PROUDHON ADMINISTRATEUR ET MAGISTRAT
Les événements politiques marchaient à grands pas. Séduite par les idées libérales qui pénétraient partout, la jeunesse avait alors pleine confiance dans les promesses des pliilosophes et des rhéteurs ; Proudhon, comme beaucoup de gens honnêtes, fondait do grandes espérances sur les idées généreuses qui servirent de drapeau à cet immense mouvement social, commencé dans l'illusion et terminé dans le sang. Mais son entliousiasmc se calma bien vite; il accueillit de la Révolution ce qu'elle pouvait avoir de bon, et en répudia toutes les exagérations. Jurisconsulte bien plus qu'homme politique, il approuva les décrets de l'Assemblée constituante relatifs à la liberté individuelle, à l'égalité de l'impôt, au vote libre, à 1 égalité civile
1. Tous ces travaux manuscrits existent dans les archives de la famille Proudhon.
et politique, et à l'admission de tous les citoyens à la confection des lois. *
Mais le mouvement révolutionnaire ne fut pas seulement social et politique, il fut aussi antireligieux. Bien que les idées philosophiques du dix-huitième siècle se soient attaquées beaucoup plus à la foi et au dogme qu'à la hiérarchie de l'Eghse, elle n'en sombra pas moins dans la tempête, parce qu'elle faisait partie de l'ordre de choses qui s'écroulait.
En effet, l'Assemblée constituante, après avoir mis, par un décret du 2 novembre 1789, tous les biens ecclésiastiques à la disposition de la nation, voulut compléter son œuvre en établissant une Église nationale. Elle réduisit les cent trente évêchés qui existaient alors à quatre-vingt-trois, c'est-à-dire qu'elle n'en laissa subsister qu'un par département et mit à l'élection la nomination des évêques et des curés, qui durent recevoir leur institution canonique, non plus du saint-père, mais de leur métropolitain. Enfin, tous les membres du clergé furent astreints à prêter le serment de se conformer à ces nouvelles règles, qui sont connues sous le nom de Constitution civile du clergé. (Décret des 12 juillet-24 août 1790.)
C'était évidemment sortir du cercle où peut se mouvoir la puissance laïque et porter la main sur un ordre de choses qui ne relève que de la conscience. Cependant, Louis XVI, poussé par un désir ardent et sincère de concihation, écrivit lui-même au souverain Pontife pour obtenir son agrément à ce décret ^. On s'explique dès lors comment cette nouveauté put être acceptée par certains théologiens éclairés. Proudhon, qui avait, on se le rappelle, étudié le droit canon, fut consulté à ce sujet et déclara que, dans son opinion, la constitution civile du clergé
i. Le développemeat de cette dernière pensée se trouve dans le préambule d'un discours prononcé par Proudhon le 6 juin 1791, à la Société des amis de la Constitution, à Pontarlier, sur la matière des successions. « C'est au peuple à reconnaître si la loi lui est utile, en sorte qu'en dernière analyse il est essentiel à la loi d'Ctre l'expression de la volonté générale. » (Arch. fam.)
2. Thiers Histoire de la Révolution française, tome !«», p. 258.
ne portait aucune atteinte aux principes de la religion et que l'Assemblée nationale avait le droit de la décréter K Mais telle ne fut pas l'opinion de la cour do Rome qui interdit le serment demandé (10 mars, 13 avril 1791). On sait quelles furent les conséquences désastreuses de cet empiétement du pouvoir temporel sur le domaine de l'Église. ^
D'un autre côté, dans l'ordre civil, les décrets des 22 décembre 1789 et 26 février 1790, rendus sur la proposition de Sieyès, supprimèrent l'ancienne division territoriale de la France en provinces, la remplacèrent par les départements et en organisèrent l'administration. Elle devait être formée d'un conseil électif de trente-six membre et d'un directoire composé de huit membres pris dans le sein du conseil et nommé par lui au scrutin. Proudhon fut élu, le 10 mai 1790, par ses concitoyens, membre du conseil du département du Doubs pour le district d'Ornans ^. Au mois d'août de l'année suivante, il fut également nommé député suppléant à l'Assemblée législative. ^
Ces premières fonctions électives, dans l'exercice desquelles il déploya toutes ses connaissances juridiques, le désignèrent bien vite à l'attention de ses concitoyens, lorsqu'ils durent procéder à la nomination des Juges de district.
Le suffrage universel, qui n'avait point encore été faussé par la passion politique ou par la corruption, sut discerner le vrai mérite et choisir pour ces fonctions délicates les intelligences les plus éclairées et les caractères les plus intègres.
1. Lagier, p. 95. — Lorain, Éloge biographique de Proudhon, p. 6. — Discours prononcé par Proudhon au tribunal de Pontarlier, le 13 mars 1792, p. 17,