XXIV
Nous ne pouvons passer sous silence cette autre
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lettre de Casaubon au Président de Thou : Sunt aliæ virtutes propter quas illum pluris etiam facio : nam de hodiernis contentionibus doctè et piè judicat ; et in veneratione antiquitatis cum ns senlit, qui oplimè sentiunt. (Ep. 331). La vénération que Casaubon avait pour Grotius explique cette autre lettre pleme de la plus haute affection pour celui qui avait l'honneur d’en être l’objet : Deum supplexæ veneror ut te servel, vir maæime, quem ego, dum vivam , summ& observantià semper sum culturus, ita me ceperunt pietas, probitas et
admiranda tua doctrina. (Ep. 890).
Après son retour de la Grande-Bretagne, les affaires changent de face pour Grotius. Les disputes ‘Sur la Grâce et la Prédestination entre les Gomaristes et les Arminiens font un grand éclat. On se rappelle que « le ministre réformé Jacques Arminius, dont le nom doit
rester cher à l'Humanité, nie la doctrine impie qui fait
Dieu auteur du péché; affirme l’homme libre d’accepter
ou de refuser les dons de la Grâce offerts à tous par le
Père commun des hommes ; soutient que Dieu prévoit le mal et n’y prédestine pas ; tire du libre arbitre toutes les conséquences morales que ce principe peut engendrer;
et va aussi loin que peut aller quiconque admet l’au-
torité absolue de l’Ecriture-Sainte. Il proclame la Liberté de Conscience : Dieu seul étant seul juge de quiconque refuse la Grâce. Il proclame le libre examen individuel, la libre interprétation des textes sacrés, l'incompétence de toute autorité humaine vis-à-vis de la Conscience. » Ce grand homme meurt le 19 Octobre
1669. Grotius fait ainsi son panégérique :
Et sive multum debuit tibi verum, seu parte in aliquà more gentis humanæ, Et nescientis multa sorte naturæ, Te cepit error, judicent, quibus sacri
Juris potestas, visque tanta noscendi.
Les Arminiens, voulant détruire les mauvaises .doctrines des Gomaristes, adressent aux Etats leur fameuse Conion de Foi. Cette Remontrance est rédigée par l'ami de Grotius, le célèbre ministre Uytembogard. Les Etats voient ces divisions avec peine. Ils ordonnent aux théologiens des deux partis de comparaître à leur barre. Ces derniers se présentent au nombre de douze : six Arminiens et six Gomaristes. Ils disputent sur la Prédestination, sur la mort de Jésus-Christ, sur la nécessité et la nature de la Grâce et aussi sur la Persévérance. Les Etats, sans rien décider, se déclarent
pour la TOLÉRANCE.
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Le Grand Pensionnaire Barneveldt croit qu’en se rendant maître de l'élection des Ministres, les Etats finiraient par éteindre les troubles. Il propose le rétablissement d’un usage tombé en désuétude. Les Etats acceptent ; mais de là même surgit cette fameuse question : Quel doit être le Juge des Disputes Ecclésiastiques ? Cette question ayant été résolue en faveur du Magistrat, on voit alors les Gomaristes s'emparer des Églises, par violence ; exciter des séditions ; écrire des libelles, etc. Grotius reçoit l’ordre de travailler à un Édit, afin de rétablir la Paix. Cet Édit, remarquable en la forme et au fond, (V. OŒEuv: Théolog. 141.) loin d’apaiser les troubles ne fait que les augmenter. Il condamne effectivement les funestes doctrines des Gomaristes. Les séditions prennent des proportions dangereuses. Alors Barneveldt propose de revêtir les Magistrats du droit de lever des Gens de Guerre. Les Etats acceptent et décrètent les propositions de Barneveldt. (1647).
XXVHI
On aurait dû compter sur la haine du Prince Maurisse
de Nassau. Son âme sombre caresse la vengeance. En
a qualité de Gouverneur il casse les levées, et fait jeter n prison Barneveldt et Grotius. (29 Août 1618.) Le our de l'arrestation de ces deux grands hommes est ‘onsidéré par les Citoyens comme un des plus malieureux pour la République. Barneveldt, qui est le ondateur de la République des Provinces-Unies, est raîné devant les tribunaux, condamné, pour avoir trahi a Patrie, à la péine de mort. Conduit sur l’échafaud, :e noble citoyen, s'adressant au Peuple, prononce ce laconique discours : « Bourgeois, toute ma vie je fus » votre compatriote ; croyez que Je ne meurs point en » traître, mais pour avoir maintenu la Liberté et les » Droits de la Patrie. » Sa tête tombe (13 Mai 1619), mais son âme est devant Dieu qui pèse les cœurs et
scrute la pensée des Tyrans.
Grotius,inutilement réclamé par la ville de Rotterdam, est retenu dans les fers. Ses ennemis poursuivent sa condamnation avec autant de dureté que de fureur. Plusieurs fois interrogé, il refute, avec vérité etcandeur, les accusations dirigées contre sa personne. Mais est-il possible que la prévention et la haine écoutent la Justice?
Cet homme pur se voit flétrir et frapper d’une condam-
nation à la prison perpétuelle. Tous ses biens sont confisqués (18 Mai 1619). Ainsi que le Pensionnaire de la ville de Leyde, Hoogerbeetz, qui a subi le même sort, il est transféré à la forteresse de Louvestein. Ces deux illustres prisonniers souffrent un traitement rigoureux. L'étude et la composition de divers Ouvrages sont, pour Grotius, une ressource qui adoucit beaucoup l’ennui et les désagréments de la Captivité. Sa femme, ayant obtenu la permission de lui faire passer des livres, et s'étant aperçue que les gardes de la prison ne visitaient pas exactement le coffre où ils étaient renfermés, y fait, un jour, des trous pour laisser passage à l’air et faciliter la respiration. Elle conseille à son mari de s’y placer ; il obéit, et grâce à l'adresse et au sangfroid de cette noble femme, il recouvre sa liberté (22 Mars 1621).
Sur les conseils et les instances de Du Maurier et du Président Jeannin, l’illustre captif quitte Anvers où 1 était descendu (13 Avril 4621), et vient diréctement ? Paris. Le Chancelier et le Garde des Sceaux le pré sentent au Roi. Louis XIII le recoit avec une grande bonté et lui accorde une pension. Les Ambassadeurs de
Hollande tentent vainement de le mettre mal dan:
au: QU
Pesprit du Roi de France. Sa Majesté déjoue leurs artifices, et rend un glorieux témoignage à la vertu du noble refugié.
Malgré l'ingratitude de sa Patrie, Grotius, loin d’en perdre le souvenir, la plaint en l’aimant. Le Roi de France admire une âme aussi belle et rejette, par ce motif, les mauvais conseils des Ministres, ennemis particuliers de Grotius, qui voulaient à tout prix le rendre odieux à la Cour de France. Sed frustra labora- [rant apud Principem nihil ignorantem earum que in Hollandia acta erant.
Grotius profite de la tranquilité dont il jouit sur la terre de France pour reprendre ses études. Il compose de nouveaux livres, et met la dernière main aux Ouvrages qu'il avait entrepris dans sa prison. Il achève en particulier son Apologie des Magistrats de Hollande, contre l’injuste persécution dont ils avaient été victimes (1622). Primum operum, quod post receptam lhibertatem edidit, fuit Apologeticus sive defensio, non tam sua, qui non potuerat peccare in exsequendis tis, queæ sibi à Superioribus suis mandata erant, quèm eorum, qui legi-
limo modo creati, legitimo jure Reip. Hollandiæ annis
decimo octavo et nono præfuerant. Quo comperto Fæderatorum Delegati, neque ignorates suas in eo libro artes. illatamque Hollandiæ vim detegi, cum mihil haberent, quo expressam in eo veritalem redarquere ant refutare possent, usitatä jam diu violentià utentes, proscriptionibus eum persecuti sunt : quod brutum fulmen, cùm per Christianissimi Regis tutelam, qui eum in fidem suam
receperat, evanuisset, nil aliud eo actum est.
L’Apologie des Magistrats de Hollande lesfittriompher de toutes les odieuses calomnies dont on avait cherché à les noircir. Ce livre dépiut extrêmement aux Etats-Généraux ; mais Grotius avait le droit de leur reprocher leur violence, et de leur dire ces terribles vérités : Deleqatos ill judices dare, illegitimo modo accusare, indefensos damnare ; Barneveldium sepluagesimum secumdum œætatis annum agentem capitali supplicio plectere ; reliquos duos ad perpetuos carceres mittere ; et omnia eorum bona publicare : nitentibus contra et vim auctorat suæ anferri frustrà clamantibus ipsis Hollandiæ Ordinibus, donec optimis quibusque & muneribus suis dimotis, novisque in eorum loca contra leges impositis omnia pro lbidine eorum agi cæpére qui istius novitatis
auctores erant.
Pendant son séjour en France, Grotius compose à Baligni, près Senlis (1622 à 1625), son fameux Traité du Droit de la Guerre et de la Paix : de Jure Belli ac Pacis. Nous en caractériserons avec soin la méthode, le style et les vues, en même temps que nous en expo-
serons largement les théories fondamentales.
Notre Auteur quitte la France, après y avoir séjourné onze années. Il retourne en Hollande où le Prince Fredéric Henry seserait fait unegloirede rétablir un si grand homme, si les ennemis de Grotius ne lui avaient pas insinué qu'il y avait danger pour la Patrie à le faire. Voici du latin qui explique tout cela avec beaucoup d'énergie : « Mortuo Mauritio arausionensium Principe, frater ejus Fredericus Henricus ad qubernaculum Reipubhicæ admonitus, non mitioris tantm regiminis, sed et pristinæ in administranda Republica libertatis spem dederat, ipsique jam pridem Grotio animi sut affectum per litteras testatus erat, credebatur que à non paucis, quæsiturus sibr gloriam ex tanti viri tam injustè damnati in integrum restitutione ; sed ut plerumque apud animos
eorum, qui Principum consiliis præsunt, utilia honestis
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prϾvalent, neque deessent qui ipsi ante oculos ponerent, quam periculosum rebus suis foret, hominem tam perti-
| « naciter Libertatis ac Patriæ suæ amantem, iterum ad Rempublicam admittere, potentiæ suæ quam existimationi consulere maluit, et Proceribus super mansione Grotii, in Hollandiam reversi cirea finem anni 1631, deliberantibus, is accessit , qui interdicendam illi in
Patria habitationem opinabantur. »
Voyant que ni le crédit de ses amis ni la justice de sa cause, qu’il avait mise en évidence et qui remua pro-
fondément l’Europe, ne pouvaient rien sur l'esprit des
furieux sectaires qui ne cessaient de le persécuter avec
acharnement, Grotius se résigne à quitter de nouveau sa Patrie et choisit pour lieu de retraite la Ville de Hambourg (17 Mars 1632). Il se retire donc d'Amsterdam. Parvenu dans la ville hospitalière de Hambourg il recoit diverses propositions avantageuses, tant de la Pologne et de Christiern IV, roi de Danemark, que du duc de Holstein et de divers autres Princes ; mais il n’accède qu'à la demande du célèbre Oxenstiern
Grand Chancelier de Suède,
XXXVIT
: Oxenstiern était alors Régent du Royaume sous la minorité de la reine Christine, fille de Gustave Adolphe. Il était bien instruit du rare mérite de Grotius, que Gustave avait pensé lui-même attirer auprès de sa personne. Oxenstiern élève donc l’illustre réfugié de Hollande à l'emploi de Conseiller de la reine de Suède, mais surtout à l’importante et honorable fonction d’Ambassadeur de Suède à la Cour de France. Grotius part pour ce poste éminent et fait son entrée à Paris le 2 Mars
Lesaffaires de l’Europe étaient alors très embrouillées. Le nouvel Ambassadeur soutint pendant plus de dix ans les intérêts et la dignité de la Couronne de Suède. Il remplit sa haute fonction avec fermeté et surtout avec une habileté consommée. On est accoutumé à regarder Grotius seulement comme un savant ; cependant il a pris part aux plus grandes affaires, et réussi dans plusieurs ; non seulement il a donné d’excellents conseils aux Ministres, mais en outre il s’est toujours conduit avec zèle et fermeté, et surtout avec le plus grand dé-
sintéressement.