgaire ce brillant soldat de la civilisation. Quant à César, il n'est plus même un homme illustre : il est ignominieusement précipité dans la classe des scélérats illustres. L'abbé fulmine ainsi contre lui' :

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(( Cësar... n'est qu'un ambitieux ordinaire, un scélérat <( célèbre par ses grands talents, qui a su cacber de très-mau- « vaises intentions et son ambition injuste sous l'apparence

« de services effectifs S'il avait été tué à Pharsale, Cicé-

« ron, Hortensius, Caton, et les autres bons citoyens n'eus- « sent fait aucune difficulté de mettre César vaincu et puni <c eu parallèle avec Catilina, avec cette différence qu'ils « eussent trouvé que, si César avait rendu à la république de <( plus grands services que Catilina, il Ini avait causé aussi « de beaucoup pliis grands malheurs. De sorte que son nom « fût venu jusqu'à nous chargé de la même exécration que « le nom célèbre de Catilina, qui, de son côté, ne manquait <( pas de grands talents, mais qui manqua de succès dçns (( sa détestable entreprise....* En bonne foi, qui de nous « oserait conclure du succès de César, que c'est un grand « homme, tandis que l'autre, uniquement faute de succès, <( n'est qu'un scélérat exécrable? Or, qui ne voit qu'ils ne « sont effectivement tous deux que de véritables scélérats, « qui sacrifiaient injustement et sans scrupule les plus « grands intérêts de l'État à leur intérêt particulier, et que, (( par conséquent, ils sont dans le fond tous deux dignes de « la haine et de l'exécration publique? »

Sait-on ceque César aurait dû faire, s'il eût voulu être véritablement un grand homme, et s'il avait eu pour but le salut et le bonheur de sa patrie? L'abbé va nous le dire. Il aurait rendu à ses concitoyens la Ul)erté des suffrages pour le choix des magistrats et des ministres de l'État; il aurait restitué la souveraine autorité à la république; il aurait, de concert avec Caton et les autres gens de bien y perfectionné la méthode du scrutin d^ns les élections, surtout pour les principaux emplois 5 il aurait travaillé avec eux à fermer ainsi pour toujours aux scélérats futurs les voies de la cor-» ruption des suffrages qu'il avait lui-même mise en pratique "pour arriver aux emplois publics. Â la bonne heure ! Mais pourquoi Tabbé n'ajoute-t-il pas que César aurait dû com^mencer par créer des hommes, car il n'y en avait plus; par

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changer en un peuple de citoyens cette tourbe d'affranchis, d*escîaves et de soudards qui était alors le peuple romain ? Die vt lapidés isti panes fiant ! Il faut fermer les yeux aux faits pour ne pas reconnaître que le pouvoir d'un hbnime était alors seul possible et le pouvoir d'un grand bomme seul désirable.. Mais l'Empire, disait l'abbé, et c'est pour cela qu'il en attaquait si vivement le fondateur, l'Empire, ce n'est pas toujours César; c'est aussi Caligula et Néron ! Qu'y faire? Ce n'est pas impunément qu'on a conquis le monde. Le vers de Juvénal , -

'Saevior armis Luxuria incubuit, victumque ulcisciturorhem,

serait encore plus profond si, au lieu du luxe, il y avait l'Empire. Ce n'est pas le luxe, en effet, c'est l'Empire, ce sont les Césars qui ont vengé sur Rome le monde vaincu.

L'outrage historique le plus qonsidérabrede l'abbé, après ses Annales politiques^ est son livre intitulé : Observations politiques sur le gouvernement des rois de France. C'est toute une revue de l'histoire de France, avec réflexions.

Il commence à la chute de l'Empire romain, et trouve que rien n'était plus facile que d'empêcher cette grande catastrophe. Les premiers empereurs auraient dû d'abord soumettre la Germanie : cela ne leur aurait pas coûté vingt ans de guerre. Jules César en particulier le pouvait sans beaucoup de peine. Ensuite on aurait dû faire une loi pour déclarer l'Empire héréditaire et indivisible, de manière à assurer la succession au trône, et enfin il fallait diviser les ordres différents de l'Empire par classes inférieures et siipé* Heures, et remplir les supérieures des meilleurs sujets des inférieures par la méthode du scrutin perfectionné.

Voilà , certes , d'excellentes choses ; mms l'abbé ignore deux faits d'une importance capitale : l'un, c^est que la Germanie ne fut pas soumise, parce que Rome ne put pas la soumettre. La machine de guerre s'était usée à broyer les nations; elle en rencontrait enfin une trop dure pour elk :

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ftagiïi qiiœrens illidere dentem , Offendit solido. U fallut y renoncer. L'autre grand fait qui domine tout le commencement de TEmpire, c'est que l'établissement du nouvel ordre de choses ne fut pas le passage de la république à la monarchie, mais bien de l'anarchie au despotisme , déguisé sous des formes républicaines^ et que la conservation scrupuleuse de ces formes antiques fut l a préoccupation principale , le souci constant des premiers empereurs et de leurs successeurs les plus sages, tant était grande encore la majesté des antiques souvenirs ! Or, rien n'était plus contraire à ces antiques souvenirs que l'hérédité monarchique. De là l'incertitude des successions, incertitude nécessaire, imposée par la mémoire du pa&'sé, et qui rendit l'Empire viager pen-v dant si longtemps. A ne regarder que l'apparence, on^ eût pu se croire eq république : sénat, consuls, préteurs, tribuns, comices, rien n'y manquait. César, dont le génie et le caractère se prêtaient peu à peu à une hypocrisie de cette sorte, voulut avoir le titre de roi, puisqu'il en avait le pouvoir; il ne se sentait pas de goût pour cette comédie/onstilutionnelle que jouèrent si patiemment Auguste et Tibère. Ainsi que Napoléon , il aimait les genres tranchés. Ce goût lui coûta la vie. Les conspirateurs qui l'assassinèrent l'auraient peut-être laissé mourir maître du monde, s'ils n'avaient pas eu peur de ce nom de roi, qui était pour eux la dernière des hontes.

L'établissement de l'hérédité était donc, comme la conquête de la Germanie, tout simplement impossible. Or l'abbé ne voit jamais rien dé plus facile que l'impossible,

Sur les Francs et les commencements de notre histoire, il partage les idées de son temps. Il ne faut pas s'en étonner, et* il y aurait peu de justice à lui reprocher de n'avoir pas conpu nos origines comme Augustin Thierry; il en parle comme Velly, ce qui est bien naturel; seulement, et c'est par là qu'il est original, il ajoute aux idées de Yelly beaucoup de morale et ses idées fixes.

U trouve que les Francs pouvaient bien avoir des raisons

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d'intérêt d'attaquer les Gaulois Romains, mais ii:*avaient aucune raison de justice : belle découverte en vérité! mais cela lui est un prétexte à dire qu'il en sera toujours ainsi entre souverains, tant qu'on n'aura pas adopté Tarbitrage et signé les cinq articles. Au sujet du roi Childéric, fils de Mérovée, qui, à ce qu'il paraît, était « grand, beau, bien fait, » mais avait abusé de ces avantages auprès des dames de sa cour^ ni plus ni moins que «mî» Louis XIV, il fait cette remarque, digne de Mentor, qu'une belle figure est souvent pour les princes la source des plus grands malheurs. Tout en ne pouvant s'empêcher de trouver que les mœurs des Francs étaient encore barbares, il estime queClbvis, nqui avait publié la Loi salique en soixante et onze articles ^ d aurait bien dû avant sa mort faire passer une loi « qui déclarât la couronne ou la fonction de roi des Français, indivisible et inaliénable, substituée à l'atné. » Il ne devine pas que ces barbares, qui faisaient et lisaient peu de mémoires politiques, considéraient, sans plus de finesse, la royauté comme une propriété, et trouvaient tout simple que les fils des roi* eussent chacun leur part. 11 nous apprend que Clotaire, qui était peu juste et peu bienfaisant, fut peu regretté; que Cariert, en revanche, aimait les sciences, les arts, avait grand soin de faire rendre justice, ne faisait aucun tort à ses voisins, etc. Ce qui fçdt que l'abbé est bien près de lui pardonner d'avoir eu plusieurs femmes : (( Il était, dit- il avec sa naïveté habituelle, du nombre de ceux qui croient cela permis. » Il prête à Dagobert un propos philosophique assez amusant. Dagobert avait invité à dtner Judiçael, comte de Bretagne. Celui-ci refusa, parce qu'il avait promis de dîner ce jour-là avec un saint, Dodon ou saint Ouen, chancelier de France. « Il est juste, dit poliment Dagobert, parlant comme un personnage de roman philosophique, que la vertu soit préférée à la puissance. » Toujours ennemi des couvents, il ne pardonne pas à la reine Bathilde de s'être retirée à Chelles ; elle eût vécu beaucoup plus saintement dans le monde, parce que sa vertu y aurait été plus

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utile à ses enfants; il n'y a dans une pareille résolution que défaut de courage , manque de bienfaisance et pusillanimité. L'abbé est bien- dur pour celle pauvre reine.

Il termine Thistoire des Mérovingiens en récapitulant leurs fautes. Ils prirent les grands officiers de la couronne pour ministres généraux. Ils permirent au fils de succéder au père dans lô ministère général (on comprend qu il s'agit des maires du palais). Ils firent de continuels partages du royaume. Voilà trois fautes bien graves. Mais il en est une plus gravé encore : Laquelle donc? Ils n'joat pas établi la diète européenne et fait signer les cinq articles. Qu'on eût de leur temps signé les cinq articles, et la maison de Clovis serait encore sur le trône. Quel dommage !

Après avoir qualifié, comme elle le mérite, l'usurpation de Pépin, qui fut « très-injuste,- bien que consacrée par deux papes, » il arrive à Charlemagne, et commence par laisser entendre 9 sans l'affirmer, qu'il aimerait mieux le clagser parmi les hommes illustres que parmi les vrais grands hommes. Il ne comprend pas la grandeur du rôle et du caractère de Charlemagne. Il lui reproche de s'y être mal pris av^ec les Saxons et avec les Normands. Il aurait dû, pour venir à bout des uns, entretenir à leurs frais une grosse armée, qu'il aurait mise dans des places, l'hiver, et dans un bon camp retranché, l'été, avec des espions saxons de divers étages dans tous les cantons pour être averti des conspirations et des assemblées : il aurait ainsi sauvé la vie à deux cent mille Français et à huit cent mille Saxons. Quant aux Normands, il n'avait pour les arrêter qu'à établir des arsenaux et forteresses à l'embouchure de ses fleuves. Évidemment l'abbé croit que Charlemagne avait un ministère de la guerre et un ministère de la marine tout comme le roi Louis XV. Il aimait les arts et les sciences, dit l'abbé, mais a je « ne vois pas de collèges établis de son temps : ce qui prouve la « grande ignorance de ce siècle-là en politique, car l'éduca- « lion doit faire un point principal du gouvernement des « États. )) L'abbé avait mal vu ; car Charlemagne était si bien

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convaincu de Timportance de Véducation, qu'il ne dédaignait pas de faire les fonctions d'inspecteur de son école palatine. Au sujet de Louis le Débonnaire, Tabbé fait remarquer l'identité des deux noms de Clovis et de Louis. Louis XV, dit-il, devrait ainsi s'appekr Clovis XVUI. Si l'idée est de lui, le fait serai* assez curieux. Quant à l'empereur Louis, il le juge beaucoup trop bon ; il se repentit d'avoir fait crever les yeux à Berjoard : il eut tort de s'en repentir, Bernard était un grand criminel, et les évêquçs qui déposèrent le pauvre empereur et lui firent subir l'humiliante cérémonie de Soissons, furent des scélérats.

Est-il besoin de dire qu'il ne comprend rien à l'établissement de la féodalité? L'hérédité des fiefs, dit-il, bannit toute émulation; le rlDi n'eut plus rien à donner. A la bonne heure; mais le moyen de l'empêcher?

Sur les croisades, il a un passage précieux : «Sous le pontificat d'Urbain II, on futisaisi de la fureur tt . des croisades. Pierre l'Ermite, prêtre d'Amiens, et fana- « tique éloquent et un peu visionnaire, se mit dans la tête (( une erreur grossière, semblable à celle des mahométans « pèlerins de la Mecque. Il croyait que le pèlerinage des (( chrétiens à Jérusalem était plus efficace pour le salut que « Tobservation de la justice et la pratique de la patience et a de la bienfaisance.

« Ce qui est de bizarre [sic) , c'est que le pape Urbain II « tomba dans cette erreur, ou fit semblant d'y tomber, ce V qui serait encore plus criminel. De sorte que, par l'élo- (( quence des prédicateurs, et surtout de Pierre l'Ermite, « prêtre picard , il fit si bien , au concile de Clermont en « Auvergne, où il présidait, qu'au lieu d'inspirer l'esprit de a justice, il inspira la fureur des croisades à un grand c( nombre de seigneurs et de peuples, en 109&. »

Après quoi, l'abbé démontre longuement que le projet des croisés était chimérique, et que s'ils eussent eu un peu de bon sens ils seraient tranquillement restés chez eux. Il y a du Voltaire, non pas certainement dans ce style,

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— 20! — mais dans cette manière de juger les croisades; et cette manière a été jngée depuis longtemps. Elle ne tient compte ni des vraies causes, ni des grands effets des croisades. Les causes eu furent multiples. L'enthousiasme religieux, que Tabbé appelle le fanatisme, agit puissamment sans doute sur les masses, mais comme une étincelle agit sur des matières explosibles. Il détermina l'explosion, il en fut l'occasion ; ce n'est pas lui qui l'avait préparée et rendue inévitable. La foi ne fut l'unique mobile que d'uae petite élite, bien peu nombreuse, au milieu de laquelle brille saint Louis, le type du croisé croyant. Les autres partirent pour des motifs beaucoup plus terrestres : les barons , par amour des aventures, par curiosité, par dégoût de leur existence claquemurée dans leurs affreux donjons, bornée à quelques aventures de grand chemin , à quelques pilleries vulgaires, croupissant dans la plus profonde ignorance et le plus mortel ennui. Figurons-nous un instant ce que devait être la vie d'un de ces heureux du onzième siècte, et nous comprendrons quel|||lt%ii4 être leur joie et le cri de délivrance qu'ils poussèrent lorsque l'Église leur montra le ' tombeau du Christ à délivrer. Leur vie était une prison, comme leur donjon; les murs de celte prison tombaient, et le monde s'ouvrait devant eux. Quant à la multitude, ce fut autre chose : ce n'est pas l'ennui qu'elle fuyait, mais bien la plus horrible misère. Pour elle, il n'y avait rien à perdre à courir en Orient, dût-elle mourir en route. Si la vie d'un heureux du douzième siècle était misérable, imaginonsnous ce que devait être la vie des misérables. Pour ceux-ci, encore bien plus que pour leurs maîtres, le cri de la croisade fut le cri de délivrance. Voilà les vraies causes des croisades, celles qui firent que quand l'étincelle tomba, toute l'Europe prit feu ; et ces raisons font des croisades, non-seulement un événement nécessaire, mais encore un événement heureux. Les peuples de l'Occident étouffaient : ils respirèrent; ils ignoraient l'Orient, ils le connurent, et ' surtout ilss'ignoraient entre eux et se connurent.* L'abbé, ,

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qui aime le progrès, devrait reconnaître que, ce jour-là, le genre humain fit un pas immense. On se battit pendant deux siècles^ il est vrai, mais on se conimt, et mieux vaut se rapprocher pour se battre que ne pas se rapprocher du tout. D'ailleurs, dans ces temps grossiers, était-il possible^ entre chrétiens et musulmans, de se connaître, autrement qu'en se battant ?

Si Tabbé n*aime pas les croisades, il aime beaucoup le roi Philippe P% et s'avise de se faire un héros de ce monarque anonyme. Il prend son effacement et son obscurité pour un amour systématique de la paix, et affirme que les gens de bien et les sages ont toujours fort estimé cette grande patience qu'il eut à souffrir les injures personnelles sans faire prendre les armes à ses sujets. Ce jugement n*ést pas un des moins curieux et un des moins caractéristiques des connaissances historiques de Tabbé.

Sans donner à Suger la place qui lui revient, il reconnaît qu'il se trouva homme de beaucoup d'esprit et de courage. En revanche, saint Bernard Jy^p^lt tout simplement un •fanatique, et un fanatique avisé. «On le pria, dit l'abbé, « de plusieurs côtés et à diverses reprises, de venir luitt même conduire les armées du Seigneur; mais il eut tou- « jours assez de bon sens pour s'excuser sur la vie §oli<aire « qu'il avait embrassée. Il croyait avoir rempli sa mission « après avoir mis les esprits de plus de deux cent mille sol- <( dats et officiers français et allemands en grand mouve- (( ment. » Si ce jugement est peu orthodoxe, l'opinion de l'abbé sur les excommunications l'est encore moins. Il ne laisse pas échapper une occasion de dire qu'il faut être sot et ignorant comme on l'était dans ce temps-là, pour avoir peur des excommunications. Il est vrai qu'il ajoute ^quelquefois « injustes. »

U reproche à Louis VIII de s'être amusé à faiie la guerre aux Albigeois; ce qui fut une grande imprudence; et il raconte d'une façon amusante la mort de ce prince, glorieux martyr de la chasteté chrétienne.

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Le scepticisme de Voltaire s*est iDcliné devant saint Louis. La foi de Tabbé ne s'incline pas. Voici ce qu'il pense de saint Louis :

« Les guerres presque continuelles empêchaient les ' « sciences et les arts de faire des progrès. Aussi, depuis plus a de trois cent cinquante ans, la France était demeurée « plongée dans une grande ignorance , et par conséquent « dans des opinions fanatiques et extravagantes. De là vint « l'éducation pleine d'ignorance et de superstition que « l'on donna aux enfants de Blanche (de Castille); de là « vinrent les grandes fautes que fit saint Louis dans le gou- « vernement de son État; de là vinrent les injustices qu'il « commit avec les meilleures intentions... De là vint qu'a- « vec un très-grand courage, une très-grande constance, « un très-grand désintéressement, mais avec un esprit fort « timide et fort docile pour les moines ignorants, il ne fut « pas à beaucoup près aussi aimé et aussi estimé qu'il « l'aurait été, s'il avait eu plus de lumières. » Il fit deux folles croisades : il aurait bien mieux fait de consacrer son temps et sa peine, et l'argent de ses sujets, à faire faire des ponts, des chaussées, des ports, à multiplier les hôpitaux et les collèges. Il priait beaucoup : mieux eût valu s'occuper davantage de choses utiles, et ne pas écouter les moin^es ignorants et fainéants. Si le sultan d'Egypte était venu débarquer sur les côtes de Provence pour y établir le mahométisme, Louis IX aurait-il trouvé ce procédé juste? Pourquoi donc faisait-il aux autres ce qu'il n'aurait pas voulu qu'on lui fit ? Quand même ce sultan aurait été très-dévot et grand réciteur de prières, et assuré par ses moines qu'une pareille invasion était le chemin du paradis, ne devrait-on pas le considérer comme un fou, un fanatique, un insensé, un prince très-injuste, digne non-seulement de la haine de ceux auxquels il cause tant de maux, mais encore digne du mépris de ceux qui lui voient faire des entreprises ausâi folles et aussi extravagantes? « Voilà pourtant, ajoute « l'abbé, la peinture au vrai des entreprises injustes et

« déraisonnables dès princes croisés : Mutato nomine de te Fabula narratur. » Tel est son dernier mot sur les croisades. Mais il éprouve une sorte de scrupule à laisser croire que tel e&t aussi son dernier mot sur saint Louis, et il termine par • cette petite amende honorable : « Au reste, on ne doit pas lui « reprocher (à saint Loiiis) son peu de lumières dans un siècle c( si ignorant, et Ton doit lui tenir un grand compte de ses « bonnes intentions en toutes ses entreprises et du grand « courage qu'il montra toute sa vie pour faire justice, pour « la faire rendre et pour faire de bons établissements utiles « à ses sujets. Et en vérité, c'est un grand titre de sainteté « que des intentions continuelles de plaire à Dieu. » Enfin, voilà un peu de justice! Que le treizième siècle, à qui le contemple du dix-huitième, n'apparaisse que comme un temps d'ignorance, de grossièreté et de misère, (et ce fut pourtant l'âge d'or du moyen âge ! ) cela se conçoit; mais il n'y a ni justice ni bon sens à reprocher au plus grand et au plus saint homme de ce temps-là de n'avoir pas raisonné et agi comme un économiste du dix-huitième siècle. L'abbé, qui aime tant la justice, devrait mieux connaître ce qu on appelle la justice historique.

Le règne de Philippe le Bel lui fournit l'occasion de faire une vive sortie contre les prétentions de la cour de Rome, et de réclamer l'institution d'un conseil de. docteurs, évêques et séculiers, pour y résister, en s'appuyant sur les quatre articles de 1682. Il serait même à propos, dit-il, d'interdire dans chaque État l'acceptation du chapeau dç cardinal, et d'exiger que chaque ordre religieux eût son général danâ rÉtat.

Le surnom de Philippe V lui inspire des réflexions raisonnables sur les sottes épithèles traditionnelles de nos rois.

Il porte un jugement d'ensemble assez vrai sur le règne de Jean : a On n'a point vu de règne, dit-il, où il se soit (( commis plus de meurtres, plus d'assassinats, plus de « brûlements, plus de pillages, plus de guerres intestines K et étrangères, plils de révoltes, plus d'infidélités, plus de

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c< violences. et plus de scélératesses que dans celui-ci. >i Seulement il eût été bon de remarquer que c'est, à peu d'excepr tions près, ce que Ton pourrait dire du règne de chacun de nos rois pendant tout le moyen âge. Il fait parfaiteinent i^essortir aussi la sottise du roi Jean à Poitiers, mais il juge Marcel trop lestement, s'il se flatte d'en avoir raison avec la double épithète de fou éloquent. Toute l'importance du grand mouvement populaire, dont l'histoire de Marcel est unç des phases, lui échappe.

Quant à Jeanne d'Arc, cette jeune paysanne, « sage, brave, mais un peu visionnaire, » l'abbé ne peut s'empêcher de remarquer que le fanatisme a quelquefois du bon. a Ce qui est de vrai, dit-il très-justement, c'est que le fana- ((, tisme de la Pucelle commença à accoutumer Charles VII « au travail des affaires et aux fatigues de la guerre ; ce qui « le rendit enfin, après vingt ans de guerre, maître. de toutes (( les provinces que les Anglais possédaient en France. » La croyance de Jeanne d'Arc a des apparitions miraculeuses et à sa mission divine s'explique parfaitement par l'effet de l'imagination chez une jeune vierge: ignorante. Dunois et Agnès Sorel se servirent très-habilement de cette exaltation, et voilà comment s'explique, selon l'abbé, le rôle extraordinaire de Jeanne d'Arc, tout cela est loin d'être déraisonnable; mais on aimerait à voir l'abbé parler avec plus de respect et d'attendrissement de cette martyre du patriotisme. On n'est point quitte avec cette sainte héroïne quand on l'a qualifiée de paysanne sage, brave, mais un peu visionnaire. Au temps de l'abbé, plus que jamais, il convenait de rappe^ 1er les esprits au culte, à l'adoration de Jeanne d'Arc.

La triste fin de Charles VII inspire à l'abbé cette réflexion que la diète européenne, le scrutin perfectionné et le collège des dauphins auraient été très-utiles à Charles VII contre son fils. A qui ces trois excellentes choses n'auraient-elles point été salutaires, depuis Romulus jusqu'à Louis XV !

Louis X| est ainsi qualifié : Mauvais fils, mauvais père, mauvais mari, mauvais frère, mauvais maître, mauvais voi-

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sin, mauvais roi. Il n'y a qu'à souscrire à toutes ces qualifications, sauf peut-être la dernière.

Georges d'Amboise et Wolsey attirent de nouvelles imprécations sur ces malheureux chapeaux « qui tournent la <c tête aux ministres ambitieux et qui coûtent tant à leur <c nation. On voit encore tous les jours des évêques trahir a sans remords les plus grands intérêts de leur nation, et le$ « sacrifier sans joie à leurs projets pour le cardinalat. » L'abbé avait connu de ces évêques-là.

La vénalité des charges excite aussi son indignation. Louis XII et François V n'auraient-ils pas mieux fait de penser au scrutin perfectionné?

Voici un portrait assez exact de François I*' : « Un bon et (( brave gentilhomme, d'un bon commerce, aimable dans la «société... beaucoup de valeur et peu de prudence... H « espérait trop et craignait trop peu... franc et "ou vert avec « Charles Y, Thomme de son temps le plus fin et le plu$ dis- « simulé; aussi en fut-il toujours la dupe. Esprit vif, par- « lait facilement, mais comme il était impatient, il ne pou- « vait s'appliquer longtemps; ainsi, il demeura superficiel, «ignoraot, et par conséquent grand admirateur des sa- « vants. )> Sauf ce par conséquent^ qui semblerait faire croire qu'il faut être superficiel et ignorant pour admirer les savants, il n'y a rien que de juste et même de fin dans ce portrait.

L'abbé appelle les guerres de religion «une maladie d'État, a d'autant plus difficile à prévenir et à guérir que c'est une « maladie populaire, fondée sur l'ignorance et par conséquent tf sur la superstition, qui produit l'intolérance dans le parti « le plus fort. » Heureusement, ajoute-t-il, ces sortes de maladies ne seront plus si à craindre à l'avenir, grâce aux progrès des sciences ; nous valons mieux maintenant et nous sommes plus tolérants que nos sots ancêtres persécuteurs. L'abbé n'a guère la religion des ancêtres, et le mos majorum est ce qui le touche le moins.

Il pose aux calvinistes ce dilemme : Si l'Église est infail-

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— 20t — lible, pourquoi vous en séparez-vous? Si elle ne Test pas, pourquoi transportez -vous son infaillibiKté aux livres saints? Qui vous dit, si effectivement elle n'est pas infaillible, que Topinion d'Arius n'a pas été condamnée injustement comme erreur? Tout ou rien. Ce dilemme est bon, mais ne prévaut pas contre la raison d'être de la Réforme. Raisonnement n'est pas raison. .

Son jugement sur Coligny est absurde. Il se jeta, dit-il, dans un parti vingt fois.plus faible : pouvait-il plus mal employer ses grands talents qu'à faire tuer ses concitoyens? C'eût été, sans doute, en faire un meilleur emploi que de se laisser égorger, et ses coreligionnaires avec lui, comme des moulons! 11 lance une triple exclamation contre la Saint- Barthélémy, mais il ne comprend absolument rien aux rôles respectifs de Henri III, de la Ligue et de l'Espagne. Il ne sait pas que Henri III (qu'il appelle du reste, avec beaucoup de justice, un prince mal élevé, incapable d'application, fainéant et débauché) fut le jouet de la Ligue, et la Ligue le jouet de l'Espagne. « Il devait, dit-il naïvement en parlant de Henri III, charger des affaires un homme de moindre naissance que le duc de Guise. Il n'eût certes pas demandé mieux; mais lé moyen?

Il appelle Henri lY, malgré ses faiblesses, bon roi et grand roi : il doit cet hommage à l'auteur du projet de diète européenne ; et pour faire sentir tout ce qu'on aurait gagné à l'établissement ^e la diète européenne, cinquante ans auparavant, il cité un assez curieux passage du P. Daniel, tome X, p. 237. Il y est dit que Ton trouva dans les papiers de Philippe II un compte de ce que lui avaient coûté ses guerres et autres entreprises pendant quarante-cinq ans : cette dépense s'élevait à 4 milliards 314 millions d'or, plus de 100 millions par an. 0r Philippe II laissait la monarchie espagnol$ telle qu'il l'avait reçue de son père, avec le Portugal de plus et les Pays-Bas de moins. Quatre milliards et demi en pure perte, sans compter les hommes, quel bilan 1

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L'abbé n'est pas hostile aux Jésuites : il les trouve plus utiles, à eux seuls> que tous les autres ordres réunis. Il ne voudrait donc pas qu'on les supprimât, mais seulement qu'ils eussent leur général dans l'État, ne dépendant que de l'État; c^est-à-dire qu'il voudrait qu'ils ne fussent plus Jésuites. Ce qui les fait tels en effet, c'est qu'ils ne dépendent que de Rome, et qu'ils sont à la nouvelle Rome ce que les légions étaient à l'ancienne, l'instrument de la cooquéte, Fépée et le bouclier. Or Rome ne se laisse pas d&armer ainsi, pas plus la nouvelle que l'ancienne.

Le même esprit qui fait approuver à l'abbé le maintien des Jésuites, lui fait approuver la fondation de l'Oratoire, qui est, lui aussi, une institution utile à l'État. L'émulation entre eux et les Jésuites, comme maîtres de la jeunesse, ne peut qu'être très-avantageuse au bien public. Les bénédictins de Saint-Maur devraient aussi se faire instituteurs. Espérons, dit l'abbé, que l'État les dirigera de ce côté-là. Enfin les missionnaires de Saint-Lazare pourraient également rendre de grands services, si leur fondateur, le père Vincent de Paul, avait pensé à leur faire ouvrir des collèges et à ne pas les charger d'un fardeau de cérémonies inutiles. Nous retrouvons là toutes les idées de l'abbé sur le parti à tirer des ordres religieux.

« Par lettres patentes de 1637, l'Académie française fut (( établie. C^ était un très-mince établissement pour V utilité a de la nation. Et il est étonnant que le cardinal de Riche- (( lieu, qui voyait dans le royaume si peu de gens savant^ « dans la science du gouvernement, n'ait pas pensé plutôt « à y établir une Académie politique pour former des « hommes d'État : compagnie incomparablement plus u avantageuse au roi et à l'Etat qu'une Académie d'éloc( quence. » Ce qui est encore plus étonnant que cela, c'est Tétonnement de l'abbé. Comme si le cardinal de Richelieu n'avait pas jugé qu'il y avait déjà, en France, infiniment trop de gens s' occupant de politique 1

Mazarin parait à l'abbé avoir été trop timide. « Retz,

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le esçrit brouillon, fnt envoyé prisontiierà Nantes, en ifSHt. « Une grande faute, c'est de ne l'y avoir pas envoyé quatre « ans plus tôt. On aurait ainsi évité la Fronde. » C'est' ce qui resté à savoir.

L*abbé félicite vivement Xoqis XIV d'avoir ôté aux gouverneurs de pfovinces tout pouvoir dans leurs gouvernements, et émet cette seiftencé curieuse : « Nous n'avons à « désirer que deux choses pour augmenter la félicité de « notre patrie : la première est que la despoticité et l'an- « torité du ministère aille toujours en augmentant; la « seconde, que les ministres aillent tous les jours en aug- ^< mentant du^ côté de la vertu et des lumières. » naïve politique!

Ici s'arrêtent les observations sur le gouvernement des rois de France; mais l'abbé leur a donné une suite. A la dernière ligne se trouve cet avertissement :

« L'auteur a fait un journal politique de France, depuis « 1658, temps de sa naissance, jusqu'à la fin de sa vie*»

Ce journal, ce sont les Annales pofitiques^ l'ouvrage peutêtre le plus intéressant de Tabbé. C'est son Siècle de Louis XI V^ et bien qu'il né' soit pas écrit comme celui de Voltaire, il y a quelque chose à gagner à^le lire, même après Voltaire. L'abbé n'efet plus ici égaré par l'ignorance des faits : il s'agit d'événements dont il a été témoin , de personnages qu'il a connus, d'une époque qu'il a traversée presque tout entière; car Louis XIV n'avait que vingt ans l'année où l'abbé naissait.

L'abbé Sabatier de Castres, pour avoir prétendu que les Annales politiques donnèrent à Voltaire l'idée du Siècle de Louis XIV ^ se fit relever vertement. Il est très-vrai que, si Voltaire rie connut pas les Annales avant d'avoir écrit son livre, ce ne fut pas par sa faute; car il fil t#ut ce qu'il put pour avoir communication du manuscrit de l'abbé, et il ne paraît pas y av^r rétissi. Mais rien ne prouve que ce soit l'ouvrage de l'abbé qui ait suggéré à Voltaire l'idée du sien. S^l «n était ainsi, les deux ouvrages étant inspirés par un

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esprit tout à fait oppesé^ Vun aurait amené Tautre eomme une attaque amène une riposte et un réquisitoire une défense. L'abbé requiert contre Louis XIV, et Voltaire répond, comme Scipion : « Montons au Capitole ! » Aussi les deux ouvrages se complètent-ils Tun Vautre; Tun est la fttçe de la hiédaille comme l'autre en est le rêvera.

L'abbé commence par une description des frontières de la France en 1735. La statistique de la .France Tamène à .donner celle.du clergé, et la statistique du clergé à émettre sesidées àe réforme sur le. clergé. De la réforme rlu clergé, il passe à celle de la noblesse; de la réforme de la noblesse à celle de la magistrature -, puis il entre brusquement dans des considérations économiques sur le commerce, les finances, la marine. Après quoi» il dit son mot sur la réforme de l'éducation, sur la manière de perfectionner VAcadémie française, et, laissant là. tout à coup académies et conférences , il se lance dans ta politique internationale, expose les articles fondamentaui. de la diète européenne, et, quand il croit en avoir assez dit là-dessus, il écrit subitement ce bret alinéa :

« Les changements des mœurs d'une nation Viennent « de plusieurs causer:

« Premièrement y... ».et ainsi de suite jusqu'à trentième^ ment:

Cela fait) il arrive enfin à son sujet, c'est-à-dire l'histoire de France, par années, à partir de 1658^ Ce voyage capricieux du bon abbé snr ses terres favorites n'occupe guère moins des cent premières pages du premier volume de ses Annales.

Tout ce que l'on peut y trouver de digne de remarque, ce sont quelques-unes des causes auxquelles il attribue le changement à$s mœurs de la nation, et quelques-unes des réflexions que ces mœurs lui suggèrent. Avant 1660, nous dit-il, il 7 avait fort peu de carrosses dans Paris, a peine cent, pour les plus grandes dames. Et comme la ville n'avait guère d'autre pavé que ses boues, les hommes aillent à

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cheval et en bottes. Mais vers ce temps furent inventés les carrosses à vitres, et ils furent rapidement perfectionnés : âe là diminution d'exercice cliez les riches ; de là, vapeurs, migraine, etc.

Les gentilshommes portent Tépée; c'est, chez eux, tradition et marque de leur noblesse; les bourgeois la portent ayssi pour faire comme les gentilshommes, et ainsi irarrive que tous vont parla ville armés en guerre. C'est une mode aussi gênante que ridicule, dit l'abbé, et un reste de barbarie. On va en visite avec une épée : pourquoi pas aussi avec un mousqueton? Espérons que l'épée s'en ira avec les bottines à éperons. On ne devrait, permettre de la porter qu'çiux voyageurs, qui peuvent avoir besoin de se défendre. On pourra la remplacer pour les nobles par une petite fleur de soie blanche brodée et appliquée à l'habit.

Deux autres sujets d'invectives pour l'abbé sont là passion du jeu, qui, de la cour, où l'exemple de Mazarin Fâtvait fait naître, s'était répandue sur la France entière, et le goût ignoble du cabaret. Heureusement, dit-il , ces débauches (celles du cabaret) sont bien diminuées depuis que les plus sensés ont pris-Ta coutume de manger les uns chez les autres, « et de ne se piquer plus sottement à qui boirait un seau de <( vin comjne un éléphant. »

Avant de commencer son récit, il a quelques lignes remarquables sur l'éducation de Louis XIV ; a Pour garder longue teïnp§ l'administration du royaume, la reinè.mere et Mate zàrin n'avaient rien de mieux à faire que de laisser le roi « s'amuser et s'occuper tout le jout» des plaisirs de son âge : <c ainsi il s'éloignait de lui-Bûême, autant qu'ils pouvaient « le désirer, de toute sorte d'application aux affaires du « gouvernement. Dans cette situation, il n'est pas étonnant « qu'il craignît le travail et la peine que donne une attente tion suivie; ainsi, il avait vingt ans, qu'il ne songeait ente core gu'à des ballets, à des mascarades, à des tournois, à « des comédies, à des chasses, à jouer aux cartes ou aux dés, <c et surtout à de petites intrigues d'amour. » Les effets de

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cette déplorable éducation, que Tâbbé décrit avec beaucoup de vérité, furent, il est vrai, atténués en partie par la grande justesse d'esprit naturelle à Louis XIV et que Tabbé reconnaît ; « Il y avait, dit-il, des esprits plus pénétrants, plus « vifs, plus étendus que celui du roi; îl n'y en avait point « qui eussent plus de justesse. » Mais il faut convenir que l'abbé a raison de se, demander s'il n'y avait pas une meilleure éducation à donner à l'enfant qui devait dire, à peine devenu homme : « L'État, c'est moi. »

Nous arrivons enfin à cette année 1658, où l'abbé vînt au monde, où louis XIY eut vingt ans, et où commencent les Annales, Sans suivre l'abbé d'année en année, nous nous contenterons de relever et d'apprécier ce qui nous paraîtra digne de remarque.

L'année 1658 est marquée par deux événements importants, la bataille des Dunes et la mort de Cromwell. Le premier de ces deux événements fait comparaître Condé devant l'abbé; et ce personnage orgueilleux et brouillon, qui eut tant de peine à devenir un homme raisonnable et un sujet utile, est jugé par l'abbé comme il le mérite. Condé avait une cour; ses courtisans faisaient auprès dç lui ce que leurs pareils font partout : ils flattaient et demandaient. Condé, qui ne disposait pas de grand'chose, demandait pour eux au ministre; le ministre né pouvait toujours donner : de là mécontentement de Condé, qui faisait la guerre à son pays pour satisfaire ses domestiques. Que voulait-il, en effet? La régence, au préjudice de la reine mère? Cette prétention eût été injuste et ridicule. L'abbé ne.se doute pas que Condé a eu la criminelle folie de porter un instant ses visées plus* haut encore ; mais il entrevoit clairement ce fait, qui estTexplication de la conduite de Condé, pendant la pi us grande partie de sa carrière, c'est à savoir que Condé aimait sa maison et son orgueil plus que'son pays. Bussy-Rabutin, médisant ^ personnage, termine un portrait de Turenne par ce trait : ^ Il n'aimait que deux choses, sa maison et les louanges. » Ce jugement qui, appliqué à Turenne, est peut-être une

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calomnie, ^pliqué à Cpndé, ne serait que l'exacte vérité. Chose singulière l L'homipe au nom duquel est attachée la gloire. si populaire de Rocroi, est, en réalité, le dernier des j^arons féodaux. C'est ce que l'histoire, que.l'on trompe souvent, n a pqut-être pas assez aperçu; elle a trop vu Condé* sur ce ThaboT, où le fait. apparaître, transfiguré, le génie de Bossuet.

Dans ses Observations sur le ministère général^ l'abbé a ^ donnéson avis sur la révolution d'Angleterre. Au temps où il écrivait, on était déjà loin de cette ignorance des hommes et des choses de T Angleterre, qui a pu faire dire très-justement à un grand historien, lord Macaulay, a que la France « du dix-septième siècle en savait aussi long sur les affaires « de sa voisine que sur ce qui se passait à Constantinople ; » ignorance qui explique les étranges jugements portés en France par de grands espril3, sur les événements .dont l'Angleterre avait été le théâtre, depuis le milieu du siècle. L'abbé, qui, pour ne pas paraître hardi, conclut en disant que tout le monde eut tort, et les rebelles et le roi, reconnaît cepen4ant que « selon les règles établies da.ns le tt royaume, Je roi avait le premier tort; il ne devait point u exiger d'impôt sur la seule autorité de son conseil partice culier. » Pourquoi Tabbé, qui comprend si bien que le roi fut Fagre^seur, ne rend-il pas plus de justice à Hampden ? . c< Hampden,. dil-il, fut le premier gentilhomme opiniâtre tt qui, pour ne pas payer >un iiemi-marc d'argent, résista (c.ouverJlement aux compais àw roi. » Comment ne voit-il pas qu'avec ses vingt schellings, coname l'a dit un brillant écrivain, Hampden défendait la cause du monde qiyiliséîEt, chose singulière! l'abbé, sans s'en douter, passe à côté d'un de ses héros. S'ii connaissait Hampden, il trouverait en lui un vrai grand homme, un homme, conapoe le dit éloquemment lord Macaulay, qui ne chercha- pas plus la grandeur qu'il ne l'évita, et rencontra la gloire, uniquement parce qu'elle se trouvait sur le chemin du devoir. Mais s'il se trompe sur Hampden, l'abbé se trompe encore plus sur

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Croinwell. En vertu de la théorie que nous connaissons, Cromwetl, que l'abbé consent à trouver un bon officier, est mis à côté de César, au rang des « scélérats célèbres. » L'arrêt est dur. « CromweTl, dit l'historien anglais que nous venons de citer, supporta, sans en être enivré, le pouvoir absolu et la prospérité. Il posséda à un degré éminent cette mâle vigueur, cette santé de l'intelligence qui caractérise la plupart des grands hommes de l'Angleterre. Cétait un cœur haut y intrépide^ honnête, un cœur anglais. » Peut-être pour-* rait-on trouver dans ce jugement enthousiaste, que ce qu'il y eut de plus grand dans Cromwell, aux yeux de son historien, c'est qu'il était Anglais; mais sans discuter contre le patriotisme de l'éloquent écrivain , il est bon de rbontrer comment est jugé, par le premier historien de son pays, .l'homme que l'abbé appelle un scé^rat.

En 1661, meurt Mazarin. L'abbé le compare à Richelipu, mais il n'a d'enthousiasme ni pour l'ua ni pour l'autre. Il ne peut pardonner à Richelieu, qui a fondé une académie, de n'avoir pas fondé une académie politique. Cette faute capitale est, pour l'abbé, un motif de condamnation sans appel. Le Testament politique lui paraît une œuvre superfcielle, et il classe dédaigneusement Richelieu parmi les politiques sans consistance qui ne sont que des discoureurs^ les bons politiques étant les démontreurs. Quant à Mazarin, voici iin fragment deToraiçon funèbre qué^ lui fait l/abbé : « Mazarin surpassa-de plus de moitié son prédécesseur en a richesses, et laissa à ses héritiers plus du double de re- « venu que n'avaient les héritiers de Richelieu. Il vendait « toutes les grâces qu'il pouvait vendre, et accumulait bé- « néfices sur bénéfices, dons sur dons, gouvernement sur « gouvernement, argent sut argent, pierreries sur pierre- « ri«s. 11 avait même en or huit millions de livres dans le « château de Vincennes dont il était gouverneur. Le roi c( s'en saisit après sa mort, et je ne doute pas que ce ne fût « avec justice par rapport à leur origine. »

En 1662, grande famine et magnifique carrousel donné

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par le roi : l-abbé' rapproche à dessein ce& deux faits, et le rapprocheEDent n*a guère besoin de commentaire. « Il semble c( qu'il sied mal de donner des fêtes lorsqu'on voit dans les « rues et sur les chemins des tnalheureui. nK)iirir defai- « blesse, faute d'un morceau de pain. » Les famines préocr cupent beaucoup T^bé : il en a vu quatre en soixante-quatre SLUSy et affirme que chacune d'elles a €oûté à TÉtat plus de deux cent mille personBe&. Il se demande, à ce propos, pourquoi Von ne ferait point des greniers d'abondance. Il a mangé du pain fait avec de la farine conservée à Metz de* puis le siège de 15S3, et ce pain- était bon. La surface de cette farine s'était changée en une croûte qu'il fallot briser à coups de hache; mais le «ste du blé, préservé par cette croûte du contact de l'air > était parfaitement sain. L'expérience a démontré combien cette idée était judicieuse, et cette préoccupation constante du bien public fait vénérer le digne homme au milieu de toutes ses. erreurs qui font sourire.

La guerre de 1667 est qualifiée par l'abbé de guerre mal* heureuse, parce qu'elle donna au roi le goût des entreprises injustes. Il eût été à désirer que la triple alliance fût conclue un an plus tôt, au moment où le roi faisait sesprépa* ratifs. C'est parler certainement en homme sage, si l'on songe aux désastreuses conséquences que les premiers et faciles succès de Louis XIV eurent pour la France. Ne rencontrer de barrière ni au ded&ns ni au dehors, c'était trop. La France en fit la cruelle expérience.

A la construction de Versailles, vwitable caprice de souverain absolu, l'abbé oppose les bienfaits solides et obscurs de l'administration deColbert, qui aurait tant fait pour la France, s'il eût été le maître, ou si seulement Louvois n'eût pas été là. Paris repavé, le guet à pied et à cheval augmenté, la chasse faite aux .filous, des tombereaux établis pour enlever les boues, voilà de ces services que l'abbé ne passe pas sous silence et qui éclipsent, à ses yeux, les fastueuses inutilités de Louis XIV.

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L*abbé, ooimne.onpeui le praser, se danne carrière sur la guerre de Hollande», ai il a ^au jeu ; car si jaouds entre*? prise fut déplorable,, c'est biea celle*là. Chaque année, ^rès les opérations militaires, toujours glorieuses, il ne oMinque pas d'exposer les opératipns financières, toujours d<^as*treuses. A la fin de 1674, il dit : « On ne .vit cette année « aucun règlement, aucun établissement pour T utilité pu-* « blique ; toute Tattention du coaseil et toutes les finances K ne regardaient que. la. guerre.; » et il mentionne* une multitude d'offices que le roi créa par besoin d'argent , ainsi qu'Ain million de rentes sur la ville, expédient facile et dont on devait tant abuser. Eu 1^75, nul règlement, nul établissement dans l'intérêt public, mais en revanche, lin impôt sur le papier timbré qui cause une révolte à Rennes et à Bordeaux, et une charge dé deu2 nouveau}, millions de rente imposée à l-Ëtat. Puis ces quelques paroles pour clore le récit des événements^ de Tannée : « Je ne disconviens pas c( que le roi n'ait eu du plaisir à se venger des deux mé- (( dailles hollandaises, mais on ne disconviendra pas que (( les Français achetèrent bien cher ce plaisir du roi. » A la fin de 1676 : nul règlement, nul établissement, nulle amélioration.pour l'intérieur/ du royaume, où il y a cependant tant à faire. Ed 1677, nouveaux impôts et nouvelles rentes; et (( nul règlement nouveau, sur aucune des parties du gou- « vemement. Les, ministres ne pensaient qu'à la guerre. \ En 1678, bilan de la guerre de Hollande, que l'abbé établit ainsi qu'il suit : A l'article des pertes : deux cents millions de dettes, quatre-vingt mille hommes et la réputation de bon roi et de bon voisin; à l'article des profits : des pays qui ne valent pas vingt millions une fois payés. Mais, dit l'abbé,. Louvois^ jaloux de Colbert, voulait s'enrichir et être principal ministre; et pour cela il lui fallait la guerre; peu lui importaient et la réputation du roi et l'intérêt des peuples. On pourrait contester quelques-uns des chiffres du bilan; mais on ne peut conlester et on ne saurait trop flétrir les misérables mobiles qui poussèrent roi et ministre à cette

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g»eïTe sïpiglwie. L*al>bé D*a que trop raison. Il ya cepeàdani quelquefois J;>iea loin;. car il n*esi pa$-ju£qu'aux me^ sures prises par Louis XIY dans un but iucoiïtestable d'util* lité publique, où il ne trouve à blâmer; quand la fin est bonne, les moyens sont mauvais. G*est ainsi qu'il voii dans r,élabli6seaïent des Invalides plus d'ostentation que de soli* dite : il en K^ûtera». dit-il , à TËtat, trois cents livres par jbomnoes, tandis que si Tan s'était contenté, sans élever à grands frais ua^ bâtisse na^gnifique, de leur donner à chacun cent livres pour aller vivre dans leur campagne, ils auraient été beaucoup plus heureux et on aurait pu en secourir troiôfois plus* ^

Qui oserait dire que Vabbé a tort? Et cependant il faut conveinir qu'avec un pareil système, il u y a plus de place sur la terre peur un seul n[K)aumeqt de l'art; ce qui serait bien aussi un malheur. Ni le Parthénbn, ni Saint-Pierre de Rome, ni Notre-Dame dé Paris, n'étaient des constructions nécessaires. Rien n'était,pl;us facile que de faire des temples plus économiques; .mais nous trouvons aujourd'hui qu%l serait domoiage que ces fastueuses bâtisses n'eussent point été élevées, parce qu'elles sont Téternel témoignage du génie huiBain. U en est de i^râme de tout monument qui perpétue, à travers les âges, l.e souvenir d'une, époque; et le siècle de Louis XIY n'en a pas laissé de ]>lu& magnifiques que les Invalides, après Versailles. Superflu! dit Tabbé avec toute l'école utilitaire. Sans aucun doute; mais un tel supenilu n'est-il pas un peu nécessaire ? Et quelle est la nation **bien née qui consentirait à s'en passer?

Un autre exemple frappant de parti pris est la mauvaise humeur que lui cause rétablissement d'un port militaire à RochefoFt. On dépensa vingt millions pour faire un port très-mal placé, très-malsain, et (ce qui prouve avec quelle légèreté il prenait ses informations) où les vaisseaux se pourrissent promptement. U aurait mieux valu agrandir Brest ou placer le nouvel établissement à La Uougue. Ne semblerait-il p.a3, d'a|>rès ce dernier trait, que l'abbé fut jaloux,

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pour la NormaDdie, de la préférence accordée à rAums? Quoi qu'iLen soit, rien de ce qu'il dit de Ro^hefort, sauf son insalubrité, n*e8t eiact.

Turenne, que l'abbé rencontre dans la guerre de Hollande et dont il raconte la mort en 1675, n'échappe pas plus que Condé à la sévérité de ses jugements. Il serait un grand homme s'il n*avait pas pris part à la guerre civile. « Casera c( toujours à mes yeux, dit l'abbé, une horrible tache dans a la vie de M. de Turenne, d'avoir suivi seulement un an « ou deux le parti des perturbateurs du repos pu blic^ et « d'avoir servi contre sa patrie sous les chefs des séditieux « qui armèrent les Français contre les Français. » Ne seraitil pas juste d'admettre en faveur de Turenne des circonstances atténuantes? Son erreur fut courte, et de celles, par conséquent, qu'on doit pardonner. Turenne ne persévéra pas; et cette prompte résipiscence fut une victoire de son bon sens et de son patriotisme sur ses préju^ de caste qui ne saurait être trop louée. Sa conduite fut, depuis, toujours jréglée par un grand sens, et ses talents militaires rélevèrent au-dessus de tous les hommes de guerre de son temps. Chose rare ! la mémoire de Turènne porte, sans trop flécMr, le poids, si écrasant pour d'autres, de l'oraison funèbre; et l'on ne trouve pas une disproportion trop grande entre les hyperboles de Fléchier et la simple vérité. Il faut être un vrai grand homme pour jouir d'un pareil privilège.

Il n'en est pas de même, il s'^n faut, de Letellier, dont l'abbé nous trace un portrait qu'il est assez piquant de rapprocher de l'oraison dé Bossuet. « C'était, dit l'abbé, un n très- fin et très -habile courtisan, et le plus adroit flat- « teur qui eût depuis longtemps paru à la cour. » Il avait deux grands moyens pour se pousser : l'un était de répéter sans cesse au roi qu'il était l'homme le plus sage, le plus habile et le plus capable du monde (à quoi Louis XIY* se prétait très-volontiers); l'autre, de détruire finement, doucement, et lentement dans l'esprit du maître, tous ceux dont il voyait poindre la faveur; il appelait cela « abattre les

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arbres àdroitfe et à gauche sur son chemin, w 11 restait ordinairement après le conseil quelques minutes seul avec le roi, et ce sont ces quelques moments qu*il employait si bien à faire le vide autour de lui. Un jour le roi lui parlait avantageusement de Harlay, et disait qu'il ferait un bon chancelier. Letèllier tomba d'accord de tous ses mérites » mais ajouta ce petit mot : c< Je craindrais que la cire né devint pas molle entre ses mains. » Louis XIV, très-frappé de cette considération, cessa de penser à Harlay. La Fontaine â connu Letèllier : c'est le renard de bour. C*était l'avis du spirituel Grammont, qui le comparait ànine fouine ; renard ou fouine, c'est tout uù. Il le voyait un jour sortir du cabinet du roi avec un certain air de contentement : « Il mè semble, ditce il, que je vois sortir une fouine qui vient d'égorger une (K demi-douzaine de pigeons dans un colombier, et qui sort a en se léchant les barbes. » Il est dommage que ce soit devant les restes d'un tel personnage que Bossuet, offrant cette vie comme exemple de la vertu récompensée par la fortune, ait dit de sa voix, si grave : Posside sapientiam ^, acquire prudentiam ; annpè illairiy et exàltabit te^ etc. Quelle sagesse et quelle prudence !

L'abbé rend justice à'Colbert, coname à Letèllier : « Cette ti même année, dit-il (1683), vit mourir Colbert,.. Il n'a « point été remplacé depuis; car ceux qui sont venus à sa « place n^ont pas fait le quart deB travaux, des r%letnents c( et des établissements qu'il fit sous son ministère.' Plût à « Dieu qu'il eût eu-à gouverner TÉtat sous un roi pacifique « et pacificateur ! il aurait fait quatre fois plus de bons et (( beaux établissement^. » Bien justes regrets, et que la postérité partage; car Colbert fut vraiment l'aUteur de- tout ce qui se fit de meilleur et de plus grand dans ce règne, dont la direction lui échappa sitôt pour le malheur de la France.

L'abbé ne laisse passer aucune année sans mentionner impitoyablement tout ce que cette année apporta à la France d'impôts, d'édits bursaux, d'emprunts et de désastres; il

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semble que ce soit uniqueipent da^s oe but qu'il écrit ses jinnales et qu'il ait rççii o(} se soit attribué la mission de témoigner contre le grand roi. Ceci dit une fois pour toutes^ nous renonçons à le suivre dans .cette triste et monotone énumération.

 travers tous ces malheurs, l'abbé arrive enân à l'année 1715, et là, son réquisitoire fini, il donne ses conclusions; on les devine déjà.

« De 1667 à 1715, dit-il, il y, a eu vingt-neuf années de guerrjs et dix-ne^f de paix; ainsi il en a coûté à la France onze cent soixante mille hommes^ sans les officiers, et cinquante oiillions de livres par an à cinquante livres le marc pour la dépense extraordinaire de la guerre; c'est quatorze cent cinquante millions de livres. » Mais ce ne sont pas là les seuls méfaits de Louis XIV ; le comparant à Henri IV, pour le mentr-er saus tous les ppints .non-seuleoient inférieur à son aïeul, mak l'opposé de ce que son aïeul avait été, l'abbé pousse la hardiesse j usq.u'à écrire ces lignes : a Enlever de force la femme cCun de ses sujets, F entretenir publiquement, vouloir donner, contre les lois de TÉtat, aux enfants qui viennent de ce commerce scandaleux un droit dç succéder à la couronne, qu*Us nç peuvent jamais avoir par les lois anciennes de rÉtat, etc. , n'e§t-ce pas commettre une grande injustice?» L'honnête abbé écrivait ces lignes sous LouisXV; mais il ne poussa pas la hardiesse, ou plutôt la folie, jusqu'à. . les ; foire imprimer;. tout ce qui egt en italique ne se trouve que dans le manuscrit de Caen .

Sur les conseils, il n'a plus, au moment où il écrit ses Annales, Tavis qu'il avait ea 1718. Il javoue que leur jbstitutipiï fut une faute et que les.s^aires en soufùrirent; toutefois il persiste à croire qu'il eût été bon d'avoir un conseil consultatif attaché à chaque ministre.

A propos du retour du jeune Louis XV à Paris, Tabbé fait savoir qu'il trouve bon que les souverains habitent à quelque distance de leur capitale. D'abord, moins le peuple voit le roi et plus il est disposé à lui obéir; et à cotte raison, il

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en ajoute deux autres, des plus singulières : Tune, c'est qu'il est excellent pouT la santé des rriînistres qu'ils Soient obligés d'aller sans cesse à Versailles et d'en revenir; l'autre, encore" plus naïve, c'est que a la chasse eût nécessaire à la santé de « nos rois, qui sont plus longtemps enfants qiie les autres « hommes, » On ne jugea pas à propos de laisser cette remarque dans rédilion de 1767.

Il publie, dans son entier,' le fameux compte rendu de Desmarets, et le fait suivre de cette réflexion :

« Que des poëtes, de.s orateurs, des historiens pauvres et « sujets de Louis XIV le proposent, durant son règne^ à la « postérité comme un 'modèle de roi parfait, cela est très- « naturel; mais qu'on lise après sa mort ce Mémoire de feu « M. Desmaretfe, et l'on jugera alors si les bienfaits qu'il a « procurés à ses sujets durant soixante-douze ans de règne « surpassent de beaucoup les maux qu'il leur a causés. On « jugera si ces peuples avaient grand sujet de le regretter, « et par conséquent si c'est un modèle de roi parfait. »

La mort du czar Pierre en 1725 et un prétendu testament de l'empereur chinois Cam-hi lui sont une occasion de parallèle entre les deux souverains, et sa comparaison, il n'est pas besoin de le dire, est toute à l'avantage du Chinois. La Chine (une Chine imaginaire) fut une de^ passions du dixhuitième siècle. Les philosophes imaginèrent des Chinois doux, sages, pacifiques, tolérants, un vrai peuple de philosophes, et se mirent à en raffoler. Notre siècle^ qui connaît les vrais Chinois et qui les trouve peu conformes à ce modèle idéal, les aime beaucoup moins. Quoi qu'il en soit, l'abbé crut devoir i;n hommage à la mémoire de l'empereur Cam-W. Le moyen de refuser son admiration à un nàonarque qui se félicite d!avoir employé des sommes immenses durant son règne à faire de nouveaux canaux, de nouvelles digues, (Je Nouveaux chemins pavés? Il usait d'épargnes sur -ses plaisirs, dit l'abbé, qui en parle eii homme très-bien informé, ce pour pouvoir être magnifique dans ce qui devait procurer « des commodités à ses sujets; voilà du grand, voilà du

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« vrai grand!... Cela .prouve que les princes de la Chine (( sont mieux élevés que les princes d'Europe. »

L*abbéy comme on peut s*y attendre, se préoccupe du progrès de la vaccine. 11 mentionne un rapport fait par up docteur anglais, et constatant que sur cent quarantetrois personnes inoculées à Londres, il n'en est mort que trois : tandis que ]a proportion des personnes non inoculées et mourant 4e la petite vérole était, à Paris, d'un cinquième. . .

Un prix proposé par le parlement anglaisa qui trouverait le moyen de déterminer la longitude en mer, lui fait dire que les Anglais sont encore plus sensés et plus habiles politiques que nous. Ses bonnes dispositions pour les Anglais vont singplièrement loin : 3ait-on ce qu'il pense du système de gouvernement de Walpole? Qu'il est très-simple et trèS" bien imaginé^ et qu'il procure au premier ministre le moyen de faire entendre raison à la nation, et de gouverner les Anglais suivant leurs véritables intérêts et suivant les plus grands intérêts du roi. L'indulgence est bien grande chez un homme aussi ami.de la morale que l''abbé.

En 1736, le jeune Louis XV eut vingt ans. L'abbé se permet à ce suiet la remarque suivante : Le roi rCa que de Véloi* « gnement pour rapplicaiion aux affaires publiques; ainsi « il passe la plus grande partie de là Journée à la chasse, à « table et au jeu ; heureusemenf pour iui et poxir nous^ il a c( pris confiance entière au cardinal de'Fteury, etc.. »

Ce jugeipent, si tristement vrai et si modéré, se trouve dans le manuscrit de Caen et fut, bien entendu, supprimé dans les éditions imprimées.

S'étonnant toujours qu'on n'ait pas fait l'impossible, il se demande, en 1733, année dé la mort de l'électeur-roi Auguste, pourquoi il n'a pas changé" une constitution aussi absurde Jue la constitution de Pologne. H était si facile d'apprendre la bonne politique aux Polonais, en leur donnant des professeurs, des conférences et des académies politiques! Il ne soupçonne pas que le roi de Pologne était un person-

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nage en. réalité moins puissant dans son royaume que le dernier des nonces.

Yers la fin de son livre se trouve ce curieux passage : « Le cardinal de Fleury, dit-il en décembre 1738^ quoique « d'humeur très-pacifique, a toujours regardé Tunion eu- « ropéenne comme iippôssîble à former; ainsiy il napas lu « mon ouvrage!... » Ce désespoir et celte conviction qu'il suffisait de lire le fameux trailé^pour croire possible la paix perpétuelle» sont vraiment comiques. '

Les Annales sont closes par un nouveau parallèle de Henri IV et Louis XIV, qui se termine par ces mots :

Et nunCf reges^ intelligiie; enulimini^ quijudicatis tejTam. Paradis aux bienfaisants.

« Il n'ose pas, s'éèrie Voltaire qui ne lui pardonne point d'avoir tant médit de Louis XIV, il n*ose pas dire : « Paradis aux médisants. >

Comment l'abbé, qui s'occupait de tout et écrivait sur tout, n'aurait-il point été amené à dire quelque chose sur les deux hommes qui firent t^nt de bruit en Eurojfe au commencement du dix-huitième siècle, Charles Xfl et Pierre le Grand? Il écrivit sur tous deux de longues réflexions, nouvelle contre-partie des brillantes et louangeuses histoires de Voltaire. C'est même le Charles XII de Voltaire qui lui donna l'idée de ces réfiexions. L'abbé avoue l'avoir lu avec beaucoup de plaisir, mais il ne laisse pas de montrer qu'il n'en est pas complètement satisfait, et il en donne d'excellentes raisons.

Il fallait, dit-il, commencer par mettre Charles XII au collège, à six ans, comme le jeune Cynts ; une bonne éducation eût tout changé; mais une mauvaise gâta tout. Cette part.faite àla ooenomanie^il faut bien que l'abbé la fasse partout ) , il ne dit plus rien que de trèfe-sënsé.et de très-juste. C'est (en assez mauvais style, il est vrai) tout ce que «dira plus tard Montesquieu. Montesquieu dira : « Il ne se réglait point sûr la disposition actudle des choses, mais sur un

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cértftifi modèle qu'il atait pris : encore le suîvil-il trèsmal. » L'abbé le montre possédé d'une idée fixe et absurde, qui était d'imiter César, Alexandre et les deux Guslave.

Montesquieu dira : « Il n'était point Alexandre, mais il « aurait été le meilleur soldat d'Alexandre. » L'abbé trouve que Charles XH avait la bravoure d'un grenadier^ non cdle d*iHi général.

L'abbé trouve que les entreprises de Charles XII étaient folles et démesurées, et Montesquieu dirai : a Charles se « croyait le maître du monde dans les déserts de la Pologne « où il errait, et où la Suède était coriiftie répandue, peu- « dant que son principal ennemi se fortifiait contre lui, le (( serrait, s'établissait sur la Baltique^ détruisait ou prenait « la Livonie. La Suède ressemblait à un fleure dont on « coupe les eaut dans sa source, pendant qu'on les détour- « nait dans son cours. ^>

L'abbé voit avec raison dans l'orgueil et ropiniàtreté de Charles XII la preuve d'un- manque d'étendue dans l'esprit; et c'est enfin avec non moins Be justesse qu'il dit, en pensant au Charles XII de Yoltaire : te Nos historiens ne songent «guCTe qu'à*^laire. » C'est dans ce livre surtout que Voltaire n'est que « joli » . Son histoire de Charles XII est charmante; mais est-ce là le plus bel éloge qu'on puisse faire d'une histoire ? qe serait traiter l'histoire comme .un roman. L'auteur de Chartes XII, dit Montesquieu, manque quelquefois de sens; et c'est aussi ée que pense l'abbé de Saint-Pierre. Or ne serait-ce pas surtout en intéressant trop à un héros « étonnant, toujours dans le prodige, » c'est-àdire n'ayant presque jamais le sens commun? Bref, il est difficile de voir dans l'histoire de Chartes Xll autre chose qu'une œuvr^ purement lit4,éraire,^ un modèle de récit, et d'en emporter autre chose qu'ime impression littéraire. Qr l'his-toire se propose un but plus élevé que celui-là, et ce n'est pas une impression de cette sorte que laisse dans les âmes la lecture d'un Thucydide nu d'un Tacite.

. L'abbé n'est pas aus» heureux atec Pierre 4c Grand, «t

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la monomanie lient trop de place dans le jugement qu'il en porte, N'imagîne-t-il pas de dire qu'il aurait dû faire nommer les officiers des strélitz au scrutin, demander des observations et des mémoires politiques aux boyards ou fils de boyards qui auraient voyagé en Europe, et enfin rester tranquille chez lui pour empêcher les révoltes par sa seule présence, au lieu de s'en aller courir TEurope et « charpenter à Amsterdam?» Btef, dit-il, Jl prit à gauche. Et cependant, malgré tout cela, Tabbé reconnaît la grandeur de Pierre, rétendue de son intelligence, l'énergie de sa volonté. Comment ne voit-il pas que cette intelligence et cette volonté n'éclatèrent jamais mieux que dans cet apprentissage étrange, l'un des titres de gloire les plus originaux et les plus incontestables que jamais souverain ait acquis?

En somme, ainsi que nous le disions au cemiïiencement de ce chapitre, l'abbé fut un systématique; comme tous les systématiques» voyant mieux que personne* certaines choses, celles qui se rattach^ent àses idées fixes, aveugle ou myope sur tout le reste. Cette espèce d'hommes est la moins capable de porter des jugements sains en histoire. C'est la fable si rebattue de Procuste, qui voulait que tout le monde fût de la grandeur de son lit. Procuste était un^élérat, mais il était aussi un systématique, et l'abbé de Saint-Pierre (il en eût frémi!) est de sa famille. Que devient l'histoire en passant par l'étamine de ces ^prits faussés et rigoureux ? L*abbé nous l'apprend par son exemple. Le meilleur des hommes devient un juge prévenu, intolérant, inique même, et sa passion pour tout ce qui est sensé, pratique, positif, lui fait commettre mille erreurs. Heureux quand ses erreurs ne méritent pas un nom moins re^ectueux!

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