Etude sur la vie et les oeuvres philosophiques de Georges Berkeley
C'est une tendance bien naturelle de la critique moderne de chercher dans la vie des grands écrivains un perpétuel commentaire de leurs œuvres. On ne se contente plus d'admirer ces œuvres en elles-mêmes ; on veut encore se rendre compte de leur composition en déterminant les circonstances dans lesquelles les auteurs les ont conçues et achevées ; ou en veut trouver comme la formule dans les événements contemporains,
grands ou petits ; sans nier Tinfluence du génie, on prétend démêler les éléments constitutifs du génie lui-même, et, par une chimie spéciale, découvrir les facteurs de tout ordre qui ont pu servir à le former. Les facultés éminentes, dont les plus belles œuvres sont le fruit, ont ellesmêmes, dit-on, leur raison d'être, et il faut la trouver. L'hérédité, dans ces recherches, donne ou doit donner la clef de beaucoup de mystères; on ne croit plus guère, pas plus dans Tordre intellectuel que dans Tordre des sciences naturelles, aux merveilles de la génération spontanée. Ce n'est pas à dire, sans doute, que Ton aspire à diminuer les grands hommes ; on désire seulement s'expliquer, autant que possible, leur apparition dans le monde, dùt-on montrer qu'ils n'ont pas dépassé le commun des mortels de toute la hauteur qu'une illusion d'optique, ou mieux encore l'oubli où sont tombés de moindres talents, avait fait d'abord supposer. La biographie des philosophes, des littérateurs et des artistes, Tétude attentive de la société dans laquelle ils ont vécu, n'aurait plus alors pour but seulement de satisfaire une vaine curiosité ; elle acquiert une tout autre valeur : elle donne une méthode vraiment scientifique, on l'espère du moins, pour l'exacte interprétation des plus belles œuvres dont s'honore l'humanité.
Mais, s'il est facile de concevoir les services que l'histoire peut rendre à la critique littéraire ou philosophique, il est bien rare qu'elle soit elle-même assez sûre ou assez complète pour répondre aux espérances qu'elle a fait naître. Le grand péril, trop ordinaire, est de substituer des hypothèses à la réalité , et de s'en rapporter à son imagination plus qu'à la vérité même. L'induction est dangereuse en pareille matière, et, au lieu d'un ensemble de faits certains, on risque fort de ne présenter qu'un tableau chimérique, fait a plaisir, ou dont les œuvres à expliquer ont fourni les principaux traits, bien loin d'y trouver ellesmêmes une lumière propre à les éclairer d'un nouveau jour et à les faire mieux juger. Quel parti surtout pourra-t-on tirer de l'hérédité et de la connaissance si incertaine de ses lois, si les traditions mêmes viennent à manquer, si l'on en est réduit à de simples conjectures, bien plus, si les indications recueillies çà et là sur Torigine d'un grand homme, sur ses parents, sont en désaccord avec les faits connus, et contredisent les résultats de l'induction la plus légitime en apparence ? * Le caractère essentiel du génie n'est-il pas précisément d'échapper par sa nature aux lois communes? On le reconnaît, on l'admire, on ne l'explique pas.
On ne sait presque rien de la famille de Georges Berkeley *. Il parait prouvé qu'elle était d'origine anglaise, et qu'elle ne s'établit en Irlande qu'après la restauration des Stuarts. Le grand-père du philosophe aurait reçu de Charles II, vers 1662, en récompense de son dévouement à la cause royale, un modeste emploi dans la ville de Belfast. Les archives de cette ville ne contiennent cependant aucun document qui confirme cette tradition.
Son père, qui semble avoir possédé un petit domaine rural dans le comté de Kilkenny, n'est connu que par deux inscriptions, d'une ligne chacune, sur le registre de l'école de Kilkenny et sur celui de l'université de Dublin ; elles marquent en même temps la date à laquelle Georges Berkeley fut admis parmi les élèves de ces deux maisons. Sa mère était probablement née en Irlande. Ils vécurent l'un et l'autre assez longtemps pour voir leur fils évêque de Cloyne, et ils moururent, dit-on, la même semaine tous les deux. Voilà tout ce que les recherches les plus patientes, faites sur les lieux mêmes, ont appris relativement aux parents de celui qui
^ Nous nous plaisons à reconnaître ici tout le parti quo nous avons lirj de la belle édition de Berkeley donnée par M. Fraser (The works^ life and lettert of George Berkeley^ by Alexander Campbell Fraser. Oxford^ 1871). Nous lui avons emprunté la plupart des détails biographiques dont nous nous sommes servi. Nous devons aussi exprimer au savant professeur de l'Universilo d'Edimbourg notre vive reconnaissance pour les indications qu'il a bien voulu nous fournir lui-même.
devait faire une révolution dans le monde des idées.
Il n'est pas plus facile de dire exactement le lieu et la date de la naissance de Berkeley.
Quelques biographes l'ont fait naître à Kilcrin ou Killerin, près de Thomastown, et Ton ne trouve auprès de cette ville aucun village, aucun hameau, qui porte Tun ou l'autre de ces deux noms. 11 semble résulter des dernières investigations qu'il naquit à Dysert, sur les bords du Nore, à deux milles anglais en aval de Thomastown, à douze milles de Kîlkenny. La tradition rapporte en effet qu'il y avait encore des Berkeley à Dysert, au commencement du xviii* siècle. Ils habitaient d'anciens bâtiments qui avaient appartenu au riche prieuré de Kells, et qui avaient passé, au xvi* siècle, avec les dépendances de ce même prieuré, à la famille des comtes d'Ormond.
En recourant au registre de l'école de Kilkenny et à celui du collège de la Trinité, à Dublin, on peut aussi fixer approximativement au 12 mars 1685 (nouveau style) la date de la naissance de Berkeley. D'autres indications, peu précises elles-mêmes, ont permis de déterminer avec quelque vraisemblance le nombre des enfants dont Georges était probablement l'aîné ; il aurait eu cinq frères et une sœur. Il ne fait lui-
même aucune allusion à sa famille dans les lettres cependant assez nombreuses que M. Fraser a pu '•'^cueillir ; il ne parle du moins que de son frère )bert, le seul qui soit entré dans les ordres. Il n'y a peut-être pas d'exemple, dans Thisire de la philosophie , du contraste que Ton )uve entre la gloire justement attachée au nom Berkeley et robscurité dont ce nom est resté veloppé dans le pays même où ce philosophe t né, où il a passé la plus grande partie de sa 3. Les raisons de ce fait seraient peut-être faes à découvrir. Si Ton interroge les habitants la vallée du Nore, on ne recueille que les trations les plus incertaines, ou, ce qui est plus iive, les fables les plus ridicules et les plus Qssières calomnies. Les paysans irlandais du mté de Kilkenny, qui ont retenu le nom de irkeley, lui attribuent les doctrines les plus posées à celles qui Tont rendu célèbre : il seignait, disent-ils, qu'il n'y a point d'âme et le rhomme tout entier pérît avec le corps. Il ait l'habitude, ajoutent-ils, de forcer ses élèves >auter sur les bancs de l'école jusqu'à ce qu'ils ssent meurtris et couverts de sang; il leur pliquait alors que, lorsqu'ils auraient perdu ut leur sang, tout serait fini pour eux. Il cirle encore d'autres légendes tout aussi ineptes mensongères sur le compte de l'homme le
plus pieux et assurément le plus éloigné du matérialisme dont rirlande puisse s'enorgueillir. Mais peut-être serait-il juste de faire remarquer^ si ce n'était ici prématuré, que certains philosophes n'ont pas beaucoup mieux compris Berkeley que les paysans de ^on comté.
Cette absence de toute information positive sur les premières années de Berkeley est d'autant plus regrettable, qu'il est prouvé d'ailleurs que jamais la précocité d'esprit ne fut aussi grande, qu'aucun philosophe ne conçut d'aussi bonne heure les principes d'un système aussi original. Dans un cahier de notes que M. Fraser a publié pour la première fois, et qui contient les indications les plus précieuses sur le développement de cette intelligence si promptement éveillée à des pensées toutes nouvelles, se trouve cette phrase significative : « Dès mon enfance j'avais une incroyable disposition à m'occuper de questions de ce genre. Je me souviens que dès l'âge de huit ans j'étais très chercheur, très porté à admettre ces nouvelles théories. » Il nous est impossible d'expliquer comment l'idée de ces nouvelles théories a pu se présenter à son esprit, n n'est pas probable, on effet, que parmi ses parents se soit trouvée une personne capable d'entendre de pareilles questions, de lui suggérer ces idées nouvelles. On comprend sans doute que
le spectacle qui se déroulait sous ses yeux dans la charmante vallée du Nore lui ait inspiré, dès l'enfance, Tamour des beautés de la nature. La vallée du Nore est l'une des plus belles de Tirlande; Spencer Tavait chantée, et il n'est pas douteux que le vif sentiment de la nature, dont s'est inspiré Berkeley dans ses descriptions poétiques, est né et s'est fortifié dans cette région si pittoresque. Ce goût ne fit que s'accrottre dans la suite ; le philosophe qui passe pour avoir nié la réalité du monde extérieur est aussi l'un de ceux qui Tout décrit avec le plus de charme. Ces tableaux pleins de fraîcheur et de vie ne sont-ils pas comme autant de protestations élevées d'avance contre les fausses interprétations de sa doctrine ? Mais cette doctrine elle-même, il semble bien qu'il Tait trouvée par les propres forces de son esprit, et sans aucun secours étranger.
On peut supposer en outre que les événements auxquels il assista pendant sa première enfance firent sur lui quelque impression, et laissèrent des traces durables dans une intelligence naturellement portée à la méditation. En 1690, alors qu'il n'avait encore que six ans, il vit les partisans vaincus de Jacques II fuir, dans la vallée du Nore, devant les troupes de Guillaume d'Orange. Il serait sans doute témé-
raire de prétendre déterminer exactement quelle fut rimpression de Tenfant ; mais la bonté, qui est le trait dominant du caractère de Berkeley, dut s'émouvoir à la vue des maux de la guerre dont il lui était donné d'être, si jeune encore, le témoin, et la crainte de voir de pareils maux -se renouveler favorisa peut-être le développement de cet utilitarisme' théologique auquel il s'attacha plus tard.
Mai§ ce ne sont là que des conjectures; les faits deviennent ensuite plus certains. En 1696, à Tâge de onze ans, Berkeley entre à Técolc de Kilkenny ; cette école avait une certaine réputation ; on rappelait TEton de l'Irlande : depuis quatre ans, après les troubles de la guerre civile, elle avait rouvert ses portes. Il fut admis d'emblée dans la classe de seconde, bien que la cinquième fût celle des débutants, et il n'y trouva qiie des camarades plus âgés que lui. On peut donc supposer qu'il avait reçu dans sa famille une instruction assez avancée. Il fit à Kilkenny la connaissance de Thomas Prier, qui était né en 1682 et qui devait être l'un des fondateurs et pendant longtemps le secrétaire de la Société de Dublin. Il se lia avec lui d'une étroite amitié qui ne devait jamais se démentir, et ses lettres à cet ami d'enfance sont devenues la source des plus précieux renseignements pour l'histoire de
sa vie. Un autre élève, bien plus fameux aujourd'hui que Thomas Prier, et qu'il ne devait connaître que plus tard, J. Swift, venait de quitter la même école et de le précéder au collège de la Trinité, à Dublin. Nous retrouverons Swift; la liaison de ces deux esprits éminents, mais si opposés Tun à Tautre, est un des épisodes les plus curieux de la vie de Berkeley.
Nous n'avons pas beaucoup de détails à donner sur l'éducation qu'il reçut à l'école de Kilkenny. Il étudia le grec, le latin, et commença sans doute à apprendre les mathématiques, pour lesquelles il montra de bonne heure un goût fort vif. D'ailleurs les mêmes paysages, dans la même vallée, s'offraient encore à ses yeux, et cette partie de sa jeunesse fut la suite naturelle de son enfance. On a dit qu'à cette époque de sa vie, le jeune élève avait abusé de la lecture des romans, et qu'il était devenu incapable de distinguer le réel de Timaginaîre.
C'est encore là une légende, imaginée peutêtre pour rendre compte de théories mal comprises et jugées paradoxales. Il ressort au contraire de certain récit, qui remonte à cette époque, d'une visite faite à la grotte de Dunmore, que Berkeley était plus curieux déjà des phénomènes naturels que des romans. Mais cette période de ?a vie reste encore un peu obscure et
n'apparait qu'à travers les ténèbres accumulées par près de deux siècles d'indifférence sur celui qui va bientôt prendre rang entre Locke et Leibnitz.
Le 21 mars 1700, Berkeley fut inscrit sur les registres du collège de la Trinité à Dublin. Il avait alors quinze ans. Dès ce moment, il se trouva placé dans les conditions les plus favorables au développement de ses idées originales.
La ville de Dublin était moins vaste à cette époque et beaucoup moins peuplée qu'elle ne Test aujourd'hui. Le collège de la Trinité était encore situé hors des murs ; il achevait, en 1700, de réparer les dommages que lui avait causés la guerre civile. Pendant l'occupation de Jacques II, les bâtiments académiques avaient été transformés en caserne, la chapelle du collège avait servi de poudrière. Mais l'université s'était assez promptement relevée. LMnfluence de tous les grands hommes qui avaient inauguré en Europe une ère nouvelle se faisait heureusement sentir dans la nouvelle organisation des cours. Berkeley arrivait précisément au moment où la scolastique livrait, en quelque sorte, sa deniièro bataille, où la philosophie moderne l'emportait. La répugnance des élèves eux-mêmes, leur hostilité contre les vieux maîtres, n'avait pas peu contribué à ce succès. Swift, en particulier.
n'avait pu se résigner à lire plus de quelques pages des savants docteurs qu'il devait cependant connaître pour obtenir ses grades. Sa révolte déclarée contre les Smiglicius, les Keckermannus, les Burgendicîus, etc., devait du moins épargner à ses successeurs de stériles fatigues.
Le directeur du collège de la Trinité, en 1700, était Pierre Brown, un homme savant, qui combattit la philosophie de Locke dans deux ouvrages dignes d'être encore aujourd'hui rappelés : a Des procédés et des limites de l'intelligence humaine » et « De l'analogie divine. » Il montra quelque bizarrerie dans sa lutte opiniâtre contre certaines coutumes locales qui ne méritaient pas l'honneur d'avoir un pareil adversaire ; mais il était digne de gouverner une maison qui contenait de tels élèves. Il ne parvint jamais, il faut bien l'avouer, à goûter les théories de Berkeley, et lorsque plus tard ils se retrouvèrent auprès l'un de l'autre, au fond de l'Irlande, Tun évoque de Cork, l'autre évêque de Cloyne, le voisinage de leurs évêchés ne semble pas avoir servi au rapprochement de leurs esprits.
Vers la même époque^ en 1703, W. King fut appelé à l'archevêché de Dublin, qu'il devait administrer pendant vingt-cinq ans. Son nom appartient à l'histoire de la philosophie. Ce fut
en effet son livre « De Origine mali i& qui souleva, comme on le sait, entre Bayle et Leibnitz le débat fameux d'où est sortie la a Théodicée. »
La ville de Dublin elle-même était alors le théâtre d'une grande activité intellectuelle. On la devait principalement à un homme de mérite, William Molyneux, dont la famille s'était distinguée depuis longtemps dans la culture des lettres et des sciences. Il est lui-même connu pour sa correspondance avec Locke et la visite qu'il fit, peu de temps avant sa mort, au philosophe anglais, alors retiré à Oates. C'était un rude adversaire de la philosophie scolastîque et l'un des plus ardents promoteurs des idées nouvelles. Il avait donné, en 1680, une traduction des ce Méditations » de Descartes, des « Objections » de Hobbes et des « Répliques, » ainsi qu'une biographie du réformateur français. En 1683, il avait fondé à Dublin une première Société, sur le modèle de la Société royale de Londres. Il s'occupa aussi d'optique et de philosophie, et publia une V Dioptrica nova » dont le savant Halley faisait grand cas. Son fils Samuel fut un des amis de Berkeley, qui lui dédia, en 1707, ses « Miscellanea mathematica. »
Grâce à William Molyneux, « l'Essai sur l'entendement humain » était étudié à Dublin avant la fin du xvn® siècle, et, en 1700, les noms et
les ouvrages de Locke et de Descartes étaient familiers aux élèves du collège de la Trinité. La « Recherche de la vérité ^ de Malebranche, et bientôt après le « Monde idéal ou intelligible » de J. Norris, le Malebranche' de l'Angleterre, n'y étaient pas inconnus non plus. Si Ton songe que la lutte entre la philosophie naturelle de Newton et celle de Descartes était alors dans toute sa force, on comprendra que les esprits devaient se détourner de plus en plus de la philosophie d'Aristote et que, au commencement du xvni" siècle, la réaction contre les traditions scolastiques, en physique et en métaphysique, devait être irrésistible. Le moment était bien préparé pour les théories nouvelles de Berkeley.
Il passa treize ans au collège de la Trinité, d'abord comme élève, comme maître ensuite.
Il y retrouva son ancien ami de Kilkenny, Thomas Prier, et plusieurs de ses nouveaux camarades restèrent dans la suite ses amis et ses correspondants. Dès les premiers jours il se signala par la douceur de son caractère, et aussi par sa curiosité pour mille recherches, qui Tentraînèrent quelquefois à des expériences singulières. Un jour même il voulut essayer de se pendre; un ami, Conterini, le même qui sera plus tard e le bon oncle » d'Olivier Goldsmith, était heureusement dans la confidence et put
arrêter à temps cette dangereuse expérience. Il était, dit son biographe, plein de simplicité et d'enthousiasme, et tous ses compagnons n'étaient pas capables de le comprendre. Il fut même, de la part de quelques-uns d'entre eux, la victime de mille taquineries qui ne ralentirent cependant pas son ardeur au travail. Il obtint en 1702 le titre de scholar, celui de bachelier es arts en 1704, et prit sa maîtrise en 1707. Il subit avec un succès peu ordinaire le dernier examen qui était public, et il fut proclamé /feMoi/? aux applaudissements de Tassistance tout entière.
Dans cette nouvelle situation, il poursuivit avec le même zèle la solution des problèmes qui le préoccupaient depuis longtemps. Avec quelques amis de collège, il fonda une sorte d'académie qui devait s'occuper spécialement des questions soulevées par la philosophie toute récente de Bayle, de Newton, de Locke. On a retrouvé dans les papiers de Berkeley les statuts de cette association studieuse, et une série de sujets qu'elle se proposait de traiter. C'est probablement à la même époque qu'il faut faire remonter ce curieux cahier de notes, ou « Common-place book, » dont nous avons déjà parlé, et qui montre quelles étaient alors et les pensées et les lectures du jeune philosophe.
Le ce Common-place book » traite au hasard et sans ordre, au gré de Tinspiration du moment, de mathématiques, de philosophie naturelle, et surtout de psychologie, de métaphysique, de théologie et de morale. Ce n'est pas un livre, c'est le confident journalier d'un chercheur, un recueil de réflexions brièvement formulées, à mesure qu'elles se présentent, ou à l'occasion d'une lecture. La tendance qui domine est l'aversion pour toute scolastique, le désir d'éviter toute abstraction, ce fléau, dit Berkeley, de la religion et de la philosophie, de tout ramener à des faits d'expérience concrète qu'il appelle idées ou sensations. Il veut se soustraire à l'empire de certains termes reçus mais équivoques; il se révolte contre cette routine qui a tout obscurci.
Il parle peu de mathématiques; il est trop jeune; il ne songe pas encore, comme il l'osera plus tard, à attaquer Newton. Mais c'est déjà la métaphysique des mathématiques, si l'on peut ainsi parler, qui le préoccupe, et c'est assez pour expliquer, dans une certaine mesure, ses dissentiments futurs avec Tillustre mathématicien anglais; car Newton n'exposa jamais clairement sa métaphysique des nombres : il avait un but plus pratique.
En optique, Berkeley mêle encore les re-
cherches mathématiques et physiologiques à rinvestigation psychologique. Plus tard il adoptera, dans rétude des mêmes problèmes, la méthode psychologique toute seule.
Mais il s'occupe surtout de la matière, de ses qualités, de l'espace et du temps, de Texistence de Tàme, de Dieu et du devoir. Son esprit parait obsédé par Vidée d'un principe nouveau, et çà et là, dans ces notes jetées au courant de la plume, il en cherche, à travers des tâtonnements bien naturels, la formule définitive. Ce principe est qu'il n'y a rien dans le monde qui soit indépendant de la perception et de la volition : tout doit être, dit-il, ou pensant et voulant, ou perçu et voulu. Hors de cela, il n'y a qu'idées abstraites, inintelligibles, contradictoires. Grâce à ce principe, qui résume le dualisme original de Berkeley, plus de matière abstraite, plus de cause abstraite.
Parfois il se rencontre dans ces notes quelque trace de l'hésitation que font naître en lui les conséquences encore vaguement entrevues de cette doctrine ainsi esquissée. Mais il sent le courage qui anime les novateurs sincères ; il s'excite à affronter le bruit que soulèvera sans doute, dès qu'elle sera publiée, sa découverte; il s'exhorte à la publier. Quelques passages, choisis dans le chaos du Common-place
book, feront mieux voir le progrès des idées de lauteur, et la ferveur juvénile avec laquelle il s'entretenait de ces nouvelles pensées.
a Renverser le principe queje regarde conime la source de tout ce scepticisme et de toute cette folie — de toutes ces absurdités contradictoires et inextricables qui, de tout temps, ont été reprochées à la raison humaine, aussi bien que de cette idolâtrie, ou des images ou de Dieu, qui aveugle le plus grand nombre des hommes, aussi bien que de cette honteuse immoralité qui nous
change en bêtes Je sais qu'il y a contre moi
une secte puissante.... Je suis jeune, je suis inconnu, je n'ai pas de crédit. Eh bien, je tâcherai de supporter patiemment les termes les plus méprisants, les plus avilissants dont l'orgueil et la rage des hommes m'accableront ! Mais il y a une chose, à coup sur, dont je ne suis pas coupable. Je ne me mets pas à la remorque d'un grand homme. Je n'agis ni par préjugé ni par prévention. Je ne m'attache pas à une opinion parce qu'elle est ancienne, ou rajeunie, ou à la mode, ni même parce qu'elle m'a coûté beaucoup de peine et de travail.... Si je me sépare, sur quelques points, d'un philosophe que je fais profession d'admirer, c'est pour la raison même qui me fait l'admirer, c'est par amour pour la vérité. y>
Nous avons ensuite comme Tébauche du principe lui-même, plus distinct à mesure qu'il le possède mieux, qu'il tourne et retourne dans son esprit :
a Insister sur les absurdités dans lesquelles sont tombés tant de philosophes anciens, comme de nier Texistence du mouvement et de ces autres choses que nous percevons actuellement par les sens, cela vient de ce qu'ils ignoraient ce qu'est l'existence, ou en quoi elle consiste. Voilà la source de leur folie. Je m'attache principalement à découvrir la nature, la signification et l'importance de l'existence. Par là je creuse un abîme entre les sceptiques et moi. C'est, je crois, une véritable nouveauté. Je suis sur que c'est nouveau pour moi.... Je ne rejette pas les substances. Je ne dois pas être accusé de bannir la substance du monde raisonnable. Je rejette seulement le sens philosophique, qui est en réalité un non-sens, du mot substance. Demandez à un homme qui n'est pas gâté par leur jargon ce qu'il entend par substance corporelle ou substance d'un corps. Il répondra : le volume, la solidité et telles autres qualités sensibles. Voilà ce que je retiens. Quant au nequid philosophique, au nequantum, nequaUy dont je n'ai aucune idée, je le rejette, si Ton peut rejeter ce qui n'a jamais existé,
ce qui n'a même jamais été imaginé ou conçu. » « En un mot, ajoute-t-il dans ce monologue plein de passion, ne craignez rien. Vous ne perdez rien, rien de réel ou d'imaginaire, absolument rien de ce que vous auriez pu concevoir ou imaginer, quand ce seraient les chimères les plus extravagantes, les plus absurdes. Cela peut vous faire beaucoup de bien. Je suis plus pour la réalité qu'aucun autre. Les philosophes, eux, font naître mille doutes et ne savent certainement qu'une chose, à savoir que nous pouvons être trompés. J'affirme directement le contraire.... Les philosophes parlent beaucoup d'une distinction entre les choses absolues et les choses relatives, entre les choses considérées dans leur propre nature et les mêmes choses considérées par rapport à nous. Je ne sais ce qu'ils entendent par <r choses considérées en ellesmêmes. » C'est un non-sens, c'est du jargon.... Chose et idée sont des mots qui ont absolument même extension et même sens... Par le mot idée y entends une chose sensible ou imaginaire. . . Le temps est une sensation; il n'existe donc que dans l'esprit... L'étendue est une sensation ; elle n'existe donc que dans l'esprit... Une chose non perçue est une contradiction... L'existence n'est pas concevable sans perception ouvolition... Ne laissez pas dire que je nie l'existence. Je me
borne à donner le sens de ce mot tel que je le comprends... Que signifie le mot cause, si on le distingue du mot occasion ? Il désigne seulement un être qui veut, lorsque l'effet suit la volition... Il n'y a d'actif que Tesprit... Tout être est percevant et voulant, ou perçu et voulu. L'âme n'est que la volonté et se distingue des idées... Toute idée a une cause, c'est-à-dire est produite par une volonté... Il doit y avoir, dites-vous, une substance pensante — quelque chose d'inconnu, qui perçoit, qui supporte les idées et se cache derrière elles. Je réponds : Montrez-moi que l'on a besoin de ce quelque chose, et je serai des vôtres. Je ne me soucie pas de nier quoi que ce soit, pourvu que j'aie la moindre raison de croire à son existence. »
C'est ainsi que Berkeley présente sous mille formes le principe qu'il a le premier conçu. La substance et la cause, le temps et l'espace, au bout de ces méditations, ne sont plus que des modifications et des relations de la perception active et de ce qui est perçu par les sens d'un être percevant, ou des volitions d'un agent conscient, et leurs effets sensibles. Plus de scepticisme, il le croit du moins, car ce sont les choses réelles elles-mêmes, et non leurs effets supposés, ou les représentations (trompeuses peut-être) d'un archétype non perçu, d'un je ne
sais quoi dont nous avons conscience, que nous percevons directement par les sens.
« Les idées des sens sont les choses réelles, les archétypes, dit-il. Les idées de Timagination, les rêves, sont des copies, des images des premières.-. Descartes et Malebranche prétendent que Dieu nous donne une forte inclination à croire que nos idées procèdent de corps extérieurs, que ces corps existent. Que veulent -ils dire? Que les idées imaginaires sont des images des idées sensibles, en procèdent ? C'est vrai, mais ce n'est pas ce qu'ils veulent dire, car ils parlent des idées sensibles et affirment qu'elles procèdent d'un je ne sais quoi, et lui ressemblent... Je suis plus éloigné du scepticisme que n'importe qui. Je connais avec une évidence intuitive l'existence des autres choses aussi bien que celle de mon âme. Locke et bon nombre d autres penseurs voudraient bien avoir la même certitude. »
Mais les hommes croient communément qu'il existe un monde en dehors de Tesprit ; ils croient voir les choses en dehors d'eux-mêmes. Berkeley comprend bien que ce sera le principal obstacle au succès de sa nouvelle doctrine, et il y revient souvent dans les notes du Common-place book.
a L'erreur commune, dit-il, des opticiens qui
prétendent que nous jugeons de la distance par les angles, fortifie les hommes dans ce préjugé que nous voyons les choses en dehors et à une certaine distance de notre esprit... C'est une contradiction d'admettre que l'étendue existe dans une chose incapable de perception... L'étendue, bien qu'elle n'existe que dans Tesprit, n'est cependant pas une propriété de l'esprit : l'esprit peut exister sans elle; elle ne peut exister sans lui... L'étendue tangible et l'étendue visible sont hétérogènes, parce qu'elles n'ont pas une commune mesure et parce que leurs éléments constitutifs les plus simples, le punctum visibile et le punctum tangibiley sont spécifiquement différents... L'étendue paraît être perçue par l'œil comme la pensée par l'oreille... J'ai vu de la douceur dans ses regards ; j'ai vu la honte sur son visage. C'est ainsi que je vois la figure ou la distance. »
Nous rencontrons aussi des allusions à cette théorie, qu'une pensée intelligible est comme répandue à travers le monde sensible, et que les phénomènes visibles en particulier constituent un langage que nous pouvons interpréter.
« Il n'y aurait dans le monde qu'un seul et même langage ; les enfants le parleraient naturellement dès leur naissance; les hommes ne pourraient ni cacher leurs pensées ni tromper les
autres ; il y aurait une connexion indissoluble entre les mots et les pensées. Pourquoi ne croirait-on pas que Ton entend des pensées quand on sMmagine voir l'étendue ? »
Mais Tantithèse du principe nouveau, la racine de tout le mal intellectuel, aux yeux de Berkeley, c'est le fantôme des idées abstraites. C'est dans les abstractions, dans leur verbiage scolastique, d'après lui, que s'abritent toutes les absurdités, toutes les contradictions qui retardent la science et entretiennent le scepticisme.
« La seule chose que je fasse ou prétende faire, c'est d'écarter le nuage ou le voile des mots. Ce sont eux qui ont causé l'ignorance et la confusion . Ils ont amené la perte des savants et des mathématiciens, des législateurs et des prêtres... Si les hommes pouvaient penser sans les mots , ils seraient pour toujours affranchis de l'erreur, excepté en matière de faits. »
Plus loin, il se rend compte du chemin parcouru, il s'assure à lui-même que son principe, sans compromettre aucune réalité, est fécond en conséquences utiles :
a Mes spéculations ont le même effet qu'un voyage en pays étranger. A la fin, je reviens d'où j'étais parti, le cœur content et plus satisfait de moi-même,... Les philosophes perdent leur matière ; les mathématiciens perdent leurs sen-
satioQs insensibles ; les profanes perdent leur divinité étendue. Mais, je vous prie, que perd le reste des hommes ? Pour les corps, nous les conservons. La métaphysique et les mathématiques futures gagnent beaucoup à ce marché.
» . . Tout cela servira à la pratique et à la moralité : 1^ parce qu'il en résulte que la touteprésence de Dieu est manifestement encore plus proche de nous qu'on ne pensait; 2® parce que tout travail inutile des sciences se trouve désormais supprimé. »
D'après ces extraits, que nous donnons dans Tordre où les a disposés M. Fraser, on peut se faire une idée duCommon-placebook. Il est difficile de rencontrer dans l'histoire de la philosophie un document aussi intéressant. On y voit surgir et se développer pou à peu les idées que Berkeley exposera, en les éclaircissant, dans ses ouvrages ; on y sent la lutte d'un jeune esprit aux prises avec une conception originale qui l'absorbe et à laquelle il s'efforce de donner toute la netteté, toute la précision d'une théorie. On y trouve en outre des renseignements sur les lectures qu'il faisait à cette époque. Sans doute il tirait de son propre fonds le sujet ordinaire de ses méditations , mais il reconnaissait aussi l'influence de Locke. Disciple indépendant, il fut à son maître, pour-
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rait-on dire, ce que Fichte plus tard fut à Kant.
Locke n'avait contesté Tobjectivité que des quatés secondes de la matière; il conteste Tobjecvité des qualités premières elles-mêmes, et, ans ces notes déjà, il reproche à Locke de rester [icore trop attaché aux croyances de la scolasque. Les noms de Descartes, de Malebranche, e Hobbes et de Spinosa sont assez souvent tés ; çà et là ceux de Newton, de Barrow, de Vallis, une ou deux fois ceux de Leibnitz, de eclerc, de de Vries, de Sergeant, de Moly- Bux; mais il est rarement question, dans le ommon-place book, des anciens et des scoistiques.