‹ Étude sur la vie et les œuvres de Lope de VegaChapitre 3 sur 120 · JULIO. OÙ · texte numérisé non relu

JULIO. OÙ

fernand. Dans Marphise.

julio. Elle mérite ton amour, puisqu'elle est constante et n'a pas partagé le sien ; car celle-là ne peut aimer véritablement et honorablement, qui sait remplacer les absents. De galant à galant, la tolérance ressemble à de la crainte et la soumission est de l'infamie.

Cette inconstance de Fernand est un épisode trop curieux de l'histoire du cœur humain, pour que nous ne citions pas encore quelques passages d'une autre scène où don Fernand donne à son ami les raisons de ce changement subit auquel le lecteur était si loin de s'attendre.

La scène se passe dans la maison de Fernand où est venu le voir don César l'un de ses amis, qui, disons-le en passant, s'occupe d'astrologie et dont nous verrons plus tard les prophéties curieuses.

' don césar. Étrange condition de l'amour ! Vous aimiez quand vous étiez maltraité, et vous n'aimez plus au sein de la possession tranquille et assurée.

fernand. à mesure que Dorothée allait me découvrant le fond de son cœur, les mouvements impétueux du mien se calmaient, et en même temps qu'elle rallumait dans mes bras les

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flammes de notre ancien amour, je me sentais glacé dans les siens.

fernand. Un jour, mon ami , je me pris à considérer la bassesse de mon cœur, qui voulait encore aimer Dorothée, et je pensai à ces hommes vils qui, pour profiter lâchement et avoir une part du prix que certaines femmes mettent à leurs faveurs, souffrent la possession des autres, en ne prenant pour eux que le temps qu'on leur laisse, et en se cachant ignominieusement; ma confusion fut alors si grande, qu'il me sembla, depuis ce moment, que tout le monde me regardait et me méprisait, comme il arrive à celui qui a commis en secret un crime et qui s'imagine toujours qu'on y fait allusion , quand bien même on 'n'y songe pas. Je me fis honte à moi-même ; car l'homme de bien n'a pas besoin qu'on lui dise qu'il fait mal pour que son front rougisse, même lorsqu'il est seul, et je résolus deux choses : la première, de me venger de Dorothée ; la deuxième, de me guérir moi-même, de façon à ce que le mal ne revînt pas me surprendre à l'improviste; et j'en vins à bout facilement.

don césar. Facilement? une chose si difficile!

fernand. Nous avons été, Marphise et moi, élevés l'un à côté de l'autre dans la même maison, comme vous le savez déjà, et bien qu'il soit vrai qu'elle a été le premier objet de mon amour au printemps de ma vie, son mariage malencontreux et la beauté de Dorothée furent cause que j'oubliai longtemps ses qualités comme si je ne l'avais jamais aimée.

don césar. Quelle inconstance !

fernand. Quand elle revint à la maison, après la mort prématurée de son mari, elle m'aimait encore; mais je ne pouvais répondre à son amour comme autrefois, parce qu'un objet ne peut avoir plus d'une forme, et que le souvenir ne peut avoir d'effet là où le présent est occupé.

don césar. Je le comprends en réfléchissant aux grâces et aux mérites de Dorothée.

fernand. Je causais souvent avec Marphise, mais sans but, parce qu'elle avait eu bientôt connaissance de la liaison où j'é-

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tais engagé, et elle était assez sage pour ne pas me donner à entendre qu'elle la méprisait ; de sorte que l'amitié continuait entre nous sur le pied de la courtoisie et de la franchise.

don césar. Combien cette dame était prudente ! ou bien il fallait qu'elle n'eût pas le moindre sentiment de jalousie.

fernand, Mais après ce que je viens de vous raconter, comme j'avais acquis une grande expérience par cinq années de leçons dans l'université d'amour, je me résolus à aimer Marphise et à n'abandonner Dorothée que lorsque la convalescence serait complète de tout point.

don césar. Étrange façon de mitiger l'amour que de le partager !

fernand. Dorothée s'aperçut bientôt de ma froideur, qui s'augmentait par degrés, mais elle n'en soupçonnait pas la cause, parce qu'elle l'attribuait à la difficulté de ma position avec don Bela, et elle ne se trompait pas tout à fait ; car c'était un des motifs que j'avais pour la haïr, sans compter le secours que me prêtaient la beauté et le jugement de Marphise qui, tout en n'ayant pas les grâces enjouées de Dorothée, avait, de plus qu'elle, la modestie et la distinction d'une grande dame. Dorothée aurait bien voulu n'aimer que moi, mais l'intérêt ne le lui permettait pas, et ce n'était plus possible.

julio. Et puis, n'avait-elle pas ses deux dogues, Gerarda et Felipa? Les femmes font plus de fautes parles conseils de leurs amies que par leur propre faiblesse.

fernand. Vous ai-je dit que Dorothée avait voulu un jour me faire acheter de beaux habits, et que j'avais accepté bassement une chaîne et quelques écus du Mexique, comme si nous eussions voulu être de moitié dans ce jeu d'écorcher l'Indien ou au moins nous entendre pour duper le troisième joueur? Il y avait des intermittences dans nos entrevues, et il fallait bien nous aimer en cachette de don Bela, que j'avais déjà blessé, une nuit qu'il s'était montré aussi jaloux de ma voix que je l'étais de son or; aussi, toutes les fois qu'il vantait sa bravoure auprès de Dorothée, elle lui chantait sur la harpe : « Je t'aime magnifique, mais non pas vaillant! »

Enfin, à cause de la nécessité de nous garder de sa ven-

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geance, j'arrivais à la porte de Dorothée, en habit de pauvre, à dixheurestous les soirs; Celia, sa servante, sortait pour me donner l'aumône ; elle me remettait un billet dans un morceau de pain et remportait celui que j'avais apporté ; j'étais connu de Théodora : on m'appelait le pauvre de la maison, et ils n'avaient pas tort, car don Bela en était le riche.

Don Bela m^rencontrait souvent à mon poste ; mais, sans faire aucune attention à moi, il frappait et entrait. Voyez à quel degré de bassesse m'avait amené la fortune! Devant cette maison où j'avais été le maître absolu pendant cinq ans, les pierres de la rue me servaient de lit et la grille d'oreiller.

don césar. Quel triomphe pour Dorothée de vous tenir à ses pieds plus humble, plus pauvre et plus affligé que Tamerlan devant Bajazet !

fernand. Et tout cela au risque de ma vie et de mille accidents. Une nuit, les gens de la police, passant par là, me prirent et me conduisirent en prison. Dorothée avait beau affirmer que j'étais un pauvre favorisé de leur maison ; Théodora, Celia, Felipa et les esclaves, qui sortirent au bruit, eurent beau le confirmer, tout fut inutile ; car ces cruels agents sont, à peu d'exception près, tous les mêmes, depuis le temps que les toiles d'araignée prennent les petites mouches et se brisent sous le poids des grosses ; la plupart d'entre eux, je ne dis pas tous, font les méchants avec les malheureux et les humbles avec les riches; c'est pourquoi il n'y eut pas moyen de leur faire croire ce qu'on leur disait, et cela parce qu'on ne leur avait pas donné d'or. Ils me traitèrent comme un voleur et me conduisirent jusque dans la rue de Tolède, parce que j'avais ôté mon vieux chapeau et mon manteau de pauvre, et que j'avais laissé voir mes cheveux qui n'étaient pas ceux d'un mendiant. Enfin, comme ils s'arrêtèrent dans un cabaret, en laissant deux de leurs limiers à la porte pendant qu'ils buvaient, je recommandai à mes pieds le soin de ma liberté et à mon haleine celui de ma réputation.

don césar. C'était heureux pour un homme qui ne pouvait manquer d'être reconnu, et qui voulait se soustraire à la vengeance de don Bela.

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fernand. Mon haleine et mes pieds m' obéirent si vigoureusement que, semblables au chien de Ganymède, les sbires restèrent à regarder l'aigle s'envoler... Mais je reviens à mon histoire, car quelquefois on se permet des épisodes et des digressions, et la bonne rhétorique les tolère, pourvu qu'ils ne soient pas trop longs. Sachez donc, César, que Marphise voulut me faire un vêtement à la nouvelle mode, qui fût comme la tunique de la belle Déjanire, sans avoir le même dénoûment. Ce cadeau fut cause de ma rupture avec Dorothée : elle voulait que je le misse en morceaux, je refusai ; et comme un jour je le portais dans la rue, accompagné de quelques amis qui suivaient Marphise avec moi, elle descendit à ma rencontre. Mais vous raconter l'entretretien que j'eus alors serait vous ennuyer; elle parla avec jalousie, je répondis sans amour; elle s'en alla confuse et je restai vengé, et bien plus encore quand je vis ses larmes ( ce n'étaient plus des perles ) qu'elle avait peine à ne pas laisser tomber sur son visage où je ne voyais plus ni jasmins ni œillets.

don césar. Je ne le croirais pas si vous ne me le disiez vousmême. Aimez-vous toujours Marphise?

fernand. Oui certes, et je lui sais un gré infini d'avoir été le temple de ma guérison, l'image de mon salut et le dernier asile de mes malheurs.

don césar. Est-il possible qu'il ne reste pas en vous quelque chose de votre amour pour Dorothée?

fernand. Pas même la cicatrice que l'on voit à la place où fut une blessure.

Telle est la fin des amours de Fernand et de Dorothée ; elle est triste, elle afflige et laisse une impression douloureuse dans l'âme, mais elle est d'une grande sincérité et elle est vraie. Fernand avait aimé trop tôt, il avait devancé l'âge des passions; ses sens s'étaient développés avant son cœur ; il avait mordu au fruit acide de l'amour sans en attendre la maturité. Il y a une grande morale au fond de cette histoire. Quand l'amour est une débauche, quand il n'est que l'expression sensuelle de la passion bru-

taie, quand il est hors des lois humaines et divines qui en ont consacré la pureté, il subira toujours les dures alternatives d'un bonheur trop violent ou d'un désespoir déraisonnable; il sera amer et doux, sauvage dans ses transports, exagéré dans le bien comme dans le mal, et finira par la confusion et la honte.

Donnons une larme de pitié à cette pauvre Dorothée; c'est une sœur de notre Manon Lescaut, charmante, vive et passionnée comme elle, mais, comme elle aussi, faible, sans principes, et tournant la tête à tous les vents de l'amour.

Fernand est revenu à sa première maîtresse ; seconde fleuraison d'une plante trop hâtive ! Hélas ! ne prévoyezvous pas déjà que vous aurez aussi à pleurer sur Marphise, douce, gracieuse et pure enfant qui sait aimer sans adorer peut-être, mais dont l'amour a cette douce chaleur qui vivifie et ne tue pas ?

Lope de Vega termine sa comédie par la mort de don Bela, qui est tué en duel; mais dans la scène qui précède la nouvelle de cette mort, don César, que Fernand a prié de consulter les étoiles sur le sort qui lui est réservé dans l'avenir, lui dit que les constellations qui ont présidé à sa naissance lui pronostiquent des événements si malheureux qu'il n'ose pas les lui dire :

julio. Fernand sait bien qu'il ne doit pas ajouter foi à ce que vous lui prédirez.

fernand. Rappelez-vous ce passage de Jérémie : « Ne soyez pas comme les Gentils, ne marchez pas dans leurs voies et ne craignez pas les signes du firmament, parce que les lois de ces peuples ne sont que vanité. »

julio. Isaïe dit de même pour ceux qui s'adonnent à la curieuse observation du firmament : « Évitez les devins qui contemplent les étoiles pour annoncer les choses futures, car le feu les consumera comme des épis. »

don césar. Je le sais, Julio, je sais que la vérité elle-même

VIE DE LOPE DE VE G A

nous défend de nous informer de l'avenir ; et je vous assure que j'ai toujours repoussé et regardé comme téméraire la prédiction des choses que Dieu tient cachées dans son éternelle pensée. J'ai étudié ce que j'ai appris dans mon jeune âge, chez le très-savant portugais Juan Bautista de Habana, et quelquefois seulement, par curiosité et non autrement, je tire l'horoscope de quelque naissance ; mais je ne réponds en aucun cas aux interrogations que l'on me fait. L'homme ne se fit pas au moyen des étoiles, et son libre arbitre ne peut leur être subordonné.

fernand. L'astrologie et les sciences qui s'y rapportent, a dit saint Augustin, sont faites plutôt pour exercer les esprits que pour les éclairer et les amener à la connaissance de la vérité.

julio. Vous trouverez, dans le premier volume du même auteur, la condamnation de cette science, et dans le huitième, une invective contre les astrologues orgueilleux et vains.

don césar. Je vous dirai donc, après ce préambule, et seulement pour amuser votre esprit curieux, ce que j'ai cru lire clans les astres, en réservant tout ce qui touche au respect de l'être suprême. Don Fernand, vous serez notablement poursuivi par Dorothée et par sa mère dans la prison que vous êtes destiné à subir. A la fin de cette captivité, vous serez banni du royaume; mais, peu de temps avant cet événement, vous ferez votre cour à une jeune demoiselle qui s'attachera à votre renommée et à votre personne, et avec laquelle vous vous marierez contre le gré de vos parents et des siens. Elle sera votre compagne fidèle dans l'exil et dans vos chagrins ; son cœur loyal sera constant et ferme dans l'adversité; elle mourra sept ans après votre mariage, et vous rentrerez à Madrid le cœur brisé1. Dorothée, devenue veuve , sollicitera alors votre main; mais elle échouera, parce que le sentiment de l'honneur sera plus fort que sa richesse, et votre vengeance plus puissante que son amour.

fernand. Voilà d'étranges extravagances!

don césar. La fortune ne vous réserve que des disgrâces

1 Nous retrouverons, dans la suite de la vie de Lope de Vega, tous es faits que César prophétise à son ami dans cette scène curieuse.

VIE Ï)E LOPE DE VE(JA

clans vos amours ; sachez que de ce côté de grandes peines vous attendent ; gardez-vous d'une certaine personne qui usera de sortilèges à votre égard. Aussi bien, vous vous sauverez de tout dans une autre situation que vous aurez alors 4.

fernand. Si cela doit arriver, tout douteux que cela soit, je je me prévaudrai de ce remède, parce que c'est le vrai, et parce que les moyens humains sont vains et ne méritent pas notre confiance ; car, si Ton en croit l'auguste vérité , les princes euxmêmes ne peuvent rien pour le salut de notre âme.

don césar. Un grand personnage vous appréciera et vous favorisera beaucoup2, et son affection durera jusqu'à la fin de votre vie que tout jusqu'ici présage devoir être longue3.

fernand. Quelle vie est courte lorsqu'elle est accompagnée de peines?

don césar. Je sais que vous avez eu le véritable courage de chasser tout souvenir de Dorothée, et vous me répondez que l'effet cessant, la cause cessera. Plaise à Dieu, Fernand, que vous vous conduisiez de façon que votre étoile se donne pour vaincue par la force de votre libre arbitre contre lequel il n'est d'autre puissance que la sienne propre; il n'y a point de rhétorique de planètes contre l'invincible vertu, frein puissant contre l'invasion importune des passions , et dont le secours a aidé tant de philosophes cà en triompher. Mais si votre force de résistance consiste dans le nom de Marphise qui doit éveiller une jalousie désespérée dans le cœur de Dorothée, je *ie vous tiens pas encore pour un homme sauvé; parce que (et Juvénal ne l'aurait pas dit que je le dirais de moi-même, car la chose est infaillible) nul animal!, quelque sauvage qu'il soit, n'est plus avide de vengeance que la femme.

fernand. Je sais bien que la paix de mon cœur ne sera assurée que lorsque j'aurai, pendant quelque temps, laissé -derrière moi ma patrie ; c'est pourquoi je compte échanger les lettres pour les armes dans l'expédition que notre roi prépare contre

1 Allusion à l'entrée de Lope dans les ordres sacrés.

2 Le duc de Sessa. Nous en parlerons plus tard.

3 Lope écrivit cela à l'âge de soixante-dix ans,

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l'Angleterre1... Cependant, puisque vous vous rappelez le nom de Marphise, comment ne me donnez-vous pas aussi le résultat de son horoscope ?

don césar. Je m'étonne que vous me fassiez des questions sur des choses auxquelles vous n'avez pas l'intention d'ajouter foi.

fernand. Nous sommes prévenus que tout ce que vous pouvez lire dans les étoiles doit remonter à la première cause des choses, et que rien n'a précédé cette première cause, comme le dit le proœmium du Digeste ; parlez-moi donc de Marphise, en réservant, comme nous l'ordonne la vraie loi que nous professons, l'avenir à la divine sagesse et la disposition des choses à sa toute-puissance.

don césar. Sous cette réserve, je vous dirai donc que Marphise se mariera une seconde fois à un homme de lettres qui s'absentera de ce royaume pour une mission honorable ; elle sera encore veuve promptement, et sera très-malheureuse dans un troisième mariage avec un militaire de notre pays.

fernand. De quelle façon?

don césar. Son mari, jaloux d'un de ses amis, la fera mourir.

fernand. Que votre prophétie est tragique et sanglante ! et comme vous avez rigoureusement tiré cet horoscope ! Quoi ! rien ne s'oppose à de pareils événements ? vous ne voyez aucune ligne favorable? Je ne vous ferai plus de question de ma vie ; Jésus ! quelle tristesse vous m'avez causée ! Quoi ! Marphise morte, et hors de sa patrie!

don césar. Maintenant vous avez la preuve que l'esprit humain accepte avec plus de joie une flatterie mensongère qu'une triste vérité ; car si je vous avais dit que vous aviez à hériter de cent mille ducats et Marphise d'un titre, bien que vous n'eussiez pas cru à ma prophétie, cependant vous m'en auriez su gré...

julio. J'ai connu un vieillard qui se parait et se musquait en homme qui cherche à dissimuler ses années ; un jour il demanda à son page comment il le trouvait ; le page (comme c'est l'usage, parce que le pain qu'on mange chez les grands seigneurs engendre la flatterie dans les serviteurs comme des vers chez

1 Allusion à son départ avec l'armada de Philippe II.

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les petits enfants), le page lui répondit: « Votre seigneurie me semble si gaillarde qu'elle ne paraît pas avoir plus de vingtdeux ans ; » à quoi répondit le vieillard : « Juanico, je sais bien que tu mens; mais, par la vie du roi, cela me fait plaisir de te l'entendre dire. »

don césar. Julio a raison, et l'on bénit les bohémiens qui ne prédisent jamais de malheurs à ceux qui les consultent. Suivant leurs prophéties, tous doivent être riches, tous doivent être chéris de leurs maîtresses, tous doivent être heureux, tous doivent recevoir d'Amérique une certaine somme d'argent, et tous ont à vivre un nombre infini d'années

fernand. Bien que j'en connaisse toute l'incertitude, je ne puis me remettre de cette tragique prophétie que César promet à Marphise. Combien le cœur est lâche quand on aime! et combien puissant est le doute pour craindre le malheur ! Moi prisonnier ! moi banni ! et Marphise morte !

don césar. Laissez, croyez-moi, Fernand, toutes ces folles imaginations, et allons entendre la messe, où vous demanderez à Dieu son divin secours pour réformer votre conduite et vous délivrer du mal ; remerciez-le de l'intelligence qu'il vous a donnée, en le craignant et l'aimant, car la crainte de Dieu est la couronne de la sagesse ; tournez les yeux vers tant de vos amis qui sont morts déjà, et beaucoup d'entre eux de votre âge ; ne vous enchaînez pas avec Marphise pour ne pas retourner à Dorothée ; car ce n'est pas sortir du danger que de rentrer dans un plus grand ! Et pour savoir ce que Tune et l'autre demandent de vous, lisez avec attention le chapitre septième des Proverbes.

Cette scène, où, sous la forme de prophéties, Lope de Vega raconte les principaux faits de sa vie, fut sans doute écrite lorsque Lope fit imprimer sa pièce de Dorothée, en 1532, trois ans avant sa mort1. Elle nous paraît la preuve

1 Lope lui-même donne cette date dans Féglogue adressée à Claudio ; il dit, en parlant de cette pièce en cinq actes et en prose, qu'elle est de toutes ses comédies « per ventura la mas quericla de mi, celle que par aventure je chéris le plus. »

incontestable que cette comédie a été considérée par lui comme le journal sur lequel il voulait fixer les souvenirs de sa vie. Les personnages qui la composent ont existé, bien qu'il leur ait donné d'autres noms que les leurs ; nous n'avons donc pas lieu de nous repentir d'en avoir donné de si longs extraits.

Si nous éprouvons un regret, c'est de laisser dans l'ombre le caractère si vigoureusement accentué de 6erarda, la vieille entremetteuse, que Julio appelle la quintessence de l astuce, le dernier terme de la subtilité inventive, et celui de la mère de Dorothée, cupide et méchante; nous n'avons fait qu'entrevoir don Bela, et son serviteur Laurencio, si amusant par les reproches qu'il fait à son maître sur sa prodigalité. Nous ne pouvons que renvoyer le lecteur à l'examen de la pièce entière de Dorothée ; c'est une œuvre remarquable, que nous plaçons au-dessus de la Célestine, qui eut, un siècle auparavant, les honneurs de la traduction dans toute l'Europe ; ce roman dialogué est étincelant d'esprit; les proverbes, cette sagesse de l'Espagne, y abondent ; Lope semble avoir voulu lutter avec Cervantes, son contemporain, et Gerarda lasserait le brave Sancho Pança lui-même.

Il faut vivre ! et Lope est pauvre, il subit ces nécessités de la vie qui retiennent sur la terre nue et stérile de la réalité tant de jeunes et vaillants esprits. Vous avez vu combien il a rougi de lui-même dans cet aveu courageux de la manière dont deux fois il s'est laissé entraîner à subvenir aux besoins du jour; soyez sûrs que ces cinq années passées, comme il le dit lui-même, dans l'université de

VÏE T) E LOPE DE VEGA

l'amour, ne seront pas perdues pour lui; il a quille la route dangereuse qui s'allongeait devant ses pas. Combien d'autres continuent à la suivre, en se heurtant à toutes les pierres, pour aboutir enfin à l'extrême misère et à l'infamie! Mais Lope se relève à vingt-deux ans; il a le génie, il aura la patience.

Ce fut alors qu'il entra en qualité de secrétaire au service du duc d'Albe, le petit-fîls du fameux duc d'Albe l'exécuteur rigide des volontés de Philippe II. Ce don Antonio n'en avait ni l'ambition ni l'énergie; le sang bouillant de sa race s'était calmé en lui ; il aimait les lettres et les arts, faisait lui-même des vers et n'en était pas assez jaloux pour ne pas protéger ceux qui les faisaient mieux que lui. Ce fut à sa prière que Lope composa son roman pastoral de ÏÀrcadie, qui cachait, dit-on, une histoire véritable. Sous les déguisements de bergers et de bergères, l'Espagne aimait à reconnaître les grands personnages du jour, et ces sortes de romans étaient à la mode. Sannazar en Italie; le portugais George de Montemayor, Michel Cervantes, et bien d'autres, ont fait des poèmes de ce genre. On les lit avec peu d'intérêt maintenant, bien qu'on y trouve toujours de la grâce, quelquefois de la naïveté, mais trop souvent une forme pédantesque et recherchée.

Lope, au milieu de ces travaux qui commençaient sa réputation et assuraient sa vie, devint amoureux de la fille de don Diego d'Urbino, attaché à la cour de Philippe II et de Philippe III en qualité de roi d'armes. Elle s'appelait Isabelle; elle était appréciée et admirée dans la société aristocratique de Madrid. Notre poète l'épousa dans l'année

Mais un grand malheur vint fondre bientôt sur ce bonheur naissant : Lope fut brusquement arrêté et jeté en prison. Quelles furent les causes de cette persécution? étaient-ce les suites des désordres de sa jeunesse? Il semble

VIE DE LOPE DE VEGA

indiquer 4 que Dorothée et sa mère n'y furent pas étrangères. Il parle aussi de la trahison d'un ami dans une épître qu'il a adressée à Balthazar Elizio de Madinilla, et dont nous citons un extrait2.

La conduite perfide d'un ami put beaucoup contre moi ; car il y a parmi les gens nobles autant de gitanos que sur les bords du Nil.

Les complots et les sourdes menées sont le propre des femmes ; et leur demander d'être loyales , c'est demander des poires muscadelles à un chêne.

Mais que des hommes, étant nobles, viennent à faire le vil office de gens de rien, et qu'ils vous abusent pendant dix ans ! Si ce ne sont pas là des désenchantements à pleines mains, qu'un autre sot les canonise, et supporte ces infamies en échange de vains plaisirs !

Vous entendez bien ce que je veux vous dire, chapitre des artifices de madame, livre second, paragraphe trois.

Je me suis, au reste, accroché à une branche si solide, que désormais ni une femme perfide, ni un faux ami, ne me serviront de puces dans mon lit.

Ce gentilhomme sans foi, cet ami traître, était sans doute la personne dont parle Montalvan 3 : « Un homme de réputation équivoque et de mœurs mauvaises dénigra bassement Lope dans une société dont il était alors absent. Aussitôt que notre poète en fut informé, il répondit par une satire spirituelle, et mit bientôt tous les rieurs de son côté. L'autre envoya un carlel qui fut accepté ; ils se bat-

1 Voyez page 42.

2 Edition de Revadeneyra, Madrid, 1856, tome xxxvm de la collection, page till.

3 Fama postuma à la vida y muerte del doctor Frey Lope Félix de Vega Carpio. (On trouve ce panégyrique dans l'édition RiYadeneyra, Madrid, 185G.)

tirent, et Lope blessa son adversaire. Le duel lit du bruit, et on lui attribua en partie l'emprisonnement qu'il eut à subir. » Montalvan semble croire que ce ne fut pas la seule cause de cette persécution, mais il n'en dit pas davantage.

Lope resta en prison quelque temps. Si son cœur avait été cruellement blessé, comme il s'en plaint lui-même, de la perfidie d'un ami, il dut se consoler et guérir la plaie de l'amitié trahie, en voyant un ami véritable lui demander une place à côté de lui dans sa prison : c'était Claudio Condé, qui depuis longtemps était lié avec lui. Il partagea sa captivité et plus tard son exil. Cette amitié éprouvée dura toute leur vie. Lope lui a dédié une de ses plus aimables comédies : Querer la propria desdicha; Aimer sa propre disgrâce. Cette dédicace a su verdadero amigo est un témoignage d'affection et de reconnaissance qui prouve que Lope avait la mémoire du cœur.

Lorsqu'il sortit de prison, ce fut pour aller en exil ; il était banni du territoire de Madrid *.

On trouve dans YArcadie 2 une élégie pastorale où le poète exprime les regrets de l'exil d'une manière naïve et touchante. Nous en reproduisons quelques strophes :

Aide-moi encore une fois , ô ma douce lyre , et ce sera la dernière, et je te suspendrai ensuite aux branches de ce saule vert au pied duquel mon âme pleure la liberté perdue.

Et puisque je te sais d'accord avec mes douleurs, que tes accents plaintifs résonnent avec mes plaintes amères !

1 Don José Antonio Alvarez y Buena, dans sa biographie de Lope, avance que cet exil fut peut-être une fuite. Suivant lui, son ami Claudio, ou par ruse ou par force, l'aurait fait évader, et ils se seraient réfugiés tous les deux à Valence, où Lope aurait rendu plus tard à son ami un égal service, en l'enlevant à son tour à la prison dans laquelle il s'était fait enfermer pour ses folies.

2 Poëme de VArcadie, édition Rivadeneyra, page 65, livre n, volume xxxvm de la collection.

VIE DE LOPE DE VEGÀ

Chante mon départ, comme chante le cygne au rhoment de sa mort.

0 douces rives verdoyantes que le Tage opulent 4 baigne de ses eaux , je pars pour celles qu'il arrose quand il va se jeter dans la mer d'Espagne , pourvu toutefois qu'avant d'arriver, je ne meure pas , noyé dans mes larmes.

Alors seraient bien vengés mes fiers et puissants ennemis, alors m'oublieraient mes amis les plus chers; et, affranchi des luttes de ce monde, mon corps serait enseveli dans une terre étrangère.

Je crains que la mort ne me surprenne avant mon départ, si grande est ma douleur ! Car les pleurs peuvent faire plus que ne fait le souhait d'un ennemi, et les coups qu'il vous porte ne tuent pas si vite que les angoisses seules de notre cœur.

Oh ! ma douce et tendre épouse, le voilà donc arrivé le jour amer de notre séparation déjà tant pleurée ; je livre aux vents ma voile et mes espérances ; je me sépare de vous... et je reste près de vous si je puis partir en vous laissant mon âme.

Adieu, douce et chère Espagne, marâtre de tes enfants véritables, et mère tendre et hospitalière des étrangers2! L'envie me chasse de ton sein. Hélas! toute patrie est donc ingrate?

Pourtant, puisque je dois venger mes ennemis par l'absence de l'exil , je regarderai comme une plus grande victoire d'égaler ma patience à leur envie, que d'imiter la méchanceté de ceux qui injurient les autres sans se connaître eux-mêmes.

Ceux en qui j'avais le plus de confiance m'ont vendu, parce que je me suis laissé abuser par leur perfidie quand ils ont interrogé mes pensées pour en tirer le parti qu'ils ont voulu.

Ainsi que le vent courroucé et la grêle précipitent l'oiseau de son nid, ainsi les colères d'un ciel jaloux me jettent loin du sol de ma patrie.

1 Nous rappelions au lecteur que cette élégie fait partie du roman de YArcadie, et que Lope met cette plainte dans la bouche d'un berger des bords du Tage.

2 Allusion à la foule de Flamands et d'Italiens que les guerres de Charles-Quint avaient amenés en Espagne.

VIE DE LOPE DE VE G À

Et, comme le loup cruel saisit dans le troupeau une brebis qu'il déchire avec ses dents avant l'heure où elle devait être égorgée par le boucher, ainsi l'envie sauvage a voulu me tuer avant l'heure fixée pour ma mort.

Quand un ennemi connu vous attaque à front découvert, on peut parer ses coups ou les supporter avec plus de constance ; mais de la part d'un ami , c'est le plus rude châtiment qu'on puisse subir.

Hélas ! injuste exil qui, au matin de mes années, me jette dans la nuit des douleurs ! — Mais il se peut que je vive au milieu des étrangers; souvent, ce que dédaigne la terre natale, une patrie adoptive l'estime et l'apprécie.

Je pars, et servirai d'exemple de la vanité des espérances et des faveurs. Déjà je me regarde comme au-dessus de l'envie et de la crainte, dans les lieux où puisse bientôt finir ma vie pauvre, enviée, triste et persécutée !

Lope alla à Valence, où il séjourna plusieurs années et où il trouva, comme il l'espérait dans l'élégie que nous venons de citer, une patrie hospitalière. Il se lia avec les sommités littéraires de cette ville. Il y fit représenter, diton, ses premières comédies. Il est certain aussi qu'il profita de cette absence de Madrid pour visiter les différentes villes de l'Espagne qui étaient en dehors de son territoire.

Sa femme lui fut fidèle et bonne dans l'adversité ; elle l'avait suivi, ou venait souvent le retrouver. Il s'était fait une vie tranquille et douce ; la considération dont il était entouré le consola de l'ingratitude de sa ville natale. Mais un nouveau malheur vint fondre sur lui : sa femme, d'une santé frôle et délicate, mourut dans une ville située entre Madrid et Valence; Lope n'arriva que pour lui faire les derniers adieux; son chagrin fut vif, car elle avait été la plus douce consolation de son exil.

Il paraît que ce fut clans ces circonstances douloureuses de sa vie qu'il se décida au métier de soldat et à faire partie

VIE DE LOPE DE VEGA

de l'expédition que préparait depuis longtemps Philippe II contre l'Angleterre.

Dans l'intervalle de ces préparatifs, qui durèrent de 4 586 à 4588, on ne sait pas où Lope vécut. Était-il rentré à Madrid? avait-il obtenu la fin de son exil? ou ne revintil dans sa ville natale qu'après le désastre de l'armada? On n'a pas de données bien certaines h cet égard.

La plupart des grands écrivains espagnols ont été soldats et ont servi activement leurs pays. L'Espagne, guerrière et chevaleresque, allaitait ses enfants en leur chantant les vieilles ballades populaires qui leur répétaient les noms de ces grands hommes qui avaient disputé pied à pied aux Maures le territoire de leur patrie. Les romans de chevalerie, dont la mode n'était pas encore passée, exaltaient les cerveaux de la jeunesse, et la découverte de l'Amérique venait de renouveler cet esprit de guerre et d'aventure que l'expulsion des Maures aurait pu laisser éteindre. Il n'est donc pas étonnant de voir Lope prendre aussi les armes et obéir à cet instinct national.

L'Espagne, que Charles-Quint avait élevée au plus haut degré de puissance qu'une nation puisse atteindre, l'Espagne, sur laquelle le soleil ne se couchait plus, comme le disait son orgueilleux souverain, avait réuni la flotte la plus puissante qu'on eût jamais vue jusqu'alors, pour renverser le pouvoir de la protestante Elisabeth et pour ramener une nation d'hérétiques au giron de l'Église romaine. La flotte appareilla le 29 mai \ 588.

* Lope et son fidèle ami Condé s'embarquèrent; le premier retrouva son frère, qui était lieutenant à bord du vaisseau le Saint-Jean. Ils ne s'étaient pas revus depuis longtemps, et la mort devait bientôt les séparer pour toujours sur cette terre : dans un des premiers combats qui eurent lieu avec les Hollandais, le frère de Lope fut mortellement blessé et mourut dans ses bras.

VIE DE LOPE DE VEGA

Bientôt Lope revint avec les débris de l'armada dispersée par la tempête et par la flotte anglaise. Il avait composé, au milieu de la fureur des éléments et de la fumée des canons, plus d'un sonnet et un poëme en vingt chants, la Beauté d'Angélique.

Rentré à Madrid, il se plaça comme secrétaire d'abord chez le marquis de Malpica, et puis chez le marquis de Sarria, plus tard comte de Lémos et protecteur de Michel Cervantes.

C'est sans doute dans cet intervalle que Dorothée, devenue veuve, lui fit faire quelques ouvertures et lui offrit sa main. L'honneur et la vengeance, dit-il, furent plus forts que le souvenir de ce premier amour, et il refusa ; elle était riche et l'aimait encore, mais le charme était rompu.

Lope se remaria, en 1597, avec dona Juana de Guardio, d'une bonne famille de Madrid, et quitta le service du comte de Lémos. Il avait trente-cinq ans. Nous allons enfin le trouver dans une situation calme, heureuse et tranquille après tant de fautes, de traverses et d'aventures. Sa femme lui donna un fils qu'il appela Carlos et qu'il aima tendrement. Voilà, dans une épître al Doctor Matias de Porras, le tableau qu'il nous fait de son bonheur domestique1 :

1 Édition Rivadeneyra, page 409. Ep. al doctor Matias de Porras, corregidor y justiciamayor de laprovincia de Canta en el Peru. Volume xxxv ni de la collection.

VIE DE LGPE DE V EGA

Enfin elles se sont dissipées, les tempêtes de la mer amoureuse, et j'ai vu ma barque délivrée de leurs colères importunes,

Quand, un matin, je vis à mon côté l'honnête et douce figure de ma femme bien-aimée, sans avoir besoin de regarder la porte comme un amant qui craint d'être surpris,

Et quand mon petit Carlos au teint de rose et de lis venait caresser mon âme par ses bégayements enfantins.

Tout était aurore et soleil autour de moi lorsque je voyais l'enfant bondir comme bondit, au lever du jour, un jeune chevreau dans les prés.

Quelque folle parole qui sortît à demi formée de sa bouche était pour nous un oracle, et l'enfant passait de mes baisers à ceux de sa mère.

Je rendais grâce à l'auteur éternel des choses, à la source souveraine des richesses, et je ne pouvais me déterminer à m'en aller un moment.

Et après tant de nuits obscures , ces douces matinées ramollissaient mon cœur, et je pleurais tant de vaines espérances passées.

Et jouissant enfin de la sécurité, non pas de la vie, mais d'un bonheur inespéré , je me décidais à partir avec l'idée d'écrire quelque chose après avoir consulté mes livres.

On m'appelait à dîner, et je disais quelquefois avec vivacité qu'on me laissât tranquille ; tant l'étude, elle aussi, a d'entraînement et d'abstraction !

Mais alors arrivait Carlos, tout fleurs et tout perles; il venait m'appeler, et j'ouvrais mes bras à ses bras, et j'éclairais mes yeux à ses regards.

Quelquefois il me prenait par la main, insinuait la persuasion dans mon âme, et me forçait d'aller m'asseoir à table aux côtés de sa mère.

Hélas! ce bonheur paternel ne dura pas longtemps. L'enfant mourut à sept ans, et sa mère le suivit, peu de temps après avoir donné le jour à une fille qu'il appela Feliciana.

On ne peut lire, sans sentir les larmes couler de ses

VIE DE LOPE DE VEGA

yeux, l'élégie que Lope a composée sur la mort de ce fils bien-jjimé. Nous en citerons les strophes suivantes1 :

Je tenais pour vous, prisonniers dans une cage, des petits oiseaux de différentes couleurs et dont chacun avait sa chanson. Hélasl j'avais tant le désir de vous voir content ! Je plantais pour vous de jeunes arbres verdoyants, et je semais des fleurs pour y voir votre image... Et puis, à peine veniez-vous, tout couvert de rosée , de vous épanouir au souffle parfumé de l'aube naissante, ô mon Carlos, que, lis blanc flétri et glacé, vous avez disparu de la terre et avez été transplanté dans le ciel.

Et maintenant, ô Carlos, quels divins oiseaux vous voyez traverser avec leurs ailes dorées les plaines célestes de l'éternel jardin où rayonne la lumière que les regards mortels ne peuvent atteindre et où s'épanouissent toutes les fleurs précieuses de l'Orient, qui rivalisent avec eux de couleurs étincelantes ! Heureux enfant ! je vous vois là où tend mon désir, là où n'est plus ni peine ni douleur ; et quand je songe à votre félicité, tout mon chagrin se change en actions de grâce.

Cette pièce de vers charmante n'est pas seulement une élégie; c'est une hymne, c'est une prière fervente, c'est une espérance vive, c'est un retour à Dieu et une promesse de se consacrer désormais à ses autels.

En effet, Lope avait éprouvé de trop grands malheurs pour n'y pas voir un châtiment des désordres de sa jeunesse ; aussi ce fat peu de temps après la mort de sa femme et de son fils qu'il résolut d'entrer dans les ordres sacrés. Il s'y prépara par des actes nombreux de piété et de charité, et il fut ordonné prêtre à Tolède, en 1609. Ce ne fut pas un vain titre pour lui. Il était entré dans diverses congrégations religieuses consacrées principalement à la charité. Il visitait les hôpitaux, secourait les malades, et fai-

1 Cancion à la muerte de Carlos, folio 308. Édition Rivadeneyra, 1856, volume xxxviii de la collection.

VIE DE LOPE DE VEGA

sait d'abondantes aumônes. En 1 625, il entra dans une société fondée pour le soulagement des prêtres infirmes de Madrid; il en fut élu chapelain en 1 628. «On le vit une fois, dit M. Fauriel, courbé sous le poids du cadavre d'un pauvre prêtre, le porter péniblement en terre, l'y déposer et adresser pour lui une prière à Dieu, confondant ainsi, par un excès touchant de charité, l'office de prêtre et celui de fossoyeur4. »

Il était, au reste, depuis longtemps déjà familier de l'inquisition. Qu'on ne s'effraye pas de ce titre; les personnes qui le portaient pouvaient à tout moment être appelées au service de l'inquisition, mais elles n'avaient aucune fonction spéciale et aucun devoir à remplir jusqu'à ce qu'elles fussent appelées; ce titre n'était jamais donné qu'à ceux dont le sang était pur de tout mélange de sang maure ou juif depuis au moins quatre générations ; c'était un titre de noblesse fort recherché par cette raison.

Nous pouvons nous étonner de voir Lope de Vega, prêtre, et prêtre sincère, convaincu de la divinité de son ministère, continuer à écrire des pièces de théâtre. C'est quelque chose en effet d'insolite pour nous de voir ces deux caractères de poète dramatique et de prêtre se confondre dans le même individu ; que de fois, nous-mêmes, n'avons-nous pas éprouvé un certain embarras en voyant à Rome l'habit sacerdotal mêlé aux fêtes publiques et même théâtrales ! Mais il faut remarquer que dans nos pays , la lutte incessante avec les sectes hérétiques a dû imposer au clergé catholique une réserve et une sévérité extraordinaires. En

1 Article de M. Fauriel clans la Revue des Deux-Mondes, septembre

Ce fait a été cité dans le Semanario pintoresco espanol 9 n° 13 del ano 1851, por el senor don Adolfo de Castro, et il est raconté par le docteur Francisco Quintana, contemporain et ami de Lope, et qui prononça un sermon aux obsèques du poëte.

VIE DE LOPE DE VEGA

Italie et en Espagne, le prêtre peut, s'appuyant sur sa seule conscience, prendre sa part des joies do la foule, sans craindre de scandaliser ceux qui croient que, pour être religieux, il faut avant tout être sombre et sévère et se dérober h tous les regards. Nous ne jugerons pas cette grave question qui n'est pas de notre compétence ; mais en parlant de notre poète, nous pouvons dire que la moralité générale de son théâtre, dont nous parlerons ailleurs, pourrait être une excuse suffisante. Il paraît certain que sur la fin de sa vie il composait de préférence des poésies religieuses, et il en a laissé un grand nombre 4.

Lope de Vega n'était attaché comme prêtre h aucune église, et quant à la manière dont il exerçait son ministère, voilà ce que nous lisons dans Montalvan : « Il avait fait construire dans sa maison un oratoire, non-seulement curieux, mais riche, où il célébrait la messe tous les jours, excepté les jours déterminés où il allait à sa paroisse, et plus tard ceux où il allait célébrer le service divin dans le couvent de las Trinitarias descalzas, où était religieuse une parente qu'il aimait beaucoup. » Nous dirons plus tard quelle était cette parente.

« Un de ses panégyristes, nous dit aussi M. Fauriel, a noté dans sa manière de célébrer la messe une singularité à laquelle il attribue le parti pris par Lope de ne point exercer ses fonctions de prêtre en public ; c'était, au dire du panégyriste, une extrême agitation, une espèce de tremblement nerveux avec effusion de larmes , dans lequel il avait l'air d'un homme hors de lui et sous le coup d'une émotion supérieure à ses forces. »

1 Montalvan raconte qu'il avait dit au duc de Sessa, son protecteur, qu'il ne voulait plus composer ^de nouvelles comédies, et la Moza di Cantaro serait alors la dernière faite par lui en 1G32, trois ans avant sa mort. Le duc de Sessa lui donna une pension pour réparer le tort que cette détermination ferait à sa bourse.

VIE DE LOPE DE VEGA

Nous traduisons et citons ici un sonnet de Lope qui vient à l'appui de ce que nous dit M. Fauriel ; le poëte le composa sans doute au sortir de l'autel. Il est intitulé les Craintes dans la faveur1.

Quand mes coupables mains vous portent, ô Seigneur, Quand je lève à l'autel l'innocente victime, De ma témérité je dois me faire un crime ; Et m'étonne de voir votre insigne douceur.

Parfois mon âme tremble et frissonne de peur, Parfois je m'abandonne à votre amour sublime. Et plein de repentir, au bord de cet abîme, Je flotte entre l'espoir, la crainte et la douleur.

Seigneur! tournez vers moi vos yeux pleins de tendresse, Car, hélas ! que de fois le monde et son ivresse M'ont déjà de l'erreur fait suivre les chemins!

Seigneur ! quels maux seraient comparables aux nôtres, Si, quand nous vous portons dans nos indignes mains, Vous nous laissiez tomber en écartant les vôtres ?

A l'époque où Lope de Vega entra dans les ordres, il était déjà, depuis plusieurs années, à la tête de la littérature de son pays, et déjà il eût été riche s'il n'eût été prodigue dans ses charités et dans ses bonnes œuvres.

Il fut à la fois , dit Montai van , le plus riche et le plus pauvre des poëtes de l'Espagne; le plus riche, parce que les dons qu'il recevait montaient au moins à 10,000 ducats.

1 Édition Rivadeneyra, volume xxxvni de la collection, page 39G7 sonnet 323.

VIE DE LOPE DE VEGA

Ses comédies lui valurent peut-être 80,000 ducats , les autres 6,000, les profits de l'impression 16,000, les dots de *ses deux mariages 7,000. Le tout fait environ 100,000 ducats, sans compter la pension de 250 ducats que lui faisait le roi, celle de 150 de don Geronimo Manrique,-300 d'un bénéfice que lui donna le duc de Sessa, son ami et son protecteur, etc., etc. Malgré tout cela, il fut le poète le plus pauvre des poètes de ce temps , parce qu'il était si libéral qu'on pouvait l'appeler prodigue. Il avait une charité si encendida, si enflammée, que jamais pauvre ne lui demanda l'aumône, en public ou en secret, sans l'obtenir. Il la doublait toujours pour les pauvres honteux ; il allait jusqu'à les vêtir des pieds à la tête. C'est encore Montalvan qui va nous donner le portrait du caractère de Lope.

« Il était, dit-il, discret dans la conversation, insoucieux de ses propres intérêts et empressé jusqu'à l'importunité pour ceux des autres; doux et affable dans sa famille, mesuré avec les grands, plaisant avec ses amis, généreux avec les étrangers, galant avec les femmes et courtois avec les hommes. Pourtant il se fâchait contre ceux qui marchandent un chapeau quand le tafetas est à bon marché ; contre ceux qui prennent du tabac quand ils ont à s'entretenir avec des gens honorables ; contre ceux qui teignent leurs cheveux tout en gardant de la vieillesse les années et les douleurs; contre ceux qui parlent mal des femmes, sachant que leur mère en est une; contre ceux qui croient aux bohémiennes, tout graves et vêtus de noir qu'ils sont; enfin contre ceux qui demandent l'âge des autres quand ils n'ont pas à les épouser. »

Montalvan n'est pas le seul contemporain de Lope qui nous ait donné des détails sur sa' vie privée. Fray Francisco de Peralta et le docteur Francisco de Quintana, qui prononcèrent également des discours aux obsèques du poète, nous ont transmis quelques anecdotes que nous

VIE DE LOPE DE VEGA

allons citer, parce qu'elles serviront à compléter le jugement de nos lecteurs sur le caractère simple, doux et charitable du poëte que nous aimons et voulons leur faire aimer.

Un homme colère et mal conseillé défia Lope à une époque où déjà l'habit ecclésiastique lui interdisait de répondre à un pareil défi. Encouragé peut-être par son silence, l'agresseur tira son épée et lui dit : « Sortons. —Allons, répondit Lope en mettant son manteau avec une certaine lenteur, allons, moi dire la messe, et vous, monsieur, me la servir. »

Lope avait toujours sur sa table une quantité de pièces d'argent, pour que son serviteur p'eût pas à lui en demander, mais seulement à prendre pour donner au pauvre qui se présentait à la porte ; mais un jour on y frappa, et aucun valet ne se trouvant là pour ouvrir, Lope sortit lui-même et vit un prêtre aveugle dont le chapeau était sale et honteux ; il ôta le sien et le lui donna. Quintana ajoute que le fait ne put pas, comme tant d'autres, rester ignoré, car, lorsqu'il voulut sortir avec ses amis, il fallut bien que l'un d'eux allât lui chercher un autre chapeau.

Voilà ce que dit le même panégyriste de la modestie de Lope :

« Les princes séculiers ou ecclésiastiques le vénéraient et le recherchaient en se plaignant qu'il ne vînt pas les voir assez souvent ; maté il y mettait tant de réserve, qu'il répondit un jour à l'un d'eux : — Je verrais plus souvent Votre Seigneurie si elle me rendait moins d'honneurs quand elle me reçoit. »

Citons un dernier trait de la bonhomie de notre poëte. Il avait composé, avant qu'il fût prêtre encore, une pièce intitulée l'Assaut de Maestricht, pour célébrer une victoire récemment remportée par les Espagnols dans les Pays-Bas. Lope avait mis parmi les personnages de sa pièce un certain lieutenant qui s'était distingué à ce siège;

VIE DE LOTE DE VEGA

l'acteur chargé de réciter ce rôle avait mauvaise tournure et fâcheuse réputation. — Après la première représentation, qui eut un grand succès, un certain hidalgo, pâle et l'œil en courroux, apostropha le bon Lope et lui dit : « Monsieur, ce lieutenant, c'est mon frère ! Vous avez eu grand tort de confier ce rôle à un comédien si laid de figure et si lâche d'apparence, quand, au contraire, mon frère a l'extérieur et l'esprit d'un galant homme , comme le prouve sa conduite. » Lope, en entendant cette étrange querelle, s'excusa le mieux qu'il put ; mais l'hidalgo ne s'en tint pas satisfait et lui déclara que, s'il ne donnait pas ce rôle à un autre acteur, il pouvait dès à présent se regarder comme défié en duel. Lope, pacifique et inoffensif, promit ce qu'on lui demandait si vivement, et, à la représentation suivante, confia le rôle à un homme de bon visage et de grande taille, en lui recommandant de ne pas ménager les gestes de bravoure, ce qui réconcilia si bien l'hidalgo, qu'au lieu de le poignarder il envoya à Lope des présents.

Enfin, si nous voulons voirie poète décrire lui-même son caractère et sa vie, nous choisissons entre mille passages les quelques lignes suivantes que nous lisons dans l'épître dédicatoire de sa comédie el Alcade mayor.

Avec deux fleurs dans mon jardin, six tableaux et quelques livres, je vis sans désir, sans crainte et sans espérance, vainqueur de la mauvaise fortune, désabusé de la grandeur, vivant dans la retraite au milieu même de la foule, gai dans la médiocrité, et, tout incertain que je suis de l'heure de ma mort, ne m'effrayant pas de ce qu'elle est certaine. Telle est la philosophie grâce à laquelle, m'éloignant le plus possible de l'ignorance, j'écarte les pierres de la calomnie et les ruses de l'envie.

Dans une épître plaisante adressée à Francisco de Rioja1, il décrit ainsi' son jardin :

4 Collection Rivacleneyra, page 422, tome xxxvni.

VIE DE LOPE DE VEGA

« Vous y trouverez, dit-il, des colonnes de marbre avec des inscriptions poétiques, des fontaines jaillissantes, des lacs profonds et limpides sillonnés par de petites barques à deux voiles qui ressemblent à des cygnes, et qu'entourent de frais ombrages, des arbres taillés qui ont la forme de Polyphème, des vignes aux feuilles rougies par l'automne, serpentant avec les lierres, des gazons dont les contours représentent le zodiaque... A chaque pas vous y rencontrerez les bustes des Césars et ceux des dieux et des déesses de l'Olympe; les statues de nos grands poëtes de la Castille, de l'Andalousie et du Portugal... » Après en avoir cité les noms et y avoir ajouté un éloge pompeux, il finit ainsi :

Je m'arrête, car je vous vois surpris et émerveillé ; mais il faut bien l'avouer, excepté les louanges données à nos grands hommes, que j'ai tous célébrés, sans en excepter ceux qui sont ingrats envers moi, tout est mensonge dans ce riant et magnifique tableau. Mon jardin a quelques pieds carrés, il renferme deux arbres, dix pieds de fleurs, deux treilles, un oranger et un rosier ; on y peut entendre deux rossignols. Enfin, deux seaux d'eau forment ma fontaine qui coule à travers deux coquilles de couleur.

Pourtant, comme je me contente de peu, je préfère mon coin de terre au mont Hybla, à la vallée fertile de Tempé, aux jardins des Hespérides et aux parcs suspendus de Sémiramis.

Lope de Vega avait marié sa fille Feliciana à don Luis de Usategui, qui plus tard publia quelques-unes des œuvres de son beau-père ; elle avait coûté la vie à sa mère dona Juanade Guardio. Il avait deux autres enfants illégitimes^Marcelle et Lope Félix, nés en \ 605 et en \ 606

VIE DE LOPE DE VE G A

de dona Maria de Lugan1. On n'a aucun document sur cette liaison de Lope. Il a composé une églogue sur la mort de son fils Félix, et il l'adresse à don Lope Félix del Carpio y Lugan, joignant ainsi à son nom celui de sa mère2. Montalvan ne parle de Marcelle qu'en termes assez mystérieux, parce qu'étant contemporain de Lope, il avait peutêtre des raisons pour ne pas divulguer un fait qui pouvait intéresser des personnages encore vivants, ou bien jeter une tache sur la mémoire de celui dont il faisait le panégyrique.

Ce fils de Lope, poëte à quatorze ans, fut soldat à quinze ; il suivit le marquis de Santa-Crux clans son expédition contre les Hollandais et les Turcs. Le bâtiment qu'il montait, et qui se dirigeait vers l'île Marguerite, sombra, et tout l'équipage fut noyé.

Toute l'affection de Lope sembla se reporter sur Marcelle ; elle était d'une grande beauté, et réunissait les qualités du cœur à celles d'un esprit précoce et distingué. Lope lui a dédié une de ses comédies en la soumettant à son jugement dont il faisait un cas tout particulier, Guillem de Castro lui a également dédié un volume de son théâtre. Ces hommages rendus à une jeune fille prouvent un mérite réel dans celle qui les reçoit; mais l'aimable enfant ne songeait guère à s'en enorgueillir, elle se préparait à prendre le voile. En \ 621 , elle entra comme novice dans le monastère des Trinitarias descalzas, h Madrid, et en devint religieuse l'année suivante.

1 Don José Antonio Alvarez y Buena, dans 'son Dictionnaire historique des hommes illustres de Madrid, tome m, page 350, semble détruire les doutes que plusieurs biographes, entre autres M. Damas- Hinard, ont émis sur l'illégitimité de don Félix et de Marcelle.

2 Felicio : Egloga pescatoria en la muerte de don Lope Félix del Carpio y Lugan, Édition Rivadeneyra, Madrid, page 331.

VIE DE LOPE DE VEGA

Lope a adressé à don Francisco de Herrera Maldonado une relation touchante de cette prise de voile ; nous en mettons une partie sous les yeux du lecteur 4 :

Marcelle, la première pensée de mon amour paternel, songeait à se marier, et un soir elle me nomma celui qu'elle désirait pour époux.

Et moi, qui savais qu'il est prudent de laisser mûrir une pareille pensée, parce qu'il y a des décisions qui ne viennentque de choses accidentelles,

Je fis mes réserves, toujours attentif à ne pas contrarier ses désirs, s'ils avaient leur base dans la vérité de son âme.

Mais, voyant chaque jour ce désir augmenter, je me déterminai à lui donner cet époux, qui sollicitait son amour par tant d'amour.

Cet époux est beau, il est riche, il est sage et d'une illustre naissance, et son père n'est pas moins que tout-puissant.

Je vous jure que, du côté de sa mère, il est du sang royal; et qu'elle est si bonne qu'il n'y a pas d'attraits ni de vertus qui ne soient en elle.

C'est une mère pleine de tant de grâces, que c'est par ses mains que Dieu les dispense au monde. Elle est à la fois rose et lis, cyprès et palmier.

L'église a été revêtue de tentures, c'est le jour des fiançailles, tout a pris un air de fête ; Marcelle s'avance.

Je ne vis jamais dans une jeune fille plus de beauté, plus de grâce et de perfection ; ce jour-là, elle surpassait sa renommée elle-même.

C'est que la joie ajoutait encore aux dons de la nature, c'est que le contentement donnait plus de vivacité et d'élégance à celle qui étrennait ce jour-là ses souliers de mariée2.

Nous passons la nomenclature des grandes dames et

1 Collection Rivadeneyra, volume xxxvm, page £07.

2 Chapincs, est une espèce de chaussure ou de sandales, que les

VIE DE LOPK DE VECrA.

des seigneurs de la cour qui assistèrent à cette cérémonie, et dont le nombre atteste la considération dont Lope était entouré.

Sous la voûte consacrée de la porte était l'époux que tenait une jeune fille dans ses bras caressants.

L'époux est un enfant, et un enfant le portait ; car c'est le dessein de Dieu, dans ces amours divins, de prendre le déguisement de l'enfance...

Cependant le temple saint était illuminé par mille cierges allumés, et des draperies ornaient la chambre nuptiale.

Marcelle, les joues enflammées ainsi que deux roses, et les lèvres comme baignées par un honnête sourire, me regarda : dernier adieu qui séparait deux existences !

Son âme semblait heureuse de cette vocation ; et par un dernier salut de son corps, elle se détourna de tout ce que le monde appelle fêtes et plaisirs.

Puis, offrant à l'enfant divin sa chaste guirlande de vierge, elle embrassa son époux en couvrant de baisers ses yeux d'émeraude.

Le ciel ferma la porte à mon cœur plein d'amour paternel ; il m'enlevait la meilleure part de mon âme; et j'étais le seul à plaindre dans cette foule de spectateurs.

Nous retournâmes à l'église ; la fiancée avait quitté ses habits de fêtes et ses bijoux pour revêtir la bure grossière. Sa chevelure fut coupée; car, ainsi que les autres vierges dont le chœur était rempli, elle ne devait plus avoir, pour être belle, que sa seule beauté. .

Après l'année d'épreuve, Marcelle prononça ses vœux.

Et celle que j'aimais si tendrement qu'un amant en eût été jaloux, celle que je couvrais de soie et d'or, courba son front

femmes mariées avaient seules le droit de porter du temps de Lope. L'expression, poner una nina en chapines, mettre une jeune fille en sandales, signifiait alors la marier.

comme une rose pâlie, et effeuilla, ce soir-là même, la couronne çle ses pétales pourprés.

Elle dormait sur la paille froide et dure ; elle marchait les pieds nuds ; son corps était caché sous un vêtement de pauvre ; ses yeux seuls exprimaient son âme !

Quand elle fut prosternée sur le pavé du temple, on chanta la dernière prière des morts, et le monde était aussi triste que le fliel était joyeux.

Toutes l'embrassèrent l'une après l'autre, puis l'accompagnèrent vers son époux, et la firent asseoir à la table de l'enfant divin.

Et maintenant Marcelle vit là... et, loin de ce monde insensé, loin de ses vaines illusions, elle suit la voie du ciel.

0 bienheureux désenchantement des choses de la terre ! cette vierge si belle, si chaste et si pure, a consacré à Dieu ses dixsept ans!

Lope est vieux, il est seul, il est prêtre ; s'il jette ses regards dans le passé, les joies de sa jeunesse furent si mêlées d'amertume, qu'elles ne lui ont laissé que la réalité des regrels et le devoir des expiations. S'il a éprouvé deux fois les joies du mariage, deux fois elles ont été violemment brisées par la mort; s'il a goûté à longs traits les joies de la paternité, elles ne lui ont valu que d'immenses douleurs, la perte de ce charmant Carlos, le Carlos de ses yeux, qui meurt à sept ans ; la perte de ce second fils mort à quinze ans, au service de son pays ; enfin la tendre, mais sérieuse séparation de sa fille Marcelle, dont il vient de nous raconter le drame touchant.

Aussi, que lui font maintenant les triomphes littéraires longtemps espérés, obtenus depuis longtemps, mais inu-

VIE DE LOPE DE VE (3 A

tilcs et vains quand le cœur desséché ne bat plus pour les choses de la terre?

L'autel a élé son refuge après les grandes douleurs de sa vie, il est sa consolation dans les désenchantements de la gloire; il est son espérance, parce qu'il est aussi l'expiation du passé.

Lope est l'homme le plus célèbre de l'Espagne, on le connaît, on l'aime, on l'admire. Dans Madrid, on le suit, on l'acclame ; les femmes se penchent au balcon pour le voir et pour battre des mains à son passage ; son nom est le synonyme delà perfection en toutes choses1. L'admiration et l'enthousiasme sont à leur comble. Quinze cents pièces de théâtres lui ont valu les applaudissements de l'Espagne entière et auraient rempli ses coffres, si l'aumône ne les eût vidés chaque jour.

Cependant Lope n'a plus de cœur pour jouir de ces triomphes ; la gloire et la célébrité lui sont devenues indifférentes, même importunes. Il se déguise, il passe par des rues détournées pour éviter d'être vu. Gloires de la terre, vous n'êtes plus rien pour lui, il ne songe plus qu'à celles du ciel 2 !

Sa santé, autrefois si robuste, commence à décliner ; il ne la soigne pas, il la dédaigne. Il tombe malade, il laisse aller sa maladie, sans interrompre ses jeûnes et ses macérations. Le vendredi qui précéda le jour de sa mort, il dit sa messe, lut son bréviaire, arrosa son jardin et rentra pour

1 Ce devint un proverbe de dire, d'une chose parfaite, qu'elle est de Lope. Les joyaux, les diamants, les tableaux, les habits, les étoffes, les fleurs, les fruits, tout ce qui s'admire, tout ce qu'on aime, on y ajoutait les deux mots de Lope, pour en vanter le choix, la richesse et la beauté. — Fama postuma, Montalvan.

2 Tout ce que nous disons ici est le résultat succinct de toutes nos lectures soit de ses poésies sacrées, soit de ses biographies. On peut compter sur la vérité de tous ces détails et de ceux qui suivent.

VIE DE LOPE DE YEGA

se donner la discipline comme il le faisait tous les vendredis. Rien de changé pour son âme. Son corps est malade? que lui importe ! Son corps va mourir? qu'il meure donc bien vite ! son âme ne relève que de l'éternité !

Vers le soir du jour où les médecins déclarèrent que Lope n'avait plus à espérer de guérison, le saint viatique lui fut apporté avec la pompe ordinaire; il le reçut avec respect et avec des larmes de joie, parce que, disait-il, il voulait honorer l'hôte auguste qui venait au-devant de lui pour le conduire à ses divins palais.

Il reçut humblement l'extrême-onction, fit entrer sa fille Feliciana, la seule, hélas ! qu'il pût avoir auprès de lui, et lui donna sa bénédiction ; puis il prit congé de tous ses amis comme un homme qui part pour un long voyage.

Il recommanda à tous la paix du cœur, l'amour de la vertu, l'étude de la conscience, leur disant que la véritable gloire était d'être bon, et qu'il changerait volontiers tous les applaudissements qu'on lui avait donnés pour le bonheur d'avoir fait une action vertueuse de plus dans sa vie. Puis, se retournant vers le Christ crucifié, il lui demanda, avec des larmes ferventes, pardon de tout le temps qu'il avait perdu en pensées mondaines, quand il aurait pu le consacrer à sa seule louange ; il résigna sa volonté entre les mains de Dieu, confessa qu'il avait été un des grands pécheurs de ce monde, et fit un acte de contrition dans lequel les larmes eurent plus de place que les paroles.

Enfin, fatigué de toutes ces saintes émotions, il demanda à être seul ; on le laissa. La nuit fut mauvaise; le matin, il expira en prononçant les noms de Jésus et de Marie,

C'était le 27 août 1 635, — Lope avait 73 ans.

VIE DE LOPE DE YEGA

Sa mort fut un deuil public; on ne peut comparer ses funérailles qu'à celles de Michel- Ange à Florence; la ville et la cour suivirent ses obsèques. Le duc de Sessa, son protecteur et son ami, présidait ce nombreux cortège où personne n'avait été convié, mais où tous les habitants de Madrid et des environs étaient accourus. En voyant passer cette foule muette et triste, en lisant la douleur sur tous ces visages, ceux même qui ignoraient sa mort, la devinèrent. Lope seul pouvait inspirer cette unanimité de regrets. Il avait ému et charmé la foule par ses pièces de théâtre, il avait été l'interprète de toutes les fêtes de l'Espagne ; car il ne s'y était passé aucun grand événement qu'il ne l'eût chanté. C'était une perte universelle que toutes les âmes sentaient et que tous les yeux pleuraient.

Mais il y avait dans le couvent des Trinitarias descalzas un cœur que la douleur déchirait et qui sentit alors peut-être le seul remords que pût faire naître la vie du cloître. Marcelle, la fille bien-aimée de Lope, n'avait pas pu le voir avant sa mort, elle n'avait pas pu lui donner les soins d'une fille ni recevoir la bénédiction du mourant. Elle demanda comme une grâce de voir au moins passer le cercueil de son père. Le convoi fit un long détour pour suivre les murs du couvent, et l'on vit, au coin d'une de ses fenêtres grillées, la pauvre Marcelle coller son front à la vitre et verser des larmes.

Lorsque le cortège eut disparu, elle rentra au fond du monastère qui dut lui paraître alors un cercueil plus impitoyable que celui de son père, car il tenait prisonnière son âme avec son corps, tandis que, laissant ici-bas sa dé-

VIE DE LOPE DE VECU

pouille mortelle, l'âme de Lope de Vega allait rejoindre au ciel les êtres chéris qui l'avaient précédé , et attendre dans l'éternité ceux qui restaient encore en ce monde.

Ce détour du convoi, cette figure pâle et noyée de larmes qu'on avait à peine entrevue derrière les grilles du monastère, émurent la foule plus que la pompe du cortège; elle s'associait à cette douleur filiale, et quand, le service une fois terminé, le corps descendit sous la terre, les gémissements et les sanglots dominèrent les prières des prêtres et se mêlèrent aux échos de la voûte sombre où descendait le cercueil du plus grand poète de l'Espagne.

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