DON ALONZO, OCTAVIO
don alonzo, froissant une lettre qu'il tient à la main.
Je déteste Valence et n'y veux plus rester Une heure.
OCTAVIO
La réponse est' rude à supporter.
don alonzo, déchirant la lettre*
Cette lettre est infâme, et, pour me satisfaire,
Je la mets en morceaux; — ah ! que ne puis-je en faire
Autant du capitaine et de tous ces ingrats
A qui j'ai lâchement demandé cent ducats?
Hélas! il n'est donc pas d'amitié véritable;
Ainsi donc Lucien nous raconte une fable.
Avec ses sept amis à la gloire desquels
vSa main voulut bâtir sept temples éternels,
Ce fut un vain mensonge.
LOPK J)K VEGA.
OCTAVIO
Aux beaux temps de la Grèce L'amitié pouvait être un titre de noblesse ; Aux nôtres, c'est un mot qui n'est plus de saison, Mensonge et fausseté, voilà notre blason.
DON ALONZO
Désormais, Octavio, que penser et que faire?
Tout me manque à la fois, même le nécessaire ;
Presque nu, je ne sors que la nuit, pour errer.
Et je prends son manteau pour ne pas me montrer
Avec celui que j'ai, le jour, à la lumière.
Oui ! moi qui, comme un fou, le partageais naguère
Ou plutôt le donnais à tous ces faux amis,
Voiià l'état affreux où le destin m'a mis.
Ah ! maudit soit le sort ! maudite la fortune!
Maudit le jeu semblable aux phases de la lune,
Et maudit soit l'amour de ces femmes sans nom
Qui, devant vos écus, ne disent jamais nonl
Hé bien, conseille-moi ! dis-moi. que faut-il faire
Pour sortir de Valence et me tirer d'affaire ?
fi
OCTAVIO
Prenez donc patience ; il vous en faut beaucoup, C'est vrai, mais ayez-en, écoutez jusqu'au bout ; On m'a partout vanté votre frère le comte.
DON ALONZO
Qui ? le comte mon frère ?
OCTAVIO
Écoutez.
DON ALONZO
J'aurais honte!
LES FLKURS DE DON JUAN
Mais faites-en l'épreuve.
DON ALONZO
Ah ! ce serait en vain.
OCTAVIO
Mais non ! II a le cœur généreux, noble, humain ; Depuis son mariage, il reçoit à sa porte De nombreux mendiants, nobles ou non, qu'importe Aucun n'en est jamais sorti sans quelque don.
DON ALONZO
N'en dis pas davantage, Octavio.
OCTAVIO
Pourquoi donc?
DON ALONZO
Ah ! je mourrais de faim que jamais la misère Ne me conseillerait d'aller trouver mon frère Pour lui rien demander, à lui que j'ai chassé, A qui tout fut par moi constamment refusé ; Ce serait à sa haine offrir trop de vengeance. As-tu le sens commun ?
OCTAVIO
Écoutez ! patience !
DON ALONZO
La faim t'a rendu fou.
OCTAVIO
Gardez un peu d'espoir; Sa porte, tous les jours, est ouverte le soir; On y voit circuler, lorsque le ciel est sombre, De nobles hidalgos, pauvres, habillés d'ombre, Et demandant ainsi l'aumône, incognito.
Les valets, sur son ordre, éteignent le flambeau, Et lui, donne à chacun un doublon au passage, Et quatre quelquefois, quand on a l'avantage D'éveiller sa pitié par des récits plus beaux. Avancez ! Il est nuit et l'heure est à propos ; Grâce à l'obscurité l'on ne peut vous connaître.
DON ALONZO
Hélas !
OCTAYÏO.
Dites un mot et vous verrez paraître Quelqu'un! C'est le moyen de sortir d'embarras. Frappez ! on va venir !
DON ALONZO
Je tremble et n'ose pas ; N'est-ce pas me livrer à sa juste vengeance?
OCTAVIO
On sort de la maison.
DON ALONZO
Est-ce lui qui s'avance ?