AMOURS DE LOPE
Don Fernand, c'est le nom sous lequel Lope s'est peint lui-même, habitait à Madrid chez une parente qui avait une fille et une nièce ; celle-ci s'appelait Marphise. Don Fernand l'aimait et en était aimé ; mais un homme riche et âgé demanda sa main et l'obtint. Le jour même de ces noces disproportionnées, l'amant désespéré fut amené par un de ses amis dans la maison d'une autre femme appelée Dorothée, mariée aussi, mais dont le mari était en Amérique : ces deux amours sont le sujet de la. pièce de Dorothée, qui s'ouvre quelques années après le mariage de Marphise, quand la liaison de Fernand avec Dorothée est dans toute sa force.
La mère de la jeune femme, Théodora, pauvre et cupide, voit avec peine ces amours qui n'enrichissent pas sa maison, car Fernand (n'oublions pas que c'est le nom de Lope dans la pièce) est plus pauvre qu'elle encore ; aussi reçoitelle, d'une oreille complaisante, les conseils de sa voisine, Gérarda, vieille entremetteuse qui lui propose de remplacer cet amour sans profit par celui d'un gentilhomme appelé don Bela, qui revient d'Amérique avec des trésors.
Voici Dorothée, attaquée dans ses amours, tourmentée, battue par Théodora, ébranlée dans ses convictions , hésitant entre la volonté de son cœur et celle de sa mère ; elle va trouver don Fernand, son amant. Nous donnerons ici des fragments de cette scène, comme de toutes celles dans lesquelles notre poète est interlocuteur sous le nom de son héros.
VIE DE L0PE DU VEGÀ
(Dorothée devant la porte de la maison de don Fernand ; elle est accompagnée par Celia sa suivante.)
dorothée, de dehors. Frappe fort, crains-tu donc de te blesser la main?
celia, de dehors. Si don Fernand s'est promené aux étoiles, il dort, et fait du jour la nuit, comme c'est l'usage. t don fernand, à Julio son gouverneur et ami. Vois donc, Julio, qui se permet de briser notre porte?
julio. C'est un pauvre ou un sourd. (Allant vers la porte.) Qui est là?
celia. Ouvrez. •
julio, à son maître. C'est Celia, senor, c'est Celia; nous aurons un petit poulet.
fernand. Homme sans cœur, peux-tu en parler avec si peu de respect?
julio. Où cours-tu? ne vas-tu pas briser la guitare pour arriver plus vite ?
fernand. Je vais recevoir l'arc-en-ciel ambassadeur des dieux, l'aurore de mon soleil, le printemps de mes années, le rossignol du matin, dont la douce voix réveille les fleurs et fait ouvrir les feuilles comme si elles étaient des yeux. (Il ouvre la porte et revient avec Celia.)
celia. Je ne viens pas seule.
fernand. Qui vient avec toi? tu m'as troublé. Jésus ! (Dorothée arrive sur la scène.) Est-ce Dorothée! oui ! (A Dorothée.) C'est toi, un voile sur la figure ! Entre, entre, qu'as-tu? pourquoi chancelles-tu ? Celia est triste, et toi tu restes le visage couvert ; Il y a une comète dans le ciel ; le prince Amour est donc malade ; tu ne parles même pas ; assieds-toi, assieds-toi; l'escalier t'a mise hors d'haleine. (A Julio.) Julio, un peu d'eau.
julio. Apporterai-je quelque autre chose?
fernand. Je te croyais déjà revenu. (Julio sort.) Senora, qu'est-ce donc? pourquoi me tuer par ce silence? on t'aura dit quelque chose contre moi ; ta mère m'aura accusé injustement pour te décider à me quitter ; mais que le ciel m'abandonne, si de toutes les choses qu'il a créées, j'ai vu, remarqué, entendu ou imaginé autre chose que ta beauté !
VIE DE LOPE DE VEGA
julio, rentrant. Voici l'eau et quelques sucreries.
fernand, à Dorothée. Mange, bois; ou bien je t'offre mon cœur, je t'offre mon sang ; qu'as-tu ? Elle s'est évanouie ; qu'estce donc, Celia? Je suis mort; ma vie est terminée. Ah ! senora, oh ! ma Dorothée, oh ! mon dernier espoir! Amour, tes flèches se brisent ; soleil, ta lumière s'éclipse ; printemps, tes fleurs se flétrissent ; le monde est dans l'obscurité. *
julio, à Celia. Celia, allumerons-nous un flambeau?
celia, à Julio. Tais-toi , mauvais plaisant , tu n'es pas dans ton rôle.
dorothée, revenant à elle. Que veux-tu savoir, mon Fernand, si ce n'est que je ne suis plus à toi? fernand. Quoi donc ! Est-il venu une lettre de Lima1 ? dorothée. Non, seîïor.
fernand. Hé bien ! qui donc a le pouvoir de t' arracher de mes bras ?
dorothée. Ce tyran , cette tigresse qui m'a engendrée (comment puis-je être la fille de celle qui ne t'aime pas ?) ce crocodile fourbe qui pleure et qui tue , ce serpent qui imite la voix des bergers pour les dévorer vivants en les appelant par leurs noms , cette hypocrite qui a toujours le chapelet à la main et jamais sur le cœur! aujourd'hui elle m'a cherché dispute, elle m'a injuriée, elle m'a dit que tu me perds, que tu me laisses sans honneur, sans fortune et sans ressource, et que demain tu m'abandonneras pour une autre. J'ai voulu lui répondre ; mes cheveux l'ont bien payé ; vois-les, ces cheveux que tu admirais, que tu comparais aux rayons du soleil, dont l'amour avait fait la chaîne qui attachait nos cœurs, ces cheveux que tu appelais dans tes vers les filets de l'amour, ils ont la couleur que tu désirais avoir aussi pour ta barbe avant qu'il ne t'en fût poussé un poil follet ; hé bien ! mon Fernand, ces pauvres cheveux ont tout payé ; je t'apporte ceux qu'elle m'a arrachés ; car ceux qui me restent , ils ne seront plus à toi , ma mère veut qu'ils
1 C'est la ville où réside le mari de Dorothée,
VIE DE LOPE DE V E G A
soient à un autre ; elle me livre à un Indien ; l'or a triomphé d'elle ; c'est Gerarda qui a fait le marché ; entre elles deux elles ont décidé ma mort ; oh ! cruelle sentence ! Elle a su que j'avais vendu, le mois passé, les passementeries dorées de mon corsage, et avant-hier ma jupe de soie à fleurs ; elle prétend que je t'en ai donné l'argent pour que tu puisses le jouer ; comme si tu jouais, toi dont le plus grand vice est l'amour des livres en toute sorte de langues ; elle prétend que tu me trompes avec tes vers, et qu'avec ta voix qui les chante, tu me mènes doucement, comme une sirène, vers la mer de la vieillesse où la désillusion sera mon tombeau , et le repentir mon châtiment ; ah ! Dieu ! Hélas ! hélas ! Tiens, laisse-moi m'arracher les yeux; puisqu'ils ne sont plus à toi, je n'en ai plus de souci ; celui que ma mère veut m'imposer ne pourra pas en prendre possession , il verra dans mes prunelles ton portrait qui saura bien les défendre. Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !
don fernand, froidement1. Quoi ! tant de douleur pour une affaire de si peu d'importance, Dorothée ! Rassérène tes yeux ; rentre les perles suspendues à tes cils comme des pendants d'oreille ; ne flétris pas les roses, ne détruis pas l'harmonie de ton visage par des lignes heurtées ; je te jure, vraiment, par l'amour que j'ai eu pour toi, que tu m'avais, tout d'abord , bouleversé l'âme.
Dorothée. L'amour que tu as eu, Fernancl ? fernand... Que j'ai eu , et que j'ai encore ; car l'amour n'est pas une ombre qui s'évanouit lorsque le corps lui manque. J'ai
1 Pour aider à expliquer cette froideur de Fernaud, nous devons dire que dans une scène précédente entre Fernand et Julio, le premier raconte un rêve qui a troublé son sommeil : « La mer des Indes était arrivée jusqu'à Madrid, et venait battre le pont avec fureur; un homme seul montait un vaisseau du haut duquel il jetait dans une barque des lingots d'or et d'argent. Dans cette barque était Dorothée, qui prenait à deux mains tout ce qu'on lui donnait. J'arrivai alors près d'elle et voulus lui parler, mais elle s'éloigna sans me reconnaître. »
La réalisation si prompte de son rêve a bouleversé Fernand. Il croit Dorothée d'accord avec sa mère, et n'ajoute pas foi aux regrets qu'elle vient d'exprimer.
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cru que quelque ordre jaloux te bannissait, ou que ta mère était morte, ou que ton mari était revenu des Indes. Mais tant de chagrin pour une si petite cause ! heureusement la joie de te voir m'ôte la tristesse que j'ai à t'entendre va-t'en et que Dieu t'accompagne ! J'attends un ami pour une affaire , et il n'est pas bien qu'il te voie ; les dames aussi belles que toi ne peuvent impunément être vues que dans les maisons de juges ou de savants , mais jamais dans des appartements de garçons, qui sont encombrés de fleurets pour l'escrime, de malles d'habits, et d'instruments de musique.
Dorothée. Je crois que tu ne m'as pas comprise.
fernand. Ài-je assez mal répété la leçon, pour que tu croies que je n'en ai pas saisi le sens ?
Dorothée. Hé quoi ! lorsque je t'ai dit que notre liaison est finie, tu t'es si facilement consolé.
fernand. Aussi facilement que tu t'es consolée en me le disant.
dorothée. Moi ! j'en suis morte.
fernand. Si tu étais morte chez toi , tu ne serais pas venue jusqu'ici.
dorothée. Crois-tu donc que je t'ai fait une plaisanterie?
fernand. Gomment le croirais-je , si c'est une vérité qui vient d'Amérique? Va-t'en, mon trésor, il se fait tard.
dorothée. Me mets-tu donc à la porte de chez toi ?
fernand. Pourquoi veux -tu rester là où tu ne veux pas revenir, comme tu l'as dit?
dorothée. Pourquoi n'y reviendrais-je pas?
fernand. Parce que tu vas aux Indes, et que la mer est entre nous.
dorothée. La mer de mes larmes !
fernand. Celles des femmes sont toujours entre deux sourires ; il n'y a point de pluie d'été qui tarisse plus vite.
dorothée. Qu'as-tu donc fait pour moi depuis cinq années , qui pût m'obliger à feindre l'amour que j'ai eu pour toi ?
fernand. Tu parles aussi au passé.
dorothée. Et je fais bien, car celui qui n'a pas de regret de me perdre ne mérite pas qu'on l'aime encore.
VIE DE LOPE DE VEGA
fernand. C'est toi qui te perds toi-même.
Dorothée. Vous autres hommes combien vous êtes étranges !
fernand. Nous sommes, bien au contraire, toujours du. même pays : notre première patrie fut la femme, et nous n'en sortons j amais.
Dorothée. Allons-nous-en, Celia, ce cavalier aura rencontré ces jours-ci ce que disait Gerarda.
fernand. C'est toi qui as trouvé ce que disait Gerarda ; si ce n'eût été de toi, je pourrais être marié avec plus d'or qu'on ne t'en apporte, et pourtant je n'ai pas encore vingt-deux ans.
dorothée. Et moi en ai-je cinq cents ?
fernand. Je le dis , parce que, s'il plaît à Dieu, j'ai devant moi assez de temps pour profiter de la vie ; c'est à dix- sept ans que j'ai commericé à t'aimer, et que, Julio et moi , nous avons laissé là les écoles , plus oublieux d'Alcala que les soldats d'Ulysse ne le furent de la Grèce.
celia. Dieu me pardonne ! le voilà qui raconte des fables.
dorothée. Laisse-le , Celia ! il a ses raisons ; je disais bien qu'il était occupé ailleurs ; il a d'autres amours , sans cela aurait-il le cœur si brave et les yeux si vaillants? (Elles sortent.)
Don Fernand seul avec Julio.
fernand. Ferme la porte, Julio, et regarde par la fenêtre, vois si Dorothée ne tourné pas la tête.
julio. Elle n'y pense seulement pas.
fernand. Je suis mort, Julio , ferme toutes les fenêtres ; que la lumière ne frappe pas mes yeux , puisqu'ils viennent de voir partir celle qui fut la lumière de mon âme. Ote cette dague d'auprès de moi ; car l'intimité est un démon, l'habitude un enfer, et l'amour une folie, qui tous me conseillent de m'en servir pour me tuer
julio. Que vas-tu faire vers ce bureau? que cherches- tu? que chiffonnes-tu là? Laisse donc ces lettres; laisse donc ce portrait. Que t'a fait cette divine peinture? Respecte en elle les
VIE DE LOPE DE VEGA
pinceaux du fameux Philippe de Liano ; il n'est p^s juste que tu prives l'art de ce miracle.
fernand. Vive Dieu! je vais te tuer.
julio. Tue-moi ! mais tu ne toucheras pas à ce portrait qui est innocent.
fernand. Alors je vais partir.
julio. Pour quel pays?
fernand. Pour Sé ville.
julio, Je le veux bien ; mais de l'argent?
fernand. Marphise1 que j'ai toujours dédaignée, bien que nous ayons été élevés ensemble, Marphise que j'ai négligée injustement à cause de cette ingrate, viendra libéralement au secours de notre misère.
julio. Sous quel prétexte lui demanderas-tu de l'argent?
fernand. Je lui ferai quelque mensonge.
julio. A la bonne heure, allons la voir !
fernand. Enferme ces lettres et ce portrait, et fais attention que je ne les voie plus.
fernand, reprenant les lettres des mains de Julio. Je te dis, Julio, que dans ces lettres on peut voir et connaître la pensée de Dorothée, comme on apprend à connaître celle de Laura Terracina, et celle de la marquise de Pescara dans leurs poésies. — Tiens ! donne les lettres ; tu vas voir.
julio. Ne vas- tu pas maintenant les lire? Alors tu n'as pas grande envie d'aller à Séville.
fernand. Écoute celle-ci : (Il lit.) Mon Fernand, à quoi bon tant d'excuses? Celles que tu m'as données cette nuit suffisent; tes larmes d'alors m'ont plus apaisée qu'aujourd'hui tes paroles. Rien ne calme les cœurs offensés comme l'humilité ; ta jeunesse seulement me donne à penser, et je crains que ton attendrissement ne soit venu plutôt de la faiblesse de ton âge que de la bonté de ton cœur; si je fis l'éloge d'Alexandre comme d'un
1 Marphise, dont nous avons parlé, page 8, et qui était devenue veuve.
VIE DE LOPK DE VEGA
homme de bonne grâce et de bonnes manières, ce n'était pas pour en faire la comparaison avec toi, c'était fort innocemment et sans la moindre arrière-pensée ; tu m'as mis la main sur le visage; l'outrage consiste en ce que c'était la jalousie qui en était la cause, et non l'amour. Tu me diras que la jalousie venait de l'amour, il sera mieux de le croire pour moi et pour mon visage ; si tu voulais me marquer comme avec un fer chaud, pour que l'on sût que j'étais ton esclave, d'où t'est venue la pensée que je veuille m'opposer à ce que tout le monde le sache? Pourtant je puis t'assurer que, lorsque le coup qui me frappa le visage eut son écho dans mon cœur, celui-ci me dit humblement : Souffre, Dorothée, l'homme qui t'a offensée te vengera luimême ; car son regret sera plus grand que ta douleur. Pourtant, au milieu de ces humilités de l'amour , fais attention que pour les femmes de bien ce^'est pas une plaisanterie, ni un encouragement à recommencer ; et, si dans cette circonstance nous avons appris tous deux à quel excès peut arriver l'intimité de l'amour, il ne faut pas en faire deux fois l'expérience ; car, bien qu'on dise que la femme est un être qui aime à être châtiée , toutes ne l'aiment pas à ce point qu'elles ne se révoltent quelquefois, et ne fassent alors ce qu'on n'attend pas d'elles. Ce que je te demande maintenant, c'est que tu reviennes voir ce visage que tu as frappé pour savoir lequel aura le plus de rougeur, ou le tien par la honte de ce que tu as fait, ou le mien par les traces qu'il porte encore.
julio. Je me souviens de cette aventure, et de toutes tes folies d'alors.
fernànd. Que ne l'ai-je tuée en ce temps-là!
julio. Senor, considère qu'il se fait déjà tard pour aller parler à Marphise.
fernand, sans V écouter, et parcourant toujours les papiers du secrétaire. Ceci est de mon écriture ; ce sont des vers... Je me les rappelle maintenant; elle me les renvoya pour les mettre en musique. Je veux les relire...
julio. Qu'avons-nous à faire de rappeler toutes ces tendresses? Si tu te repens de t'en aller, ne fais donc pas tant le vaillant avec moi.
16 VIE DE LOPE DE VEG A
fernand. Est-ce que je puis me déterminer à ne plus voir Dorothée? ce n'est pas possible... Pourtant puis-je la revoir après cet affront? Je serais plus malheureux encore si je restais.
julio. Attacherai-je enfin ces papiers?
fernand. Attends! voyons encore celui-ci.
Que d'amour, que de jeunesse dans ces incertitudes ! La lettre de Dorothée est un chef-d'œuvre de naturel, et nous sommes tenté de croire qu'elle fut écrite par la maîtresse de Lope elle-même, et que son amant, en la transcrivant, a voulu la faire passer à l'immortalité: plus notre travail se poursuit, plus notre conviction augmente ; Lope s'est peint dans don Fernand, et il nous donne dans Dorothée le portrait de sa maîtresse.
Après toutes ces hésitations, Fernand part enfin pour Séville; mais, avant de sortir de Madrid, il passe devant la maison de Dorothée; les fenêtres sont fermées; il continue alors d'un pas plus rapide, et disparaît à l'angle de la rue.
Dorothée l'a vu pourtant : l'ingrat est donc parti! Cruel malentendu de l'amour ! Ils s'aiment tous deux, et tous deux s'accusent; les voilà séparés! Dorothée, en le voyant passer si vite, comprend que tout est fini pour elle ; elle veut essayer de mourir, elle avale une bague, et la voilà près de la mort. Pauvre enfant passionnée, mais sans courage et sans force morale, elle peut offrir sa vie à son amant, et rien de plus ; car si elle ne meurt pas , elle sera faible, se laissera entraîner aux perfides conseils d'une entremetteuse, aux lâchetés d'une mère avare, aux séductions des bijoux et de l'or ; et pourtant pas un jour ne se passera sans qu'au fond du cœur elle ne pense à son Fernand, et ne regrette ces jours heureux de la pauvreté où l'amour était si riche de tous les trésors de la tendresse et de la poésie. Elle relit tes vers de son amant et de son
VIE DE L0PE DE VKGA
poëte ; ce sont eux qu'elle chante quand don Bela , l'américain , lui fait des compliments sur la beauté de sa voix. Et lorsqu'il lui demande de qui sont ces beaux vers, c'est, répond-elle mélancoliquement, d'un cavalier qui est maintenant à Séville. — Et comment s'appelle-t-il? ajoute don Bela. ~ Dorothée, sans répondre, continue sa romance ; mais elle a des larmes dans la voix.
Bientôt don Fernand est de retour à Madrid ; lui aussi, il a en vain essayé de guérir la plaie de son cœur, il n'a pas pu rester à Séville, et il revient tout en jurant qu'il n'ira pas voir Dorothée. Il s'entretient avec son gouverneur Julio, disons plutôt son compagnon et son ami ; car celui-ci obéit à tous ses caprices, et se contente de lui citer tous les auteurs grecs, romains, arabes, allemands, anglais, espagnols, qui ont parlé de l'amour et de ses folies ; comment il vient, comment il part? sa nature, son essence : c'est un cours de métaphysique en conversation , et le tout gaiement , et pour distraire cette tête folle ; il arrive même h provoquer des dissertations , des controverses. — Words, words, word's, — s'écrierait Hamlet, mais au fond de ces paroles, toujours la même pensée, toujours le même amour!
— Allons à la porte de Dorothée. — Mais le serment? Il est vrai que Platon a dit que les dieux ne font que rire des parjures de l'amour. — Je ne lui parlerai pas. — Si tu la vois tu lui parleras. — Ne va pas le croire. — Je le crois déjà. — Aller voir la porte qui s'ouvrait à tant de bonheur, ce n'est pas voir Dorothée , la porte n'est pas Dorothée. — Le syllogisme est tout fait. — Voyons. — Toute porte est de bois, toute femme est de chair, donc la femme n'est pas une porte. — Maudit sois-tu de me faire rire quand j'ai tant de tristesse au cœur! Allons voir l'écrin de ce joyau. — Prendrai-je la guitare ? — Prends-la, si nous trouvons l'occasion de tirer nos épécs, il nous importe peu de la perdre.
VIE DE LOPE DE VEGA
Pendant que Fernand se dirige vers cette maison si bien connue, que fait Dorothée? Elle écrit :
— Devine ce que j'écris, dit-elle à sa suivante. — Une romance. — Non. — Une lettre. — Oui. — A qui donc? — A qui si ce n'est à Fernand; je ne veux pas qu'il m'oublie, et il ne peut m'avoir oubliée, puisque je pense toujours à lui.
La lettre est écrite : mais on lui annonce qu'on a vu Fernand de retour dans Madrid...
— Où vas-tu? que fais-tu? lui dit Célia, arrête-toi, don Bela est dans la rue. — Tu as raison, Célia, puisque Fernand revient, il vaut mieux feindre l'indifférence que de montrer le trouble de mon cœur.
Mais il est nuit, c'est l'heure des sérénades ; les cordes d'une guitare vibrent sous les fenêtres de Dorothée; on chante, ce sont les vers de son amant, et c'est bien, c'est bien sa voix ; Dorothée écoute et Fernand chante.
julio. Je crois, senor, qu'on a entr'ouvert la fenêtre.
fernand, après avoir chanté. Je crois avoir mal chanté parce que ma voix tremblait.
julio. Tu n'as jamais mieux passé de la voix de poitrine à la voix de tête.
fernand. C'est pour me consoler que tu me dis cela; je vais chanter autre chose : il me semble que j'ai moins peur. (Il chante. )
julio. Il n'y a pas d'apparence qu'on veuille t' appeler ou te parler ; je ne vois que des ombres qui passent d'un côté à l'autre de la fenêtre.
fernand. Ce doit être mon bonheur qui passe ; il n'a jamais été qu'une ombre dans cette maison. Allons-nous-en, Julio.
Dorothée ne s'est pas mise à la fenêtre; mais elle veut
VIE DE LOPE DE VE G A
entendre encore cette voix chérie, et Celia, par son ordre, avance la tête sur le balcon pour rappeler Fernand et lui demander une nouvelle romance, qui est bientôt interrompue par l'arrivée de don Bela et de ses valets.
fernand. Donne -moi mon épée, et pends la guitare à la grille.
célia. Madame ! madame ! ils vont se tuer. dorothée. Approche une lumière de cette fenêtre. Mon cœur sort de ma poitrine pour aller porter aide à Fernand.
Don Bela est blessé par Fernand ; ses gens fuient et le troisième acte est terminé.
Le quatrième acte s'ouvre au Prado ; Dorothée et Felipa sa confidente y sont venues de bonne heure : n'est-ce pas au Prado que se donnent les rendez-vous d'amour? N'est-ce pas au Prado qu'on les devine?
felipa. Senora, cache-toi le visage, voici Fernand et Julio qui viennent par la Carrera; moi, je resterai le front découvert, puisqu'ils ne me connaissent pas.
dorothée, le visage caché. Asseyons -nous près de cette fontaine; je suis toute troublée; et puis, assise, je serai moins facilement reconnue.
felipa. 11 vient, cache-toi bien.
(Don Fernand et Julio passent devant elles.)
dorothée. Ils ont passé sans nous regarder. felipa. Quelle étrange mélancolie !
dorothée. Appelle-le donc, puisqu'il ne te connaît pas : voyons ce qu'il pourra nous dire ; quant à moi , je resterai muette.
felipa. Hé ! cavalier ! gentilhomme !
julio. Écoute donc! ces femmes t'appellent. fernand. Laisse-les, sot ; ce n'est pas là que j'irai chercher la guérison de ma tristesse.
felipa. Ne soyez pas discourtois, cavalier.
VIE DE LOPE DE VEG A
julio. Elles cherchent leur vie de bon matin; cependant leur extérieur ne semble pas compromettant; vois donc ce qu'elles te veulent.
fernand. Ne sais-tu pas que je ne pense plus aux femmes ?
julio. Tune guériras jamais de ton mal; si tu en doutes, rappelle-toi le roi Assuérus, et à défaut, demande-le à Pétrarque dans son triomphe d'Amour. (A Felipa.) Mon maître dit qu'il ne parle pas avec les femmes.
felipa. Et si je vais à lui, si je le prends par son manteau pour le forcer à s'asseoir ici, bon gré, mal gré?
julio, à Fernand. Senor, cette dame est décidée à t'arrêter ici de force ; fais attention que les femmes s'acharnent après ceux qui les fuient, et celle-ci te suivra par la seule raison que tu ne veux pas d'elle.
fernand, à Felipa. Que voulez-vous, sefiora? que me demandez-vous? Apprenez que vous êtes la seule femme à qui j'aie adressé le parole depuis plus de quatre mois.
felipa. Pourquoi, mon prince? Que vous avons - nous donc fait?
fernand. Les trahisons et les outrages d'une femme sont la cause que je les hais toutes.
feltpa. Quelle charmante histoire vous nous promettez là ! Asseyez-vous près de nous, et vous ferez deux bonnes choses , vous vous reposerez et vous causerez avec nous.
fernand , montrant Dorothée toujours voilée. Pourquoi cette dame ne parle-t-elle pas?
felipa. Parce qu'elle est courroucée contre les hommes, comme vous contre les femmes.
fernand. Si elle abhorre les uns comme je hais les autres, on pourrait composer de nous deux un poison pour finir le monde. ( Ils sont tous assis. )
felipa. Pourquoi venez-vous au Prado si matin, puisque vous n'y venez pas pour voir des petits souliers?
fernand. Je ne dors pas de la nuit; je lutte avec l'amour le plus sot et le plus désabusé qu'ait jamais eu un homme sans espoir, depuis qu'il y a des fous de cette nature dans le monde.
felipa. Eh bien ! maintenant que vous nous avez fait la grâce
VIE DE LOPE DE VEGA
de vous asseoir près de nous, et dans la certitude où nous sommes que vous ne nous ferez pas la cour, à cause de votre haine pour les femmes, racontez-nous l'histoire des malheurs dont vous vous plaignez ; certes , tous les gens malades de votie maladie donneraient de l'argent pour qu'on les écoutât...
fernand1. Hé bien, mesdames, vous qui parlez, et vous qui ne parlez pas, je naquis dans cette ville de parents nobles qui n'avaient eu en héritage que peu de fortune ; mon éducation ne fut pas celle d'un prince ; pourtant, ils voulurent que j'apprisse la philosophie et les belles-lettres. Ils m'envoyèrent, à dix ans, à Alcala, avec la personne que vous voyez [montrant Julio), et qui en avait alors vingt ; il devait me servir de gouverneur et d'ami, comme il l'a fait avec amour et fidélité.
julio. Qui le méritait plus que toi ?
fernand. Auprès de toi, Julio, je regarde comme un ignorant le centaure Ghiron, gouverneur d'Achille, et, pour ce qui regarde l'amitié, que ne suis-je Alexandre comme tu es Éphestion ?
julio. Je ne veux pas te répondre, de crainte d'interrompre l'histoire de ta vie.
fernand. A l'âge que j'ai dit, je savais déjà la grammaire et je n'ignorais pas la rhétorique ; je laissais voir un esprit raisonnable, de l'aptitude et de l'intelligence pour toutes les sciences, mais par-dessus tout pour faire des vers ; de sorte que tous les cahiers de mes leçons me servaient de brouillons pour mes pensées, et le plus souvent je les exprimais en vers latins ou castillans. Je commençai ensuite à réunir des livres de toutes langues et de toutes littératures ; après les principes de la langue grecque, et une étude profonde de la langue latine, je sus bien le toscan et pris connaissance de la langue française.
julio. Il semble que tu passes un examen devant cette dame, comme si tu briguais quelque emploi.
1 Qni ne verra, dans le long récit qui va suivre, et dont la plupart des détails sont inutiles à l'objet de la scène et l'entravent, la preuve certaine du désir de Lope de raconter les événements de sa vie, depuis sa naissance jusqu'au jour où il parle?
VIE DE LOPE DE VEGA
felipa. Ne croyez pas que je sois tellement ignorante, que je ne puisse pas écouter avec plaisir ce qui concerne les lettres tout comme ce qui concerne l'amour. Nous autres femmes, quand la question ne nous intéresse pas personnellement, nous aimons à nous entretenir sur quelque sujet que ce soit.
fernand. Mes parents moururent ; l'intendant de leur fortune en rassembla ce qu'il put, et passa aux Indes en me laissant pauvre. Ainsi que d'autres en rapportent du bien, le mien, au contraire, y fut emporté.
julio, montrant Felipa. Il me semble que cette dame s'est mise à rire quand tu as parlé des Indes.
fernand. Elle n'a pu comprendre le sens de mes paroles.
felipa. Vous avez raison ; je n'ai ri que de l'esprit avec lequel vous vous êtes exprimé, et non pas des raisons qui vous font parler de ce pays avec humeur.
fernand. Oui, j'en parle avec humeur! Plût au ciel que les Indes n'eussent jamais été découvertes, et que Colomb ne fût jamais venu en ce monde !
felipa. Quoi ! parce qu'on vous a pris votre patrimoine , auriez-vous assez peu de cœur pour regretter que l'Espagne se soit enrichie de cette conquête , et que notre religion y ait répandu ses vérités?
fernand. Vous allez bien loin de ma pensée; mais je n'en suis pas surpris, parce qu'il vous est impossible de la pénétrer.
felipa. Reprenez la chaîne de votre récit, de peur qu'il ne s'en perde quelque anneau.
fernand. Je revins à Madrid, et visitai une dame, ma parente, riche et libérale, qui se fit un plaisir de m'accueillir.
felipa. Elle eut très-bon goût.
fernand. Elle avait une fille de quinze ans et une nièce à peu près du même âge que moi, qui en avais dix-sept. J'aurais pu me marier avec l'une ou l'autre ; mais mon malheur me réservait un sort bien différent. Les fêtes, et l'oisiveté surtout, cet écueil de la vertu, et cette nuit de l'entendement, m'entraînèrent bientôt loin de mes premières études ; car ce n'était pas peu de chose que de lever les yeux jusqu'à Marphise ; c'est ainsi que se nommait la nièce de cette dame. L'amour s'accroissait
avec l'intimité, comme toujours; mais au milieu de ces désirs qui n'avaient pas de flamme visible à cause de ma modestie et de mon peu d'expérience , on la maria à un homme riche, plus avancé en âge qu'en savoir, quoiqu'il fût jurisconsulte. Le jour que ce savant l'emmena dans sa maison, mes lèvres firent un long essai des lèvres deMarphise, pour en enlever le doux poison de sa douleur, qui, certes, aurait tué ce mari abhorré; et nous pleurâmes tous deux derrière une porte, en mêlant nos paroles avec nos larmes , de telle façon que celui qui nous aurait regardés n'aurait pas#su distinguer les unes des autres.
felipà. Il paraît que vous pleurez facilement.
fernand. J'ai les yeux d'un enfant et l'âme d'un Portugais ; croyez bien que celui qui ne naît pas avec un cœur tendre ne saurait être un poëte harmonieux.
felipa. Gomme vous revenez vite à votre profession !
fernand. L'amour en est la faute.
felipa. Pourquoi?
fernand. Parce qu'aimer et faire des vers c'est tout un; et les meilleurs poètes qu'ait eus le monde, on les doit à l'amour.
felipa. Qu'arriva-t-il de la nouvelle mariée?
fernand. Le triste époux oublia son âge, ne se souvint que de la beauté de sa femme, et suppléant à la faiblesse par l'artifice, paya l'entreprise de sa vie, comme un bon chevalier.
felipa. Marphise était devenue libre ; vous fîtes grande fête à son retour.
fernand. Vous vous trompez, sur l'honneur; car, le jour où elle se maria, un de mes amis m'apporta une invitation d'une autre dame de cette ville... Je ne sais comment je vous la nommerai... Tout mon sang se glace... Enfin, elle s'appelle...
felipa. Ne vous arrêtez pas... dites.
fernand. Lionne, tigresse, serpent, aspic, sirène, Euripe, Circé, Médée; peine, gloire, ciel, enfer... Dorothée!...
felipa. Que de noms injurieux vous accumulez sur cette pauvre femme !
fernand. Je ne les ai pas dits tous... Si pourtant, puisque j'ai nommé Dorothée !
VIE DE LOPE DE VEGA
felipa. Enfin, quelle était donc cette invitation? fernand. D'aller la voir.
felipa. Et vous y êtes allé le soir même des noces de Marphise ?
fernand. Je me mis le plus galamment que je pus, et j'allai la voir, ajusté, parfumé et armé de pied en cap, enfin, avec tout l'attirail d'un prétendant... En comparaison de moi, le futur de Marphise avait l'air d'un grand-père.
julio. Pourtant il s'était fait la barbe, comme se la font tous ceux qui se marient, et toi tu n'en avais pas à faire... Voyez quelle profonde douleur il avait de perdre cette dame ! oh 1 les
hommes ! Comme ses larmes se séchèrent vite ! et comme il
oublia cet essai charmant qu'il fit des lèvres de Marphise derrière la porte !
fernand. Que voulez-vous ? N'aurait-ce pas été une sottise de me tuer, quand elle était aux bras de son mari?
felipa. Enfin vous la vîtes, cette Dorothée... Était-elle belle?
fernand. Pourquoi me le demandez-vous?... La nature avait distillé toutes les fleurs, toutes les herbes aromatiques, les rubis, les coraux, les perles, les jacinthes, les diamants, pour en composer ce philtre, ce breuvage de poison et d'amour qui
enivra tous mes sens !
Que dire de sa taille, de son élégance, de sa vivacité, de l'harmonie de sa voix, de son esprit, de sa manière de danser et de toucher d'un instrument?... Toutes ces perfections m'ont coûté plus de deux mille vers !... Ajoutez qu'elle aimait tellement tout ce qui rend une éducation supérieure, qu'elle me permettait de la quitter pour aller prendre des leçons de danse, d'escrime, de mathématiques et autres sciences.
Dès ce temps-là , le mari de cette dame était déjà absent et dans un pays d'où l'on n'espérait pas son retour ; à l'époque dont je parle elle avait fixé les regards d'un prince étranger dont elle entretenait les ardentes espérances par une timide indécision, et les désirs brûlants par de tièdes faveurs ; c'est alors que nous nous vîmes, Dorothée et moi, et il y avait une telle conformité entre nos deux étoiles qu'il semblait que nous nous fussions
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toujours connus et toujours aimés. Il m'arriva de singulières aventures avec ce grand personnage dont je viens de vous parler , sans que la faute en fût à ma présomption ; tfar je savais bien que le faible qui s'oppose à un homme puissant, finit toujours par tomber entre ses mains. Ainsi , un jour que je frappais avec plus de vigueur que de prudence à la porte de Dorothée, il l'ouvrit lui-même, et sa mère ni elle ne purent l'en empêcher par leurs prières ; il avait reconnu ma voix et tenait à la main sa dague dont il me lança un coup... de ceux qu'on appelle des coups de vigueur; mais par une faveur de la fortune , et à cause d'un mouvement que je fis, il ne transperça que les manches d'un surtout de peau que je portais sur l'épaule, et il le cloua à la porte même qu'il venait d'ouvrir et qui se referma sur le coup ; et que ceci ne vous paraisse pas impossible, parce que, comme je croyais que c'était la servante qui ouvrait la porte, j'allais entrer avec le désir là où m'attendait la jalousie avec la trahison, et ayant à descendre un pas parce que le vestibule n'était pas de plain-pied avec la rue, je baissai le corps, et mon surtout resta cloué au-dessus de moi dans l'air.
felipa. Je vous écoute avec terreur, en pensant à la cruelle nuit qu'eut à passer votre Dorothée, qui devait croire qu'un coup donné avec tant de violence vous avait frappé mortellement.
fernand. Je ne pus lui faire parvenir aucune nouvelle.
felipa. Et comment enfin fîtes-vous pour échapper à un aussi puissant rival? Vous me tenez l'esprit en suspens.
fernand. Je suis certain qu'il m'aurait ôté la vie, car j'avais perdu tout respect à sa puissance et toute crainte de la mort ; mais le roi lui donna une mission conforme à son rang ; et ce fut heureux pour moi , car toute mon imagination n'aurait pu trouver un moyen aussi efficace ; il fit de grandes démarches pour m'emmener avec le titre de son secrétaire, non pas qu'il eût besoin de moi à l'âge que j'avais, mais dans le but de m'éloigner de Dorothée. Dès le lendemain de cette fameuse soirée, elle m'avait envoyé sa servante pour s'informer si je vivais encore ; et le premier moment que nous pûmes dérober à la jalousie
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de ce terrible rival, nous remployâmes à nous embrasser étroitement et à nous venger de lui en redoublant de tendresse et d'amour, avec cette énergie que donnent les obstacles et les privations. Enfin il partit seul , et je restai possesseur paisible de ce trésor, qui me paraissait si grand, que Crésus, qu'on a appelé le plus heureux des mortels, me paraissait un pauvre auprès de moi , et que l'armée resplendissante d'Antiochus le grand avec toutes ses armures, avec tous ses casques d'or et d'argent, était certes moins éclatante que ma personne et moins orgueilleuse que ma pensée. Pourtant, au milieu de toute cette richesse, peu de jours ne se passèrent pas sans que la réalité ne vînt m' affliger et me tourmenter : J'étais pauvre, et la pauvreté m'exposait à plus d'un affront que je ne méritais pas , et qui devait m'empêcher de conserver notre liaison dans les sphères actives de l'amour; je vivais donc au milieu de ces inquiétudes, dans la crainte d'une foule de parents et de rivaux , et je n'étais pas né avec cette résignation tolérante qui est inscrite, comme le savent ceux qui ont pu le lire, dans le premier chapitre du livre de l'Infamie et qui fait peu de distinction entre l'honneur des amants et celui des maris ; mais Dorothée comprit cette secrète pensée, qui se trahit elle-même et se montre sur le visage des amants lorsqu'ils sont si tristes qu'on se croit forcé de les interroger sur ce qu'ils ont la prétention de vouloir cacher ; elle m'assura donc qu'elle serait toute à moi , et se privant de ses habits de fêtes, de ses bijoux et de son argenterie , elle m'envoya le tout dans deux .coffres.
felipa. Ce fut certainement l'action d'une femme de cœur.
fernand. Notre liaison dura cinq ans pendant lesquels elle resta presque nue, apprenant à travailler, ce qu'elle n'avait jamais fait jusqu'alors, pour pouvoir subvenir aux dépenses de sa maison.
felipa. C'est une remarquable délicatesse, pour une femme , si jeune, si belle, et demeurant à Madrid.
fernand. Ah ! je le confesse : et mille fois je me sentis au cœur une honte si grande et une compassion si vive que , ne pouvant couvrir ses mains de diamants , je les baignais de larmes ; et elle les recevait comme si elles eussent été des
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pierres précieuses plus belles que toutes celles qu'elle avait vendues et dédaignées.
felipa. Et que devinrent alors vos rivaux ?
fernand. Ils ne faisaient plus la même attention à Dorothée, parce que, là où la richesse des ajustements n'appelle plus les regards des hommes, la beauté semble se cacher lâchement. Enfin, que voulez-vous ? je l'excuse quand je pense à sa misère ; mais quand je songe à mon amour trahi, je deviens fou.
felipa. Que fit-elle donc ?
fernand. Un jour elle me dit avec résolution que notre liaison était finie , parce que ses parents et sa mère l'outrageaient , parce que tous deux nous étions devenus la fable de la ville, et c'était bien ma faute, car mes vers avaient rendu public ce qui sans cela l'eût été beaucoup moins.
felipa. Et vous, que fîtes-vous après ce grand changement?
fernand. Rentré chez ma parente, je racontai que j'avais, la nuit précédente, tué un homme (c'était moi-même , hélas ! que j'avais tué) ; j'ajoutai que j'étais obligé de m'absenter sous peine de tomber entre les mains de la justice; Marphise alors me donna l'or qu'elle avait, et les perles de ses larmes, et je partis pour Séville.
felipa. Pour Séville ! grande résolution !
fernand. Fuir était d'un homme de bien.
felipa. Et comment se passa le voyage ?
fernand. Tristement ! à chaque lieue que je faisais, je me retournais ; pourtant l'honneur étant plus fort que l'amour , l'honneur qui est préférable à toutes choses, je continuai mon chemin jusqu'à ce que, trébuchant et me relevant à chaque pas, j'arrivai à Séville.
felipa. Et là, vous deviez bientôt oublier Madrid et la belle Dorothée ; Séville vous offrait une telle variété de distractions ! Les dames, les cavaliers, les étrangers, les navires des Indes, les barques, le fleuve et Triana !
fernand. Comment ? oublier ! aussitôt en arrivant ce fut comme un prodige, le fleuve me parut êtrel'Achéron, les barques étaient les âmes , les dames étaient les juges , les vaisseaux étaient des montagnes qui jetaient des flammes comme le volcan
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de l'Etna ; la conversation était la confusion des voix des victimes ; enfin, cette belle et populeuse ville était un enfer tel qu'on le rêve. Je ne pensai pas me lever vivant cette nuit là , parce que le suprême bonheur et le désespoir sont les dernières limites de la vie des amants ; et ayant perdu le premier, il fallait bien* que je tombasse dans le second. Je partis pour aller voir la mer, ce fut mon seul désir à ce moment là, après celui de mourir ; je la vis à Sanlucar , et je lui récitai ce que j'avais entendu dire à un poète : « Je voudrais te boire pour pouvoir recommencer à pleurer. » De là, j'allai à Cadix où j'avais un parent dignitaire de l'église ; et comme il me semblait que je ne pouvais fuir plus loin, je lis quelques vers dont j'ai retenu ceux-ci :
(Il les récite.)
felipa. En écoutant ces vers, je crois que vous vous souveniez de Dorothée.
fernand. Ah! plût à Dieu qu'elle fût sortie de ma mémoire! Je restai, madame, quelques jours à Cadix, je devrais dire plusieurs années! — L'un de ces jours-là, sollicité par une lourde pensée qui pesait plus sur mon cœur que le rocher sur les épaules de Sisyphe, je montai sur ces côtes escarpées, et je crois que sans Julio je me serais précipité de toute leur hauteur.
Puis je fis une autre folie, je retirai de ma poche le portrait de Dorothée; j'avais résolu de me défaire de cette occasion de tant de tourments, et d'un si profond désespoir. Tirant alors ma dague...
felipa. Jésus ! vous avez poignardé Dorothée.
fernand. Non. Je m'en servis pour creuser le peu de terre qui restait oisive entre deux roches, et j'y enterrai le portrait
après avoir fait préalablement ces vers
Hélas ! je ne sais comment je pus retourner à Cadix après une si grande folie ; oh ! si la mer avait pu être ma sépulture, comme ces rochers étaient celle de Dorothée !
felipa. Pourquoi aviez-vous tant de peine à vous séparer de
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ce portrait, quand vous aviez eu assez de courage pour vous séparer de l'original ?
fernand. Hélas ! j'emportais celui-ci partout avec moi.
felipa. Dans tout votre récit, vous ne nous dites pas une seule fois que vous ayez pris quelque information sur Dorothée.
fernand. J'ai pensé bien souvent à le faire. felipa. Pourquoi n'avez -vous pas mis ce projet à exécution?
fernand. Pour ne pas lui donner la satisfaction de se venger
davantage
Puis elle m'a oublié.
felipa. Qu'en savez-vous?
fernand. Parce qu'elle est femme.
felipa. Par tous les détails que vous venez de me donner, je crois que cette dame est bien la même que celle dont une amie m'a raconté que la nuit même du jour où s'était en allé son amant (c'était sans doute vous), elle essaya de se tuer de désespoir, et sa vie fut longtemps en péril.
julio. Cela ne paraît point invraisemblable; car Dorothée n'était pas de marbre pour rester insensible à la cruauté avec laquelle tu l'as quittée ; souviens-toi que tu lui coûtes l'âme, la vie et l'honneur
fernand. Tu as raison , Julio , c'est la faute de ma trop grande jeunesse ! Quoi ! je pouvais être la cause de la mort de Dorothée! J'aurais privé la nature de sa plus grande merveille, et le monde de sa plus grande beauté) Oh! pardonnez-moi, senora mia, pardonnez-moi, je vous en prie. — Je sens les pleurs inonder mon cœur et mon visage.
julio. Vit-on jamais pareil désespoir dans un homme! (A Felipa.) Aidez-moi à le retenir, il se mettrait en morceaux.
felipa. Pauvre jeune homme, est-ce qu'il est souvent dans cet état là? (Fernand tombe épuisé et évanoui.)
Dorothée. Oh! Felipa! je ne puis souffrir cela plus longtemps.
felipa. Hé bien, Dorothée, découvre-toi.
Dorothée. Oh! mon bien! oh! mon Fernand! oh! monpre-
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mier amour! Comment suis-je née pour être la cause de pareils malheurs? Oh! mère despotique! oh ! femme barbare! c'est toi qui m'as contrainte, c'est toi qui m'as trompée! c'est toi qui m'as donné la mort ; tu ne jouiras pas de ce triomphe , je m'ôtcrai la vie, ou je deviendrai folle. t
felipa. Tu l'es déjà. Dorothée; doucement, doucement; laisse tes cheveux, ne tords pas tes mains. Est-ce pour en venir là que tu as gardé si longtemps le silence? Oh ! amour, que tu es un terrible mal chez les gens qui ont de l'esprit ! Regarde! Fernand revient à lui sous l'impression de tes larmes.
dorothée. Pourquoi m'abuser, Felipa, mon bien est mort. Mets sa tête sur mes genoux.
felipa. Sentez son pouls, Julio.
( Fernand commence à revenir à lui.)
dorothée. Vis-tu, mon bien? parle, car si tu tardes, je ne pourrai plus t'entendre.
fernand. Oui, je vis, Dorothée, de toi venait ma mort, et de toi vient ma vie.
dorothée. Quand je t'aurais fait tous les outrages que tu peux imaginer, (ai-je eu un autre tort que celui de t'avoir averti?) hé bien! par la frayeur que tu viens de me donner, ta vengeance serait plus grande que l'offense.
fernand. Je ne songeais pas à me venger de toi.
dorothée. Pas plus que moi à t'offenser.
fernand. Je me suis en allé parce que tu l'as voulu. 9
dorothée. C'est plutôt parce que tu ne m'aimais pas.
fernand. C'est l'amour qui m'a fait fuir.
dorothée. Dis plutôt la lâcheté.
fernand. Qu'avais-je à attendre après un tel désenchantement?
dorothée. Il fallait attendre ceux qui voulaient m'enlever à toi.
fernand. Pourquoi faire, Dorothée?
dorothée. Pour les tuer.
fernand. Je ne savais pas ton désir.
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dorothée. Que ce fût ou non mon désir, ^honneur le commandait, et l'amour aurait dû suffire.
fernand. C'est me conseiller bien tard.
dorothée. L'amour et l'honneur n'ont pas besoin de conseil.
fernand. Je crus être sage en ne luttant pas contre l'or.
dorothée. Les épées sont d'acier, et l'amour ne raisonne pas.
fernand. On n'emploie pas l'acier contre l'or, quand on ne veut pas tuer celle qui l'accepte.
dorothée. S'il n'y avait pas eu quelqu'un pour le donner, il n'y aurait pas eu quelqu'un pour le recevoir.
fernand. Je n'ai pas vu celui qui donnait, je suis parti avant qu'il ait donné.
dorothée. Les amants véritables sont comme les Allemands, qui ne quittent jamais le poste où on les place.
fernand. Et les dames fidèles sont comme les Catalans, qui sacrifieraient mille existences pour conserver leurs fueros.
dorothée. J'ai lu dans un livre de fables, que lorsque Hercule et Antée luttèrent ensemble, celui-ci reprenait toujours de nouvelles forces aussitôt qu'il touchait la terre.
fernand. Que veux-tu dire?
dorothée. Lorsque l'amour et l'intérêt luttaient ensemble, toutes les fois que mes yeux se seraient arrêtés sur toi, j'aurais repris de nouvelles forces pour me défendre ; mais si tu t'es en allé, et si tu m'as laissée aux bras d'Hercule sans me prêter assistance, à qui la faute?
fernand. Vous autres femmes, vous avez cela de bon que vous ne vous contentez pas de nous outrager, il faut encore que vous nous rendiez responsables des affronts que vous nous faites.
dorothée. Mon amour ne t'a pas offensé.
fernand. C'est à l'œuvre qu'on juge l'amour.
dorothée. Je fus contrainte.
fernand. Don Bela n'était pas un roi.
dorothée. Il y a d'autres pouvoirs que celui des rois.
fernand. Parles-tu de ta mère ?
dorothée. Certainement. Y en a-t-il de plus fort ?
fernand. La belle obéissance !
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Dorothée. Tu sais bien qu'elle commença par m'arracher les cheveux; depuis, vous avez été tous contre moi; elle, avec ses injures ; Gerarda avec ses maléfices ; toi, en m'abandonnant ; et un cavalier aimable en cherchant à me persuader.
fernand, se levant. Aimable! Dorothée. — Allons-nous-en, Julio, elle va nous raconter toutes ses grâces.
julio, le retenant. Ne te lève pas si furieux ; elle ne t'en donne pas le sujet.
fernand. Je sais que ce don Bela est un sot.
felipa, à Dorothée, Tu vas tout perdre, pourquoi dire qu'il est aimable?
Dorothée. Je cherchais à me disculper, par ce qui pouvait lui donner le moins de jalousie, car je n'ai pas loué sa figure.
felipa, à Fernand. Voyons, senor Fernand, don Bela peut bien avoir quelque chose de bien.
fernand. Qu'il ait de l'argent, qu'il ait de l'or, qu'il ait des diamants, qu'il ait de la naissance ! mais je ne veux pas qu'il soit dit qu'il ait de l'esprit ou une bonne tournure.
dorothée. Je dis que c'est un sot, et la plus laide personne du monde.
fernand. C'est trop dire, Dorothée, cela ressemble à de l'exagération.
julio. Le monde arrive au Prado ; il vaut mieux nous en aller tous ensemble ; vous pourrez à la maison causer sans qu'il y ait d'autres auditeurs que nous; vous n'avez pas besoin de témoins pour vous justifier l'un et l'autre.
dorothée. Si Fernand me donne la main, je m'en irai avec lui ; s'il refuse, soyez sûrs que je pousserai des cris et que je ferai mille folies dans ce jardin.
julio. Allons, mes rois ! allons, car au Prado et dans le mois d'avril, il n'y a que les chevaux qui aient le droit de gambader en toute liberté.
fernand, à Dorothée. Ainsi c'était toi qui m'écoutais, Dorothée.
dorothée. Je gravais dans mon cœur toutes tes paroles ; hésites-tu encore à me donner la main?
fernand. Celui qui te doit la vie pourrait-il te refuser?
VIE DE LOPE DE VEGA
felipa. Allez tous deux devant nous ; on commence à nous regarder.
(Avant de se mettre en route, Jutio s'adressant à Fernand.)
julio. Est-ce bien toi, qui ne voulais plus parler à Dorothée?
fernand. Ne vois-tu pas que mon horoscope est en opposition à Vénus et que je l'ai vue aujourd'hui dans le Taureau et la Balance ?
julio. Les hommes accusent à tort F influence* des cieux, puisque la résistance est l'effet de la vertu de notre libre arbitre, comme l'ont prouvé le divin Platon et Scipion l'Africain.
fernand. Je ne suis ni divin ni romain, et je ne sais pas ce qu'auraient fait le philosophe et le grand capitaine s'ils avaient vu Dorothée. [Ils sortent tous.)
Les voilà donc enfin réunis et réconciliés ! Mais ne sentezvous pas, comme nous, qu'ils ont mis tous deux un peu d'amertume dans leurs explications réciproques ? Hélas ! pourront-ils jamais retrouver leurs folles heures de tendresse et d'amour!
Avez-vous oublié cette jeune personne du nom de Marphise, qui a traversé la pièce comme sur la pointe des pieds? Elle est modeste et calme, vous l'avez à peine entrevue, d'ailleurs elle est honnête et ne fait pas parler d'elle. Elle aime encore Fernand, ce beau poëte dont elle n'apprécie peut-être pas les vers avec autant d'enthousiasme que Dorothée, mais qui a été élevé avec elle, et qui avait son premier amour, lorsqu'un mariage détesté les a séparés. Maintenant elle est veuve, vous le savez à peine , et il faut vous le redire. Revenue au logis de sa tante, elle a revu don Fernand; mais l'ingrat aime ailleurs, elle le sait, et ne s'en plaint pas bien haut. Elle a même vu sa rivale et l'a trouvée belle. Que voulez-vous? Elle est patiente, c'est une douce nature. Lorsqu'à son départ pour Séville, Fernand lui a fait ce gros mensonge, d'un homme tué par lui, comme elle l'a cru, comme elle s'est empressée
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d'apporter or et bijoux et tout ce qu'elle avait ! D'ailleurs, quand elle ne l'aurait pas aimée d'amour, n'était-ii pas son parent, n'était-il pas l'enfant de la maison?
Elle a bien fait d'attendre patiemment, car il va revenir à elle, repentant et amoureux comme autrefois.
Ils se rencontrent tous deux à la porte de la maison de Fernand. Avouons qu'elle l'attend, pour lui demander pourquoi elle ne l'a pas vu depuis son retour à Madrid.
fernand. Je ne fais que d'arriver.
marphise. Tu as pourtant trouvé le loisir d'aller voir Dorothée ; c'est celle-là qui mérite toute ta tendresse, c'est elle qui est constante, loyale et désintéressée ! Pourtant c'est pour la jalousie qu'elle t'a donnée, que je t'ai livré mon or comme une femme trop sincère, comme une femme de bien qui s'était élevée avec toi, et qui a été martyre de son innocence. Oh ! les pauvres femmes honorables ! comme vous êtes peu faites pour mériter l'amour des hommes ; que leur font à eux la vertu et la modestie? Il leur faut les fourberies, les affronts, les jalousies, les craintes et les dédains ; voilà ce qui les attache ; alors se succèdent les événements, les disgrâces, les morts d'hommes, comme de celui que tu as tué, quand tu es parti pour Séville, que Dieu lui pardonne ! Quelle estocade tu lui as donnée ! hein ! car toi, tu es brave en paroles ! Maudit soit l'attachement que j'ai pour toi, maudits soient mon amour et tout ce que j'ai souffert pour toi avec mes oncles et... (Elle s'interrompt en pleurant.)
julio. Les larmes l'ont empêchée de continuer. — Pourquoi la regardes-tu ainsi? pourquoi ne lui parles-tu pas? pourquoi ne la consoles-tu pas?
fernand. Marphise, je vois clairement que tu as raison ; honteux, confus et repentant, je me jetterais à tes pieds, et te donnerais cette dague pour me la passer mille fois à travers la poitrine si nous n'étions pas dans la rue; entre, mon seul trésor; tu dois être, tu es mon véritable amour en dépit de toutes mes folies si mal employées; je te le jure sur mon honneur et sur le nom de mon père ; entre.
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marphise. Tes yeux ne me verront pas dans ta maison, ne plaisante plus; tu me coûtes bien des larmes, Fernand; tu me coûtes bien des peines, mon doux ennemi ; cependant ma résignation ne peut trouver d'excuse à tant de mauvais traitements. Je te supplie seulement, par la vie que nous avons menée dans la même maison, par cette tendresse avec laquelle nous nous étions donné notre foi, promesse, hélas ! qu'ont si bien rompue mon malheur et tes folles imaginations ; je te supplie, si tu as quelques nouvelles des gages que tu as dû déposer, de m'en donner avis ainsi que la permission de les retirer, à cause de la colère de mes parents. (Elle veut partir.)
fernand. Attends, senora, attends; au moins ne t'en va pas en pleurant.
marphise. Laisse-moi, ou je crierai. (Elle sort.) fernand. Que dis-tu de tout cela?
julio. Je dis que je déplore le mépris que tu as fait de tant de mérites. Je sais bien l'amour que Dorothée a pour toi ; mais elle est à un autre, et n'étant pas un mari qui est bien obligé de tout supporter, c'est une grande infamie à toi de jouer le rôle de deuxième galant, et de garder le respect à qui n'en mérite pas.
fernand. Julio, j'en prends à témoin le ciel et tout ce qu'il a créé, j'en fais témoin toi, mon honneur, le peu d'esprit que j'ai; je me vengerai de Dorothée qui, par le fait, m'avait congédié, et je payerai à Marphise la juste dette de mon amour.
julio. N'y mets pas de précipitation; je t'aiderai à faire succéder l'amour de Marphise à celui de Dorothée.
fernand. L'amour que j'avais pour Dorothée s'est en allé quand elle est venue se rendre à moi.
julio. Dis plutôt qu'il s'est modéré.
fernand. Je te dis qu'il a disparu ; il m'a semblé que Dorothée n'était plus telle que je me l'imaginais lorsque j'étais loin d'elle ; je ne l'ai plus trouvée ni si belle ni si gracieuse ni si spirituelle.... Ce qui m'embrasait le cœur, c'était de penser qu'elle était amoureuse de don Bela; ce qui m'ôtait le jugement, c'était de croire que leurs volontés s'entendaient, et lorsque j'ai vu qu'elle avait été contrainte et forcée, qu'elle était affligée,
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qu'elle méprisait cet homme, qu'elle le trouvait laid, qu'elle maudissait sa mère, qu'elle injuriait Gerarda, qu'elle en voulait à Celia, qu'elle m'appelait sa seule pensée, son maître véritable et son premier amour, alors j'ai senti tomber de dessus mon cœur le fardeau pesant qui l'oppressait; mes yeux ont vu d'autres choses, mes oreilles ont entendu d'autres paroles, de sorte que lorsqu'est arrivée l'heure du départ, non seulement je n'ai pas eu de regret, mais il s'est trouvé que je le désirais.
julio. Je souhaite que tu ne t'abuses pas ; car l'amour satisfait peut s'enfuir ; mais souvent il revient ramené par la jalousie.
fernand. Je sais que j'ai enfin trouvé la rose d'Apulée.