‹ Étude sur la vie et les travaux de GrotiusChapitre 15 sur 65 · EN: UE · texte numérisé non relu

EN: UE

diairement, pour les athés, comme un principe subjectif et immanent ; il est nécessaire de signaler le caractère du Droit de la Guerre et de la Paix, de ce fameux ou-

vrage qui devait dominer les esprits durant plusieurs

générations et plusieurs siècles.

La brièveté du style et des raisonnements caractérisent, au suprême degré, l'Œuvre de Grotius. Chose remarquable,cet Auteur pense plus qu’il ne dit. Toujours ornée d'exemples saisissants, sa pensée reflète avec vigueur la Philosophie de l'Histoire. De tant de questions si rapidement énoncées, aucune n’est inutile, ni obscure, ni déplacée. Il règne dans son Livre un plan

si lumineux et si naturel que les transitions, quoique

bien fréquentes, ne s’y laissent jamais apercevoir.

Ceux qui seraient tentés de reprocher à Grotius le défaut de développement des grands principes qui constituent la base Ge son système, sont priés de lire son fameux traité de la Vérité de la Religion Chrétienne que nous analyserons sommairement. Cet Ouvrage est le fondement inébranlable du de Jure Belli ac Pacis.

I en est de même de ses Œuvres théologiques et

ol

morales, bien que ces prodigieux travaux aient été publiés ultérieurement au Droit de la Guerre et de la

Paix.

Effectivement, Grotius y prouve en substance que Dieu, Raison éternelle et Cause active de tous les êtres qui, dans leur union harmonique, constituent l'Ordre divin de la Création,est le principe transcendant de cette force sacrée, indépendante des lois et des institutions, qu'on appelle JUSTICE ; que c’est par la Justice que Dieu intervient dans la vie des Êtres, en leur distribuant conformément à leur Nature les moyens d'existence et de développement ; 3° qu’en saisissant son cœur et son âme, l'Homme voit qu’il est le Pontife de la Loi vivante : LA JUSTICE ; 4° que c’est en procédant avec la Lumière du cœur, decette Raïson spontanée qui est la vraie logique de la Nature que, par une intuition pure et immédiate, l'Homme découvre les vérités éter-

nelles qui gouvernent l'Humanité.

Pour justifier ses propositions, Grotius qui a soigneu-

sement étudié tout ce qui à été fait et enseigné avant

lui, fournit, avec les solides enseignements de l'Histoire,

ns

une foule d'exemples pratiques puisés aux sources riches et fécondes de l'Antiquité. Ni la disposition de son siècle ni la philosophie expérimentale ne permettaient à Grotius de traiter de la science du Droit Naturel comme des théorèmes abstraits de Géométrie. Son luxe d’érudition est préférable à une ignorance dédaigneuse. D'ailleurs, il est impossible que la science du Bien et du Juste puisse faire abstraction des sentiments de la Nature Humaine tels qu’ils se sont manifestés dans tous les temps et chez tous les Peuples civilisés. Où ces sentiments sont-ils consignés et conservés avec soin? dans ces mêmes écrits qu’on reproche à Grotius d'avoir cités tropabondamment. C’est le cas de dire, avec Mackintosch, que les usages et les lois des Nations, les faits de l'Histoire, les opinions des Philosophes, let pensées des Orateurs et des Poëtes, ainsi que les obser vations de la vie ordinaire, sont en réalité les matériau) dont se forme la Science de la Morale ; et que ceux qu les négligent peuvent être justement accusés de vouloi faire de la Philosophie sans égard aux faits et à l’expé

rience : seuls fondements de toute véritable Philosophie

Pour victorieusement réfuter les injustes critique

que Paley et Dugald-Stewart ont eu le tort de dirige]

DRE | Pen

contre l’érudition de Grotius, nous ne pouvons mieux faire que d’en appeler au sentiment du plus grand Chancelier qui ait paru dans le monde, c’est-à-dire à D’Aguesseau. « On voit, dans le de Jure Belli ac Pacis, un recueil précieux d’un grand nombre d’exemples de ce que les Nations ont observé entre elles comme fondé sur le Droit des gens, c’est-à-dire sur cette convention tacite des Peuples de différents Pays, dont on peut dire avec un de nos Jurisconsultes : Magnæ auctoritatis hoc jus habetur, quod in tantum probatum est, ut non fuerit necesse scriplo id comprehendere. On sent de quel poids sont ces exemples dans une matière où ils tiennent lieu de Lois, parce qu’il n’y a point d’Autorité supérieure qui puisse en imposer d’une autre nature aux différentes Nations. Ainsi, au lieu que vous autres, Jurisconsultes, vous dites ordinairement Legibus non exemplis judicandum est; ici, tout au contraire, il faut dire Exemplis non Legibus judicandum est, parce que se sont ces exemples qui prouvent les règles reconnues

par tous les États. »

Peut-être, seul, le titre choisi par Grotius pouvait

provoquer les investigations de la critique. 1 semble

que ce titre ne répond point au dessein de l’Auteur. En

effet puisqu'il fait découler l'Ordre de l'Humanité de l'instinct naturel de la Sociabilité, qui, dirigé et éclairé! par la Raison, devient la source des Droits de l Homme ;! puisqu'il regarde comme Droit tout ce qui s'accorde avec! une nature rationnelle et sociable ; puisque nous le ver-

rons déduire de la Nature même de l'Humanité les principes éternels de Justice; son plan n’exigeait-il pas qu'il intitulât son traité : Le Droit de la Nature et des Gens ? Pourquoi donc cette idée principale est-elle éclipsée,

extérieurement du moins, par cette idée accessoire : Le Droit de la Guerre et de la Paix ? C’est que l’Auteur était pénétré de cette vérité qu'un des plus funestes effets de l'ignorance du Droit de la Nature et des Gens était la fureur des combats. Or, voulant que son

traité fut médité par tous ceux qui ont à cœur le bien de l'Humanité, particulièrement par les Souverains qui,

plus que personne, ont le devoir de rechercher les Lois fondamentales du Juste et de l’Injuste, il préféra, pour appeler l'attention et frapper les esprits, ce titre écla-

tant : Droit de la Guerre et de la Paix : DE JURE BELLI

AC Pacis. Aïnsi se trouve expliqué le titre, en même

temps que la disposition de ce livre fameux qui donne des leçons peu agréables aux Princes, puisqu'il fait la guerre aux attentats des Rois sur la Liberté des

Nations.

HS —

Avant de préciser la méthode de notre Auteur, parlons de son style. Sa latinité n’est point suspecte. On y remarque les tournures de Tacite. Qui n’admirerait, à la lecture des Œuvres de Grotius, la précision et la rapidité de sa phrase? L'expression est partout juste et complète, nerveuse sans effort, claire par son énergie même, et moins figurée que pittoresque. Aussi les pensées fortes et profondes de notre Héros, bien que renfermées dans les bornes d’une discussion grave, sont traduites avec vigueur, à la facon des grands

maîtres de l’art d'écrire.

Ce qu’on ne saurait trop remarquer, c’est que partout la théorie de Art juridique est rattachée à l'Histoire politique et à la Science des mœurs sociales. Effectivement, des citations toujours justes, puisées avec une scrupuleuse exactitude, aux sources sacrées et profanes des monuments ‘historiques, donnent le plus grand intérêt aux-déductions élevées de Grotius. Il semble que, sous sa plume, le Droit de la Nature et des Gens s’avance tout vivant à travers les âges. Voilà ce

qu'il convenait de dire sur le style et ie plan de cet

Le GORE Ouvrage justement célèbre qui porte l'empreinte du

soût sévère et du génie pénétrant de notre Auteur.

Quiconque recherchera plus attentivement la méthode qui a présidé à l'élaboration du grand Œuvre de Grotius découvrira avec certitude que cet esprit supérieur à voulu conduire de front le Droit et la Morale. En effet, deux plans continuellement parallèles opposent l'Homme solitaire ou intérieur à l'Homme social ou extérieur ; rendent le premier justiciable de la Conscience par-

ticulière , et le second de la Conscience collective. Après avoir placé la thèse de la Personnalité humaine dans l’élément moral, son antithèse dans l'élément juridique, Grotius en découvre et signale la synthèse dans l'élément religieux : et la Religion, cette Poésie de la Justice, lui semble embrasser tous les Hommes en un

seul Corps en Jésus-Christ.

Nous démontrerons en temps et lieu que, loin de prononcer une séparation complète entre la Religion, la Morale et le Droit, Grotius, qui en a fait à la vérité

continuellement la distinction dans son plan mixte, où

He la face subjective des êtres individuels ou collectifs est nettement tranchée de leur face objective, veut cependant l'unité des deux faces de la Personnalité des Hommes ou des Sociétés, dans la Religion libre qui donne la sanction de Dieu à la vie internationale, sous le rayonnement de la Justice si étroitement unie par le

Christ à l'Amour.

Donc, en distinguant avec précision les Forces religieuses, morales et juridiques, Grotius en recherche l'union sainte et les marie ensemble, comme les Vertus théologales, afin que dans leur fonction harmonique elles appréhendent solidairement les Citoyens et les Peuples ; aussi bien intérieurement dans l'intimité de leur être, dans leur cœur, dans leur volonté et dans leur intelligence, qu’extérieurement dans les rapports juridiques qui s’établissent nécessairement entre les Hommes et les Nations, quand ils jouissent de la plénitude de

leur Puissance et de leur Liberté.

Page 1