‹ Étude sur la vie et les œuvres de Lope de VegaChapitre 52 sur 120 · ROSE LA · texte numérisé non relu

ROSE LA

Mais n'est-ce pas don Juan ?

CELINDA.

C'est bien lui.

ROSELA.

Quel progrès !

Pour passer bien le temps il est à bonne école.

Mais vois donc, Rosela, je crois, sur ma parole, Que c'est là son laquais, et qu'il joue avec lui.

Ils sont préoccupés au point que d'aujourd'hui

Ils ne pourront nous voir ; passons donc chez son frère.

Un si gentil garçon et pareille misère! Cela me fait pitié.

don juan à Germain, sans voir Rosela ni Celinda, Je renonce.

GERMAIN

Et moi, pas.

J'ai toujours des carreaux et des piques en tas ; Celui-ci me restait.

DON JUAN

J'ai donc fait six levées.

germain, comptant les siennes.

Trois.

celînda, à Roseta.

Son frère a la tête et l'âme dépravées ; Un homme avoir un frère et le traiter si mal ! C'est affreux !

ROSELA.

Oui, vraiment! c'est bas et déloyal 1 germain, à don Juan.

Les cartes ?

DON JUAN

Les voici.

GERMAIN

Donne, la main doit suivre.

ROSELA.

Est-ce un enjeu d'argent?

celînda, regardant de loin.

v Non, vraiment! c'est du cuivre,

ROSELA,

Cela me semble simple et tombe sous le sens, Il est pauvre et s'amuse avec de pauvres gens.

C'est qu'il est très-gentil de taille et de visage.

ROSELA.

Et d'un esprit charmant.

CELINDA.

Le voir pauvre m'en rage.

ROSELA.

On est prêt à l'aimer.

le s Fleurs de don juan.

CELINDA.

Et moi je l'aimerais, Que j'en deviendrais folle et pour lui me vendrais.

ROSELA.

Voulons-nous lui parler ?

CELINDA.

Pourquoi pas?

germain, jouant.

J'ai manille 1 ♦

DON JUAN

Je réponds : Un valet de la même famille.

Je suis toute troublée.

germain, jouant.

Ah ! du trèfle à présent ; Tu sauras, mon ami, que trèfle, c'est argent2.

DON JUAN

Je n'ai ni l'un ni l'autre; en as-tu, sans reproche?

Moi, j'en ai dans mon jeu, mais jamais dans ma poche. Mets là-dessus ta dame.

DON JUAN

Et comment en avoir ?

Je n'ai rien à donner ni dot à recevoir.

1 Terme du jeu : c'est le second Matador au jeu d'Hombre.

2 En Espagnol, or os veut à la fois dire or et carreaux ; pour rendre le jeu de mots, nous avons dû changer la couleur. — Et plus loin nous avons remplacé l'expression caballo, qui dans le jeu de cartes espagnoles est une figure à cheval, par la dame qui est la carte correspondante dans les cartes françaises.

LOPE DE VEGÀ.

Je n'ose lui parler.

ROSELA.

Je commence à ta place.

(Elles s'approchent des joueurs»)

Salut, seigneur don Juan, plaît-il à votre grâce De nous faire présent d'une part de son gain i.

GERMAIN

Des dames, vive Dieu!

DON JUAN

Hélas! fâcheux destin!

ROSELA.

Ah! puissiez-vous gagner! et de vos mains galantes, Seigneur, faites un don à vos humbles servantes.

DON JUAN

Belles dames, vraiment, vous m'embarrassez fort; Si vous cherchez ici des présents', c'est à tort.

(Montrant son habit.)

Vous n'avez donc pas vu ces signes d'indigence? Parbleu, vous êtes donc les seules dans Valence Qui ne connaissiez pas ma triste pauvreté !

germain, brusquement.

Sois sûr qu'on te connaît.

1 II était d'usage en Espagne , que les dames, partout où elles rencontraient des joueurs, leur demandassent une étrenne; c'est ce que les joueurs appelaient dar barato.

LES FLEURS DE DON JUAN

don juan, à Rosela.

Auriez-vous plaisanté?

C'est mal.

Non, non, don Juan, nous sommes étrangères..,

DON JUAN

Que vous soyez ou non dans ces lieux passagères. Que vous veniez me voir exprès ou par hasard, Morbleu! de notre jeu vous aurez une part... Prenez tout! voici bien trois réaux... mais j'ignore Si, tout brillants qu'ils sont, ils ont leur poids encore; N'importe, prenez-les; je jure devant Dieu Qu'en vous donnant ici ce misérable enjeu Vous recevez de moi bien plus que si mon frère Yous donnait mille écus dont il n'aurait que faire.

CELINDA.

Notre cœur n'en sera que plus reconnaissant,

GERMAIN

Vont-elles accepter?

DON JUAN

Regarde et doutes-en.

gep.main, à part*

Ah ! je n'en doute plus ; ce sont des courtisanes ! Avec nos trois réaux enrichir des profanes, Fourbes de qualité, faiseuses d'embarras ! Germain, c'était écrit : Tu ne dîneras pas.

celinda, prenant les trois réaux.

Don Juan, vous nous donnez...

DON JUAN

Une fortune entière !

Car mon habit est bien l'étiquette grossière De la triste fortune où le sort m'a réduit : L'or et les diamants que la terre produit Pour en orner des rois la splendide couronne, Sont moins que trois réaux quand c'est moi qui les donne I

CELINDA.

Notre reconnaissance.,.

DON JUAN

Oh ! vous allez railler !

CELINDA.

Non, non ! car nous savons que pour vous bien payer 11 nous faudrait avoir tous les cœurs de la terre.

{Elle lui présente une bourse.) Prcnez-donc, s'il vous plaît, cette bourse légère.

DON JUAN

Ah ! je rougis de honte.

CELINDA.

Écoutez, cher enfant; Quand un homme a donné ce qu'il avait d'argent Dans les mains d'une femme, il peut bien, il doit même Accepter son présent.... fût-il un diadème! La bourse ne contient que cent petits écus. Lest là 'ce qui surtout est fâcheux.... Au surplus Nous pourrons nous revoir, et, ce jour-là, j'espère, Pouvoir vous en donner une autre moins légère.

don juan, à Germain,

Faut-il prendre?

germain, à don Juan.

Oui. parbleu! (à pan) Dénoûment souhaité I

LES FLEURS DE DON JUAN

don juan, à Celinda en prenant ta bourse.

Je prends avec billet payable à volonté, Et je vous en rendrai le double, je vous jure ; Car je veux entamer certaine procédure Pour me faire donner au moins ma pension.

CELINDA.

Payez-moi de retour par votre affection, C'est là tout mon désir.

don juan, s 'approchant de Celinda, qui est toujours voilée,

Soulevez-donc ce voile, Laissez-moi de ce ciel voir au moins une étoile.

rosela, se mettant entre Celinda et don Juan,

Allez-vous m'oublier et me mettre à l'écart? Dans vos renier ciments je voudrais une part,

don juan, montrant Celinda.

Ses présents...

rosela.

Des présents ! mais qu'à cela ne tienne î Voici des bagues d'or.... Voulez-vous une cbaîne? La voici....

don juan, se tournant vers Germain.

Faut-il prendre?

germain, bas à don Juan.

Oui, vive Dieu, prends tout Ruine, si tu peux, ces femmes jusqu'au bout.

DON JUAN

«Tai pour tant de bienfaits des grâces à vous rendre.

ROSELA.

Vous êtes trop modeste et devez mieux attendre;

Toute femme de goût et de bon sentiment

Doit vous venger du sort, don Juan, en vous aimant.

don juan, à Bosela.

Personne ici que nous ; la salle est solitaire, Montrez-moi vos beaux yeux, dévoilez ce mystère.

ROSELA.

Don Juan, je ne le puis, pourtant voici ma main... Je suis à votre frère....

germain, d'un ton pressé, montrant la porte de la pièce où est Alonzo,

En suivant ce chemin, Si vous voulez le voir, vous allez le surprendre. Il joue, et son amour saura bientôt vous rendre Ce que votre bon cœur, ici, nous a prêté.

don juan, se tournant vers Celinda, et montrant la porte.

Vous dont le cœur est libre au moins de ce côté, Pourquoi ne pas montrer votre charmant visage?

celinda, piquée.

Il est tard, je ne puis... (montrant Bosela.)

Pressez-la davantage, Et, pour voir ses beaux yeux, faites mieux votre cour.

don juan à Celinda,

Quoi! jalouse déjà?

CELINDA.

Non ! — l'est-on sans amour ?

DON JUAN

Un tel refus me prouve une humeur bien altière.

(Elles sortent.)

LES FLEURS DE DON JUAN

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