L'EMPEREUR, ISABELLE, FRÉDÉRIC
l'empereur.
Ainsi que l'oiseau bat de l'aile, • Quand du jour jaillit l'étincelle, Quand l'aube, aux pieds de lys, descend Du sommet des hautes montagnes Dans nos vallons et nos campagnes, Ainsi je m'éveille à présent,
Après la nuit de votre absence, Isabelle, et, comme son chant Du jour célèbre la présence, Ainsi je rends grâce à vos yeux.
Dont l'éclat doux et radieux Me rend la vie et l'espérance !
ISABELLE
En voyant Votre Majesté Choisir les heures indécises De cette nuit, aux douces brises, Pour me faire un charmant traité De douceurs et de mignardises, Je dois penser, en vérité, Que vous avez, sur votre route, Trouvé quelque dame, sans doute, Qui mit en verve votre esprit, Car toujours notre oreille écoute Avec plaisir un doux récit.
l'empereur.
Ah 1 sehora , bien au contraire , Si devant vous je pouvais faire Quelque compliment mal tourné, Le sujet m'en serait donné Par la femme dont le visage Est le plus laid qu'on puisse voir, Et sotte à ce point, que je gage Que la nature, au désespoir, A dû rougir de son ouvrage.
ISABELLE
Quoi ! sotte et laide à ce point-là ! Et vous êtes allé chez elle?
l'empereur.
C'est de Frédéric que voilà L'amante discrète et fidèle.
oh! si les femmes ne voyaient pas. 291
Je lui croyais un meilleur goût, J'en reviens en mourant de rire !
ISABELLE
C'est chose commune après tout, Seigneur, de voir dans un empire, Un galant prendre un laideron, Comme une belle un vilain homme.
l'empereur.
Cela se passe ainsi, dit-on, Et trop souvent... et voilà comme Près d'une belle au laid mari Les prétendants viennent en masse ; L'antiquité même en a ri, Quand l'affreux Vulcain eût l'audace D'épouser la mère d'Amour; Mars lui joua plus d'un bon tour Dont l'Olympe fit gorge chaude.
Isabelle, en voyant Frédéric s'éloigner.
A Frédéric qui part en fraude, Seigneur, dites donc de rester, Je veux un peu le plaisanter.
l'empereur.
Le pauvre garçon aura honte...
Frédéric!...
FRÉDÉRIC
Sire?
l'empereur. Reste ici :
De tes amours j'ai rendu compte A la senora que voici.
FRÉDÉRIC
Vous en riez, la chose est sûre.
ISARELLE.
Pauvre Frédéric, je le jure,
LOPE DE VEG A.
Je puis encor te voir aimer Une laide, sans te blâmer.
La laide est sage, d'ordinaire, Mais sotte..., c'est une autre affaire ! C'est un supplice, un vrai tourment ; Gomment, hélas ! as-tu pu faire Pour t'y laisser prendre un moment?
C'était bien la peine, vraiment D'avoir reçu de la nature Ton élégance et ta figure ; Puis, à quoi bon tes cheveux bruns, Ton goût, ta grâce, ta tournure, Ton doux langage et tes parfums?...
A partir d'aujourd'hui, j'ai honte Et dégoût de te voir...
Isabelle reprend, après une réponse de Frédéric*
Par pitié, je veux t'en offrir Une autre, qu'à sa seigneurie Tu puisses montrer sans rougir.
FRÉDÉRIC
Non pas,, non pas, je vous en prie !
Celle que j'aimerai le mieux Sera de beautés dépourvue, Et non la femme dont les yeux Prétendent voir pour être vue.
Car la plus laide aura pour moi, Un secret pour être adorée, Quand l'autre, orgueilleuse et sans foi, Veut, avant tout, être admirée ; Si l'une ordonne, l'autre attend ; L'une s'empare et l'autre prie ; L'une vous donne et l'autre prend ; L'une aime quand l'autre injurie :
Mon choix enfin est arrêté,
oh! si les femmes ne voyaient pas. 293
Que le Seigneur me soit en aide !
L'amour et la sincérité Rendent charmante la plus laide.
ISABELLE
Que de sottises !... il m'excède.
Ah ! plaise à Votre Majesté De donner l'ordre à l'entêté De quitter à l'instant ma grille, Et même aussi la rue
La gentille Isabelle n'est pas aussi courroucée qu'elle veut le paraître. Elle raille son amant parce que, en vérité, il s'est conduit comme un enfant; mais elle sait bien qu'il l'aime toujours, et elle va le pousser à bout pour qu'enfin il déclare la vérité à l'empereur.
Elle écrit un billet à Frédéric pour lui annoncer que, désespérée par sa trahison, elle n'a plus que deux ressources, celle de mourir ou de répondre à l'amour d'Othon. Elle ajoute qu'elle a choisi le dernier moyen.
Frédéric en perd la tête et déraisonne. L'empereur s'écrie qu'il fera tuer cette femme laide qui prive du sens commun son meilleur gentilhomme.
Mais arrive Isabelle, qui déclare qu'elle seule a causé ce bouleversement dans l'esprit de Frédéric, et Frédéric alors se jette aux pieds d'Othon et lui raconte tout ce qui s'est passé. L'empereur, dont l'amour était fort platonique, comme on l'a pu voir , n'a pas de peine à renoncer à la possession d'Isabelle. Il relève Frédéric et met sa main dans la main de la charmante fille.
Tristan termine la pièce en s'adressant, comme de coutume, au sénat devant lequel la pièce a été jouée, et lui dit :
Écoutez, mesdames, bien que l'auteur ait donné à notre comédie le titre de : Ah! si les femmes ne voyaient pas! il souhaite que beaucoup d'entre vous viennent la voir et la revoir.
et qu'en outre elles voient tout ce qui se passe dans le monde : beaucoup de fêtes, beaucoup de noces, des combats de taureaux, des jeux de cannes et de roseaux, les filles beaucoup d'amoureux, les femmes mariées beaucoup de fils, toutes beaucoup de santé, de joie et d'années, enfin tout ce qu'elles aiment, et voilà la fin de notre comédie.
Nous sommes en Espagne pour tout de bon ; voilà bien Madrid. La scène se passe dans une rue et devant une église; la messe vient de finir. Deux jeunes gens, Lisardo et Riselo, qui n'y ont pas assisté, regardent passer la foule. Le premier attend celle qu'il aime, la fille de Prudencio, la charmante Belise, qui est allée faire ses dévotions accompagnée de sa tante Théodora, jeune encore, mais fort -prude et vêtue de noir. Elle sert de duègne à sa nièce.
Mais le cœur de Lisardo bat , car il vient de les reconnaître, les voilà qui sortent.
théodora, belisa sa nièce [dans le fond), lisardo, amoureux de Belise, et son ami riselo.
THEODORA
Un peu de modération, Belise, un peu de modestie !
1 A Madrid, du temps de Lope de Vega comme de nos jours, le fer jouait un grand rôle dans la guérison des maladies féminines.