LA COURONNE MÉRITÉE
J'ignore si ces murailles entendront ce que je vais dire ; mais non sans doute ; je parlerai donc clairement. Je sais que vous avez tramé cette ruse, noble Alphonse, en voyant que je me refusais à vos désirs, afin d'attendrir le marbre de mon honneur ; il n'est pas de refuge contre un roi, si ce n'est le ciel; à quoi servirait d'être chêne ou palmier, si le vent du pouvoir, quand il se change en orage, jette sur le sol feuilles et branches? Je me rends donc à vous ; gardez mon mari en prison, et venez dans mon appartement; je veux que le vainqueur jouisse de sa victoire, mais avec tout le secret que j'attends de vous. Vous pouvez entrer chez moi sans être connu ; il suffit qu'un gentilhomme vous accompagne ; je sais que lorsque vous aurez pris possession de ma personne, je ne pourrai pas payer ce que je vous aurai coûté. Vous en aurez fini avec toutes vos prétentions, et moi j'en aurai fini avec toutes vos menaces ; je laisserai de côté les vains retards, vous, les faussetés et les ruses. Ne laissez pas sortir encore mon époux de prison , pour que mon honneur reste sauf, et faites en sorte que la reine, ma maîtresse, ne sache pas que j'ai pu trahir le lit royal. Venez, Alphonse, vous jouirez, par force, d'une femme de pierre, d'un marbre froid , que contraint l'honneur sans amour , parce que l'honneur consiste à sauver la vie de mon époux ; s'il n'est point de motif qui puisse vous détourner de votre projet, et si votre raison n'a plus son libre arbitre, le temps viendra où vous payerez, au double, une si grande offense à Dieu et à un noble gentilhomme. (Elle sort.)
le roi. Attendez, dona Sol, attendez.
don pedro. Voilà de graves paroles.
le roi. Très-graves.
don pedro. Profitez-en toujours, seigneur, pour la posséder. Elle va vous donner, comme à son roi, les clefs de son honneur! . . .
le roi. Ah! qui pourrait la couronner reine de Castille? Est-il possible, don Pedro, "que cette femme orgueilleuse se soit enfin rendue?
don pedro. Tel est le pouvoir de l'amour qu'elle a pour son mari ; vous voyez combien la ruse a réussi. le roi. Allons changer de vêtements, don Pedro; je veux,
malgré son déplaisir et sa colère, la posséder, la dédaigner et ensuite lui rendre service.
don pedro. Elle arrivera à vous aimer lorsque vous viendrez à la quitter.