ACTE III. — SCÈNE II
BELISE.
Tante de mes yeux, Écoute mes peines, Aux yeux curieux Déjà trop certaines.
Un homme de bien1 Me vit dans l'église De Saint-Sébastien, Et là, je fus prise :
Regards amoureux , Messages nombreux, Mots pleins de tendresse, Espoir de bonheur Et douces promesses Ont gagné mon cœur.
Pour fuir les défaites J'allai tout l'été Dimanches et fêtes , A la Trinité*.
Mais, mystère étrange, Il est, comme un ange, Venu tout exprès, Me voir de plus près Faire mes prières.
Nous sommes des corps, Et non pas des pierres, Où seraient nos torts?
Parla meute ardente, Le cerf est forcé, La fonte brûlante Coule, incandescente,
Lisardo, son amant.
Autre église de Madrid.
Du fourneau brisé.
Le roc sans chaleur Devient la naïade De quelque cascade, Aux mains du sculpteur. Et la faible femme Ne peut résister Aux récits de flamme Qu'on vient lui conter!
— Je me fis malade Pour voir mon amant ; Mon cœur était fade, Mon teint alarmant !
Près de moi j'appelle Un valet fidèle Qui fait le docteur ; Un homme d'honneur Vint conter fleurette A la tantinette Qui n'empêcha plus Nos doux bavardages, Et qui fit chorus
A ces badinages
Les matins charmants Dont mai se décore, A l'heure où l'aurore Éclaire et colore Les fleurs du printemps Que l'air fait éclore , J'offrais mon amour Aux feuilles nouvelles, Vertes étincelles Qu'allume le jour!
Une matinée, Sans songer à mal, Je fus amenée Au bois sans rival
L'EAU FERRÉE DE MADRID
Qu'arrose l'eau vive Du Manzanarès ; Plus bas, sur la rive Aux peupliers frais, Risel et ma tante D'être seuls jaloux, Sous leur verte tente S'en vont loin de nous.
Et plus loin encore L'honnête Bertrand1 Avec Léonore 2 Allait en riant Fouler la clairière, Tapis de bruyère, Puis assaisonner Melons et grenades Pour le déjeûner Des pauvres malades.
Restés seuls loin d'eux, Moi, sans défiance, Lui, plein d'espérance, Nous parlions tous deux.
Mais la fraîche aurore Aux douces senteurs, Suspendait encore Des perles aux fleurs ; Et mal avisée, J'essuyai trop tôt L'humide rosée Qui sécha bientôt :
J'en fus plus malade Que je ne l'étais ; Et toute maussade.
Je me dépitais.
Valet de Lisardo.
Soubrette de Belise.
LOl'E DE VEGA.
Maudite dispense * Qui vient de venir !
Quand à l'autre on pense, Peut-on obéir?
Il faut, ma très-chère , Différer l'hymen Que je ne puis faire Qu'après examen, Et neuf mois attendre, A compter du jour Où j'ai, par amour, Foulé l'herbe tendre.
theodora, la tante.
Pour écouter un tel aveu, Il faut bien de la patience, Belise, et cette confidence A droit de m'étonner un peu.
BELISE.
L'amour qui naquit à la messe Sera tout en l'honneur de Dieu, Ma tante, car j'ai la promesse De Lisardo, dont le seul vœu Est bien de m'épouser...
Pendant ce récit naïf qui ne doit que surprendre médiocrement ïhéodora, les doutes du père de Belise sur l'authenticité des talents de Bertram comme médecin se sont confirmés. Le cousin veut le tuer à coups de bâton, et Prudencio le fait enfermer dans une chambre pour qu'il n'échappe pas à sa vengeance. Toutes ces scènes
1 Le père de Belise veut la marier avec son cousin, et la dispense, pour ce mariage, vient d'arriver.
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mi
nous ramènent à Molière. Le dénoûment a lieu tel que nous l'avions si bien prévu dans la première scène, grâce au caractère décidé de notre héroïne ; elle épouse son Lisardo et Bertram est pardonné.
Quant à Théodora, la prude si bien apprivoisée par Riselo, l'ami de Lisardo, elle est moins heureuse que sa nièce. Nous avons laissé de côté, dans notre analyse, une intrigue secondaire qui se môle à celle que nous avons racontée : c'est l'amour de Riselo pour une autre femme, et la jalousie de celle-ci qui se croit trahie. L'amitié le force à continuer son rôle auprès de Théodora jusqu'au dénoûment; mais quand il est assuré, Riselo se fait pardonner par celle qu'il aime véritablement. La pauvre Théodora reste fille, et son frère la fait entrer dans un couvent.
Mais, avant de finir, il nous prend un remords. Nous avons appelé le père de Prudencio , un Géronte ; s'il lui a ressemblé, ce n'est qu'un moment, Lope de Vega n'est pas le peintre des gens ridicules, nous l'avons déjà dit, il ne veut pas qu'un Espagnol le soit jamais, même sur la scène, aux yeux de ses concitoyens réunis.
Écoutez le discours de ce vieux bonhomme qu'on a si facilement dupé, et voyez comme il se relève !
Il vient d'arriver chez Lisardo, le séducteur de Relise; il est accompagné d'amis et de serviteurs armés,
lisardo. Vous ici, Monsieur, qui cherchez-vous? prudencio. Un vilain, et c'est toi.
lisardo. Ce mot à moi !... Si ce n'était ta vieillesse ! prudencio. Un hidalgo n'aurait pas couvert d'infamie un homme de ma race et de mon âge.
lisardo. Que t'ai-je fait?
prudencio. Cela te paraît-il un petit outrage, d'avoir séduit ma fille inexpérimentée, et, dans ces dernières matinées de mai, d'avoir pillé mon honneur comme un voleur de grand chemin ?
— Écoute, je suis noble et homme d'honneur; je n'irai pas chercher la justice du roi; la mienne, mes propres mains sauront me la faire. Je suffis pour toi, Octavio que voici suffira pour ton ami Riselo, Florencio et Gerardo pour les autres que je vois, et si tu m'amènes plus de monde, j'ai des serviteurs aussi pour leur répondre, et, à défaut, je suffirai seul contre tous.
Pouvions-nous mieux finir toutes nos analyses que par cette scène qui nous met à même, à propos de la pièce la plus légère peut-être de tout son théâtre, de confirmer notre opinion générale sur Lope de Vega? Nous l'avons dit, nous le répétons, et nos lecteurs doivent le comprendre comme nous, Lope de Yoga avait l'esprit noble et distingué, le cœur bien placé, le caractère plein d'élévation et de dignité. Il nous fait aimer et honorer l'Espagne, son pays ; il .nous en donne, soyez-en sûr, une juste idée, car le poète est l'écho de son temps.
Avant de l'avoir étudié nous-même, ne partagions-nous pas les idées reçues en France sur l'exagération espagnole, sur ses matadores et ses fiers-à-bras, sur l'enflure de son style, sur le mauvais goût de ses pensées ? Mais grâce à la vérité, nous les avons rejetées bien loin. Certes la littérature de l'Espagne, à cette époque., est à un autre niveau que celle des autres peuples. Nous croyons, déjà, en avoir indiqué quelques causes dans le commencement de cette étude ; mais en l'acceptant comme un fait incontestable, nous n'avons que de l'admiration pour cette supériorité. Non, elle n'est pas au-dessus de la nature humaine; il ne faut à notre esprit qu'un effort facile pour arriver à ce niveau, et une fois là, nous trouverons tout beau, simple et naturel.
Nous n'avons présenté jusqu'ici que des fragments et une analyse, peut-être trop incomplète, des drames et des corné-
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dies de Lope de Vega, nous finirons ce volume par une comédie traduite en entier; il faut bien que nous donnions à nos lecteurs une idée de la manière dont Lope construit et agence ses pièces. Les classiques admirateurs d'Aristote vont triompher, car nous n'aurons ni unité de temps, ni unité de lieu. Lope, dans son traité de Fart dramatique, nous dit n'avoir composé que six pièces selon les règles anciennes. Ce n'est pas une de celles-là que nous avons choisie, et, à vrai dire, nous devons avouer que nous aurions un grand embarras à les désigner; nous croyons que ces pièces classiques seront tombées devant le public espagnol, et que, par cette raison, elles ne seront pas arrivées jusqu'à nous.
La pièce dont nous offrons la traduction offre de l'intérêt, bien que parfois on puisse accuser l'auteur de le faire un peu languir.
On y trouvera un caractère fort bien tracé du joueur, celui d'Alonzo; celui de son frère don Juan est franc, aimable et généreux ; le valet Germain rappelle le Caleb de Walter Scott.
Les femmes y sont charmantes et adorables. Mais ce que nous signalons surtout à nos lecteurs, c'est l'étrangeté de cette intrigue d'amour qui traverse toute la pièce, sans qu'il y ait la moindre conversation entre les amoureux. L'amour naît dans le cœur de don Juan et dans celui de la comtesse sans qu'ils se disent un mot; on le sent augmenter sans qu'aucun d'eux l'avoue à l'autre; pas un seul billet doux échangé. Il y a une grâce ravissante dans les situations qu'amène cet état de choses.
Ce n'est qu'au dernier acte que la comtesse veut savoir, dit-elle, s'il a de l'esprit; mais elle ne lui parle que sous le masque, et il ne sait pas à qui il répond.
Enfin elle ne se découvre à lui et ils ne se trouvent réellement en conversation ensemble que lorsqu'elle lui
annonce qu'elle a obtenu une dispense de l'archevêque pour les marier le soir même.
Ne trouvez-vous pas qu'il y a là une originalité agréable et pleine d'intérêt? Aussi vous laisserons-nous, lecteur, nous l'espérons, avec le désir de tourner la page et de lire.