‹ Étude sur la vie et les œuvres de Lope de VegaChapitre 39 sur 120 · SI LES FEMMES NE VOYAIENT PAS · texte numérisé non relu

SI LES FEMMES NE VOYAIENT PAS

Pour la rejeter dans l'abîme

Où la malheureuse victime

N'a plus d'espoir que dans la mort?

Frédéric, avec quelle adresse Tu te dis jaloux aujourd'hui!

Quoi, de César ! quelle faiblesse !

Va donc retrouver la maîtresse Dont tu te vantais près de lui.

FRÉDÉRIC

Cet amour n'était qu'un vain songe Pour mieux éloigner tout soupçon, Mais tu prétends vrai ce mensonge Pour excuser ta trahison.

Me refuser était justice, Quand on veut être impératrice.

Mais s'il m'arrive, par guignon, D'entendre prononcer ton nom, De passer dans ton voisinage, De voir quelqu'un de ta maison, Une lettre, un portrait, un gage, Vive Dieu! je te maudirai.

Et, si mon cœur me parle encore De celle qu'il faut que j'abhore, Le lâche, je l'arracherai !

ISABELLE

Doucement, Frédéric, prends garde ; La femme qu'on ose outrager Peut, malgré l'amour qu'elle garde, Vouloir à la fin se venger.

Ni l'empereur, ni la richesse N'ont mon cœur, car, jusqu'à ce jour, Je n'estimais que ton amour; Puisqu'il me trahit, le mien cesse.

Mais pour le vendre à l'empereur, Non ! — Tous les diamants du monde,

Et les perles, trésors de l'onde, Ne sont rien auprès de l'honneur !

Je le dis sans hypocrisie.

(A Tristan.) Prends cet anneau, Tristan.

TRISTAN

Pourquoi?

ISABELLE

Tu peux le vendre, il est à toi.

TRISTAN

Mais...

ISABELLE

Tais-toi, c'est ma fantaisie.

(A Flora.)

, Flora, ma chère, écoute-moi; Ferme fenêtre et jalousie, Ferme toute entrée au soleil ; Puisque du ciel il a l'empire.

Il est à l'empereur pareil, Et je veux aussi l'éconduire.

FLORA

Pourquoi traiter si mal...

ISABELLE

Tais-toi,

Sotte !

FLORA

Écoutez.

ISABELLE

Non, laisse-moi

Crois-tu donc me prendre à ce leurre ?

ISABELLE

Reste à la porte et tu verras.,.

oh! si les femmes ne voy AIENT PAS. ?

FRÉDÉRIC

Il t'importe peu que je meure.

ISABELLE

Que ne suis-je un poison?

FRÉDÉRIC

Hélas !

Il me suffit de ta colère.

ISABELLE

Je voudrais être une vipère.

FRÉDÉRIC

Si j'avais son dard venimeux, Ce serait pour toi la première.

ISABELLE

Pour moi ?

FRÉDÉRIC

J'en atteste les cieux ; Je voudrais t'arracher les yeux Pour t'empêcher de voir.

Naguère Cependant, tu les appelais Des étoiles...

FRÉDÉRIC

Oh ! je mentais !

Ce sont des torches infernales ; Ils ont voulu voir... je les hais.

ISABELLE

Rends-moi mes lettres trop loyales.

FRÉDÉRIC

J'en ai connu la fausseté.

ISABELLE

Elles disaient la vérité,

FREDERIC

Elles mentaient comme ta bouche,

ISABELLE

Traître !

FRÉDÉRIC

Ingrate !

ISABELLE

Fol entêté !

FRÉDÉRIC

Oh ! perh'de î

Oh ! tyran farouche 1 Je me vengerai sans remords !

FRÉDÉRIC

On ne se venge pas des morts !

Il ne faut pas nous effrayer de cette grande querelle, I\ous avons donc le temps de citer un petit conte fort joli que fait Tristan à l'empereur, et dont voici l'occasion. Tristan demande à Othon une récompense, et l'empereur lui offre la chaîne qu'il porte au cou; mais Tristan craint de la prendre lui-même et lui fait ce petit apologue :

On bon homme de laboure ur .

À la fenêtre d'une dame

Vit un perroquet grand parleur

Oui criait de* toute son âme.

Avec un accent indien :

Comment vas-tu, Jacquot? ou bien :

Chien de Maure ! — Ah ! quel grand dommage.

Dit-il, qu'il ne soit pas à moi!

! Acte 3e, m no VI.

Oïl! SI LES FEMMES NE VOYAIENT PAS.

J'aurais la fortune d'un roi

Si je l'avais dans mon village.

La dame, qui savait à fond

La malice du personnage,

Dit alors : « prends-le, mon garçon,

Délivre-moi de cette bête

Qui m'ennuie et me rompt la tête

Avec son éternel refrain. »

Le rustre alors gaîment s'apprête,

Et pour le prendre il tend la main ;

Mais l'oiseau, comme un météore,

Se lance, et pince le pauvret

Qui se souvient, sans doute encore,

De la chanson du perroquet.

Cependant l'empereur a été rendre visite à la maîtresse de Frédéric. Il en revient en riant aux éclats, car elle est, dit-il, d'une laideur désespérante, et il ne comprend pas le mauvais goût de son jeune favori. Hélas! il l'a choisie ainsi pour ne pas éveiller de sentiments jaloux dans le cœur de celle qu'il aime ; mais l'empereur est loin de s'en douter et ne lui épargne pas les railleries. Tous deux arrivent le soir sous le balcon d'Isabelle. Écoutons encore cette scène qui nous rapproche du dénoûment.

Page 1