‹ Etude sur la vie et les œuvres philosophiques de Georges BerkeleyChapitre 2 sur 21 · L*BSSA1 SUR UNE NOUVELLE THÉOBIE DE LA VISION · texte numérisé non relu

L*BSSA1 SUR UNE NOUVELLE THÉOBIE DE LA VISION

On comprend qu'un jeune homme si plein de foi et d'enthousiasme fût pressé de publier quelque ouvrage. Ses premiers écrits, encore très modestes, parurent avant même qu'il eût pris le grade de maître es arts. Ce sont deux petits traités en latin, publiés à Londres sans nom d'auteur, simplement comme Tœuvre d'un bachelier du collège de la Trinité ; Tun était un Essai d'arithmétique sans le secours d'Euclide et de l'algèbre ; l'autre contenait quelques pensées sur diverses questions de mathématiques. Ils étaient écrits depuis trois ans déjà quand ils parurent en 1707 : l'auteur n'avait donc pas encore vingt ans lorsqu'il les composa. L'Arithmétique est dédiée à William Palliser, le fils de cet archevêque auquel le collège de la Trinité dut sa célèbre bibliothèque, Bibliotheca Palliseriana ; les Miscellanea maihematica sont dédiés à un autre camarade de collège, nous l'avons déjà dit^ à Samuel Molyneux.

Trois ans après, Berkeley se décida à faire connaître, mais à demi et avec des réticences, les idées nouvelles qu'il avait conçues ; en 1709, il publia son Essai sur une nouvelle théorie de la vision^ . Cet ouvrage contient en réalité une introduction chronologique et logique à sa métaphysique. Ce fut le premier fruit de ses études philosophiques à Dublin. Quelle est Toriglne de notre conception de l'étendue, cette caractéristique du monde matériel? Telle est la question que se pose Fauteur de ce livre, et, dans la réponse, on trouve la première tentative qui ait jamais été faite pour démontrer que notre perception visuelle de retendue et des corps situés dans Tespace, hors de notre organisme, au lieu d'être, comme elle le paraît, immédiate, est en réalité actuellement suggérée par une association constante des idées que nous devons à notre expérience du toucher et des idées de la vue, ainsi que de certaines sensations organiques qui accompagnent la vision.

La première édition de cet « Essai » parut à Dublin en 1709; Berkeley avait alors vingt-cinq ans à peine ; la seconde, avec quelques changements et un appendice qui ne fut pas réimprimé depuis, fut donnée avant la fin de la même année,

* Aa Eêsay iowards a new theory of vision.

chez le même éditeur, « par Aaron Rhamès, pour Jeremy Pepyat, libraire in Skinner Row. » Une troisième édition fut ajoutée à Alciphron, lorsque cet ouvrage parut pour la première fois en même temps a Dublin et à Londres en 1732.

C'est particulièrement la critique soulevée par Tapplication théologique de la théorie nouvelle dans le quatrième dialogue d'Alciphron qui inspira à l'auteur, au commencement de Tannée suivante (1733), une défense de son « Essai » sous ce titre : La Théorie de la vision vengée et expliqvée.

Ces deux derniers ouvrages jettent sur « TEssai » une vive lumière. Diverses circonstances en rendent en effet Tétude assez difficile, quand on le considère isolément. Le langage dont Berkeley se sert encore dans ce livre semble impliquer l'existence absolue ou indépendante des objets extérieurs. Cette réticence volontaire sur la nouvelle conception métaphysique de la matière, dans des raisonnements qui ne sont véritablement expliqués que par cette conception même, ne laisse pas que de donner une certaine obscurité à maint passage. Il faut en chercher la clef dans les Principes de la connaissance humaine, qui parurent dès Tannée suivante : a ... Si nous voyions réellement, ditil, Tespace hors de nous, et des corps actuel-

lement existants dans cet espace, les uns plus près, les autres plus loin, il y aurait, semblet-il, quelque opposition avec ce qui a été dit, à savoir que ni cet espace ni ces corps n'existent en aucune manière hors de l'esprit. C'esl Texamen de cette difficulté qui a donné naissance à mon « Essai sur une nouvelle théorie de la vision... » On a montré, dans ce traité, que les objets propres de la vue n'existent pas hors de Tesprit et ne sont pas non plus les images de choses extérieures. On supposait, il est vrai, le contraire, dans le même livre, des objets tangibles, non qu'il me parût nécessaire d'admettre sur ce point Terreur du vulgaire pour établir les principes que j'exposais alors, mais parce qu'il n'était pas de mon sujet, dans un traité sur la vision, d'examiner et de réfuter cette erreur *. A lire seulement l'Essai sur la vision, on serait donc exposé à croire que Berkeley nie la réalité absolue des objets visibles, mais qu'il admet la possibilité pour les objets du toucher d'exister hors de l'esprit.

Cette incertitude sur la véritable doctrine de l'Essai est encore accrue par une autre circonstance. On y trouve un certain nombre de termes équivoques, et ce sont les plus importants de

1 Principles ofhuman knnwledge, H 43, 44.

l'ouvrage. Tels sont les mots perceptioriy sensation, vue externe, distance, etc. Berkeley le reconnaît lui-même et il invile, non sans une certaine candeur, ses lecteurs à s'attacher surtout aux idées : <c Quand on traite de ces questions, dit-il, l'usage des mots occasionne d'ordinaire quelque obscurité, quelque confusion, et nous donne facilement des idées fausses. Le langage, en eiîet, est accommodé aux notions communes, aux préjugés des hommes, et il est rare que Ton puisse dégager la vérité et la montrer dans toute sa précision sans de grandes circonlocutions, sans impropriétés, et, pour un lecteur inattentif, sans des semblants de contradictions. Aussi je prie une fois pour toutes ceux qui croiront que ce n'est pas perdre son temps que de chercher à comprendre ce que j'ai écrit sur la vision, de ne pas s'arrêter à telle ou telle phrase, à telle ou telle tournure, mais de chercher avec bonne foi ce que je veux dire par l'ensemble et toute la suite de mes discours; de laisser de côté les mots, autant que possible, pour ne considérer que les idées en elles-mêmes, et juger alors si elles s'accordent avec la vérité et avec leur propre expérience K » Quelques mots ont même changé de sens, et il est malaisé de retrouver

1 Kêiay lowards a neu) iheary of vision, § 120.

celui qu'ils avaient dans l'esprit de Fauteur. Enfin les répétitions sont si nombreuses que la structure logique et même l'idée maîtresse de ce traité de jeunesse ne peuvent être reconnus et saisis sans une étude attentive.

(( Expliquer comment Tesprit ou Tâme de rhomme voit simplement est une chose et appartient à la philosophie. Considérer des particules comnae se mouvant suivant certaines lignes, des rayons de lumière comme réfléchis ou réfractés, se croisant ou enfermant des angles, est une tout autre chose, qui est du domaine de la géométrie. Expliquer le sens de la vision par le mécanisme de Toeil est enfin une troisième chose qui relève de Tanatomie et de Texpérience. Ces deux dernières recherches sont utiles en pratique pour corriger les défauts et remédier aux maladies de la vue, conformément aux lois naturelles du système du monde. Mais la première théorie est ce qui nous fait comprendre la vraie nature de la vision considérée comme une faculté de Tâme. Cette théorie peut se ramener à cette simple question : Comment se fait-il qu'un groupe d'idées absolument ditïérentes des idées tangibles nous suggèrent cependant ces idées tangibles, alors qu'il n'y a entre elles aucune connexion nécessaire ? La réponse ne peut être que celle-ci : Cela se fait en vertu d'une con-

nexion arbitraire instituée par TAuteur de la nature ^ i^

Ce passage de la « Théorie vengée >> fait claire* ment connaître le problème que Berkeley s'est proposé dans son « Essaie s la méthode qu'il a suivie et la solution à laquelle il s'est arrêté. Quels sont les faits dont nous avons conscience quand nous voyons, quand nous percevons quelque chose par la vue? Comment ces faits de conscience nous suggèrent-ils Tidée des objets que nous connaissons par le toucher? Il n'est pas question ici des phénomènes optiques ou physiologiques nécessaires, dans Tordre actuel, à l'exercice de la vue, mais seulement des faits de conscience qui accompagnent ces phénomènes.

« L'Essai sur la vision » est donc une étude purement psychologique, une analyse des faits dont nous avons immédiatement conscience, et de ces faits seulement, par la seule réflexion. C'est lorsque ces faits de conscience sont déjà connus et affirmés, que le résultat de cette étude tout intérieure est appliqué, ici ou là, en manière de vérification, à la solution de telle ou telle difficulté fameuse d'optique ou de physiologie. La méthode est donc toute subjective, comme le problème est d'abord tout psychologique. Mais quelle

^ Theory vindiecUedy i 43.

est la valeur de ces faits de conscience, de ces idées qui accompagnent, ou plutôt qui constituent, à proprement parler, la vision? Ces idées, répond Berkeley, forment un système de signes arbitraires qui représentent les objets tangibles, un véritable langage que Dieu a établi et que nous apprenons à interpréter.

« Mon dessein est de montrer de quelle manière nous connaissons par la vue la distance, la grandeur et la situation des objets. Je considérerai aussi quelle différence il y a entre les idées de la vue et celles du toucher, et je rechercherai s'il y a aucune idée commune à ces deux sens. »

Tel est le début de « TEssai sur la vision. » Dès le commencement de la seconde section, c'est-àdire aussitôt après cette courte introduction, on peut le diviser en six parties consacrées succescessivement à démontrer les thèses suivantes :

1** La distance, ou le fait d'un intervalle entre deux points sur la ligne de vision, en d'autres termes Texternalité dans l'espace, invisible en elle-même, est, dans tous les cas où nous croyons la percevoir par la vue, suggérée à notre imagination par certains phénomènes visibles et par certaines sensations visuelles qui en sont les signes arbitraires fgg 2-51).

2° La grandeur, ou l'étendue que les corps occupent dans l'espace hors de nous, est absolu-

— arment invisible. Nous ne pouvons percevoir par la vue qu'une quantité plus ou moins grande de couleur, et ce que nous prenons pour la perception visuelle d'une grandeur réelle n'est qu'une traduction dans le langage du toucher des sensations de couleur et des autres sensations de Torgane de la vue (gg 52-87).

3^ La situation des objets on leur rapport à un autre objet dans l'espace est également invisible; nous ne percevons par la vue que des variations dans l'intensité des couleurs les unes par rapport aux autres, et quand nous croyons voir les objets dans telle ou telle situation, nous ne faisons encore qu'interpréter des signes visuels (gg 88-120).

4^ Il n'y a pas d'objet sensible commun à la vue et au toucher. L'espace ou l'étendue, qui, mieux que tout autre objet, pourrait prétendre à ce caractère, dont la perception est attribuée par le langage à ces deux sens, est spécifiquement aussi bien que numériquement différent, suivant qu'il s'agit de la vue ou du toucher. Le volume et la situation visibles n'ont rien de commun avec la grandeur et la situation que le toucher nous fait connaître, et la distance est absolument invisible (g§ 121-146).

S*" Ckimment se fait-il donc que nous rapportions les qualités visibles et les qualités tangibles aux mêmes objets sensibles? C'est que les sensa-

lions et les idées de }a vue sont des signes arbitraires, qui composent un langage divin, qui expriment les distances, les grandeurs et les situations réelles (Berkeley suppose encore la réalité des qualités connues par le toucher) des choses éloignées. L'association constante dans la nature de ces deux mondes de la vue et du toucher les a aussi associés, grâce à Texpérience, dans notre esprit, et, par suite, l'étendue visible et rétendue tangible sont ordinairement regardées comme une seule et même étendue, spécifiquement et même numériquement (gg 147- 148).

6® La géométrie a pour objet propre retendue qui s'offre à notre expérience du toucher, et non rétendue visible : on ne peut voir ni les plans ni les solides réels. L'étendue réelle est invisible. L'objet propre, exclusif, de la vue est la couleur, avec ses différents degrés d'intensité, de quantité; mais la couleur n'est qu'une pure sensation ; elle ne peut donc exister hors de notre organisme dans l'espace : la vue toute seule ne nous permettrait pas de sortir de nous-mêmes (gg 149-160).

L'idée vraiment originale de la cr Théorie nouvelle » n'est pas, comme on le croit généralement, celle de l'invisibilité de la distance. Nous ne pourrions juger par la vue seule de la distance à laquelle les objets nous apparaissent; c'est là une

hypothèse antérieure à Berkeley, qu'il prend pour accordée et dont il fait le point de départ de ses recherches : « Tout le monde convient, je pense, dit-il dès la deuxième section de son livre, que la distance, d'elle-même et immédiatement, ne peut être vue. » Mais au lieu d'admettre, comme on le faisait avant lui, que l'esprit connaît nécessairement la distance, grâce à une sorte de géométrie visuelle que nous savons en naissant, par la mesure des angles que forment les rayons visuels et qui varient en effet avec la distance, il soutient et démontre que nous n'avons aucune connaissance primitive de ces angles et qu'il y a ici de tout autres signes à considérei*. La véritable découverte de Berkeley consiste dans la détermination de ces signes arbitraires qui suggèrent à l'imagination la représentation tout empirique de la distance. Ils sont de trois sortes :

1** La sensation organique particulière qui accompagne rajustement de l'œil à telle ou telle distance ;

2® Le degré de confusion dans l'objet visible, qui est plus ou moins grande suivant que l'objet est plus ou moins éloigné, et qui s'accroît aussi à mesure qu'il se rapproche de l'œil ;

3** Enfin, la sensation organique de la pression que subit le globe de l'œil lorsqu'un objet se

trouve en deçà du point où nous le voyons le plus distinctement, et que nous faisons effort pour le percevoir nettement.

Quand nous percevons un objet par la vue, nous n'avons donc conscience que de certaines sensations organiques associées à une sensation de couleur ; ce ne sont là que des phénomènes intérieurs et qui ne sauraient exister hors de Tesprit. Tout ce qui est proprement visible consiste dans la sensation de couleur ou en dépend ; par suite, comme ledit Voltaire, qui, moins de trente ans après, introduisait en France la nouvelle théorie, « les distances, les grandeurs, les situations, ne sont pas, à proprement parler, des choses visibles, c'est-à-dire ne sont pas les objets propres et immédiats de la vue. L'objet propre et immédiat de la vue n'est autre chose que la lumière colorée ; tout le reste, nous ne le sentons qu'à la longue et par expérience. Nous apprenons à voir précisément comme nous apprenons à parler et à lire. La différence est que l'art de voir est plus facile et que la nature est également notre maître à tous *. »

^ Voltaire, Eléments île la pfUlosophie de Newton.

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