Étude sur la vie et les œuvres de Lope de Vega
LoPE DE Vega a partagé avec Shakespeare le dédain de la France littéraire du xviii® siècle ; il a été soumis, comme lui, aux critiques de ceux qui l'avaient encore moins lu et moins compris que le poëte anglais ; mais si Shakespeare a été réhabilité parmi nous, grâce à la réaction dont nous avons été les témoins, et si nous le voyons maintenant étudié, analysé et admiré avec une ferveur qui semble accuser sa patrie elle-même de froideur et d'indifférence , Lope de Vega n'a pas eu la môme fortune ; et cependant il mérite aussi qu'on rajeunisse sa mémoire et qu'on rende justice à son génie. Contemporain de Shakespeare, créateur comme lui, indépendant comme lui des règles de l'antiquité, il a su comme lui remuer le cœur de la foule par ses drames, et le charmer par ses comédies vives et poétiques.
Nous venons donc parler de Lope de Vega avec la seule ambition de prouver notre admiration pour ce grand poëte, et la seule espérance de la faire partager à nos lecteurs.
Nous parlerons d'abord de sa vie privée ; on aime à connaître l'homme avant de juger le poêle. 11 semble que l'un
nous fasse mieux comprendre et mieux admirer Tautre. D'ailleurs, nous aurons la bonne fortune de ne pas lés séparer ; car nous entreprenons de reconstruire la vie curieuse et accidentée de Lope de Vega, au moyen des matériaux qu'il nous a laissés lui-môme, non pas dans des mémoires volumineux comme ceux des célébrités actuelles, mais épars dans ses épîlres, ses sonnets et son théâtre. Nous trouverons, dans les nombreuses citations que nous aurons à faire, l'occasion de mêler à Tétude de Isa vie JTétude de son génie, double intérêt qui nous permettra d'apprécier en même temps l'homme et l'écrivain *.
Âmo naturalmente a qaien me ama Y no se aborecer quien me aborece.
Paime naturellement les pertonn'es qai m'aiment et ne sais point haïr celles qui me haïssent.
Voilà bien la devise de notre poète, et sa vie entière en a prouvé la sincérité.
C'est le 25 novembre 1 562 que naquit, à Madrid, Lope de Vega ; laissons-le raconter lui-même sa naissîuice et sa première éducation *.
4 Comme il nous faudra pourtant avoir souvent tccoups aux biographies, indiquons de suite les sources précieuses auxquelles nous avons principalement puisé : Âfontatvan, contemporain dehope^fartnapostuma, -*Lord HoUand, Vie de Lope de Vega, 1806. — Faariel, Revue des Deux-Mondes, 1839. — Ticknor, New-York, Histoire de fa Littérature espagnole, —Enfin , Hivadeneyra, éditeur de la réimpression des chefed'œuvre de la langue espagnole.
* Epîtrc à Amarillis, nom sous lequel une damo péruvienne éprise de sa renommée lui avait écrit en lui demandant des détails sur sa vie privée. Edition Rivadcneyra, vol. 38 de la collection, p, 420.
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Sut* la limite de ce tapis brodé de mille couleurs que couvre la Gastille, 8*élèvent les nobles montagnes où se trouve le val- Ion que les Espagnols appellent le vallon de Garriedo^
lA, dans un autre temps, l'Espagne se resserrait tout entièi^; c'est là qu'elle a eu son commencem^t ; mais qu'importe d'être né laurier à qui n'est plus qu'un humble roseau?
Dans ce pays l'argent est rare et la terre de peii de valeur ; mon père descendait de l'ancien fief de Yega ; c'est ainsi que la noblesse est un encouragement pour la pauvreté 1
Son épouse, aveuglée par la jalousie, le suivit une fois jusqu'à Madrid, où il s'était épris d'une Hélène espagnole semblable à l'Hélène grecque.
 Madrid les deux époux se réconcilièrent, et dans ce joui*, la première pierre du monument de ma vie fut fondée sur la paix de la jalouse imagination de ma mère.
le naquis donc de la jalousie: quelle naissance! je vous laisse à tirer le présage d'une vie commencée sous de pareils auspices.
Je savais à peine parler quand, inspiré par les muses sœurs d'Âpolloh, j'essayai ma plUme et gazouillai des vers dans mon nid.
L'âge vint, avec lui les jours de l'étude ; mon esprit ardent bt vif séduisit mon imagination par les promesses de la science.
J'étudiai jusqu'aux mathématiques; car déjà tous les travaux sérieux, quels qu'ils fussent, se montraient à moi avec l'éclat de fleurs ardentes ; mais je ne puis pas dire qUe j'en cueillis aucune.
L'amour, cet amour qui ment dans toutes ses promesses, me dit alors que j'eusse à le suivre ; hélas ! je sais, à l'âge où je suis maintenant, quels progrès je fis en ce temps-là.
Et comme celle que j'aimais était étrangère aux sciences, je m'adonnai aux belles lettres ; le poëte Amour a voulu que je m'en tinsse à elles.
1 Carriedo e»t »iiué dans le.^ Asturies, à peu de distance de Santander.
Cependant, favorisé par mon étoile, j'appris quelques langaes au moyen desquelles je crois avoir enrichi la mienne. Demandez le reste à mes œuvres poétiques ; elles vous diront. , quoique imprimées infidèlement, quels étaient mes modèles quand j'écrivais.
Nous trouvons dans le poëme du Laurier d'Apollon ce souvenir qu'il donne h son père...
Mais il me semble que la douce mémoire de l'auteur bien aimé de mon être, de celui qui m'a enseigné la poésie dans mon berceau, et à qui je dois mon génie et ma destinée, m'accuse d'ingratitude et d'oubli; si j'ai tardé à le nommer ici, ce n'est pas la faute de mon amour filial, mais la faute de la renommée qui Fui a manqué. Si Félix de Yega, mon père , ne l'a pas obtenue , qu'il suffise de savoir qu'il appartenait pourtant aussi au Parnasse, et que j'ai trouvé de lui des manuscrits dont tous les vers étaient consacrés à Dieu et pleins de son amour. ^
A l'époque où il les écrivit, les vers n'étaient pas aussi recherchés dans l'expression, ni aussi polis et limés que dans le temps actuel, les Muses avaient par cela même moins de grâce et d'élégance ; cependant ses vers me paraissent 'encore meilleurs que les miens .
Orphelin dès sa jeunesse , laissé seul et sans fortune, Lope de Vega fut élevé par les soins de son oncle, l'inquisiteur don Miguel del Garpio. Nous n'avons rien à ajouter à ce qu'il dit lui-même de son éducation ; mais nous ra-
1 laurier d* Apollon, silva iv; édition Rivadeneyra, page 201, Obras no dramaticas.
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conterons, d'après Montalvan, une anecdote de sa jeunesse, qui peint bien Fesprit aventureux , et Timagination vagabonde du jeune poëte.
Il avait de treize à quatorze ans quand un violent désir de voir le monde, une aspiration vers la liberté, une curiosité ardente de Tinconnu, lui firent former le projet de s'enfuir de Madrid.
C'était l'école buissonnière de l'imagination et du génie. Accompagné d'un de ses camarades, avec lequel il avait mis en commun argent et bijoux, il part, laissant livres et pédagogues, et s'en allant au pays des rêves et des espérances. Après avoir marché deux jours , Lope dut acheter un cheval qui les mena jusqu'à Astorga, dans la partie nord-ouest de l'Espagne.
Ce fut pour les voyageurs non 'pas le bout du monde, mais le bout de leur bourse ; on peut les voir d'ici, comptant et évaluant ce qui leur restait, s'inquiéter de l'avenir, et prendre la décision du retour.
A Ségovie, ils entrent chez un orfèvre pour échanger leur dernier bijou contre de l'argent; le bonhomme, mauvais physionomiste, les prend pour des voleurs et les fait arrêter. Cependant le magistrat devant lequel les petits accusés comparurent, ne les trouvant coupables que d'étourderie , les relâcha et les fit accompagner jusqu'à Madrid.
Telle fut la fin de cette équipée : ce fut l'entrée de Lope dans la vie. Il savait déjà, par expérience, qu'il était pauvre, que le monde était grand, et que la justice humaine était fort incertaine.
C'est à cette époque qu'il faut placer le premier essai qu'il fit de l'état militaire. Nous lisons dans une épltre qu'il adresse à don Luis de Haro ^ :
Ma fortune ne changea pas pour avoir été dans les trois pre-
Ç VIB PB LOFIK DE YSei.
miers lustres de ma jeunesse, voir, l'épée à la maiili les brayes Portuguais à la Tercera.
Mais , par une inconstance qui s'explique facilement à quinze ans, il se lassa vite de Tétat militaire, qu'il (Jevait reprendre plus tard, et une année ne s'écoula pas sans qu'il rentrât à Madrid.
Il fut alors secrétaire de Géronimo Manrique de Lara, évêque d'Avila, qui pressentit sans doute l'avenir de Lope, et lui lit suivre les cours de l'université d'Alcala. Lope conserva pour ce seigneur une vive reconnaissance, et, dans quelques-unes de ses dédicaces, il en parle avec une respectueuse tendresse.
Mais, comme il l'a dit lui-môme, l'amour devait bientôt l'entraîner loin des études calmes et sérieuses.
Lope avait eu la précocité du génie, il allait avoir la précocité des passions. Il allait, comme dans son premier voyage à Astorga, aborder des plaines inconnues, et y laisser l'or de sa jeunesse pour en revenir pauvre et désenchanté.
Nous allons le laisser raconter lui-môme ces orages. La pièce de Dorothée, écrite en prose, est l'histoire reconnue, de sa vie à cette époque *.
* C*est l'opinion de don Francisco Lopez de Aguilar, dans Iç px^aoK bule de la pièce de Dorothée, édition Rivadeneyra, volume deuxième ; de M. Fauricl, Revue de Paris; de M. Ticknor, HUtory of Spanisf^ tUt&ature, 3 vol. in-8», 1849, vol. ii, page 124 et page 160. Cependant elle a eu un contradicteur dans M. Damas-Hinard.
Ses doutes nous semblent victorieusement combattus par la lecture de la pièce elle-même de Dorothée^ et surtout de la «cèi^e VII du 5* acte, à laquelle nous renvoyons le lecteui», et que nous piton^, page 41 de ce volume.
Quant au passage de la scène du 1«' acte que cite M. Damas-Hinard, dans lequel Lope attaque les Catons qui, lorsqu'ils voient dans une pi^ce de tlié^tre un rôle de très-jeune amoureux, prétendent que Tau-
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"Si cet épisode paraît un peu long, qu*on nous pardonne en faveur de la bonne fortune que nous offrons à nos lecteurs de voir en scène notre poëte lui-môme, nous peindre les terribles alternatives de Tamour et de la jalousie, les entraînements impétueux de la passion, et les désespoirs de l'amour trompé ; il fera môme des ayeux humiliants ; mais qu'on ne se hâte pas de jeter la pierre à cet amoureux de dix-sept ans, et qu'on songe au vieillard qui àoit plus tard racheter, par l'austérité de sa vie religieuse, les désordres d'une jeunesse trop ardente. Lope révisa cette pièce à soixante-dix ans, trois ans avant sa mort, la corrigea, l'augmenta et la livra à l'impression. Prêtre, il aimait h revoir cette mer orageuse de sa jeunesse, comme le pilote vieilli aime à contempler l'océan qui Ta jadis bercé dans la tempête.
teur a peint ses propres mœurs , il noua «semble que ce passage, qui n'est pas amené par la situation et qui fut sans doute intercalé en 1632, prouve que le public avait reconnu Lope dans don Fernand, et pouvait également appliquer des noms réels aux autres personnages de la pièce; s'il s*en défend, c'est qu'il n'avait pas prétendu faire une confession publique , et n'avait voulu que se donner le plaisir de déposer ses propres souvenirs dans la pièce qu'il livrait au public.
Si on nous fait le reproche de soulever ce voile de l'anonyme, nous répondrons que c'est notre droit appuyé sur notre coi^viction ; et nous ne croyons pas faire tort au caractère de notre grand poëte. Si sa jeunesse fut ardente et désordonnée, son âge mûr et sa vieillesse ont racheté ce passé tumultueux, et il nous a semblé que l'ensemble de cette vie accidentée n'offrait pas seulement un grand intérêt au lecteuTf mais ui^ grave et instructive leçon.