LES V LEURS I) E D 0 N .1 U À N
Il n'est pas vie humaine à plus de maux sujette Que celle qui, du ciel où l'on croit s'élever, Se voit tomber soudain ; rien ne la peut sauver ; En attendant la mort, elle souffre et végète ;
Aux choses d'ici bas j'avais mis mon espoir,
J'étais un insensé ; car il n'en est aucune
Qui ne ressemble au cours de l'inconstante lune.
La fin couronne l'œuvre et j'en viens à savoir, Que la mer et le jeu, l'amour et la fortune, Se sont fait de changer un éternel devoir.
OCTAVIO
Pourquoi vous plaindre encbr de votre destinée, Quand vous en êtes seul la cause infortunée ?
DON ALONZO
La honte fait subir de bien cruels combats,
Quand du rang le plus haut on descend au plus bas ;
Et le malheureux seul en a la conscience.
Le pire, c'est qu'il faut prendre encor patience.
DON ALONZO
Maintenant sans valets, sans biens et sans honneur (L'honneur sans la fortune est un mot sans valeur ! ) Sans habits sur le corps, et n'ayant plus, ô honte, De quoi nourrir la faim à revenir si prompte, Que dois-je faire, hélas ! N'as-tu pas de remords, Octavio, de toujours me rappeler mes torts? Il ne faut pas frapper les malheureux à terre.
OCTAVIO
Dans le débordement d une telle misère,
Dont les flots, en montant, dépassent votre front,
LO PE DE Y E G A
Recherchez vos amis, certe, ils partageront La fortune du jour comme ils ont fait la bonne.
DON ALONZO
Le riche a cent amis ; le pauvre n'a personne ; Ovide nous l'a dit; comment alors veux-tu, Qu'à des amis d'hier sans cœur et sans vertu Je demande un refus que ma fierté redoute.
OCTAVIO
Éprouvez-les, seigneur; sans cela, votre doute Est injuste.
DON ALONZO
Pour moi, je n'ai jamais compté Sur tous ces faux amis de ma prospérité.
D'un cavalier connu c'est justement l'histoire ;
Il avait un ami dont il se faisait gloire.
Tout à coup, au plus chaud de leur vive amitié,
Chez cet ami sincère il ne met plus le pied;
Il ne lui parle plus pendant toute une année,
Et gardait son chapeau sur sa tête obstinée
Quand il le rencontrait ou passait près de lui.
Comme on peut le penser, l'autre en eut de l'ennui,
Car il l'aimait beaucoup. Puis on fit diligence
Pour savoir le motif de cette impertinence.
Un tiers lui raconta que l'on avait été
Partout scandalisé de son hostilité :
Il fallait dire au moins la chose pour laquelle
Il brisait le lien d'une amitié si belle.
« Vous savez, leur dit-il, qu'il a dans sa maison
Un bon cheval ! Hé bien ! j'avais quelque raison
De le lui demander ; mais j'ai la certitude
Qu'il me l'eût refusé ; ce refus était rude
Et je me suis fâché. — Quoi ! se fâcher d'abord
Sans rien approfondir ! — - Direz-vous que j'eus tort,1
LES F L Ê U K S J) E J) 0 N .1 l A N .
Quaud son intention était précise et claire? » — Ainsi, sans avoir fait une épreuve sincère, En aveugle il se fâche et se met en courroux ! Avouez qu'il agit tout à fait comme vous, Qui vous plaignez toujours d'amitiés infidèles, Sans avoir éprouvé jamais aucune d'elles.
DON ALONZO
J'aurais trop à rougir, Octavio.
octavio, montrant du papier.
Pour cela
Na-t-onpNas inventé le papier que voilà?
Tout blanc, quelle que soit l'histoire qu'il raconte,
11 ne prendra jamais les couleurs de la honte.
DON ALONZO
Que demanderai-je !
OCTAVIO
Oh ! cent ducats suffiraient.
Si vous demandiez trop ils vous refuseraient, Si vous demandez peu, ce peu les encourage; Quand on ne peut offrir pour un prêt aucun gage, D'un ami l'on ne peut obtenir de l'argent Qu'en le lui demandant, au moins, modérément.