‹ Étude sur la vie et les œuvres de Lope de VegaChapitre 2 sur 103 · AMOURS DE LOPE · texte numérisé non relu

AMOURS DE LOPE

Don Fernand, c'est le nom sous lequel Lope s'est peint lui-même, habitait à Madrid chez une parente qui avait une fille et une nièce ; celle-ci s'appelait Marphise. Don Fernand Taimait et en était aimé ; mais un homme riche et âgé demanda sa main et Tobtint. Le jour même de ces noces disproportionnées, Tamant désespéré fut amené par un de ses amis dans la maison d*une autre femme appelée Dorothée, mariée aussi, mais dont le mari était en Amérique : ces deux amours sont le sujet de la pièce de Doroihée, qui s'ouvre quelques années après le mariage de Marphise, quand la liaison de Fernand avec Dorothée est dans toute sa force.

La mère de la jeune femme, Théodora, pauvre et cupide, voit avec peine ces amours qui n'enrichissent pas sa maison, car Fernand [n'oublions pas que c'est le nom de Lope dans la pièce) est plus pauvre qu'elle encore ; aussi reçoitelle, d'une oreille complaisante, les conseils de sa voisine, Gérarda^ vieille entremetteuse qui lui propose de remplacer cet amour sans profit par celui d'un gentilhomme appelé don Bêla, qui revient d'Amérique avec des trésors.

Voici Dorothée, attaquée dans ses amours, tourmentée, battue par Théodora, ébranlée dans, ses convictions, hésitant entre la volonté de son cœur et celle de sa mère ; elle va trouver don Fernand , son amant. Nous donnerons ici des fragments de cette scène, comme de toutes celles dans lesquelles notre poète est interlocuteur sous le nom de son héros.

(Dorothée devant la porte de la maison de don Femand; elle est accompagnée par Celia sa suivante»)

DOROTHÉE, de dehors. Frappe fort, crains-tu donc de te blesser la main?

CELIA, de dehors. Si don Pernand s'est promené aux étoiles, il dort, et fait du jour la nuit, comme c'est l'usage.

DON FERNÀND, à JuUo SOU gouvemeur et ami. Vois donc, Julio, qui se permet de briser notre porte?

JULIO. C'est un pauvre ou un sourd. (Allant vers la porte.) Qui est là?

CELIA. Ouvrez. '

JULIO, à son maître. C'est Celia, senor, c'est Celia; nous aurons un petit poulet.

FERNAND. Hommc sans cœur, peux-tu en parler avec si peu de respect?

JULIO. Où cours-tu? ne vas-tu pas briser la guitare pour arriver plus vite ?

FERNAND. Je vais recevoir i'arc-en-ciel ambassadeur des dieux, l'aurore de mon soleil, le printemps de mes années, le rossignol du matin, dont la douce voix réveille les fleurs et fait ouvrir les feuilles comme si elles étaient des yeux.

(U ouvre la porte et revient avec Celia,) • CELIA. Je ne viens pas seule.

FERNAND. Qui vicut avcc toi? tu m'as troublé. Jésus I (Dorothée arrive sur la scène.) Est-ce Dorothée I oui I (A Dorothée.) C'est toi, un voile sur la figure ! Entre, entre, qu'as-tu? pourquoi chancelles-tu ? Celia est triste, et toi tu restes le visage couvert ; Il y a une comète dans le ciel ; le prince Amour est donc malade ; tu ne parles même pas ; assieds-toi, assieds-toi; l'escalier t'a mise hors d'haleine. [A Julio.) Julio, un peu d'eau. JUUO. Apporlerai-je quelque autre chose?

FERNAND. Je te croyais déjà revenu. {Julio sort.) Senora, qu'est-ce donc? pourquoi me tuer par ce silence? on t'aura dit quelque chose contre moi ; ta mère m'aura accusé injustement pour te décider à me quitter ; mais que le ciel m'abandonne, si de toutes les choses qu'il a créées, j'ai vu, remarqué, entendu ou imaginé autre chose que ta beauté l

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JULIO, renirant. Voici l'eau et quelques siicreries.

FERNAND, à DoTOthée. Mange, bois; ou bien je t'offire mon cœur, je t'offre mon sang ; qu'as-tu ? Elle s'est évanouie; qu'estce donc, Celia ? Je suis mort ; ma vie est terminée. Âh 1 senora, oh ! ma Dorothée, oh ! mon dernier espoir 1 AmQur, tes flèches se brisent ; soleil, ta lumière s'éclipse ; printemps, tas fleurs sq flétrissent ; le monde est dans l'obscurité.

JULIO, à Celia. Celia, allumerons-nous un flambeau?

CELIA, d Julio, TaiS'toi , mauvais plaisant , tU n'es pas dans ton rôle.

DOROTHÉE, revenant à elle. Que veux-tu savoir, mop Fernand, si ce n'est que je ne suis plus à toi?

FERNAND. Quoi douc I Est-il venu une lettre de Limât ?

DOROTHfis. Non, senor.

FERNAND. Hé bien ! qui donc a le pouvoir de t'arracher de mes bras ?

DOROTHÉE. Ce tyran , cette tigresse qui iQ'a engendrée (comment puis-je être la fille de celle qui ne t'aime pas ?) ce crocodile fourbe qui pleure et qui tue , ce serpent qui imite la voix des bergers pour l^s dévorer vivants en les appelant par leurs noms , cette hypocrite qui a toujours le chapelet à la main et jamais sur le cœur 1 aujourd'hui elle iu*a cherché dispute , elle m'a injuriée, elle m'^ dit que tu me perds, que tu uie lais^s sans honneur, sans fortune et sans ressource, et que demain tu m'abandonneras pour une autre. J'ai voulu lui répondre ; mes cheveux l'ont bien payé ; vois-les, ces cheveux que tu admirais, que tu comparais aux rayons du soleil, dont l'amour avait fait la chaîne qui attachait nos cœurs, ces cheveux que tu appelais dans tes vers les filets de l'amour, ils ont la couleur que tu désirais avoir aussi pour ta barbe avant qu'il ne t'en fût poussé un poil follet ; hé bien 1 mon Fernand, ces pauyres cheveux ont tout payé ; je t'apporte ceux qu'elle m'a arrachés ; car ceux qui me restent , ils ne seront plus ^ toi , ma mère veut qu'iU

* G*est la ville où réside le mari de Dorothée.

soient à un autre ; elle me livre à un Indien ; Tor a triomphé d'elle ; c'est Gerarda qui a fait le marché ; entre elles deux elles ont décidé ma mort ; oh l cruelle sentence I Elle a su que j'avais vendu, le mois passé, les passementeries dorées de mon corsage, et avant-hier ma jupe de soie à fleurs ; elle prétend que je t'en ai donné l'argent pour que tu puisses le jouer ; comme si tu jouais, toi dont le plus grand vice est l'amour des livres en toute sorte de langues ; elle prétend que tu me trompes avec tes vers, et qu'avec ta voix qui les chante, tu me mènes doucement, comme une sirène, vers la mer de la vieillesse où la désillusion sera mon tombeau , et le repentir mon châtiment ; ah 1 Dieu ! Hélas ! hélas ! Tiens, laisse-moi m'arracher les yeux ; puisqu'ils ne sont plus à toi, je n'en ai plus de souci ; celui que ma mère veut m'imposer ne pourra pas en prendre possession , il verra dans mes prunelles ton portrait qui saura bien les défendre. Ah 1 mon Dieu ! mon Dieu 1

DON FERNAND, froidement^. Quoi ! tant de douleur pour une affaire de si peu d'importance, Dorothée 1 Rassérène tes yeux ; rentre les perles suspendues à tes cils comme des pendants d'oreille ; ne flétris pas les roses, ne détruis pas l'harmonie de ton visage par des lignes heurtées ; je te jure, vraiment, par l'amour que j'ai eu pour toi, que tu m'avais, tout d'abord , bouleversé l'âme.

DOROTHÉE. L'amour que tu, as $u, Fernand ?

FE^KAND... Que j'ai eu , et que j'ai encore ; car l'amour n'est pas une ombre qui s'évanouit 'lorsque le corps lui manque. J'ai

^ Pour aider à expliquer cette froideur de Fernand, nous devons dire que dans une scène précédente entre Fernand et Julio, le premier raconte un rêye qui a troublé son sommeU : « La mer des Indes était arrivée jusqu'à Mladrid, et venait battre le pont avec fureur; un homme seul montait un vaisseau du haut duquel il jetait dans une barque des lingots d'or et d'argent. Dans cette barque était Dorothée, qui prenait à deux mains tout ce qu'on lui donnait. J'arrivai alors près d'elle et voulus lui parler, mais elle s'éloigna sans me reconnaître. »

La réalisation si prompte de son rêve a bouleversé Fernand. Il croit Dorothée d'accord avec sa mère, et n'ajoute pas foi aux regrets qu'eUe vient d'exprimer.

cru que quelque ordre jaloux te bannissait, ou que ta mère était morte, ou que ton «mari était revenu des Indes. Mais tant de chagrin pour une si petite cause ! heureusement la joie de te voir m*ôte la tristesse que j'ai à t*entendre ;... ya-t'en et que Dieu t'accompagne 1 J'attends un ami pour une affaire , et il n'est pas hien qu'il te yoie ; les dames aussi belles que toi ne peuvent impunément être vues que dans les maisons de juges ou de savants , mais jamais dans des appartements de garçons, qui sont encombrés de fleurets pour l'escrime, de malles d'habits, et d'instruments de musique.

DOROTHÉE. Je crois que tu ne m'as pas comprise.

FERMÀND. Âi-je assez mal répété la leçon, pour que tu croies que je n'en ai pas saisi le sens ?

DOROTHÉE. Hé quoi ! lorsque je t'ai dit que notre liaison est finie, tu t'es si facilement consolé.

FERNAND. A^ussi facilement que tu t'es consolée en me le disant.

DOROTHÉE. Moi 1 j'eiî suis morte.

FERNAND. Si tu étals morte chez toi , tu ne serais pas venue jusqu'ici.

DOROTHÉE. Crois-tu donc que je t'ai fait une plaisanterie ?

FERNAND. Comment le croirais-je , si c'est une vérité qui vient d'Amérique? Va-t'en, mon trésor, il se fait tard.

DOROTHÉE. Me mets-tu donc à la porte de chez toi ? ,

FERNAiiD. Pourquoi veux -tu rester là où tu ne veux pas revenir, comme tu l'as dit?

DOROTHÉE. Pourquoi n'y reviendrais-je pas ?

FERNAND. Parcc quc tu vas aux Indes, et que la mer est entre nous.

DOROTHÉE. La mer de mes larmes I

FERNAND. Celles des femmes sont toujours entre deux sourires ; il n'y a point de pluie d'été qui tarisse plus vite.

DOROTHÉE. Qu'as-tu donc fait pour moi depuis cinq années , qui pût m'obliger à feindre l'amour que j'ai eu pour toi ?

FERNAND. Tu parles aussi au passé.

DOROTHÉE. Et je fais bien, car celui qui n'a pas de regret de me perdre ne mérite pas qu'on l'aime encore.

VIE DE LOPE DE VBGÂ. Id

FERNAin). C'est toi qui te perds toi-même.

DOROTHÉE. Vous autres hommes combien vous êtes étranges 1

FERNAND. Nous sommes, bien au contraire, toujours du même pays : notre première patrie fut la femme, et nous n'en sortons jamais.

DOROTHÉE. Allons-nous-en, Celia, ce cavalier aura rencontré ces jours-ci ce que disait Gerarda.

FERNAKfD. G'est tol qui as trouvé ce que disait Gerarda ; si ce n'eût été de toi , je pourrais être marié avec plus d'or qu'on ne t'en apporte, et pourtant je n'ai pas encore vingt^eux ans.

DOROTHÉE. Et moi en ai-je cinq cents ?

FERNAND. Je le dis , parce que, s'il plaît à Dieu, j'ai devant moi assez de temps pour profiter de la vie ; c'est à dix- sept ans que j'ai commencé à t'aimer, et que, Julio et moi , nous avons laissé là les écoles , plus oublieux d'Alcala que les soldats d'Ulysse ne le furent de la Grèce.

CEUA. Dieu me pardonne ! le voilà qui raconte des fables.

DOROTHÉE. Laisse-le , Celia ! il a ses raisons ; je disais bien qu'il était occupé ailleurs ; il a d'autres amours , sans cela aurait-il le cœur si brave et les yeux si vaillants? [Elles sortent.)

Don Femand seul avec Julio.

FERXAND. Ferme la porte, Julio, et regarde par la fenêtre, vois si Dorothée ne tourne pas la tête.

JULIO. Elle n'y pense seulement pas.

FERNAND. Je suis mort, Julio , ferme toutes les fenêtres ; que la lumière ne frappe pas mes yeux , puisqu'ils viennent de voir partir celle qui fut la lumière de mon âme. Ote cette dague d'auprès de moi ; car l'intimité est un démon, l'habitude un enfer, et l'amour une folie, qui tour me conseillent de m'en servir pour me tuer

JULIO. Que vasrtu faire vers ce bureau? que cherches- tu? que chiffonnes-tu là? Laisse donc ces lettres; laisse donc ce portrait. Que t'a fait cette divine peinture? Respecte en elle les

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pinceaux du fameux Pfailipfte de Liano ; il n'est pas juste que tu prires Tari de ee miracle.

miCASD. Vive Dieul je vais te tuer.

jDUO. Tue^moi I mais tu ne toucheras pas à ee portrait qui est innocent.

PBRNAND. Alors je vais partir.

JULIO. Pour quel pays?

FBRNANB. Pour Séville.

juuo, Je le yeux bien ; mais de Targent?

FBRMÀKD. M arphise ^ que j'ai toujours dédaignée, bien que nous ayons été élevés ensemble, Marphise que j'ai négligée injustement h cause de cette ingrate, viendra libéralement au secours de notre misère.

JULIO. Sous quel prétexte lui demanderas-tu de l'argent?

FBRMÀND. Je lui ferai quelque mensonge.

JULIO. A la bonne heure, allons la voir !

FBRNÀND. Enferme ces lettres et ce portrait, et fais attention que je ne les voie plus.

FERNATH), reprenant les lettres des mains de Julio. Je te dis, Julio, que dans ces lettres on peut voir et connaître la pensée de Dorothée, comme on apprend à connaître celle de Laura Terracina, et celle de la marquise de Pescara dans leurs poésies. — Tiens ! donne les lettres ; tu vas voir.

JULIO. Ne vas- tu pas maintenant les lire? Alors tu n'as pas grande envie d'aller à Séville.

FBRNAND. Écoutc cclle-ci : (Il lit) Mon Femand, à quoi bon tant d'excuses ? Celles que tu m'as données cette nuit suffisent ; tes larmes d'alors m'ont plus apaisée qu'aujourd'hui tes paroles. Rien ne calme les cœurs offensés comme l'humilité ; ta jeunesse seulement me donne à penser, et je crains que ton attendrissement ne soit venu plutôt de la faiblesse de ton âge que de la ,bonté de ton cœur; si je fis l'éloge d'Alexandre comme d'un

*■ Marphise, dont nous avons parlé, page 8, et qui était devenue veuve.

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homme de bonne grâce et d^ bonnes manières, ce n'était pas pour en faire la comparaison avec toi, c'était fort innocemment et sans la moindre arrière-pensée ; tu m'as mis la main sur le visage; Foutrage consiste en ce que c'était la jalousie qui en était la cause, et non l'amour. Tu me diras que la jalousie venait de l'amour, il sera miBux de le croire pour moi et pour mon visage ; si tu voulais me marquer comme avec un fer chaud, pour que l'on sût que j'étais ton esclave, d'où t'est venue la pensée que je i^euille m'opposer à ce que tout le monde le sache? Pourtant je puis t'assurer que, lorsque le coup qui me frappa le visage eut son écho dans mon cœur, celui-ci me dit humblement : Souffre, Dorothée, l'homme qui t'a offensée \e vengera luimême ; car son regret se^ plus grand que ta douleur. Pourtant, au ipilleii 4e ces humilités de l'amour , fais attention que pour les femmes de bien ce n'est pas une plaisanterie, ni un encou- , ragement à recommencer ; et, si dans cette circonstance nous avons appris tous deux à quel ex^cès peut arriver l'intimité de Vamour, il ne faut pas en faire deux fois l'expérience; car, bien qu'on dise que la femme est un être qui aime à être châtiée , toutes ne l'aiment pas à ce point qu'elles ne se révoltent quelquefois, et ne fassent alors ce qu'on n'attend pas d'elles. Ce que je te demande maintenant, c'estjque tu reviennes voir ce visage que tu as frappé pour savoir lequet aura le plus de rougeur, ou le tiei) par la honte de ce que ti^ as faif, ou le mien par les tracei^ (|u'il porte encore.

JULIO. Je me souviens de cette aventure, et de toutes tes folies d'alors.

FERNÀND. Que ne l'ai-je tuée en ce temps-là 1

juuo. Senor, considère qu'il se fait déjà tard pour aller parler à Marphise.

FERNAND, satis VécouteT, et parcourant toujours les papiers du secrétaire. Ceci est de mon écriture; ce sont des vers... Je me les rappelle maintenant; elle me les renvoya pour les mettre en musique. Je veux les relire...

JULIO. Qu'avons-nous & faire de rappeler toutes ces tendresses? Si tu te repens de t'en aller, ne fais donc pas tant le vaillant avec moi.

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FERNÂifD. Est-ce que je puis me déterminer à ne plus voir Dorothée? ce n'est pas possible... Pourtant puis-je la revoir après cet affront? Je serais plus malheureux encore si je restais.

JULIO. Âttacherai-je enfin ces papiers?

FERNAND. Attends! voyons encore celuin^i.

Que d'amour, que de jeunesse dans ces incertitudes I La lettre de Dorothée est un chef-d'œuvre de naturel, et nous sommes tenté de croire qu'elle fut écrite par la maîtresse de Lope elle-même, et que son amant, en la transcrivant, a voulu la faire passer à l'immortalité : plus notre travail se poursuit, plus notre conviction augmente ; Lope s'est , peint dans don Fernand, et il nous donne dans Dorothée le portrait de sa maîtresse.

Après toutes ces hésitations, Fernand part enfin pour Séville; mais, avant de sortir de Madrid, il passe devant la maison de Dorothée; les fenêtres sont fermées; il continue alors d'un pas plus rapide , et disparait & l'angle de la rue.

Dorothée l'a vu pourtant : l'ingrat est donc parti! Cruel malentendu de l'amour I Ils s'aiment tous deux, et tous deux s'accusent; les voilà séparés I Dorothée, en le voyant passer si vite, comprend que tout est fini pour elle ; elle veut essayer de mourir, elle avale une bague, et la voilà près de la mort. Pauvre enfant passionnée, mais sans courage et sans force morale, elle peut offrir sa vie à son amant, et rien de plus ; car si elle ne meurt pas , elle sera faible, se laissera entraîner aux perfides conseils d'une entremetteuse, aux lâchetés d'une mère avare, aux séductions des bijoux et de l'or ; et pourtant pas un jour ne se passera sans qu'au fond du cœur elle ne pense à son Fernand, et ne regrette ces jours heureux de la pauvreté où l'amour était si riche de tous les trésors de la tendresse et de la poésie. Elle relit les vers de son amant et de son

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poëte ; ce sont eux qu'elle chante quand don Bêla , Taméricain , lui fait des compliments sur la l)eauté de sa voix. Et lorsqu'il lui demande de qui sont ces beaux vers, c'est, répond-elle mélancoliquement, d'un cavalier qui est maintenant à Séville. — Et comment s'appelle-t-il? ajoute don Bêla. — Dorothée, sans répondre, continue sa romance; mais elle a des larmes dans la voix.

Bientôt don Fernand est de retour à Madrid ; lui aussi, il a en vain essayé de guérir la plaie de son cœur, il n'a pas pu rester à Séville, et il revient tout en jurant qu'il n'ira pas voir Dorothée. Il s'entretient avec son gouverneur Julio, disons plutôt son compagnon et son ami ; car celui-ci obéit à tous ses caprices, et se contente de lui citer tous les auteurs grecs, romains, arabes, allemands, anglais, espagnols, qui ont parlé de l'amour et de ses folies ; comment il vient, comment il part? sa nature, son essence : c'est un cours de métaphysique en conversation, et le tout gaiement, et pour distraire cette tôte folle; il arrive môme à provoquer des dissertations , des controverses. — Words, words, words, — s'écrierait Hamlet, mais au fond de ces paroles, toujours la même pensée, toujours le même amour I

— Allons à la porte de Dorothée. — Mais le serment? Il est vrai que Platon a dit que les dieux ne font que rire des parjures de l'amour. — Je ne lui parlerai pas. — Si tu la vois tu lui parleras. — Ne va pas le croire. — Je le crois déjà. — Aller voir la porte qui s'ouvrait à tant de bonheur, ce n'est pas voir Dorothée , la porte n'est pas Dorothée. — Le syllogisme est tout fait. — Voyons. — Toute porte est de bois, toute femme est de chair, donc la femme n'est pas une porte. — Maudit sois-tu de me faire rire quand j'ai tant de tristesse au cœurl Allons voir l'écrin de ce joyau. — Prendrai-je la guitare ? — Prends-la, si nous trouvons l'occasion de tirer nos épées, il nous importe peu de la perdre.

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Pendant que Fernand se dirige vers cette maison si bien connue, que fait Dorotbée? Elle écrit :

— DeTine ce que j'écris, dit-elfe à sa suivante. —• Une ro- Quuice. — Non. — Une lettre. — Oui. — A qui dona? — 4 qui si ce n'est à Fernand; je ne veux pas qu'il u]L'out>.lie;, et il ^e peut m'avoir oubliée, puisque je pense toiyours à lui.

La lettre est écrite : mais on lui annonce qu'on a vu f'ernand de retour dans Madrid. . .

— Où vas-tu? que fais-tu? lui dit Célia, arrête-toi, don Bêla est dans la rue. — Tu as raison, Célia, puisque Fernand revient, il vaut mieux feindre l'indifférence que de montrer le trouble de mon cœur.

Mais il est nuit, c'est l'heure des sérénades ; les cordes d'une guitare vibrent sous les fenêtres de Dorothée; on chante, ce sont les vers de son amant, et c'est bien, c'est bien sa voix ; Dorothée écoute et Fernand chante.

juuo. Je crois, senor, qu'on a entr'ouvert la fenêtre.

FERNAND, après avoir chanté. Je crois avoir mal (^anté parce que ma voix tremblait.

JULIO. Tu n'as jamais mieux passé de la voix de poitrine à la voix de tête.

FERNAND. C'est pour me consoler que tu me dis cela ; je vais chanter autre chose : il me semble que j'ai moins peur. {U chante. )

JULIO. Il n'y a pas d'apparence qu'on veuille t'appeler ou te parler ; je ne vois que des ombres qui passent d'un côté à l'autre de la fenêtre.

feBlNAND. Ce doit être mon bonheur qui passe ; il n'a jamaisf été qu'une ombre dans cette maison. AUons-noi^s-en, Jfulio.

Dorothée ne s'est pa^^ mise à la fenêtre; mais elle veut

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enteodj^ encore cette voix chérie, et Celia, par son ordro, avance la tête sur le balcon pour rappeler Femand et lui demander une nouvelle romance, qui est bientôt interrompue par l'arrivée de don Bêla et de ses valets.

FERNÀiO). Donne -moi mon épée, et pends la guitare à la grille.

cfiLiÀ. Madame ! madame I ils vont se tuer.

DOROTHÉE. Approche une lumière de cette fenêtre. Mon cœur sort de ma poitrine pour aller porter aide à Fernand.

Don Bela est blessé par Femand ; ses gens fuient et le troisième acte est terminé.

Le quatrième acte s'ouvre au Prado ; Dorothée et Felipa sa confidente y sont venues de bonne heure: n'est-ce pas au Prado que se donnent les rendez-vous d'amour? N'est-ce pas au Prado qu'on les devine?

FELIPA. Senora, cache-toi le visage, voici Feri^and et Julio qui viennent par la Carrera ; moi, je resterai le front découvert, puisqu'ils ne me connaissent pas.

DOROTHÉE, le X)isage caché. Asseyons -nous près do cette fontaine; je suis toute troublée; et puis, assise, je serai moins facilement reconnue.

FELIPA. 11 vient, cache-toi bien.

(non Fernand et Julio passent devant elles,)

DOROTHÉE. Ils out passé saus nous regarder.

FBLiPA. Quelle étrange mélancolie 1

DOROTHÉE. Appelle-le donc, puisqu'il ne te connaît pas : voyons ce qu'il pourra nous dire ; quant à moi , je resterai muette.

FELIPA. Hé! cavalier 1 gentilhomme 1

juuo. Écoute donc 1 ces femmes t'appellent.

FERRAND. Lalsse-los, sot ; (^e n'est pas U que j'irai chercher la guériion de ma tristesse.

FELIPA. Ne soyes pasdisQoartoiSt os^yalier.

20 VIB DE LOPB DE VEGÀ.

JULIO. Elles cherchent leur vie de bon matin; cependant leur extérieur ne semble pas compromettant; vois donc ce qu'elles te veulent.

FERNÀND. Ne sais^tu pas que je ne pense plus aux femmes ?

juuo. Tu ne guériras jamais de ton mal : si tu en doutes, rappelle-toi le roi Assuérus, et à défaut, demande-le à Pétrarque dans son triomphe d'Amour. (A Felipa.) Mon maître dit qu'il ne parle pas avec les femmes.

FEUPÀ. Et si je vais à lui, si je le prends par son mimteau pour le forcer à s'asseoir ici, bon gré, mal gré?

JULIO, à Femand, Seûor, cette dame est décidée à l'arrêter ici de force ; fais attention que les femmes s'acharnent après ceux qui les fuient, et celle-ci te suivra par la seule raison que tu ne veut pas d'elle.

FERNAND, à Felipa, Que voulez-vous, senora? que me demandez-vous? Apprenez que vous êtes la seule fenmie à qui j'aie adressé le parole depuis plus de quatre mois.

FELIPA. Pourquoi, mon prince? Que vous avons -nous donc fait?

FERNÀND. Les trahisons et les outrages d'une femme sont la cause que je les hais toutes.

FELIPA. Quelle charmante histoire vous nous promettez là I Asseyez-vous près de nous, et vous ferez deux bonnes choses , vous vous repenserez et vous causerez avec nous.

FERNAND , montrant Dorothée tov jours voilée. Pourquoi cette dame ne parle-t-elle pas?

FELIPA. Parce qu'elle est courroucée contre les hommes, comme vous contre les femmes.

FERNAND. Si elle abhorre les uns comme je hais les autres, on pourrait composer de nous deux un poison pour finir le monde. (Ils sont tous assis. )

FELIPA. Pourquoi venez-vous au Prado si matin, puisque vous n'y venez pas pourvoir des petits souliers?

FERNAND. Je ne dors pas de la nuit; je lutte avec l'amour le plus sot et le plus désabusé qu'ait jamais eu un homme sans espoir, depuis qu'il y a des fous de cette nature dans le monde.

FELIPA. Eh bien ! maintenant que vous nous avez fait la grâce

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de vous asseoir près de nous, et dans la certitude où nous sommes que vous ne nous ferez pas la cour, à cause de votre haine pour les femmes, racontez-nous l'histoire des malheurs dont vous vous plaignez; certes, tous les gens malades de votre maladie donneraient de l'argent pour qu'on les écoutât...

FERNANDE. Hé bien, mesdames, vous qui parlez, et vous qui ne parlez pas, je naquis dans cette ville de parents nobles qui n'avaient eu en héritage que peu de fortune ; mon éducation ne fut pas celle d'un prince ; pourtant, ils voulurent que j'apprisse la philosophie et les belles-lettres. Ils m'envoyèrent, à dix ans, à Alcala, avec la personne que vous voyez (montrant Julio), et qui en avait alors vingt ; il devait me servir de gouverneur et d'ami, comme il l'a fait avec amour et fidélité.

juuo. Qui le méritait plus que toi ?

FERNAND. Auprès de toi, Julio, je regarde comme un ignorant le centaure Ghiron, gouverneur d'Achille, et, pour ce qui regarde l'amitié, que ne suis-je Alexandre comme tu es Ëphestion ?

JUUO. Je ne veux pas te répondre, de crainte d'interrompre l'histoire de ta vie.

FERNAND. A l'âge que j'ai dit, je savais déjà la grammaire et je n'ignorais pas la rhétorique ; je laissais voir un esprit raisonnable, deYiq[)titade et de l'intelligence pour toutes les sciences, mais par-dessus tout pour faire des vers ; de sorte que tous les cahiers dermes leçons me servaient de brouillons pour mes pensées, et le plus souvent je les exprimais en vers latins ou castillans. Je commençai ensuite à réunir des livres de toutes langues et de toutes littératures ; après les principes de la langue grecque, et une étude profonde de la langue latine, je sus bien le toscan et pris connaissance de la langue française.

JUUO. Il semble que tu passes un examen devant cette dame, comme si tu briguais quelque emploi.

* Qni ne verra, dans le long récit qui va suivre, et dont la plupart des détails sont inutiles à l'objet de la scène et l'entravent, la preuve certaine du désir de Lope de raconter les événements de sa vie, depuis sa naissance Jusqu'au jour oik il parle?

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FBLiPA. Ne croyez pas que je sois tellement ignorante, que je ne paisse pas écouter avec plaisir ce qui concerne les lettres tout comme ce qui concerne l'amour. Nous autres femmes, quand la question ne nous intéresse pas personnellement, nous aimons à nous entretenir sur quelque sujet que ce soit.

FERifÀNi). Mes parents moururent ; l'intendant dé leur forlune en rassembla ce qu'il put, et passa aux Indes en me laissant pauvre. Ainsi que d'autres en rapportent du bien, le mien, au contraire, y fut emporté.

jtLio , montrant Felipa. Il me semble que cette ànme s'est mise à rire quand tu as parlé des Indes.

PERNÀim*. Elle n'a pu comprendre le sens de mes paroles.

FBUPA. Vous avez raison ; je n'ai ri que de l'esprit avec lequel vous vous êtes exprimé, et non pas des raisons qui vous font parler de ce pays avec humeur.

PERifAND. Oui, j'en parle avec humeur! Plût au ciel que les Indes n'eussent jamais été découvertes, et que Goiotnb ne fût jamais venu en ce monde !

FBLIPA. Quoil parce qu'on vous a pris votre patrimoine, auriez-vous assez peu de cœur pour regretter que l'Espagne se soit enrichie de. cette conquête , et que . . ; ■ . i;

ses vérités?

PERNAND. Vous allcz bicu loin suis pas surpris, parce qu'il vous est impossible de la pénétrer.

FELIPA. Reprenez la chaîne de votre récit, de peur qu'il ne s'en perde quelque anneau.

FERKAiO). Je revins à Madrid, et visitai une damé, tna parente, riche et libérale, qui se fit un plaisir de m'accueillir.

FBLIPA. Elle eut très-bon goût.

FERNAND. Elle avait une fille de quinze ans et uiié nièce à peu près du même âge que moi, qui on avais dix-sépt. J'aurais pu me marier avec l'une ou l'autre ; mais mon malheur ine réservait un sort bien différent. Les fêtes, et l'oisiveté surtout, cet écueil de la vertu, et cette nuit de l'entendement, m'entraînèrent bientôt loin de mes premières études ; car ce n'était pas peu de chose que de lever les yeux jusqu'à Marphise ; c'est ainsi que se nommait la nièce de cette dame. L'amour s'accroissait

VIB DB LOPB BB VBGA. 23

avec rintimité , comme toujours ; mais au milieu de ces désirs qui A'avaient pas de flamme \isible à cause de ma modestie et de mon peu d'expérience , on la maria à un homme riche, plus avancé en âge qu'en savoir, quoiqu'il fut jurisconsulte. Le jour qae ce savant l'emmena dans sa maison, mes lèvres firent un hmg essai des lèvres deMarphise, poar en enlever le doux poison de sa douleur, qui , certes, aurait tué ce mari abhorré ; et nous pleurâmes tous deux derrière une porte, en mêlant nos paroles avec nos larmes , de telle façon que celui qui nous aurait regardés n'aurait pas su distinguer les unes des autres.

FEUPA. n paraît que vous pleurez facilement.

^nufAND. J'ai les yeux d'un enfant et l'âme d'un Portugais ; croyez bien que celui qui ne naît pas avec un cœur tendre ne saurait être un poëte harmonieux.

FBUPA. Comme vous revenez vite à votre profession \

FERNAND. L'amour en cst U feute.

VELiPA. Pourquoi?

FEKifAim. Parce qu'aimer et faire des vers c'est tout un ; et les meilleurs poètes qu'ait eus le monde, on les doit à l'amour.

FEUPA. Qu'arriva-tHil de la nouvelle mariée?

FBRUAin). Le triste époux oublia son âge, ne se souvint que de la beauté de sa femme, et suppléant à la faiblesse par l'artifice, paya l'entreprise de sa vie, comme un bon chevalier.

FELiPA. Marphise étoit devenue libre ; vous fîtes grande fête â son retour.

FEBifAin). Vous vous trompez, sur l'honneur; car, le jour où elle se maria, un de mes amis m'apporta uiie invitation d'une autre dame de cette ville... Je ne sais comment je vous la nommerai... Tout mon sang se glace... Enfin, elle s'appelle...

FEUPA. Ne vous arrêtez pas... dites.

FERNAivn. Lionne, tigresse, serpent, aspic, sirène^ Euripe, Circé, Médée; peine, gloire, ciel, enfer... Dorothée 1...

FELIPA. Que de noms injurieux vous accumulez sur cette pauvre femme 1

FEUnAiO). Je ne les ai pas dits tous... Si pourtant, puisque J'ai nommé Dorothée 1

24 VIB DE LOPB DB VE6A.

FBUPÀ. Enfin, quelle était donc cette invitation?

FERNAND. D'aller la voir.

FBUPA. Et vous y êtes allé le soir même des noces de Marphise?

FERNAND. Je me mis le plus galamment que je pus, et j'allai la voir, ajusté, parfumé et armé de pied en cap, enfin, avec tout l'attirail d'un prétendant... En comparaison de moi, le futur de Marphise avait l'air d'un grand-père.

JULIO. Pourtant il s'était fait la barbe, comme se la font tons ceux qui se marient, et toi tu n'en avais pas à faire... Voyez quelle profonde douleur il avait de perdre cette dame ! ob 1 les

bommes! Gomme ses larmes se sécbèrent vitel et comme il

oublia cet essai cbarmant qu'il fit des lèvres de Marpbise derrière la porte 1

FERNAND. Que voulcz-vous ? N'aurait-ce pas été une sottise de me tuer, quand elle était aux bras de son mari ?

FBUPA. Enfin vous la vîtes, cette Dorotbée... Était-elle belle?

FERNAND. Pourquoi me le demandez-vous?... La nature avait distillé toutes les fleurs, toutes les herbes aromatiques, les rubis, les coraux, les -perles, les jacinthes, les diamants, pour en composer ce philtre, ce breuvage de poison et d'amour qui

enivra tous mes sens 1

Que dire de sa taille, de son élégance, de sa vivacité, de l'harmonie de sa voix, de son esprit, de sa manière de dans^er et de toucher d'un instrument?... Toutes ces perfections m'ont coûté plus de deux mille vers 1... Ajoutez qu'elle aimait tellement tout ce qui rend une éducation supérieure, qu'elle me permettait de la quitter pour aller prendre des leçons de danse, d'escrime, de mathématiques et autres sciences.

Dès ce temps-là , le mari de cette dame était déjà absent et dans un pays d'où l'on n'espérait pas son retour ; à l'époque dont je parle elle avait fixé les regards d'un prince étranger dont elle entretenait les ardentes espérances par une timide indécision, et les désirs brûlants par de tièdes faveurs ; c'est alors que nous nous vîmes, Dorothée et moi, et il y avait une telte conformité entre uos deux étoiles qu'il semblait que nous nous fussion»

toujours connus et toujours aimés. Il m'arriva de singulières aventures avec ce grand personnage dont je viens de vous parler , sans que la faute en fût à ma présomption ; car je savais bien que le faible qui s'oppose à un homme puissant, finit toujours par tomber entre ses mains. Ainsi, un jour que je frappais avec plus de vigueur que de prudence à la porte de Dorothée, il l'ouvrit lui - même , et sa mère ni elle ne purent l'en empêcher par leurs prières ; il avait reconnu ma voix et tenait à la main sa dague dont il me lança un coup... de ceux qu'on appelle des coups de vigueur ; mais par une faveur de la fortune, et à cause d'un mouvement que je fis, il ne transperça que les manches d'un surtout de peau que je portais sur l'épaule, et il le cloua à la porte même qu'il venait d'ouvrir et qui se referma sur le coup ; et que ceci ne vous paraisse pas impossible, parce que, comme je croyais que c'était la servante qui ouvrait la porte, j'allais entrer avec le désir là où m'attendait la jalousie avec la trahison, et ayant à descendre un pas parce que le vestibule n'était pas de plain-pied avec la rue, je baissai le corps, et mon surtout resta cloué au-dessus de moi dans l'air.

FELiPA. Je vous écoute avec terreur, en pensant à la cruelle nuit qu'eut èi passer votre Dorothée , qui devait croire qu'un coup donné avec tant de violence vous avait frappé mortellement.

FERNÀifi). Je ne pus lui faire parvenir aucune nouvelle.

FELIPA. Et comment enfin fîtes-vous pour échapper à un aussi puissant rival ? Vous me tenez l'esprit en suspens.

FERNANB. Je suis Certain qu'il m'aurait ôté la vie, car j'avais perdu tout respect à sa puissance et toute crainte de la mort ; mais le roi lui donna une mission conforme à son rang ; et ce fut heureux pour moi , car toute mon imagination n'aurait pu trouver un moyen aussi efficace ; il fit de grandes démarches pour m'emmener avec le titre de son secrétaire, non pas qu'il eût besoin de moi à Vâge que j'avais, mais dans le but de m'éloigner de Dorothée. Dès le lendemain de celle fameuse soirée, elle m'avait envoyé sa servante pour s'informer si je vivais encore ; et le premier moment que nous pûmes dérober à la jalousie

de ce terrible rival, nous remployâmes à nous embrasser étroitement et à nous venger de lui en redoublant de tendresse et d'amour, avec cette énergie que donnent les obstacles et les privations. Enfin il partit seul , et je restai possesseur paisible de ce trésor, qui me paraissait si grand, que Crésus, qu'on a appelé le plus heureux des mortels, me paraissait un pauvre auprès de moi , et que l'armée resplendissante d'Antiocbus le grand avec toutes ses armures, avec tous ses casques d'or et d'argent, était certes moins éclatante que ma personne et moins orgueilleuse que ma pensée. Pourtant, au milieu de toute cette richesse, peu de jours ne se passèrent pas sans que la réalité ne vînt m'affli^ ger et me tourmenter : J'étais pauvre, et la pauvreté m'exposait à plus d'un affront que je ne méritais pas , et qui devait m'empêcher de conserver notre liaison dans les sphères actives de l'amour ; je vivais donc au milieu de ces inquiétudes , dans la crainte d'une foule de parents et de rivaux , et je n'étais pas né avec cette résignation tolérante qui est inscrite, comme le savent ceux qui ont pu le lire, dans le premier chapitre du livre de rinfamie et qui fait peu de distinction entre l'honneur des amants et celui des maris ; mais Dorothée comprit cette secrète pensée, qui se trahit elle-même et se montre sur le visage des amants lorsqu'ils sont si tristes qu'on se croit forcé de les interroger sur ce qu'ils ont la prétention de vouloir cacher ; elle m'assura donc qu'elle serait toute à moi , et se privant de ses habits de fêtes, de ses bijoux et de son argenterie , elle m'envoya le tout dans deux coffres.

FELiPA. Ce fut certainement l'action d'une femme de cœur.

FERNAND. Notre liaison dura cinq ans pendant lesquels elle resta presque nue, apprenant à travailler , ce qu'elle n'avait jamais fait jusqu'alors, pour pouvoir subvenir aux dépenses de sa maison.

FELIPA. C'est une remarquable délicatesse, pour une femme , si jeune, si belle, et demeurant à Madrid.

FERNAND. Ah 1 je le confesse : et mille fois je me sentis au cœur une honte si grande et une compassion si vive que , ne pouvant couvrir ses mains de diamants, je les baignais de larmes ; et elle les recevait comme si elles eussent été des

VIE DB LOPB BB VBGA. S7

pierres précieuses plus belles que toutes celles qu'elle avait veu"» dues et dédaignées.

FELiPÀ. Et que devinrent alors vos rivaux?

FBRKATn>. Ils ne faisaient plus la même attention à Dorothée, parce que, là où la richesse des ajustements n'appelle plus les regards des hommes, la beauté semble se cacher lâchement. Enfin, que voulez-vous ? je l'excuse quand je pense à sa misère ; mais quand je songe à mon amour trahi, je deviens fou.

FELIPÀ. Que fit-elle donc ?

PEAHAin). Un jour elle me dit avec résolution que notre liai* son était finie , parce que ses parents et sa mère l'outrageaient , parce que tous deux nous étions devenus la fable de la ville, et c'était bien ma faute, car mes vers avaient rendu public ce qui sans cela Teut été beaucoup moins.

FEUPÀ. Et vous, que fîtes-vous après ce grand changement?

FERiiANi). Rentré chez ma parente, je racontai que j'avais, la nuit précédente, tué un homme (c'était moi-même , hélas 1 que j'avais tué) ; j'ajoutai que j'étais obligé de m'absenter sous peine de tomber entre les mains de la justice; Marphise alors me donna l'or qu'elle avait, et les perles de ses larmes, et je partis pour Séville.

FELIPA. Pour Séville 1 grande résolution !

FERNAND. Foîr était d'un homme de bien.

FELIPA. Et comment se passa le voyage ?

FERNAND. Tristement 1 à chaque lieue que je faisais, je me retournais ; pourtant l'honneur étant plus fort que l'amour , l'honneur qui est préférable à toutes choses , je continuai mon chemin jusqu'à ce que, trébuchant et me relevant à chaque pas, j'arrivai à Séville.

FELIPA. Et là, VOUS deviez bientôt oublier Madrid et la belle Dorothée ; Séville vous offrait une telle variété de distractions I Les dames, les cavaliers, les étrangers, les navires des Indes, les barques, le fleuve et Triana !

FERNAND. Comment ? oublier ! aussitôt en arrivant ce fut comme un prodige, le fleuve me parut être l'Achéron, les barques étaient les âmes , les dames étaient les juges , les vaisseaux étaient des montagnes qui jetaient des flammes comme le volcan

28 VIB DB LOPB DE VEGA.

de TEtna; la conversation était la confusion des voix des vie^ times ; enfin, cette belle et populeuse ville était on enfer tel qu'on le rêve. Je ne pensai pas me lever vivant cette nuit là , parce que le suprême bonheur et le désespoir sont les dernières Ûmites de la vie des amants ; et ayant perdu le premier, il fallait bien que je tombasse dans le second. Je partis pour aller voir la mer, ce fut mon seul désir à ce moment là, après celui de mourir ; je la vis à Sanlucar , et je lui récitai ce que j'avais entendu dire à un poëte : « Je voudrais te boire pour pouvoir recommencer à pleurer. » De là, j'allai à Cadix où j'avais un parent dignitaire de l'église ; et comme il me semblait que je ne pouvais fuir plus loin, je fis quelques vers dont j'ai retenu ceux-ci :

(Il les récite.)

FEUPÀ. En écoutant ces vers, je crois que vous vous souveniez de Dorothée.

FERNAND. Ah ! plût à Dicu qu'elle fût sortie de ma mémoire ! Je restai, madame, quelques jours à Cadix, je devrais dire plusieurs années ! — L'un de ces jours-là, sollicité par une lourde pensée qui pesait plus sur mon cœur que le rocher sur les épaules de Sisyphe, je montai sur ces côtes escarpées, et je crois que sans Julio je me serais précipité de toute leur hauteur.

Puis je fis une autre folie, je retirai de ma poche le portrait de Dorothée; j'avais résolu de me défaire de cette occasion de tant de tourments, et d'un si profond désespoir. Tirant alors ma dague...

FELiPA. Jésus ! vous avez poignardé Dorothée.

FERNAND. Nou. Je m'en servis pour creuser le peu de terre qui restait oisive entre deux roches, et j'y enterrai le portrait

après avoir fait préalablement ces vers

Hélas ! je ne sais comment je pus retourner à Cadix après une si grande folie ; oh I si la mer avait pu être ma sépulture, comme ces rochers étaient celle de Dorothée 1

FELIPA. Pourquoi aviez-vous tant de peine à vous séparer de

ce portrait, quand vous aviez eu assez de courage pour vous séparer de l'original ?

FERiCAND. Hélas ! j'emportais celui-ci partout avec moi.

FELiPA. Dans tout votre récit, vous ne nous dites pas une seule fois que vous ayez pris quelque information sur Dorothée.

FERNAND. J'ai pensé bien souvent à le faire.

FELil>À. Pourquoi n'avez- vous pas mis ce projet à exécution?

PEKTiAND. Pour uc pas lui donner la satisfaction de se venger

davantage

Puis elle m'a oublié.

FELIPA. Qu'en savez-vous?

FERNAND. Parcc qu'elle est femme.

FEUPA. Par tous les détails que vous venez de me donner, je crois que cette dame est bien la même que celle dont une amie m'a raconté que la nuit même du jour où s'était en allé sou amant (c'était sans doute vous), elle essaya de se tuer de désespoir, et sa vie fut longtemps en péril.

JULIO. Cela ne paraît point invraisemblable; car Dorothée n'était pas de marbre pour rester insensible à la cruauté avec laquelle tu Va» quittée; souviens-toi que tu lui coûtes l'âme, la vie et l'honneur

FERNAND. Tu as raisou , Julio , c'est la faute de ma trop grande jeunesse ! Quoi 1 je pouvais être la cause de la mort de Dorothée i J'aurais privé la nature de sa plus grande merveille, et le monde de sa plus grande beauté 1 Oh! pardonnez-moi, senora mia, pardonnez-moi, je vous en prie. — Je sens les pleurs inonder mon cœur et mon visage.

JULIO. Vit-on jamais pareil désespoir dans un homme ! {A Felipa.) Aidez-moi à le retenir, il se mettrait en morceaux.

FELIPA. Pauvre jeune homme, est-ce qu'il est souvent dans cet état là? {Femand tombe épuisé et évanoui.)

DOROTaÉE. Oh ! Felipa l je ne puis souffrir cela plus long* temps.

FELIPA. Hé bien, Dorothée, découvra-toi.

DOROTHÉE. Oh 1 mon bien 1 ohlmon Femand 1 ohl monpre-

miçr amour! Comment suis-je née pour être la cause de pareils malheurs? Oh! mère despotique! oh ! femme barbare! c'est toi qui m'as contrainte, c'est toi qui m'as trompée! c'est toi qui m'as donné la mort ; tu ne jouiras pas de ce triomphe , je m'ôterai la vie, ou je deviendrai folle.

FEUPA. Tu l'es déjà, Dorothée; doucement, doucement; laisse tes cl\pyeux, ne tords pas tes mains. Est-ce pour en venir là que tu as gardé si longtemps le silence t Oh ! amour, que tu es un terrible mal chez les gens qui ont de l'esprit ! Regarde ! Femand revient à lui sous l'impression de tes larmes.

DOROTHÉE. Pourquoi m'abuser, Felipa, mon bien est mort. Mets sa tête sur mes genoux.

FELIPA. Sentez son pouls, Julio.

(Pernand commence à revenir à lut)

DOROTHÉE. Vis-tu, mou bien? parle, car si tu tardes, je ne pourrai plus t'ehtendre.

FERNAND. Oui, je vls, Dorothée, de toi venait ma mort, et de toi vient ma vie.

DOROTHÉE. Quand je t'aurais fait tous les outrages que tu peux imaginer, (ai-je eu un autre tort que celui de t' avoir averti?) hé bien! par la frayeur que tu viens de me donner, ta vengeance serait plus grande que l'offense.

FERNAND. Je ne songeais pas à me venger de toi. DOROTHÉE. Pas plus que moi à t'ofifenser, FERNAND. Je me suis en allé parce que tu l'as voulu. DOROTHÉE. C'est plutôt parce que tu ne m'aimais pas. FERNAND. C'cst l'amouT qui m'a fait fuir. * DOROTHÉE. Dis plutôt la lâcheté.

FERNAND. Qu'avais-J6 à attendre après un tel désenchante* ment?

DOROTHÉE. 11 fallait attendre ceux qui voulaient m'enlever à toi.

FERNAND. Pourquoi faire, Dorothée?

DOROTHÉE. Pour les tuer.

FERNAND. Jc ue savais pas ton désir.

VIE DB LOPB DB VEOA. 31

DOKOTHÉE. Que ce fdt ou non mon désir, Thonneur le commandait, et l'amour aurait dû suffire.

FERNAin). C'est me conseiller bien tard.

DOROTHÉE. L'amour et l'honneur n'ont pas besoin de conseil.

PBRUÀiiD. Je crus être sage en ne luttant pas contre l'or.

DOROTHÉE. Les épécs sont d'acier, et l'amour ne raisonne pas.

FERNÀio). On n'emploie pas l'acier contre l'or, quand on ne veut pas tuer celle qui l'accepte.

DOROTHÉE. S'il n'y avait pas eu quelqu'un pour le donner, il n*y aurait pas eu quelqu'un pour le recevoir.

FERi^AND. Je n'ai pas vu celui qui donnait, je suis parti avant qu'il ait donné.

DOROTHÉE. Les amauts véritables sont comme les Allemands, qui ne quittent jamais le poste où on les place.

FERNÀND. Et les dames fidèles sont comme les Catalans, qui sacrifieraient mille existences pour conserver leups fkeros.

DOROTHÉE. J'ai lu daus un livre de fables, que lorsque Hercule et Antée luttèrent ensemble, celui-ci reprenait toujours de nouvelles forces aussitôt qu'il touchait la terre.

FERNAND. Quc veux-tu dire?

DOROTHÉE. Lorsque l'amour et l'intérêt luttaient ensemble, toutes les fois que mes yeux se seraient arrêtés sur toi, j'aurais repris de nouvelles forces pour me défendre ; mais si tu t'es en allé, et si tu m'as laissée aux bras d'Hercule sans me prêter assistance, à qui la faute?

FERNAND. Vous autrcs femmes, vous avez cela de bon que vous ne vous contentez pas de nous outrager, il faut encore que vous nous rendiez responsables des affronts que vous nous faites.

DOROTHÉE. Mon amour ne t'a pas offensé.'

FERNAND. C'cst à l'œuvre qu'on juge l'amour.

DOROTHÉE. Je fus Contrainte.

FERNAND. Dou Bcla n'était pas un ror.

DOROTHÉE. Il y a d'autres pouvoirs que celui des rois.

FERNAND. Parlcs-tu de ta mère?

DOROTHÉE. Certainement. Y en a-t-il de plus fort ?

FERNAND. La belle obéissance 1

DOROTHÉE. Tu saîs bien qu'elle commença par m'arracher les cheveux ; depuis, vous avez été tous contre moi ; elle, avec ses injures ; Gerarda avec ses maléfices ; toi, en m'abandonnant ; et un cavalier aimable en cherchant à me persuader.

FERNAND, SB levaut. Aimable ! Dorothée. — Allons-nous-en, Julio, elle va nous raconter toutes ses grâces.

JULIO, le retenant. Ne te lève pas si furieux ; elle ne t'en donne pas le sujet.

FERNAND. Je sais que ce don Bêla est un sot.

FELiPA, à Dorothée, Tu vas tout perdre, pourquoi dire qu'il est aimable?

DOROTHÉE. Je cherchais à me disculper, par ce qui pouvait lui donner le moins de jalousie, car je n'ai pas loué sa figure.

FEUPA, à Femand, Voyons, senor Fernand, don Bêla peut bien avoir quelque chose de bien.

FERNAND. Qu'il ait de l'argent, qu'il ait de l'or, qu'il ait des diamants, qu'il ait de la naissance ! mais je ne veux pas qu'il soit dit qu'il ait de l'esprit ou une bonne tournure.

DOROTHÉE. Je dis que c'est un sot, et la plus laide personne du monde.

FERNAND. C'cst trop dire, Dorothée, cela ressemble à de l'exagération.

JULIO. Le monde arrive au Prado; il vaut mieux nous en aller tous ensemble ; vous pourrez à la maison causer sans qu'il y ait d'autres auditeurs que nous ; vous n'avez pas besoin de témoins pour vous justifier l'un et l'autre.

DOROTHÉE. Si Fernand me donne la main, je m'en irai avec lui ; s'il refuse, soyez sûrs que je pousserai des cris et que je ferai mille folies dans ce jardin.

JULIO. Allons, mes rois ! allons, car au Prado et dans le mois d'avril, il n'y a que les chevaux qui aient le droit de gambader en toute liberté.

FERNAND, à DorotMe, Ainsi c'était toi qui m'écoutais, Dorothée.

DOROTHÉE. Je gravais dans mon cœur toutes tes paroles ; hésites-tu encore à me donner la main?

FERNAND. Cclui qui te doit la vie pourrait-il te refuser?

FEUPA. Allez tous deux devant nous ; on commence à nous regarder.

(Avant de se mettre en route, Julio ^'adressant à Femand,)

juuo. Est-ce bien toi, qui ne voulais plus parler à Dorothée?

FERif AND. Ne vois-tu pas que mon horoscope est en opposition à Vénus et que je l'ai vue aujourd'hui dans le Taureau et la Balance ?

JULIO. Les hommes accusent à tort l'influence^des cieux, puisque la résistance est l'effet de la vertu de notre libre arbitre, comme l'ont prouvé le divin Platon et Scipion l'Airicam.

FERXAND. Je ne suis ni divin ni romain, et je ne sais pas ce qu'auraient fait le philosophe et le grand capitaine s'ils avaient vu Dorothée. [Ils sortent tous,)

Les voilà donc enfin réunis et réconciliés I Mais ne sentezvous pas, comme nous, qu'ils ont mis tous deux un peu d'amertume dans leurs explications réciproques ? Hélas ! ' pourront-ils jamais retrouver leurs folles heures de tendresse et d'amour !

Avez-vous oublié cette jeune personne du nom de Marphise, qui a traversé la pièce comme sur la pointe des pieds? Elle est modeste et calme, vous l'avez à peine entrevue, d'ailleurs elle est honnête et ne fait pas parler d'elle. Elle aime encore Fernand , ce beau poëte dont elle n'apprécie peut-être pas les vers avec autant d'enthousiasme que Dorothée, mais qui a été élevé avec elle, et qui avait son premier amour, lorsqu'un mariage détesté les a séparés. Maintenant elle est veuve, vous le savez à peine , et il faut vous le redire. Revenue au logis de sa tante, elle a revu don Fernand; mais l'ingrat aime ailleurs, elle le sait, et ne s'en plaint pas bien haut. Elle a môme vu sa rivale et l'a trouvée belle. Que voulez-vous? Elle est patiente, c'est une douce nature. Lorsqu'à son départ pour Séville, Fernand lui a fait ce gros mensonge, d'un homme tué par lui, comme elle l'a cru, comme elle s'est empressée

d'apporter or et bijoux et tout ce qu'elle avait ! D'ailleurs, quand elle ne Taurait pas aimée d'amour, n'était-il pas son parent, n'était-il pas l'enfant de la maison?

Elle a bien fait d'attendre patiemment, car il va revenir à elle, repentant et amoureux comme autrefois.

Ils se rencontrent tous deux à la porte de la maison de Femand. Avouons qu'elle l'attend, pour lui demander pourquoi elle ne l'a pas vu depuis son retour à Madrid.

FERNAND. Je HO fais que d'arriver.

HARPHiSE. Tu as pourtant trouvé le loisir d'aller voir Dorothée ; c'est celle-là qui mérite toute ta tendresse, c'est elle qui est constante, loyale et désintéressée ! Pourtant c'est pour la jalousie qu'elle t'a donnée, que je t'ai livré mon or comme une femme trop sincère, comme une femme de bien qui s'était élevée avec toi, et qui a été martyre de son innocence. Oh ! les pauvres femmes honorables ! comme vous êtes peu faites pour mériter l'amour des hommes ; que leur font à eux la vertu et la modestie? Il leur faut les fourberies, les affronts, les jalousies, les craintes et les dédains ; voilà ce qui les attache ; alors se succèdent les événements, les disgrâces, les morts d'hommes, comme de celui que tu as tué, quand tu es parti pour Se ville, que Dieu lui pardonne ! Quelle estocade tu lui as donnée ! hein ! car toi, tu es brave en parles ! Maudit soit l'attachement que j'ai pour toi, maudits soient mon amour et tout ce que j'ai souffert pour toi avec mes oncles et... {Elle s'interrompt en plevr rant.)

iULio. Les larmes l'ont empêchée de continuer. — Pourquoi la regardes-tu ainsi ? pourquoi ne lui parles-tu pas ? pourquoi ne la consoles-tu pas ?

FERNAND. Marphise, je vois clairement que tu as raison ; honteux, confus et repentant, je me jetterais à tes pieds, et te donnerais cette dague pour me la passer mille fois à travers la poitrine si nous n'étions pas dans la rue ; entre, mon seul trésor ; tu dois être, tu es mon véritable amour en dépit de toutes mes folies si mal employées; je te le jure sur mon honneur et sur le nom de mon père ; entre.

VIB BB LOPB DB VEGÀ. 85

MAiPHiSB. Tes yeax ne me verront pas dans ta maison, ne plaisante plus ; tu me coûtes bien des larmes, Fernand ; tu me coûtes bien des peines, mon doux ennemi ; cependant ma résignation ne peut trouver d'excuse à tant de mauvais traitements. Je te supplie seulement, par la vie que nous avons menée dans la même maison, par cette tendresse avec laquelle nous nous étions donné notre foi, promesse, bêlas I qu'ont si bien rompue mon malbeur et tes folles imaginations ; je te supplie, si tu as quelques nouvelles des gages que tu as dû déposer, de m'en donner avis ainsi que la permission de les retirer, à cause de la colère de me» parents. {Elle veut partir.)

FERNAKD. Attends, senora, attends; au moins ne t'en va pas en pleurant.

MARPHiSE. Laisse-moi, ou je crierai. {Elle sort.)

FERNAND. Que dis-tu de tout cela?

JULIO. Je dis que je déplore le mépris que tu as fait de tant de mérites. Je sais bien l'amour que Dorothée a pour toi ; mais elle est à un autre, et n'étant pas un mari qui est bien obligé de tout supporter, c'est une grande infamie à toi de jouer le rôle de deuxième galant, et de garder le respect à qui n'en mérite pas.

FEKi^AND. ]ulio, j'en prends à témoin le ciel et tout ce qu'il a créé, j'en fais témoin toi, mon honneur, le peu d'esprit que j'ai ; je me vengerai de Dorothée quj^ par le fait , m'avait congédié, et je payerai à Marphise la juste dette de mon amour.

JULIO. N'y mets pas de précipitation ; je t'aiderai à faire succéder l'amour de Marphise à celui de Dorothée.

FBRNAND. L'amouT que j'avais pour Dorothée s'est en allé quand elle est venue se rendre à moi.

JULIO. Dis plutôt qu'il s'est modéré.

FERNAND. Je te dis qu'il a disparu ; il m'a semblé que Dorothée n'était plus telle que je me l'imaginais lorsque j'étais loin d'elle; je ne l'ai plus trouvée ni si belle ni si gracieuse ni si spirituelle.... Ce qui m'embrasait le cœur, c'était de penser qu'elle était amoureuse de don Bêla ; ce qui m'ôtait le jugement, c'était de croire que leurs volontés s'entendaient, et lorsque j'ai vu qu'elle avait été contrainte et forcée, qu'elle était affligée^

qu'elle méprisait cet homme, qu'elle le trouvait laid, qu'elle maudissait sa mère, qu'elle injuriait Gerarda, qu'elle en voulait à Celia, qu'elle m'appelait sa seule pensée, son maître véritable et son premier amour, alors j'ai senti tomber de dessus mon cœur le fardeau pesant qui l'oppressait; mes yeux ont vu d'autres choses, mes oreilles ont entendu d'autres paroles, de sorte que lorsqu'est arrivée l'heure du départ, non seulement je n'ai pas eu de regret, mais il s'est trouvé que je le désirais.

JULIO. Je souhaite que tu ne t'abuses pas; car l'amour satisfait peut s'enfuir ; mais souvent il revient ramené par la jalousie. •

FERNÀND. Je sais que j'ai enfin trouvé la rose d'Apulée.

JULIO. Où?

FERNAND. Daus Marphise.

JULIO. Elle mérite ton amour, puisqu'elle est constante et n'a pas partagé le sien ; car celle-là ne peut aimer véritablement et honorablement, qui sait remplacer les absents. De galant à galant, la tolérance ressemble à de la crainte et la soumission est de l'infamie.

Cette inconstance de Femand est un épisode trop curieux de l'histoire du cœur humain, pour que nous ne citions pas encore quelques passages d'une autre scène où don Fernand donne à son ami les raisons de ce changement subit auquel le lecteur étgiit si loin de s'attendre.

La scène se passe dans la maison de Fernand où est venu le voir don César l'un de ses amis, qui, disons-le en pas-' sant, s'occupe d'astrologie et dont nous verrons plus lard les prophéties curieuses.

DON CÉSAR. Étrange condition de l'amour 1 Vous aimiez quand vous étiez maltraité, et vous n'aimez plus au sein de la possession tranquille et assurée.

FERNAND. A mesurc que Dorothée allait me découvrant le fond de son cœur, les mouvements impétueux du mien se cal* maient, et en même temps qu'elle rallumait dans mes brag les

Hammes de notre ancien amour, je me sentais glacé dans les siens.

FERNAND. Un jour, mon ami , je me pris à considérer la bassesse de mon cœur, qui voulait encore aimer Dorothée, et je pensai à ces hommes vils qui, pour profiter lâchement et avoir une part du prix que certaines femmes mettent h leurs faveurs, souffrent la possession des autres, en ne prenant pour eux que le temps qu'on leur laisse, et en se cachant ignominieusement; ma confusion fut alors si grande, qu'il me sembla, depuis ce moment, que tout le monde me regardait et me méprisait, comme il arrive à celui qui a commis en secret un crime el qui s'imagine toujours qu'on y fait allusion , quand bien même on ^ n^ songe pas. Je me fis honte à moi-même ; car l'homme de bien n'a pas besoin qu'on lui dise qu'il fait mal pour que son front rougisse, même lorsqu'il est seul, et je résolas deux choses : la première, de me venger de Dorothée ; la deuxième, de me guérir moi-même, de façon à ce que le mal ne revînt pas me surprendre à l'improviste ; et j'en vins à bout facilement.

DON cfiSAR. Facilement ? une chose si difficile !

FEKNAi^D. Nous avons été, Marphise et moi, élevés l'un à côté de l'autre dans la même maison, comme vous le savez déjà, et bien qu'il soit vrai qu'elle a été le premier objet de mon amour au printemps de ma vie, son mariage malencontreux et la beauté de Dorothée furent cause que j'oubliai longtemps ses qualités comme si je ne l'avais jamais aimée.

DON CÉSAR. Quelle inconstance I

FERNAND. Quaud elle revint à la maison, après la mort prématurée de son mari, elle m'aimait encore; mais je ne pouvais répondre à son amour comme autrefois, parce qu'un objet ne peut avoir plus d'une forme, et que le souvenir ne peut avoir d'effet là où le présent est occupé.

DON CÉSAR. Je le comprends en réfléchissant aux grâces et aux mérites de Dorothée.

FERNAND. Je causais souvent avec Marphise, mais sans but, parce qu'elle avait eu bientôt connaissance de la liaison où j'é-

tais engagé, et elle était assez sage pour ne pas me donner à entendre qu'elle la méprisait ; de sorte que l'amitié continuait entre nous sur le pied de la courtoisie et de la franchise.

DON CÉSAR. Combien cette dame était prudente 1 oa bien il fallait qu'elle n'eût pas le moindre sentiment de jalousie.

FBRNÀin)i Mais après ce que je viens de vous raconter, comme j'avais acquis une grande expérience par cinq années de leçons dans l'université d'amour, je me résolus à aimer Marphise et à n'abandonner Dorothée que lorsque la convalescence serait complète de tout point.

DON CÉSAR. Étrange façon de mitiger l'amotir qae de le pai^ tager I

FBRNAND. Dorothéc s'aperçut bientôt de ma froideur, qui s'augmentait par degrés, mais elle n'en soupçohnait pas la cause, parce qu'elle l'attribuait à la difficulté de ma position avec don Bêla, et elle ne se trompait pas tout à fait ; car c'était un des motifs que j'avais pour la haïr, sans compter le seoofirs que me prêtaient la beauté et le jugement de Marphise qui, tout en n'ayant pas les grâces enjouées de Dorothée, avait, de plus qu'elle, la modestie et la distinction d'une grande dame. Dorothée aurait bien voulu n'aimer que moi, mais l'intérêt ne le lui permettait pas, et ce n'était plus possible.

JULIO. £t puis, n'avait-elle pas ses deux dogues, Gerarda et Felipa? Les femmes font plus de fautes par les conseils de leni^ amies que par leur propre faiblesse.

FERNAND. Vous ai-je dit que Dorothée avait voulu un jour me faire acheter de beaux habits, et que j'avais accepté bassement une chaîne et quelques écus du Mexique, comme si nous eussions voulu être de moitié dans ce jeu d'écorcher l'Indien ou au moins nous entendre pour duper le troisième joueur? Il y avait des intermittences dans nos entrevues, et il fallait bien nous aimer en cachette de don Bêla, que j'avais déjà blessé, une nuit qu'il s'était montré aussi jaloux de ma voix que je l'étais de son or; aussi, toutes les fois qu'il vantait sa bravoure auprès de Dorothée, elle lui chantait sur la harpe : « Je t'aime magnifique, mais non pas vaillant I »

Enfin, à cause de la nécessité de nous garder de sa ven-

vil DE LOPl DE VEOl. 39

geance, j'airiVais à la porte de Dorothée, en habit de pauvre, à dixhéiires tous les soirs ; Gelia, sa servante, sortaitpour me donner raumône ; elle me remettait un billet dans un morceau de pain et remportait celui que j'avais apporte ; j'étais connu de Thcodora : on m'appelait le pauvre de la maison, et ils n'avaient pas tort, car don Bêla en était le riche.

Don Bêla me rencontrait souvent à mon poste ; mais, sans faire aucune attention à mpi, il frappait et entrait. Voyez à quel degré de bassesse m'avait amené la fortune ! Devant cette maison où j'avais été le maître absolu pendant cinq ans, les pierres de la rue me servaient de lit et la grille d'oreiller.

BON cÉSÂft. Quel triomphe pour Dorothée de vous tenir à ses pieds plus humble, plus pauvre et plus afiOigé que Tamerlan devant Bajaiet l

FEENAHB. Et tout Cela au risque de ma vie et de mille accidents. Une nuit, les gens de la police, passant par là, me prirent et me conduisirent en prison. Dorothée avait beau affirmer que j'étais un pauvre favorisé de leur maison ; Théodora, Celia, Felipa et les esclaves, qui sortirent au bruit, eurent beau le confirmer, tout fut inutile ; car ces cruels agents sont, à peu d'exception près, tous les mêmes, depuis le temps que les toiles d'araignée prennent les petites mouches et se brisent sous le poids des grosses; la plupart d'entre eux, je ne dis pas tous, font les méchants avec les malheureux et les humbles avec les riches; c'est pourquoi il n'y eut pas moyen de leur faire croire ce qu'on leur disait, et cela parce qu'on ne leur avait pas donné d'or. Ils me traitèrent comme un voleur et me conduisirent jusque dans la rue de Tolède, parce que j'avais ôté mon vieux chapeau et mon manteau de pauvre, et que j'avais laissé voir mes cheveux qui n'étaient pas ceux d'un mendiant. Enfin, comme ils s'arrêtèrent dans un cabaret, en laissant deux de leurs limiers à la porte pendant qu'ils buvaient, je recommandai à mes pieds le soin de ma liberté et à mon haleine celui de ma réputation.

DON CÊSJUR. C'était heureux pour un homme qui ne pouvait manquer d'être reconnu, et qui voulait se soustraire à la vengeance de ioû Bêla.

FERNAND. Mon haleine et mes pie'ds m*obéirent si vigoureusement que, semblables au chien de Ganymède, les sbires restèrent à regarder l'aigle s'envoler... Mais je reviens à mon histoire, car quelquefois on se-permet des épisodes et des digressions, et la bonne rhétorique les tolère, pourvu qu'ils ne soient pas trop longs. Sachez donc, César, que Marphise voulut me faire un vêtement à la nouvelle mode, qui fût comme la tunique de la belle Déjanire, sans avoir le même dénoûment. Ce cadeau fut cause de ma rupture avec Dorothée : elle voulait que je le misse en morceaux, je refusai ; et comme un jour je le portais dans la rue, accompagné de quelques amis qui suivaient Marphise avec moi, elle descendit à ma rencontre. Mais vous raconter l'entretretien que j'eus alors serait vous ennuyer; elle parla avec jalousie, je répondis sans amour ; elle s'en alla confuse et je restai vengé, et bien plus encore quand je vis ses larmes (ce n'étaient plus des perles ) qu'elle avait peine à ne pas laisser tomber sur son visage où je ne voyais plus ni jasmins ni œillets.

DON CÉSAR. Je ne le croirais pas si vous ne me le disiez vousmême. Aimez-vous toujours Marphise?

FERNAND. Oui Certes, et je lui sais un gré infini d'avoir été le temple de ma guérison, l'image de mon salut et le dernier asile de mes malheurs.

DON CÉSAR. Est-il possible qu'il ne reste pas en vous quelque chose de votre amour pour Dorothée?

FERNAND. Pas même la cicatrice que l'on voit à la place où fut une blessure.

Telle est là fin des amours de Fernand et de Dorothée ; elle est triste, elle afflige et laisse une impression douloureuse dans l'âme, mais elle est d'une grande sincérité et elle est vraie. Fernand avait aimé trop tôt, il avait devancé l'âge des passions; ses sens s'étaient développés avant son cœur ; il avait mordu au fruit acide de l'amour sans en attendre la maturité. Il y a une grande morale au fond de cette histoire. Quand l'amour est une débauche, quand il n'est que l'expression sensuelle de la passion bru-

VIE DE LOPB DE VEGÀ. 41

taie, quand il est hors des lois humaines et divines qui en ont consacré la pureté, il subira toujours les dures alternatives d*un bonheur trop violent ou d*un désespoir déraisonnable ; il sera amer et doux, sauvage dans ses transports, exagéré dans le bien comme dans le mal, et finira par la confusion et la honte.

Donnons une larme de pitié à cette pauvre Dorothée ; c'est une sœur de notre Manon Lescaut, charmante, vive et passionnée comme elle, mais, comme elle aussi, faible, sans principes, et tournant la tête à tous les vents de l'amour.

Fernand est revenu à sa première maîtresse ; seconde fleuraison d*une plante trop hâtive ! Hélas I ne prévoyezvous pas déjà que vous aurez aussi à pleurer sur Marphise, douce, gracieuse et pure enfant qui sait aimer sans adorer peut-être, mais dont l'amour a cette douce chaleur qui vivifie et ne tue cas ?

Lope de Vega termine sa comédie par la mort de don Bêla, qui est tué en duel ; mais dans la scène qui précède la nouvelle de cette mort, don César, que Fernand a prié de consulter les étoiles sur le sort qui lui est réservé dans l'avenir, lui dit que les constellations qui ont présidé à sa naissance lui pronostiquent des événements si malheureux qu'il n'ose pas les lui dire :

JULIO. Fernand sait bien qu'il ne doit pas ajouter foi à ce que vous lui prédirez.

FERNAND. Rappclez-vous ce passage de Jérémie : « Ne soyez pas comme les Gentils, ne marchez pas dans leurs voies et ne craignez pas les signes du firmament, parce que les lois de ces peuples ne sont que vanité. »

JULIO. Isaïe dit de même pour ceux qui s'adonnent à la curieuse observation du firmament : « Évitez les devins qui contemplent les étoiles pour annoncer les choses futures, car le feu les consumera comme des épis. »

BON CÉSAR. Je le sais, Jifiio, je sais que la vérité elle-même

42 VIS BE IiOPS DE VE6A,

nous défend do nou9 informer de raTenir ; et je vous assure q^e j'ai (oigoura repoussé e\ regardé comme téméraire la prédiction des choses que Dieu tient cachées dans son éternelle pensée. J'ai étudié ce que j'ai appris dans mon jeune âge, chez le très-savant portugais Juan Bautista de Habana, et quelquefois seulement, par curiosité et non autrement, je tire l'horoscope de quelque naissance ; mais je ne réponds en aucun cas aux interrogations que l'on me fait. L'homme ne se fit pas au moyen des étoiles, et son libre arbitre ne peut leur être subordonné.

PERNABn). L'astrologie et les sciences qui s'y rapportent, a dit saint Augustin, sont faites plutôt pour exercer les esprits que pour les éclairer et les amener à la connaissance de la vérité.

JUI40. Vous trouverez, dans le premier volume du même auteur, la condamnation de cette science, et dans le huitième, une invective contre les astrologues orgueilleux et vains.

Boi( ctsuL. Je vous dirai donc, après ce préambule, et seulement pour amuser votre esprit curieux, ce que j'ai cru lire dans les astres, en réservant tout ce qui touche au respect de l'être suprême. Don Fernand, vous serez notaolement poursuivi par Dorothée et par sa mère dans la prison que vous êtes destiné à subir. A la fin de cette captivité , vous serex banni du royaume ; mais, peu de temps avant cet événement, vous ferez votre cour à une jeune demoiselle qui s'attachera à votre re-^ nommée et à votre personne, et avec laquelle vous vous marierez contre le gré de vos parents et des siens. Elle sera votre compagne fidèle dans l'exil et dans vos chagrins ; son cœur loyal sera constant et ferme dans l'adversité; elle mourra sept ans après votre mariage, et vous rentrerez à Madrid le cœur brisé*, Dorothée, devenue veuve , sollicitera alors votre main; mais elle échouera, parce que le sentiment de l'honneur sera plus fort que sa richesse, et votre vengeance plus puissante que son amour.

FERNÀNB. Voilà d'étranges extravagances 1

DON CÉSAR. La fortune ne vous réserve que des disgrâces

^ Nous retrouverons,-dans la saite de la vie de Lope de Vega, tous es faits que César prophétise à son ami dans cette scène curieuse»

VIE DE lOPB DE VBOÀ. 48

dans vof amours ; saches que de ce côté de grandes peines vous aUeudent; gardes-vous d'une certaine personne qui usera de sortilèges à votre égard. Aussi bien, vous vous sauverez do tout dfOiB une autre situation que vous aures alors ^.

FERHAND. Si Cela doit arriver, tout douteux que cela soit, je je me prévaudrai de ce remède, parce que c'est le vrai, et parce que les moyens humains sont vains et ne méritent pas notre confiance ; car, si Ton en croit l'auguste vérité , les princes euxmêmes ne peuvent rien pour le salut de notre àme.

HON citÀR. Un grand personnage vous appréciera et vous favorisera beaucoup', et son affection durera jusqu'à la fîn de votre vie que tout jusqu'ici présage devoir être longue '.

FEERAin». Quelle vie est courte lorsqu'elle est accompagnée de peines?

DON CÉSAA. Je sais que vous avez eu le véritable courage de chasser tout souvenir de Dorothée, et vous me répondez que l'effet cessant, la cause cessera. Plaise à Dieu, Fernand, que vous vous conduisiez de façon que votre étoile se donne pour vaincue par la force de votre libre arbitre contre lequel il n'est d'autre puissance que la sienne propre ; il n'y a point de rhétorique de planètes contre l'invincible vertu, frein puissant contre l'invasion importune des passions , et dont le secours a aidé tant de philosophes à en triompher. Mais si votre force de ré« sistance consiste dans le nom de Marphise qui doit éveiller une jalousie désespérée dans le cœur de Dorothée, je ne vous tiens pas encore pour un homme sauvé; parce que (et Juvcnal ne l'aurait pas dit que je le dirais de moi-même, car la chose est infaillible) nul animali, quelque sauvage qu'il soit, n'est plus avide de vengeance que la femme.

FERNAND. Je sais bien que la paix de mon cœur ne sera assurée que lorsque j'^aurai, pendant quelque temps, laissé derrière moi ma patrie ; c'est pourquoi je compte échanger les lettres pour les armes dans l'expédition que notre roi prépare contre

* AHusion à l'entrée de Lope dans les ordres sacrés.

2 Le duc de Sessa. Nous en parlerons plus tard.

3 Lbpe écrivit cela à Tàge de soixante-dix ans.

r Angleterre*... Cependant, puisque vous vous rappelez le nom de Marphise, comment ne me donnez-vous pas aussi le résultat de son horoscope ?

DON CÉSAR. Je m'étonne que vous me fassiez des questions sur des choses auxquelles vous n'avez pas l'intention d'ajouter foi.

FERNAND. Nous sommes prévenus que tout ce que vous pouvez lire dans les étoiles doit remonter à la première cause des choses, et que rien n'a précédé cette première cause, comme le dit le proœmium du Digeste; parlez-moi donc de Marphise, en réservant, comme nous l'ordonne la vraie loi que nous professonSj l'avenir à la divine sagesse et la disposition des choses à sa toute-puissance.

DON CÉSAR. Sous ccttc réscrve, je vous dirai donc que Marphise se mariera une seconde fois à un homme de lettres qui s'absentera de ce royaume pour une mission honorable ; elle sera encore veuve prpmptement, et sera très-malheureuse dans un troisième mariage avec un militaire de notre pays.

FERNAND. De quelle façou?

DON CÉSAR. Son mari, jaloux d'un de ses amis, la fera mourir.

FERNAND. Quc votre prophétie est tragique et sanglante ! et comme vous avez rigoureusement tiré cet horoscope I Quoi ! rien ne s'oppose à de pareils événements ? vous ne voyez aucune ligne favorable ? Je ne vous ferai plus de question de ma vie ; Jésus ! quelle tristesse vous m'avez causée 1 Quoi ! Marphise morte, et hors de sa patrie !

DON CÉSAR. Maintenant vous avez la preuve que l'esprit humain accepte avec plus de joie une flatterie mensongère qu'une triste vérité ; car si je vous avais dit que vous aviez à hériter de cent mille ducats et Marphise d'un titre, bien que vous n'eussiez pas cru à ma prophétie, cependant vous m'enauriez su gré...

JULIO. J'ai connu un vieillard qui se parait et se musquait en homme qui cherche à dissimuler ses années ; un jour il demanda à son page comment il le trouvait ; le page (comme c'est l'usage, parce que le pain qu'on mange chez les grands seigneurs engendre la flatterie dans les serviteurs comme des vers chez

* Allusion à son départ avec l'armada de Philippe II.

les petitâ enfants), le page lui répondit: « Votre seigneurie me semble si gaillarde qu'elle ne paraît pas avoir plus de vingtdeux ans ; » à quoi répondit le vieillard : « Juanico, je sais bien que tu mens; mais, par la vie du roi, cela me fait plaisir de te l'entendre dire. »

DON CÉSAR. Julio a raison, et Ton bénit les bohémiens qui ne prédisent jamais de malheurs à ceux qui les consultent. Suivant leurs prophéties, tous doivent être riches, tous doivent être chéris de leurs maîtresses, tous doivent être heureux, tous doivent recevoir d'Amérique une certaine somme d'argent, et tous ont à vivre un nombre infini d'années

FERWAND. Bien que j'en connaisse toute l'incertitude, je ne puis me remettre de cette tragique prophétie que César promet à Marphise. Combien le cœur est lâche quand on aime ! et combien puissant est le doute pour craindre le malheur ! Moi prisonnier ! moi banni ! et Marphise morte !

DON CÉSAR. Laissez, croyez-moi, Femand, toutes ces folles imaginations, et allons entendre la messe, où vous demanderez à Dieu son divin secours pour réformer votre conduite et vous délivrer du mal ; remerciez-le de l'intelligence qu'il vous a donnée, en le craignant et l'aimant, car la crainte de Dieu est la couronne de la sagesse ; tournez les yeux vers tant de vos amis qui sont morts déjà, et beaucoup d'entre eux de votre âge ; ne vous enchaînez pas avec Marphise pour ne pas retourner à Dorothée ; car ce n'est pas sortir du danger que de rentrer dans un plus grand ! Et pour savoir ce que Tune et l'autre demandent de vous, lisez avec attention le chapitre septième des Proverbes.

Cette scène, où, sous la forme de prophéties, Lope de Vega raconte les principaux faits de sa vie, fut sans doute écrite lorsque Lope fit imprimer sa pièce de Dorothée, en 4532, trois ans avant sa mort*. Elle nous parait la preuve

* Lope lui-même donne cette date dans Téglogue adressée à Claudio ; il dit, en paurlant de cette pièce en cinq actes et en prose, qu*eUe est de toutes ses comédies « per ventura (a mas querida de mi, ceUe que par aventure je chéris le plus. »

incontestable que cette comédie a été considérée par lui comme le journal sur lequel il voulait fixer les souvenirs de sa vie. Les personnages qui la composent ont existé, bien qu'il leur ait donné d'autres noms que les leurs ; nous n*avons donc pas lieu de nous repentir d'en avoir donné de si longs extraits.

Si nous éprouvons un regret, c'est de laisser dans l'ombre le caractère si vigoureusement accentué de Gerarda, la vieille entremetteuse, que Julio appelle la quintessence de r astuce, le dernier terme de la subtilité inventive, et celui de la mère de Dorothée, cupide et méchante; nous n'avons fait qu'entrevoir don Bêla, et son serviteur Laurencio, si amusant par les reproches qu'il fait à son maître sur sa prodigalité. Nous ne pouvons que renvoyer le lecteur à l'examen de la pièce entière de Dorothée ; c'est une œuvre remarquable, que nous plaçons au-dessus de la Célestine, qui eut, un siècle auparavant, les honneurs de la traduction dans toute TEurope ; ce roman dialogué est étincelant d'esprit; les proverbes, cette sagesse de l'Espagne, y abondent ; Lope semble avoir voulu lutter avec Cervantes, son contemporain, et Gerarda lasserait le brave Sancho Pança lui-même.

Il faut vivre! et Lope est pauvre, il subit ces nécessités de la vie qui retiennent sur la terre nue et stérile de la réalité tant de jeunes et vaillants esprits. Vous avez vu combien il a rougi de lui-même dans cet aveu courageux de la manière dont deux fois il s'est laissé entraîner à subvenir aux besoins du jour; soyez sûrs que ces cinq années passées, comme il le dit lui-même, dans l'université de

l'amonr, ne seront pas perdues pour lui ; il a quitté la route dangereuse qui s'allongeait devant ses pas. Combien d'autres continuent à la suivre, en se heurtant & toutes les pierres, pour aboutir enfin à Fextréme misère et à l'infamie I Mais Lope se relève à vingt-deux ans; il a le génie, il aura la patience.

Ce fut alors qu'il entra en qualité de secrétaire au service du duc d'Albe, le petit-fils du fameux duc d'Albe l'exécuteur rigide des volontés de Philippe IL Ce don Antonio n'en avait ni l'ambition ni l'énergie; le sang bouillant de sa race s'était calmé en lui ; il aimait les lettres et les arts, faisait lui-même des vers et n'en était pas assez jaloux pour ne pas protéger ceux qui les faisaient mieux que lui. Ce fut à sa prière que Lope composa son roman pastoral de VArcadie, qui cachait, dit-on, une histoire véritable. Sous les déguisements de bergers et de bergères, l'Espagne aimait à reconnaître les grands personnages du jour, et ces sortes de romans étaient à la mode. Sannazar en Italie ; le portugais George de Montemayor, Michel Cervantes, et bien d'autres, ont fait des poëmes de ce genre. On les lit avec peu d'intérêt maintenant, bien qu'on y trouve toujours de la grâce, quelquefois de la naïveté, mais trop souvent une forme pédantesque et recherchée.

Lope, au milieu de ces travaux qui commençaient sa réputation et assuraient sa vie, devint amoureux de la fille de don Diego d'Urbino, attaché à la cour de Philippe II et de Philippe m en qualité de roi d'armes. Elle s'appelait Isa^ belle; elle était appréciée et admirée dans la société aristocratique de Madrid. Notre poëte l'épousa dans l'année

Mais un grand malheur vint fondre bientôt sur ce bonheur naissant : Lope fut brusquement arrêté et jeté en prison. Quelles furent les causes de cette persécution ? étaient-ce les suites des désordres de sa jeunesse? Il semble

indiquer * que Dorothée et sa mère n'y furent pas étrangères. Il parle aussi de la trahison d'un ami»dans une épître qu'il a adressée à Balthazar Ëlizio de Madinilla, et dont nous citons un extrait'.

La conduite perfide d'un ami put beaucoup contre moi ; car il y a parmi les gens nobles autant de gitanos que sur les bords du Nil.

Les complots et les sourdes menées sont le propre des femmes ; et leur demander d'être loyales , c'est demander des poires muscadelles à un chêne.

Mais que des hommes, étant nobles, "viennent à faire le vil office de gens de rien, et qu'ils vous abusent pendant dix ans ! Si ce ne sont pas là des désenchantements à pleines mains, qu'un autre soties canonise, et supporte ces infamies en échange de vains plaisirs !

Vous entendez bien ce que je veux vous dire, chapitre des artifices de madame, livre second, paragraphe trois.

Je me suis, au reste, accroché à une branche si solide, que désormais ni une femme perfide, ni un faux ami, ne me serviront de puces dans mon lit.

Ce gentilhomme sans* foi, cet ami traître, était sans doute la personne dont parle Montalvan * : « Un homme de réputation équivoque et de mœurs mauvaises dénigra bassement Lope dans une société dont il était alors absent. Aussitôt que notre poète en fut informé, il répondit par une satire spirituelle, et mit bientôt tous les rieurs.de son côté. L'autre envoya un cartel qui fut accepté ; ils se bat-

* Voyez page /i2.

2 Edition de Revadeneyra, Madrid, 1856, tome xxxviii de la coUection, page 417.

3 Fama postuma à la vida y muerte del doctor Frey Lope Félix de Vega Carpio. (On trouve ce panégyrique dans l'édition Rivadeneyra, Madrid, 1856.)

tirent, et Lope blessa son adversaire. Le duel fit du bruit, et on lui attrillua en partie l'emprisonnement qu'il eut à .subir. » Montalvan semble croire que ce ne fut pas la seule cause de cette persécution , mais il n'en dit pas davantage.

Lope resta en prison quelque temps. Si son cœur avait été cruellement blessé, comme il s'en plaint lui-môme, de . la perfidie d'un ami, il dut se consoler et guérir la plaie de Vamitié trahie, en voyant un ami véritable lui demander une place à côté de lui dans sa prison : c'était Claudio Condé, qui depuis longtemps était lié avec lui. Il partagea sa captivité et plus tard son exil. Cette amitié éprouvée dura toute leur vie. Lope lui a dédié une de ses plus aimables comédies : Querer la propria desdicha; Aimer sa propre disgrâce. Cette dédicace a su verdadero amigo est un témoignage d'affection et de reconnaissance qui prouve que Lope avait la mémoire du cœur.

Lorsqu'il sortit de prison, ce fut pour aller en exil ; il était banni du territoire de Madrid ^

On trouve dans VArcçidie * une élégie pastorale où le poëte exprime les regrets de l'exil d'une manière naïve et touchante. Nous en reproduisons quelques strophes :

Aide-moi encore une fois , ô ma douce lyre , et ce sera la dernière, et je te suspendrai ensuite aux branches de ce saule vert au pied duquel mon âme pleure la liberté perdue.

Et puisque je te sais d'accord avec mes douleurs, que tes accents plaintifs résonnent avec mes plaintes amères i

* Don José Antonio Alvarez y Buena, dans sa biographie de L(fpe, avance que cet exil fut peut-être une fuite. Suivant lui, son ami Claudio, ou par ruse ou par force, l'aurait fait évader, et ils se seraient réfugiés tous les deux à Valence, où Lope aurait rendu plus tard à son ami un égal service, en Tenlevant à son tour à la prison dans laquelle il s'était fait enfermer pour ses folies.

2 Poëme de VArcadiCy édition Rivadeneyra, page 65> livre ii, volume XXX.VIIX de la collection.

50 VIB BE LOPS DE VEGA.

Chanta mon départ, comme chante le cygne au moment de sa mort.

0 douces rives verdoyantes que le Toge opulent ^ baigne de ses eaux , je pars pour celles qu'il arrose quand il va se jeter dans la mer d'Espagne , pourvu toutefois qu'avant d'arriver, je ne meure pas , noyé dans mes larmes. ' Alors seraient bien vengés mes fiers et puissants ennemis, alors m'oublieraient mes amis les plus chers ; et, affranchi des luttes de ce monde, mon corps serait enseveli dans une terre étrangère.

Je crains que la mort ne me surprenne avant mon départ, si grande est ma douleur 1 Car les pleurs peuvent faire plus que ne fait le souhait d'un ennemi, et les coups qu'il vous porte ne tuent pas si vite que les angoisses seules de notre cœur.

Oh ! ma douce et tendre épouse, le voilà donc arrivé le jour amer de notre séparation déjà tant pleurée ; je livre aux vents ma voile et mes espérances ; je me sépare de vous... et je reste près de vous si je puis partir en vous laissant mon âme.

Adieu, douce et chère Espagne, marâtre de tes enfants véritables, et mère tendre et hospitalière des étrangers*! L'envie me chasse de ton sein. Hélas! toute patrie est donc ingrate?

Pourtant, puisque je dois venger mes ennemis par l'absence de l'exil , je regarderai comme une plus grande victoire d'égaler ma patience à leur envie, que d'imiter la méchanceté de ceux qui injurient les autres sans se connaître eux-mêmes.

Ceux en qui j'avais le plus de confiance m'ont vendu, parce que je me suis laissé abuser par leur perfidie quand ils ont interrogé mes pensées pour en tirer le parti qu'ils ont voulu.

Ainsi que le vent courroucé et la grêle précipitent l'oiseau de son nid, ainsi les colères d'un ciel jaloux me jettent loin du sol de ma patrie.

* Nous rappelions au lecteur que cette élégie fait partie du roman do VArcadie^ et que lK)pe met cette plainte dans la bouche d'un berger des bords du Tage.

^ Allusion à la foule de Flamands et d'Italiens que les guerres do Charles-Quint avaient amenés en Espagne.

VIS DB LOPB DB VBOA. 51

Et, oomme le loup cruel saisit dans le troupeau une brebis qu*il déchire avec ses dents avant l'heure où elle devait être forgée par le boucher, ainsi l'envie sauvage a voulu me tuer avant Fheure fixée pour ma mort.

Quand un ennemi connu vous attaque à front découvert, on peut parer ses coups ou les supporter avec plus de constance ; mais de la part d'un ami , c'est le plus rude châtiment qu'on puisse subir.

Hélas 1 injuste exil qui, au matin de mes années, me jette dans la nuit des douleurs ! — Mais il se peut que je vive au milieu des étranfers; souvent, ce que dédaigne la terre natale, une pa< trie adoptive Festime et l'apprécie.

Je pars, et servirai d'exemple de la vanité des espérances et des faveurs. Déjà je me regarde comme au-dessus de l'envie et de la crainte, dans les lieux où puisse bientôt finir ma vie pauvre, enviée, triste et persécutée !

Lope alla & Valence, où il séjourna plusieurs années et où il trouva, comme il l'espérait dans l'élégie que noua venons de citer, une patrie hospitalière. Il se lia avec lea sommités littéraires de cette ville. Il 5 fit représenter, diton, ses premières comédies. Il est certain aussi qu'il pro^ flta de cette absence de Madrid pour visiter les différentes villes de TEspagne qui étaient en dehors de son territoire.

Sa femme lui fut fidèle et bonne dans l'adversité ; elle l'avait suivi, ou venait souvent le retrouver. Il s'était fait une vie tranquille et douce ; la considération dont il était entouré le consola de l'ingratitude de sa ville natale. Mais un nouveau malheur vint fondre sur lui : sa femme, d'une santé frôle et délicate, mourut dans une ville située entre Madrid et Valence ; Lope n'arriva que pour lui faire les derniers adieux; son chagrin fut vif, car elle avait été la plus douce consolation de son exil.

n paraît que ce fut dans ces circonstances douloureuses de sa vie qu'il se décida au métier de soldat et à faire partie

52 ' YIE DE LOPB DE VEGA.

de Texpédition que préparait depuis longtemps Philippe 11 contre l'Angleterre.

Dans rintervalle de ces préparatifs, qui durèrent de i 586 à 1 588, on ne sait pas où Lope vécut. Était-il rentré à Madrid? avait-il obtenu la fin de son exil? ou ne revintil dans sa ville natale qu'après le désastre de Farmada? On n*a pas de données bien certaines à cet égard.

La plupart des grands écrivains espagnols ont été soldats et ont servi activement leurs pays. L'Espagne, guerrière et chevaleresque, allaitait ses enfants en leur chantant les vieilles ballades populaires qui leur répétaient les noms de ces grands hommes qui avaient disputé pied à pied aux Maures le territoire de leur patrie. Les romans de chevalerie, dont la mode n'était pas encore passée, exaltaient les cerveaux de la jeunesse, et la découverte de l'Amérique venait de renouveler cet esprit de guerre et d'aventure que l'expulsion des Maures aurait pu laisser éteindre. Il n'est donc pas étonnant de voir Lope prendre aussi les armes et obéir à cet instinct national.

L'Espagne, que Charles-Quint avait élevée au plus haut degré de puissance qu'une nation puisse atteindre, l'Espagne, sur laquelle le soleil ne se couchait plus, comme le disait son orgueilleux souverain, avait réuni la flotte la plus puissante qu'on eût jamais vue jusqu'alors, pour renverser le pouvoir de la protestante Elisabeth et pour ramener une nation d'hérétiques au giron de l'Église romaine. La flotte appareilla le 29 mai i 588.

Lope et son fidèle ami Condé s'embarquèrent; le premier retrouva son frère, qui était lieutenant à bord du vaisseau le Saint-^ean, Ils ne s'étaient pas revus depuis longtemps, et la mort devait bientôt les séparer pour toujours sur cette terre : dans un des premiers combats qui eurent lieu avec les Hollandais, le frère de Lope fut mortellement blessé et mourut dans ses bras.

Bientôt Lope revint avec les débris de Tarmada dispersée par la tempête et par la flotte anglaise. Il avait composé, au milieu de la fureur des éléments et de la fumée des canons, plus d'un sonnet et un poëme en vingt chants, la Beauté d'Angélique,

Rentré à Madrid, il se plaça comme secrétaire d'abord chez le marquis de Malpica, et puis chez le marquis de Sarria, plus tard comte de Lémos et protecteur de Michel Cervantes.

C'est sans doute dans cet intervalle que Dorothée, devenue veuve, lui fit faire quelques ouvertures et lui offrit sa main. L'honneur et la vengeance, dit-il, furent plus forts que le 'souvenir de ce premier amour, et il refusa ; elle était riche et l'aimait encore, mais le charme était rompu.

Lope se remaria, en 1597, avec dona Juana de Guardio, d'une bonne famille de Madrid , et quitta le service du comte de Lémos. Il avait trente-cinq ans. Nous allons enfin le trouver dans une situation calme, heureuse et tranquille après tailt de fautes, de traverses et d'aventures. Sa femme lui donna un fils qu'il appela Carlos et qu'il aima tendrement. Voilà, dans une épitre al Doctor Matias de Porrasy le tableau qu'il nous fait de son bonheur domestique* :

> Édition Rivadeneyra, page 409. Ep. al doctor Matias de Porras, corregidor y justicia mayor de la proviucia de Ganta en el Peru* Volume lULiLvui de la collection.

Enfin elles se sont dissipées, les tempêtes de la mer amoureuse, et j'ai TU ma barque déliyrée de leurs colères importunes,

Quand, un matin, je vis à mon côté l'honnête et douce figure de ma femme bien-aimée, sans avoir besoin de regarder la porte comme un amant qui craint d'être surpris.

Et quand mon petit Carlos au teint de rose et de lis venait caresser mon âme par ses bégayements enfantins.

Tout était aurore et soleil autour de moi lorsque je voyais Fenfant bondir comme bondit, au lever du jour, un jeune chevreau dans les prés.

Quelque folle parole qui sortit à demi formée de sa bouche était pour nous un oracle, et l'enfant passait de mes baisers à ceux de sa mère.

Je rendais grâce à l'auteur étemel des choses, 4 la source sou* veraine des richesses, et je ne pouvais me déterminer à m'en aller un moment.

Et après tant de nuits obscures , ces douces matinées ramollissaient mon cœur, et je pleurais tant de vaines espérances passées.

Et jouissant enfin de la sécurité, non pas de la vie, mais d'un bonheur inespéré , je me décidais à partir avec l'idée d'écrire quelque chose après avoir consulté mes livres.

On m'appelait à dîner, et je disais quelquefois avec vivacité qu'on me laissât tranquille ; tant Tétude, elle aussi, a d'entraînement et d'abstraction !

Mais alors arrivait Carlos, tout fleurs et tout perles ; il venait m'appeler, et j'ouvrais mes bras à ses bras, et j'éclairais mes yeux à ses regards.

Quelquefois il me prenait par la main, insinuait la persuasion dans mon âme, et me forçait d'aller m'asseoir à table aux cotés de sa mère.

Hélas! ce bonheur paternel ne dura pas longtemps. L'enfant mourut à sept ans, et sa mère le suivit, peu de temps après avoir donné le jour à une fille qu'il appela Feliciana.

On ne peut lire, sans sentir les larmes couler de ses

VIB DS lOPB BB VBaA. 55

yeux, rélégie que Lope a composée sur la mort de ce fils lûeiHaimé. Nous eu citerons les strophes suivantes ^ :

Je tenais pour vous, prisonniers dans une cage, des petits oi- ^aux de différentes couleurs et dont chacun avait sa chanson. Hélas 1 j'avai9 tant le désir de vous voir content ! Je plantais pour vous de jeunes arbres verdoyants, et je semais des fleurs pour y voir votre image... Et puis, à peine veniez-vous, tout couvert de rosée , de vous épanouir au souffle parfumé de Taube naissante, ô mon Carlos, que, lis blanc flétri et glacé, vous avez disparu de la terre et avex été transplanté dans le ciel.

£t maintenant, ô Carlos, quels divins oiseaux vous voyez traverser avec leurs ailes dorées les plaines célestes de l'étemel jardin où rayonne la lumière que les regards mortels ne peuvent atteindre et où s'épanouis3ent toutes les fleurs précieuses de rOrient, qui rivalisent avec eux de couleurs étincelantes ! Heureux enfant ! je vous vois là où tend mon désir, là où n'est plus ni peine ni douleur ; et quand je songe à votre félicité, tout mon chagrin se change en actions de grâce.

Cette pièce de vers charmante n'est pas seulement une élégie; c*cst une hymne, c'est une prière fervente, c'est une espérance vive, c'est un retour h Dieu et une promesse de se consacrer désormais h ses autels.

En effet, Lope avait éprouvé de trop grands malheurs pour n'y pas voir un châtiment des désordres de sa jeu* nesse ; aussi ce fut peu de temps après la mort de sa femme et de son fils qu'il résolut d'entrer dans les ordres sacrés. n s'y prépara par des actes nombreux de piété et de charité, et il fut ordonné prêtre à Tolède, en 1609. Ce ne fut pas un vain titre pour lui. Il était entré dans diverses congrégations religieuses consacrées principalement à la charité. Il visitait les hôpitaux, secourait les malades, et fai-

' Caneion à la muerte de Carlos, folio 308. Édition Hivadenejrra, 1856, volume xxxYui de la collection.

sait d'abondantes aumônes, £n i 625, il entra dans une société fondée pour le soulagement des prêtres infirmes de Madrid ; il en fut élu chapelain en \ 628. «On le vit une fois, dit M. Fauriel, courbé sous le poids du cadavre d'un pauvre prêtre, le porter péniblement en terre, l'y déposer et adresser pour lui une prière à Dieu, confondant ainsi, par un excès touchant de charité, roflBce de prêtre et celui de fossoyeur ^ »

Il était, au reste, depuis longtemps déjà familier de l'inquisition. Qu'on ne s'effraye pas de ce titre ; les personnes qui le portaient pouvaient à tout moment être appelées au service de l'inquisition, mais elles n'avaient aucune fonction spéciale et aucun devoir à remplir jusqu'à ce qu'elles fussent appelées; ce titre n'était jamais donné qu'à ceux dont le sang était pur de tout mélange de sang maure ou juif depuis au moins quatre générations ; c'était un titre de noblesse fort recherché par cette raison.

Nous pouvons nous étonner de voir Lope de Vega, prêtre, et prêtre sincère, convaincu de la divinité de son ministère, continuer à écrire des pièces de théâtre. C'est quelque chose en effet d'insolite pour nous de voir ces deux caractères de poète dramatique et de prêtre se confondre dans le même. individu ; que de fois, nous-mêmes, n'avons-nous pas éprouvé un certain embarras en voyant à Rome l'habit sacerdotal mêlé aux fêtes publiques et même théâtrales ! Mais il faut remarquer que dans nos pays , la lutte incessante avec les sectes hérétiques a dû imposer au clergé catholique une réserve et une sévérité extraordinaires. En

^ Article de M. Fauriel dans la Revue des DettX'Sfondes, septembre

Ce fait a été cité dans le Semanario pintoresco espanol, n" 13 del ano 1851, por el senor don Adolfo de Castro, et il est raconté par le docteur Francisco Quintana, contemporain et ami de Lope, et qui prononça un sermon aux obsèques du poète.

Italie et en Espagne, le prêtre peut, s'appuyant sur sa seule conscience, prendre sa part des joies de la foule, sans craindre de scandaliser ceux qui croient que, pour être religieux, il faut avant tout être sombre et sévère et se dérober à tous les regards. Nous ne jugerons pas cette grave question qui n'est pas de notre compétence ; mais en parlant de notre poète, nous pouvons dire que la moralité générale de son théâtre, dont nous parlerons ailleurs, pourrait être une excuse suffisante. Il parait certain que sur la fin de sa vie il composait de préférence des poésies religieuses, et il en a laissé un grand nombre *.

Lope de Vega n'était attaché comme prêtre à aucune église, et quant à la manière dont il exerçait son ministère, voilà ce que nous lisons dans Montalvan : « Il avait fait construire dans sa maison un oratoire, non-seulement curieux, mais riche, où il célébrait la messe tous les jours, excepté les jours déterminés où il allait à sa paroisse, et plus tard ceux où il allait célébrer le service divin dans le couvent de las Trinitarias descalzas^ où était religieuse une parente qu'il aimait beaucoup. » Nous dirons plus tard quelle était cette parente.

« Un de ses panégyristes, nous dit aussi M. Fauriel, a noté dans sa manière de célébrer la messe une singularité à laquefie il attribue le parti pris par Lope de ne point exercer ses fonctions de prêtre en public ; c'était, au dire du panégyriste, une extrême agitation, une espèce de tremblement nerveux avec effusion de larmes, dans lequel il avait l'air d'un homme hors de lui et sous le coup d'une émotion supérieure à ses forces. »

^ Montalvan raconte qu*il avait dit au duc de Sessa, son protecteur, qu'il ne voulait plus composer "de nouvelles comédies, et la Moza di Cantaro serait alors la dernière faite par lui en 1632, trois ans avant sa mort. Le duc de Sessa lui donna une pension pour réparer le tort que cette détermination ferait à sa bourse.

58 VIB DE LOPB DE VEGA.

Nous traduisons et citons ici un sonnet de Lope qui Tient à Tappui de ce que nous dit M. Fauriel ; le poète le composa sans doute au sortir de Tautel. Il est intitulé les CrainUs dans la faveur^.

Quand mes coupables mains vous portent, ô Seigneur, Quand je lève à l'autel rinnocente victime, De ma témérité je dois me faire un crime ; Et m'étonne de voir votre Insigne douceur.

Parfois mon âme tremble et frissonne de peur, Parfois je m'abandonne à votre amour sublime, Et plein de repentir, au bord de cet abîme. Je flotte entre Tespoir, la crainte et la douleur. -

Seigneur! tournez vers moi vos yeux. pleins de tendresse, Car, bêlas ! que de fois le monde et son ivresse M'ont déjà de l'erreur fait suivre les cbemins!

Seigneur ! quels maux seraient comparables aux nôtres, Si, quand nous vous portons dans nos indignes mains. Vous nous laissiez tomber en écartant les vôtres ?

A l'époque où Lope de Vega entra dans les ordres, il était déjà, depuis plusieurs années, à la tête de la littérature de son pays, et déjà il eût été riche s'il n'eût été prodigue dans ses charités et dans ses bonnes œuvres.

Il fut à la fois , dit Montai van , le plus riche et le plus pauvre des poëtes de l'Espagne ; le plus riche, parce que les dons qu'il recevait montaient au moins à 10,000 ducats.

* Édition Rivadeneyra, volume xxxviii do la collection, page 396^ sonnet 323.

VII DE LOPB DE YEGA. 59

Ses comédies lui valurent peut-être 80,000 ducats ^ les autres 6,000, les profits de rimpression 16,000, les dots de ses deux mariages 7,000. Le tout fait environ 400,000 du* cats, sans compter la pension de 250 ducats que lui faisait le roi , celle de i 50 de don Geronimo Manrique, 300 d'un bénéfice que lui donna le duc de 3essa, son ami et son protecteur, etc., etc. Malgré tout cela, il fut le poëte le plus pauvre des poètes de ce temps , parce qu'il était si libéral qu'on pouvait l'appeler prodigue. Il avait une cha« rite si encendida, si enflammée, que jamais pauvre ne lui demanda l'aumône, en public ou en secret, sans l'obtenir. Il la doublait toujours pour les pauvres honteux ; il allait jusqu'à les vêtir des pieds à la tête. C'est encore Montalvan qui va nous donner le portrait du caractère de Lope.

« U était, dit-il, discret dans la conversation, insoucieux de ses propres intérêts et empressé jusqu'à l'importunité pour ceux des autres ; doux et affable dans sa famille, mesuré avec les grands^ plaisant avec ses amis, généreux avec les étrangers, galant avec les femmes et courtois avec les hommes. Pourtant il se fâchait contre ceux qui marchandent un chapeau quand le tafetas est à bon marché ; contre ceux qui prennent du tabac quand ils ont à s'entretenir avec des gens honorables ; contre ceux qui teignent leurs cheveux tout en gardant de la vieillesse les années et les douleurs ; contre ceux qui parlent mal des femmes, sachant que leur mère en est une; contre ceux qui croient aux bohémiennes» tout graves et vêtus de noir qu'ils sont ; enfin contre ceux qui demandent l'âge des autres quand ils n'ont pas à les épouser. »

Montalvan n'est pas le seul contemporain de Lope qui nous ait donné des détails sur sa* vie privée. Fray Francisco de Peralta et le docteur Francisco de Quintana, qui prononcèrent également des discours aux obsèques du poëtOi nous ont transmis quelques anecdotes que nous

allons citer, parce qu'elles serviront à compléter le jugement de nos lecteurs sur le caractère simple, doux et charitable du poëte que nous aimons et voulons leur faire aimer.

Un homme colère et mal conseillé défia Lope à une époque où déjà Thabit ecclésiastique lui interdisait de répondre à un pareil défi. Encouragé peut-être par son silence, l'agresseur tira son épée et lui dit : « Sortons. —Allons, répondit Lope en mettant son manteau avec une certaine lenteur, allons, moi dire la messe, et vous, monsieur, me la servir. »

Lope avait toujours sur sa table une quantité de pièces d'argent, pour que son serviteur n'eût pas à lui en demander, mais seulement à prendre pour donner au pauvre qui se présentait à la porte ; mais un jour on y frappa, et aucun valet ne se trouvant là pour ouvrir, Lope sortit lui-même et vit un prêtre aveugle dont le chapeau était sale et honteux ; il ôta le sien et le lui donna. Quintana ajoute que le fait ne put pas, comme tant d'autres, rester ignoré, car, lorsqu'il voulut sortir avec ses amis, il fallut bien que l'un d'eux allât lui chercher un autre chapeau.

Voilà ce que dit le même panégyriste de la modestie de Lope :

« Les princes séculiers ou ecclésiastiques le vénéraient et le recherchaient en se plaignant qu'il ne vînt pas les voir assez souvent ; mais il y mettait tant de réserve, qu'il répondit un jour à l'un d'eux : — Je verrais plus souvent Votre Seigneurie si elle me rendait moins d'honneurs quand elle me reçoit. »

Citons un dernier trait de la bonhomie de notre poëte. n avait composé, avant qu'il fût prêtre encore, une pièce intitulée l'Assaut de Maestricht, pour célébrer une victoire récemment remportée par les Espagnols dans les Pays-Bas. Lope avait mis parmi les personnages de sa pièce un certain lieutenant qui s'était distingué à ce siège ;

Facteur chargé de réciter ce rôle avait m'auvaise tournure et fâcheuse réputation. — Après la première représentation, qui eut un grand succès, un certain hidalgo, pâle et Vœil en courroux, apostropha le bon Lope et lui dit : « Monsieur, ce lieutenant, c'est mon frère ! Vous avez eu grand tort de confier ce rôle h un comédien si laid de figure et si lâche d'apparence, quand, au contraire, mon frère aVextérieur et l'esprit d'un galant homme , comme le prouve sa conduite. » Lope, en entendant cette étrange querelle, s'excusa le mieux qu'il put ; mais l'hidalgo ne s'en tint pas satisfait et lui déclara que, s'il ne donnait pas ce rôle à un autre acteur, il pouvait dès à présent se regarder comme défié en duel. Lope, pacifique et inoffensif, promit ce qu'on lui demandait si vivement, et, à la représentation suivante, confia le rôle à un homme de bon visage et de grande taille, en lui recommandant de ne pas ménager les gestes de bravoure, ce qui réconcilia si bien l'hidalgo, qu'au lieu de le poignarder il envoya à Lope des présents.

Enfin, si nous voulons voirie poëte décrire lui-môme son caractère et sa \ie, nous choisissons entre mille passages les quelques lignes suivantes que nous lisons dans l'épître dédicatoire de sa comédie el Alcade mayor.

Avec deux fleurs dans mon jardin, six tableaux et quelques livres, je vis sans désir, sans crainte et sans espérance, vainqueur de la mauvaise fortune, désabusé de la grandeur, vivant dans la retraite au milieu même de la foule, gai dans la médiocrité, et, tout incertain que je suis de l'heure de ma mort, ne m'eflFrayant pas de ce qu'elle est certaine. Telle est la philosophie grâce à laquelle, m'éloignant le plus possible de l'ignorance, j'écarte les pierres de la calomnie et les ruses de l'envie.

Dans une épître plaisante adressée à Francisco de Rioja * , il décrit ainsi son jardin :

* CoUection Rivadeiieyra, page /i22, tome xxxviii.

« Vous y trouverez, dit-il, des colonnes de marbre avec des inscriptions poétiques, des fontaines jaillissaDtas, des lacs profonds et limpides sillonnés par de petites barques à deux voiles qui ressemblent à des cygnes, et qu'entourent de frais ombrages, des arbres taillés qui ont la forme de Polyphëme, des vignes aux feuilles rougies par l'automne, serpentant avec les liprres, des gazons dont les contpurs représentent le zodiaque... A chaque pas vous y rencpptrerez les bustes des Césars et ceux des dieux et d^s déesses de r Olympe; les statues de nos grands poëtes de la Ca^:^ tille, de TÂndalousie et du Portugal,.. » Après en avoir cité les noms et y avoir ajouté un éloge pompeux, il finit ^si :

Je m'arrête, car je vous vois surpris et éii^erveîllé ; mais il faut bien l'avouer, excepté les louanges données à nos grands hommes, que j'ai tous célébrés, sans en excepter ceux qui sont ingrats envers moi, tout est mensonge dans ce riant et niagnifîque tableau. Mon jardin a quelques pieds carrés, il renf^me deux arbres, dix pieds de fleurs, deux treilles, un oranger et an rosier ; on y peut entendre deux rossignols. Enfini deu^ se^nx d'eau forment ma fontaine qui coule à travers deux cpquilles de couleur.

Pourtant, comme je me contente de peu, je préfère mon (Boin de terre au mont Ilybla, à la vallée fertile de Tempe, aux jardins des Ilespérides et aux parcs suspendus de Sémiramis.

Lope de Vega avait marié sa fille Feliciana à don Luis de Usategui, qui plus tard publia quelques-unes des œuvres de son beau-père ; elle avait coûté la vie à sa mère dona Juanade Guardio. Il avait deux autres enfants illégitimes, Marcelle et Lope Félix, nés en -1 605 et en 4 60.6

VIE BB tOPE DSVEGA. 68

de dôîïâ IfàHà dé Lugan*. On n*a aticutt documeht sur cette Utàsbh de Lope. Il a composé une églogue sut la mort de son flls Félix, et 11 l'adresse à don Lope Félix del Car^ pic y Lugan, joignant ainsi à son nom celui de sa mère*. Moiitalyan ne parle de Marcelle qu'en termes assez mystérieux, parce qu'étant contemporain de Lope, il avait peutêtre des raisons pour ne pas divulguer un fait qui pouvait intéresser des personnages encore vivants, ou bien jeter une tache sur la mémoire de celui dont il faisait le pané^ gyrigiië.

Ce flW de LOpë, poëte à quatorze ans, fut soldat à quinze ; il siîivlt le marquis de Santa-Crtix dans son expédition contre les Hollandais et les Turcs. Le bâtiment qu*il montait, et qui se dirigeait vers l'île Marguerite, sombra, et tout l'équipage fut noyé.

Toute l'afifection de Lope sembla se reporter sur Marcelle; elle était d'une grande beauté, et réunissait les qualités du cœur à celles d'un esprit précoce et distingué. Lope lui a dédié une de ses comédies en la soumettant à son jugement dotit il faisait un cas tout particulier. GUil*lem de Castro lui a également dédié un volume de son théâtre. Ces hommages rendus à une jeune fille prouvent un mérite réel dans celle qui les reçoit ; mais l'aimable enfant ne songeait guère à s'en enorgueillir, elle se préparait à prendre le voile. En i 621 , elle entra comme novice dahs le monastère des Trinitarias descalzas, à Madrid j et en devint religieuse l'année suivante.

* Don José Antonio Alvarez y Buena, dans 'son Dictionnaire historique des homiAes iilustres de Madrid, tome m, page 350, semble détruire les doutes que plusieurs biographes, entre autres M. Damas- Hinard, ont émis sur l'illégitimité de don Félix et de Marcelle.

* Felicio : Egiogà pescatoria en la muerte <^é don Lope FéHsè del Cari^io y tngan. Édition Rivadeneyra, Madrid, page 331.

Lope a adressé à don Francisco de Herrera Maldonado une relation touchante de cette prise de voile ; nous en mettons une partie sous les yeux du lecteur * :

Marcelle, la première pensée de mon amour paternel, songeait à se marier, et un soir elle me nomma celui qu'elle désirait pour époux.

Et moi, qui savais qu'il est prudent de laisser mûrir une pareille pensée, parce qu'il y a des décisions qui ne viennent que de choses accidentelles,

Je fis mes réserves, toujours attentif à ne pas contrarier ses désirs, s'ils avaient leur base dans la vérité de son âme.

Mais, voyant chaque jour ce désir augmenter, je me déterminai à lui donner cet époux, qui sollicitait son amour par tant d'amour.

Cet époux est beau, il est riche, il est sage et d'une illustre naissance, et son père n'est pas moins que tout-puissant.

Je vous jure que, du côté de sa mère, il est du sang royal; et qu'elle est si bonne qu'il n'y a pas d'attraits ni de vertus qui ne soient en elle.

C'est une mère pleine de tant de grâces, que c'est par ses mains que Dieu les dispense au monde. Elle est à la fois rose et lis, cyprès et palmier.

Uéglise a été revêtue de tentures, c'est le jour des fiançailles, tout a pris un air de fête ; Marcelle s'avance.

Je ne vis jamais dans une jeune fille plus de beauté, plus de grâce et de perfection ; ce jour-là, elle surpassait sa renommée elle-même.

C'est que la joie ajoutait encore aux dons de la nature, c'est que le contentement donnait plus de vivacité et d'élégance à celle qui étrennail ce jour-là ses souliers de mariée 2.

Nous passons la nomenclature des grandes dames et

* Collection Rivadeneyra, volume xxxviii, page 407.

2 Chapines^ est une espèce de chaussure ou de sandales, que les

dés seigneurs de la cour qui assistèrent à cette cérémonie, et dont le nombre atteste la considération dont Lope était entouré.

Sous la voûte consacrée de la porte était l'époux que tenait une jeune fille dans ses bras caressants.

L'époux est un enfant, et un enfant le portait ; car c'est le dessein de Dieu, dans ces amours divins, de prendre le déguisement de l'enfance...

Cependant le temple saint était illuminé par mille cierges allumés, et des draperies ornaient la chambre nuptiale.

Marcelle, les joues enflammées ainsi que deux roses, et les lèvres comme baignées par un honnête sourire, me regarda : dernier adieu qui séparait deux existences !

Son âme semblait heureuse de cette vocation ; et par un dernier salut de son corps, elle se détourna de tout ce que le monde appelle fêtes et plaisirs.

Puis, offrant à l'enfant divin sa chaste guirlande de vierge, elle embrassa son époux en couvrant de baisers ses yeux d'émeraude.

Le ciel ferma la porte à mon cœur plein d'amour paternel ; il m'enlevait la meilleure part de mon âme ; et j'étais le seul à plaindre dans cette foule de spectateurs.

Nous retournâmes à l'église ; la fiancée avait quitté ses habits de fêtes et ses bijoux pour revêtir la bure grossière. Sa chevelure fut coupée ; car, ainsi que les autres vierges dont le chœur était rempli, elle ne devait plus avoir, pour être belle, que sa seule beauté.

Après Tannée d'épreuve, Marcelle prononça ses vœux.

Et celle que j'aimais si tendrement qu'un amant en eût été jaloux, celle que je couvrais de soie çt d'or, courba sou front

femmes mariées avaient seules le droit de porter du temps de Lope, L'expression, poner una nina en chapines, mettre une Jeune fille en sandales, signiUl^it alors la marier*

66 vie DE LOPS BE VEGA.

f^otnme tiâé i^Oéë ^àlie^ et effeîlillàj ce sdir-là même, làëétti'oMé de ses pétales pourpréd.

Elle donnait sur la paille froide et dure ; elle marchait les pieds nuds ; son corps était caché sous un vêtement de pauvre ; ses yetlx seuls expHmaieht son âme !

Qiiahd elle fut pipostferhéë stu* le pavé du temple, on chàHtàla détiiièiiB prièi'é deb tileHs, et le monde était aussi triste tfOB U Aiel était joyeux. •

Toutes l'ëmbrassèrerit l'une aprêS l'auti^, puis raccbiilpaghèrent verS Sbti époUx, et là fireht asseoir à là table de reiiMi diviil.

Et màihtenâilt Mâircéllé vit là... et, loin de ce mondé insôhsé, loin de ses vaines illusibiis, elle sUit là voie du ciel.

0 bieriheutiBux dééëhchatitement des choses de là tel*re ! éette vierge si belle, ai thàste et si piil^, a cohsacré à Dieii ses ditsept ans !

Lope est vieux, il est seul, il est prêtre ; s'il jétté seâ regards dans le passé, les joies de sa jeunesse furent si mêlées d*ainertume, qu'elles ne lui ont laissé que là réalité des regrets et le devoir des expiations. S*il a éprouvé deux fois les joies du mariage^ deux fois elles ont été violemment brisées par la mort; s'il a goûté à longs traits les joies de la paternité, elles ne lui ont valu que d'immenses douleurs, la ^étié dé ce chartnant Carlos, le Carlos de ses yeux^ qui meurt à sept ans j la perte de ce second fils mort à quinze âns> au service de son pays ; enfin la tendre^ mais sérieuse séparation de sa fille Marcelle, dont il vient de nous raconter le drame touchant.

Aussi, qtie lui font maintenant les triomphés lîttét^ires longtemps espérés, obtenus depuis longtemps, ttiais inii-

VIE UE tOPfi »B V»GA. 67

tllès et Tâins quatid le cœtir desséché ne bat plus pour leé choses de Itt terre?

L'èttitel à été son refuge après les grandes douleurs de sa vie, il est sa consolation dans les désenchantelnents de la gloire ; il est son espérance j parce qu'il est aussi Texpiatioh dti passé.

îiôpe est rhomttie le plus célèbre de TEspagne, on lé coniiatt, on Taittié, on J|admire. Dans Madrid, oh le suit> bn Vacclame ; les femmes se penchent au balcon polir le voir et pour battre des mains à son passage ; son nom est le synonyme delà perfection en toutes choses*. L'admiration et Tenthousiasme sont h leur comble. Quinze cents pièces de théâtres lui ont valu leé applaudissements de l'Espagne entière et auraient rempli ses cotîres, si l'aUmône ne les eût vidés chaque Jour.

Cependant Lope n'a plus de cœur pour jouir de ces triomphes ; la gloire et la célébrité lui sont devenues indifférentes, tnôme importunes. Il se déguise, il passe par des rues détournées pour éviter d'être vu. Gloires de la terre, vous n'êtes pliià rien pour lui, il ne songe plus qu'à celles du Ciel * .'

Sa santé, autrefois si robuste, commence à décliner ; il ne la soigné pas, il la dédaigne. Il tombe malade^ il laisse aller sa maladie, sans interrompre ses jeûnes et ses macérations. Le vendredi qui précéda le jour de sa mort, Il dit sa messe, lut son bréviaire, arrosa son jardin et rentra pour

* Ce devint un proverbe de dire, d*ùnè chose parfaite, (Qu'elle est dé Lope, Les Joyaux, les diamants, les tableaux, les habits^ les étoÔ^es^ les fleurs, les fruits^ tout ce qui s'admire, tout ce qU*on aime, on y ajoutait les deux mots de Lope, pour en vanter le choix, la richesse et la beauté. — Fama postuma, Montalvan.

2 Tout ce que nous disons ici est le résultat succinct de toutes nos lectures soit de ses poésies sacrées, soit de ses biographies. On peut compter sur la vérité de tous ces détails et de ceux qui suivent.

se donner la discipline comme il le faisait tous les vendredis. Rien de changé pour son âme. Son corps est malade? que lui importe I Son corps va mourir? qu'il meure donc bien vite ! son âme ne relève que de Téternité 1

Vers le soir du jour où les médecins déclarèrent que Lope n'avait plus à espérer de guérison, le saint viatique lui fut apporté avec la pompe ordinaire ; il le reçut avec respect et avec des larmes de joie, parce que, disait-il, il voulait honorer l'hôte auguste qui venait aû-devant de lui pour le conduire à ses divins palais.

Il reçut humblement Textrême-onction, fit entrer sa fille Feliciana, la seule, hélas ! qu'il pût avoir auprès de lui, et lui donna sa bénédiction ; puis il prit congé de tous ses amis comme un homme qui part pour un long voyage.

Il recommanda à tous la paix du cœur, l'amour de la vertu, l'étude de la conscience, leur disant que la véritable gloire était d'être bon, et qu'il changerait volontiers tous les applaudissements qu'on lui avait donnés pour le bonheur d'avoir fait une action vertueuse de plus dans sa vie. Puis, se retournant vers le Christ crucifié, il lui demanda, avec des larmes ferventes, pardon de tout le temps qu'il avait perdu en pensées mondaines, quand il aurait pu le consacrer à sa seule louange ; il résigna sa volonté entre les mains de Dieu, confessa qu'il avait été un des grands pécheurs de ce monde, et fit un acte de contrition dans lequel les larmes eurent plus de place que les paroles.

Enfin, fatigué de toutes ces saintes émotions, il demanda à être seul ; on le laissa. La nuit fut mauvaise; le matin, il expira en prononçant les noms de Jésus et de Marie,

C'était le 27 août 1 635. — Lope avait 73 ans.

Sa mort fut un deuil public; on ne peut comparer ses funérailles qu'à celles de Michel-Ange à Florence ; la ville et la cour suivirent ses obsèques. Le duc de Sessa, son prolecteur et son ami, présidait ce nombreux cortège où personne n*avait été convié, mais où tous les habitants de Madrid et des environs étaient accourus. En voyant passer cette foule muette et triste, en lisant la douleur sur tous ces visages, ceux même qui ignoraient sa mort, la devinèrent. Lope seul pouvait inspirer cette unanimité de regrets. Il avait ému et charmé la foule par ses pièces de théâtre, il avait été Tinterprète de toutes les fêtes de l'Espagne ; car il ne s'y était passé aucun grand événement qu'il ne l'eût chanté. C'était une perte universelle que toutes les âmes sentaient et que tous les yeux pleuraient.

Mais il y avait dans le couvent des Trinitarias descalzas un cœur que la douleur déchirait et qui sentit alors peut-être le seul remords que pût faire naître la vie du croître. Marcelle, la fille bien-aimée de Lope, n'avait pas pu le voir avant sa mort, elle n'avait pas pu lui donner les soins d'une fille ni recevoir la bénédiction du mourant. Elle demanda comme une grâce de voir au moins passer le cercueil de son père. Le convoi fit un long détour pour suivre les murs du couvent, et l'on vit, au coin d'une de ses fenêtres grillées, la pauvre Marcelle coller son front à la vitre et verser des larmes.

Lorsque le cortège eut disparu, elle rentra au fond du monastère qui dut lui paraître alors un cercueil plus impitoyable que celui de son père, car il tenait prisonnière son âme avec son corps, tandis que, laissant ici-bas sa dé-

70 TI^ DE tdPB i)S VSGA.

pouille mortelle, l'âme de Lope de Vega allait rejoindre ai ciel les êtres chéris qui l'avaient précédé , et attendre dan: l'éternité ceux qui restaient encore en ce monde.

Ce détour du convoi, cette figure pâle et noyée d< larmes qu'on avait à peine entrevue derrière les grillei du môil£fôtëre, émurent là foule plils (|Ue la pompe du cor iêge; elle s'associait & cette doulëtir filiale, et qudnd, 1( service tiûe fois terminé, lé cofps desceiidlt sous la tetre, ieà géinissériients et les sanglots dominèi*ent les ptièrés des prêttës et se môlèr'eht àiix échos de la Voûte sotnbrë ofi désËëndatt lé cet'cueil dU plus grand poëte de l'Ëspagdë.

Après ayoir cherché h faire connaître à nos lecteurs Lope de Vega dans sa vie privée , nous allons Fétudier comme écriyain. Déjà on a pu le juger par les citations nombreuses que nous avons faites, et peut-être le lecteur a-t-il le même désir que noys de continuer ces études intéressantes ?

Avant d'abor(|er le théâtre de Lope, qui est le principal objet de ce livre, disons i|n mot de ses poëmes, de ses épîtres et de ses poésies lyriques, qui seraient déjà un titre suffisant pour sa glojre.

La littérature espagnole était en retard de quarante ans sur celle de Tltalie. Ce peuple généreux et brave avait engagé tout son génie dans une lutte gigantesque ; Ibères, Romains et Goths réunis en un peuple compact n'ayant plus qu'un seul nom, celui de chrétiens, disputaient pied à pied le territoire de la patrie aux Maures et Les églises du vrai Dieu aux mosquées de Mahomet.

L'Espagne eut pendant longtemps le bonheur à» n'avQÎr qu'une seule âme et une seule pensée, et comme cette âme était grande et cette pensée magnanime , elles durent in-

fluer sur le caractère de la nation et sur ses premiers essais en littérature.

Cette poésie naissante ne se produisait pas à l'ombre de la paix dont jouissaient par intervalles les nations voisines. L'Espagne n'avait pas le bonheur de cette douce et aimable Provence qui, dans le x® et le xi® siècle, vécut sous un même gouvernement et eut une suite de souverains amis des letlres et des arts. Elle ne pouvait donc avoir que la poésie des champs de bataille, où l'héroïsme est la condition de l'amour. Il reste de cette époque beaucoup d'œuvres sans noms d'auteurs ; ceux-ci ne pensaient guère à s'immortaliser. Le caractère général de ces poésies, et, disons-le de suite, celui de toute la littérature espagnole, c'est la noblesse et la hauteur des sentiments, la loyauté, les principes souvent exagérés de l'honneur et la fidélité au souverain.

Ce caractère est dû à la noblesse de cette guerre patriotique et sainte, à cette croisade du foyer domestique, qiii ressemble si peu aux guerres de France et d'Angleterre, guerres civiles, guerres de baron à baron , maraudage de frontière, tandis qu'en Espagne on combattait nation contre nation, langue contre langue, mœurs contre mœurs , religion contre religion ; aussi ne nous étonnons pas de voir, pendant cette lutte et après le triomphe, l'esprit du peuple espagnol et en même temps sa littérature atteindre un niveau supérieur à celui des autres nations , et se maintenir dans une originalité de dignité et de grandeur dont les désastres politiques n'ont pu la faire déchoir.

Après les premières ballades ou romances, qui semblent l'œuvre de tout un peuple parce qu'elles sont en quelque sorte sa personnification, nous lisons les premières chroniques en prose ; celles-ci furent l'œuvre des hommes supérieurs en noblesse et en rang ; quelques rois eux-mêmes les écrivirent de leur main , et tous en surveillaient l'exécution avec le souci de leur propre renommée et le soin de

la gloire de la patrie chrétienne. Aussi s'accorde-t-on à leur trouver une supériorité sensible sur celles du inénie temps chez les autres peuples.

La poésie espagnole ne subissait, à cette époque, aucune influence étrangère ; la rupture avec les auteurs grecs et latins avait été complète; la langue provençale, bien qu'elle eût eu presque de tout temps une certaine parenté avec la langue catalane, ne fut vraiment introduite dans cette partie de TEspagne, comme langue littéraire, qu'après les persécutions contre les Albigeois, époque à laquelle tout ce qu'il y eut en Provence d'hommes distingués par les lettres ou par la naissance, s'enfuit ou s'exila volontairement en Espagne. Et, môme alors, Tinfluence de cette émigration sur la littérature nationale ne se fit réellement sentir que dans les provinces frontières ; la Castille et la plus grande partie de l'Espagne conservèrent toujours leur individualité.

Nous iie prétendons pas ici faire l'histoire de toute la littérature espagnole*. Ce travail dépasserait nos forces et les limites que nous nous sommes tracées.

Nous dirons pourtant encore , avant d'arriver jusqu'à Lope de Vega, quelle fut l'influence italienne, qui a laissé des traces encore visibles dans la littérature espagnole.

La possession des États napolitains et les guerres d'Italie amenaient nécessairement entre les deux peuples espagnol et italien de nombreux rapports, et la littérature italienne était déjà arrivée à une telle supériorité, que, si les Espagnols étaient les conquérants par les armes , les Italiens

^ Nous ayons déjà cité, et nous recommandons à nos lecteurs Touyrage de M. Ticknor, qui est le traité le plus complet et le plus coi: sciencieux que nous croyons avoir été écrit sur ce sujet.

74 ' LOPE DE VEGÀ,

devaient Tétre par la pensée. Dante et Pétrarque étaient les chefs illustres de cette propagande littéraire.

Mais le génie des deux langues resta néanmoins dis-^ tinct ; l'Espagne eut toujours des poètes qui s'en tinrent aux formes populaires et traditionnelles, et le caractère des deux peuples était si différent, que leurs lapgues ne purent se confondre.

Ce que les Espagnols ont surtout dû aux Italiens, c*est le retour à l'étude de l'antiquité ; il est vrai que ce retour ne pouvait pas amener une similitude dans les productions de l'esprit, car l'Espagne a toujours été elle-même, et sa langue pompeuse, luxuriante d'images, était trop nécessaire à l'imagination de ses poètes pour qu'ils consen-* tissent à la plier aux règles sévères, mesurées et sages de l'antiquité.

Plus tard, l'influence personnelle de Marini et de son école fut plus fatale ; elle donna aux Espagnols l'exemple des concetti et du mauvais goût dont on ne trouve que peu de traces dans les anciens écrivains de l'Espagne.

Marini vivait au temps de Lope de Yega, il eut à Madrid la même vogue qu'à Paris, et on regrette de voir notre poëte lui-même lui donner une place sur le même rang que le chantre de la Jérusalem délivrée.

Il y eut dans ce siècle, au sein de toute l'Europe, une réaction contre le goût solide et pur des écrivains de ran-> tiquité ; ce fut comme une conspiration contre la clarté du langage, la précision du style et la simplicité de la pensée.

A mesure que l'instruction se répandait et que les classes lettrées se recrutaient d'un plus grand nombre d'auteurs, il se trouva des esprits ambitieux de renommée qui voulurent se distinguer de la foule et créer une espèdfe d'aristocratie dans les lettres.

A leur tête, Marini en Italie, Lyly en Angleterre et Gongora en Espagne, semblèrent vouloir interdire au vulgaire

rintelligence de leurs œuvres et créer une langue à ' part , hérissée de mots nouveaux , d'inversions inaccoutumées, de figures étranges qui cachaient des pensées plus obscures encore.

On appela, en Espagne, ce style culio, le cultisme; il exprime parfaitement le but de son créateur Gongora; on rappela euphuisme en Angleterre, le phœbus en France, et peu de temps après le style précieux.

Il semblait qu'on ne voulût être compris que des gens d*élite; il fallait être initié à ces mystères de la pensée pour en pénétrer les abîmes fermés à la foule et au ample bon sens ; ils voulaient aussi faire de leur langue la langue des dieux, mais ils avaient^référé les dieux de rÉgypte aux dieux de FOlympe, et les hiéroglyphes au langage d'Homère.

Disons à la louange de Lope de Vega, qu'il s'opposa de toutes les forces de son esprit à celte invasion barbare ; il Ta combattue par le raisonnement et par la raillerie. Dans une pièce intitulée Amistad y obligacioriy un poëte vient se recommander à un gentilhomme. Celui-ci lui demande s*il a le style vulgaire ou le style cw/^o. — Culto, répondit Vautre. — Eh bien, tu écriras mes^secrets. — Pourquoi?— Parbleu, pour que personne ne puisse les comprendre I

La première scène de la pièce elCastigo sin venganza offre également, en quelques lignes, une satire très-spirituelle du cultisme.

Enfin nous citerons un sonnet plaisant de notre poëte, dont les interlocuteurs sont Boscan et Garcilaso de la Vega, poètes aimés de Lope, qui l'avaient précédé, et dont il vanlait à ses contemporains le style clair, pur et poétique.

— Boscan, nous arrivons et l'auberge me plaît.

— Frappe, Garcilaso. — Qui s'offre là? — De grâcO Ouvrez à deux joyeux cavaliers du Parnasse.

— Quoi! noctumerici; le spectre-nuit paraît!

— Que nous dit la servante? Appelons le valet.

— Pourquoi? le flainbeau-lane arrondit sa rosace, Le cauchemar 'hibou sur l'oreiller se place Quand le lustre-soleil souffle sur so7i reflet I

— Du diable si j'entends une seule parole I Qu'auront-ils fait, bon Dieu ! de la langue espagnole? La vieille Espagne ainsi ne parle plus chrétien !

Allons -nous-en, Boscan, nous faisons fausse route, La Castille est bien loin : je deviens fou, sans doute, Ou nous sommes encor sur le sol biscayen*..

Lope de Vega, en critiquant Gongora, lui rendait justice et lui accordait son admiration, car, avant d*avoir inventé le nouveau style du cultisme, ce poëte avait composé de charmantes poésies qui étaient à la portée de toutes les intelligences. Voilà comment Lope s'exprime à son égard dans une lettre à un grand personnage qui lui avait demandé son opinion écrite sur cette invasion d'une langue nouvelle*.

« Ce cavalier , que je connais depuis plus de vingt-huit ans, est le génie le plus rare et le plus extraordinaire que j'aie connu dans ce pays , et je ne le trouve inférieur ni à Sénèque, ni à Lucain, enfants de la môme patrie, qui a droit d'en être aussi glorieuse que des deux autres... Je l'ai vu et j'ai conversé avec lui en allant en Andalousie , et il m'accueillit avec plus de faveur et plus d'estime que je ne méritais. Il écrivait avec élégance sur toutes sortes de sujets ; nous avons de lui plusieurs ouvrages écrits dans le style pur, tels qu'il les composa dans la plus grande par-

* Nous devons la traduction de ce sonnet à M. Edmond Lafond, notre collaborateur dans la traduction des sonnets des poôtes italiens.

2 Réponse de Lope de Vega Carpio à une lettre d'un seigneur de ce royaume au sujet de la poi^sie nonvollo. — Collection Rivadeneyra, volume XXXVIII, page 137,

tie de sa vie, et qui sont des modèles de clarté et d'érudition ; mais, ne se contentant pas d'avoir atteint le dernier degré de la réputation par la suavité et la limpidité de son style, il voulut (ce que j'attribue à une bonne et saine intention, et non à l'orgueil, comme beaucoup d'autres qui lui sont hostiles le croient) enrichir l'art et le langage de figures et d'ornements tels qu'on n'en avait jamais vu ni imaginé jusqu'au temps présent, pour rendre obscure une langue qui a produit tant de chefs-d'œuvre intelligibles à première vue, nwi-seulement pour les savants, mais encore, pour les ignorants eux-mêmes. Ce cavalier a bien atteint le but auquel il voulait arriver ; mais le danger était dans les conséquences, et elles ont été telles, que je doute qu'elles puissent cesser si la cause ne cesse pas. Je crois que l'obscurité et l'ambiguïté des phrases sont contagieuses. Aussi les poètes qui imitent ce cavalier ont eu des enfantements monstrueux, et ils pensent arriver à son génie en imitant son style ; mais plût à, Dieu qu'ils eussent fait le contraire.

» Je conclus en disant que semer de cette façon le style de figures et d'ornements est vicieux et indigne de la poésie : c'est comme si une femme qui se farde, après s'être mis du rouge sur les joues, s'en mettait aussi sur le nez, sur le front et sur les oreilles. Une composition pleine de tropes et de figures, c'est un visage coloré comme celui des anges qui soufflent dans les trompettes du jugement dernier, et dans lequel il n'y a ni nuances, ni veines, ni reflets, ni modelé, enfin rien de ce que les peintres appellent la carnation.

» En somme, un auteur l'a dit, la poésie doit coûter beaucoup de peine à celui qui l'écrit et peu à celui qui la lit.

» Je ne dis rien de tout cela pour offenser le divin génie de ce cavalier, mais pour attaquer celte langue nouvelle

78 LOPB DE VKGA,

qu'il veut introduire ; qu*il en soit ce qu*il voudra, je Veatimerai et Taimerai, acceptant de lui avec humilité ce que je comprendrai, et respectant ce que je ne comprendrai pas; mais quant à ceux qui s*attachent des ailes avec de la cire pour l'imiter, jamais je n'aurai de pitié pour eux, parce qu'ils commencent par où il finit S »

Nous n'avons cité que quelques passages de la lettre de Lope; elle prouve son goût parfait; mais il était de sana-« ture de donner d'excellentes règles, dût-il être quelque-» fois le premier à les rompre, Dans plusieurs de ses poè^ sies, il semble |qu'il ait cédé h ce goût nouveau qui devint une mode malgré ses efforts, et qui a longtemps g&té la langue espagnole.

Lope de Vega, dans ses poèmes et ses poésies lyriques, bien que souvent nous retrouvions en lui le poète national et le continuateur de la poésie traditionnelle, fut évidemment de l'école italienne; ses regards s'étaient tournés avec admiration vers ces phares qui éclairaient l'humanité et l'avaient aidée à sortir des ténèbres du moyen âge. Il am-» bitionnait de suivre les traces de Dante, de Pétrarque, de l'Arioste et du Tasse; il prit la forme des tercets à Dante, s'inspira de Pétrarque dans ses sonnets, composa des can-^ zones, des triomphes ; voulut continuer l'Arioste dans son poème d'Angélique, et faire un poème de Jérusalem aprèa le Tasse,

Mais pour mettre plus d'ordre dans cette revue succincte

* Nous recominandons ce modèle d'une critique fine et pleine d*urbaoîté. Si par hasard quelques esprits curieux de faire des rapprochements voulaient la comparer à celle qui, de nos jours, a attaqué un poète célèbre, nous dirons que nous l'aurions souhaitée toute semblable à celle de Lope, c'est-à-dire, composée d'admiration çt de regrets.

des œuvres non dramatiques de Lope, nous suivrons Tordre dans lequel elles ont paru ; nous prions seulement le lecteur de ne pas oublier que, si nous nous h&tons un peu, c'est pour arriver au sujet principal de notre livre, à l'étude du thé&tre de Lope.

Noos avons déjà parlé, dans la vie de notre poëte, de VAr* cadie, roman pastoral en prose et en vers, et qui fut composé à Fftge de dir-sept ans.

ijBi Beauté d'Angélique est un poëme en vingt chants, composé pendant Texpédition de Tarmada , à bord du vaisseau le Saint-Jean^ sur lequel Lope s'était embarqué. C'est une continuation du poëme de l'Arioste.

En voici le sujet : Un roi de Séville, au moment de sa mort, lègue sa couronne au plus beau gentilhomme aimé de la plus belle femme du monde. Vous voyez d'ici la foule des concurrents, car il ne faut pas douter que les femmes laides et mal tournées ne soient accourues les premières ; mais Angélique et Médor se mettent sur les rangs, et une voix unanime leur donne le prix de la beauté. Cependant ils ne doivent pas jouir en paix de leur triomphe. La jalousie et l'envie en appellent de ce jugement échappé d'abord aux juges éblouis par tant de charmes ; on arme contre eux, on les assiège dans la capitale de leur royaume. Médor est séparé d'Angélique et lui fait même une infidélité dont arrive bientôt le repentir ; Angélique elle-même est courtisée de son côté. Vous voyez qu'on a réussi à diviser l'ennemi ; mais à la fin ils se retrouvent, et Angélique meurt de joie.

On ne .peut nier que ce poëme ne soit au-dessous du modèle que s'était donné Lope de Yega ; on n'imite pas impunément l'Arioste. Il en sera de même des auti'es poëmes que Lope a composés d'après les maîtres italiens. Le génie doit inventer ; quand il se traîne sur des traces étrangères, il se fourvoie et n'est plus lui-même.

La Dragonteùf poëmeen dix chanls, a été écrite par Lope contre sir Francis Drake, le pirate anglais qui avait contribué h la destruction de l'armada ; c'est une vengeance de poète. Le patriotisme lui fait trouver des accents énergiques, mais nous ne sommes pas à même d'apprécier la justice de cette querelle nationale. Elle s'adressait aux passions du moment, et n'a plus qu'un faible intérêt à la lecture.

Le Pèlerin dans sa patrie y dédié au* marquis dePriego en 1 603 , rienferme l'histoire de deux amants qui courent les aventures en Espagne et en Portugal, sont faits prisonniers par les Maures , et reviennent comme pèlerins dans leur patrie. Lope a mêlé à cette fable quelques épisodes, et même des pièces de théâtre qu'il fait représenter à l'occasion des noces des deux héros du poème ; on y trouve aussi de nombreuses allusions au mariage de Philippe III avec Marguerite d'Anjou.

La Jérusalem conquise est la conquête de la cité sainte par les Sarrasins. Le sujet nous paraît assez tristement choisi , puisqu'on n'a qu'à gémir sur le dénoûment , et puisque le poème doit finir par une lamentation et non par un chant de triomphe ; c'est le récit des efforts de la deuxième croisade, efforts glorieux, mais que le succès n'a pas récompensés. Il semble que le seul but du poème soit de mettre au nombre des chefs de celte croisade le roi d'Espagne Alphonse VIII, qui pourtant n'y alla pas.

Le poème de Philomèle a deux chants ; le premier est le récit gracieux de la fable que nous a laissée la mythologie, et le deuxième, précédé par une dédicace expUcative à la illustrissima sehora dona Leonor Pimentel, est, comme Lope l'annonce, le récit d'une dispute entre le merle et le rossignol.

Le premier, jaloux du chant suave et harmonieux de son rival, lui porte un défi, comme Marsias à Apollon, aux éclats de rire de tout l'Olympe. Lope, attaqué dans ses ouvrages.

les défend contre le merle, dont le nom cachait sans doute celui d'un de ses envieux.

Circéy autre poëme mythologique en trois chants, est une amplification de l'épisode connu de l'Odyssée ; c'est le séjour d'Ulysse au palais de l'enchanteresse.

La Corona tragica, — La couronne tragique est un poëme en cinq chants et en vers, dont Théroïne est Marie Stuart, et qui se termine par le jugement et par ta mort de cette reine infortunée. Ce poëme, où l'auteur cherche à venger la femme catholique des injures et des calomnies que Fhérésie prodiguait à sa mémoire, eut un immense succès en Espagne et semblait être l'expédition d'une armada poétique contre Elisabeth, reine d'Angleterre. Le pape Urbain VIII, auquel ce poëme fut dédié, récompensa Lope en le faisant docteur en théologie et chevalier de Saint-Jean.

Le Laurier d'Apollon est le livre d'or de l'Espagne littéraire. C'est la revue de tous les hommes célèbres qui illustrèrent leur pays par les lettres ; un grand nombre d'entre eux n'ont d'autre gloire que d'avoir leurs noms inscrits dans ce poëme, qui se distingue surtout par la curieuse variété de toutes les formes que peut prendre l'éloge sous la plume d'un poëte tel que Lope de Vega.

Le Triomphe de la foi dans le royaume du Japon renferme le récit, en prose mêlée de vers, de plusieurs martyres qui eurent lieu dans ce pays vers les années i 61 4 et i 61 5.

Nous ne ferons que citer la Andromeda, la Tapada, la Rosa blancay pour arriver au poëme de la Gatomachia, ou la Guerre des chats, poëme burlesque où Tesprit et la gaieté abondent. Ce poëme, comme beaucoup de poésies de Lope de Vega, fut pubhé sous le nom du licencié Tome de Burguillos.

Le poëme de Saint Isidore , qui date encore de la jeunesse de Lope , fut un des poëmes les plus populaires de l'Espagne; c'était la légende du saint cher à Madrid.

Nous lisons, en tôte de la relation de la junte poétique. qui eut lieu à Toccasion des fêtes de Saint-Isidore, un résumé de sa vie fait par Lope lui-m^me, et dont nous donnons ici des fragments K

Sous le règne d'Alphonse VII , en 4 4 40 , naquit le bienheureux saint Isidore , de parents laborieux et vieux chrétiens. Il s*éleva dans la maison divan de Yargas, qui le maria à sainte Marie de la Cabeza, fille de parents égale* ment honorables. Ils eurent un fils après la naissance duquel ils firent vœu de chasteté et se séparèrent. Isidore resta chez son maître, et Marie alla servir un ermite, dont la pauvre demeure s'élevait sur les rives de Jarama ; mais le démon suscita la calomnie , et on raconta à Isidore^iue sa femme avait cessé d'être chaste. Il alla , dans sa sainte colère, la trouver pour lui faire des reproches. Marie le vit arriver sur le bord opposé du fleuve, et, ne sachant où trouver une barque pour le traverser, étendit son manteau sur les eaux , et y plaçant ses pieds , passa de l'autre côté par un mouvement plus facile que ceux des cygnes, et avec rame plus blanche que leurs plumes ; preuve miraculeuse de sa foi et de sa chasteté !

Isidore, envié par ses égaux en rang, mais non ses égaux en vertus, fut à son tour accusé auprès de son maître Ivan de Vargas d'aller tard au labourage, ce qui était vrai, parce qu'il passait la plus grande partie du jour dans les églises à entendre les offices divins ; le cavalier, fort en colère, vint visiter son domaine, mais il y trouva des anges, vêtus de blanc, qui conduisaient des charrues attelées de bœufs magnifiques et cultivaient ses terres à la place d'Isidore. Depuis lors Ivan de Vargas eut une grande vénération pour son laboureur.

Cette légende a pour épigraphe les trois vers suivants :

* Collection de Rivadeneyra, volume xxxviii, page 143.

POBTB LTRIQUB. 83

Làbré. cultivé, cogi,

Con piedad, con fe, con celo

Terras virtudes y cielo.

J'ai labouré, cultivé et moissonné avec piété, avec foi et avec zèle, les terres, les vertus et le ciel.

Ce poëme, écrit tout à fait suivant le mode traditionnel des anciens écrivains deTEspagne, est remarquable par sa simplicité naïve , la fraîcheur de ses pensées et le charme des vers.

Le roi Philippe III étant tombé dangereusement malade dans un village voisin de Madrid, les citoyens de celte ville envoyèrent en procession les reliques d'Isidore pour détourner le malheur qui menaçait FEspagne.

Laguérison du roi futattribuée à l'intervention du saint, qui dut sa canonisation à cet événement.

Les fôtes qui eurent alors lieu à Madrid furent l'occasion d'une junte poétique que Lope de Vega présida ; la séance s'ouvrit par un éloge du héros de la fête, composé par lui. Neuf prix avaient été offerts par les neuf muses. On fit la lecture des neuf poèmes qui avaient concouru. Ils avaient été composés par les plus célèbres auteurs de l'Espagne, Zarate, Guillen da Castro, Jauregui, Espinel, Montalvan, Pantaléon, Silveira, Calderon, jeune alors, Lope lui-même et son fils naturel, Lope de Lugan, âgé de quatorze ans. Pour égayer l'assemblée, un personnage remplissait les intervalles de ces lectures par des poésies bouffonnes ; et, bien que l'auteur eût pris le nom de Tome Burguillos, Lope ne cacha pas que c'était à lui qu'on devait ces intermèdes plaisants. Ce fut lui qui lut, avec âme et sentiment, les pièces de vers des neuf concurrents ; après quoi les juges prononcèrent. Il est singulier que le nom du vainqueur ne soit pas parvenu jusqu'à nous.

Le poëme Aes Pasteurs de Bethléem, en prose et en vers, parut aussi sous le nom de Burguillos. C'est une suite de

Bi LOPE DE YEGA,

délicieuses et naïves légendes. Ce sont les pieux ré( la naissance du Christ et de son enfance ; nous ne po résister au plaisir de donner à nos lecteurs un échai de ces charjnantes poésies.* .

La vierge Marie parle à l'enfant Jésus couché Ai crèche :

* De Bethléem enfant divin, Dans la paille de votre crèche La rose encor est douce et fraîche, Et le fiel sera pour demain.

Vous pleurez sur ce lit de pailles, O mon beau petit nourrisson !

Vous ayez froid dans vos entrailles, Tout votre corps a le frisson.

Dormez, doux trésor de ma vie, Ne pleurez pas; car, à l'instant, Le loup viendra s'il vous entend.

Dormez, cher agneau, je vous prie.

Las pajas del pesebre,

Nino de belen Hoy son flores y rosas Manana scran hiel.

Llorais entre las pajas, De frîo que teneis, Hermoso nino mio, Y de calor tambien.

Dormid Cordero santo ; Mi vida, no lloreis ; Que si os escucha el lobo, Vendra por vos, mi bien.

* Pastores de Belen, livre m. — Collection de Rivadeneyra, xxxviii, page 273.

Que votre petit corps repose Sur ce lit humide et malsain ; Pour vous tout n'est en cor .que rose, Et le fiel sera pour demain.

Oui, cette paille est blanche et fine, Et douce encor à votre front ; Hélas ! ils vous la changeront Demain en couronne d'épine.

Le moment présent est à nous ; Ce qui demain peut vous attendre, Moi, je ne veux pas vous l'apprendre... Peut-être, hélas ! le savez-vous.

Et plus loin, quand un agent d'Hérode vieot heurter à la porte :

Qui frappe? qui va là? .

— Dites ! Est-ce ici la demeure De l'homme-Dieu né tout à l'heure?

— Chut ! il dort ; le voilà.

Dormid entre las pajas Que aunque frias las veis, Hoy son flores y rosas ' Manana seran hiel.

Las que para abrigaros Tan blandas hoy se ven Seran manana espinas

En corona cruel.

Mas no quiero deciros Aunque vos lo sabeis Palabras de pesar

En dias de placer...

l Quieu llama ? quien esta ahi ?

— l Dônde esta, sabeislo vos Un nino que es hombrey Dios ?

— Quedito, que duerme aqui.

W iOPB OB VSGÀ.

— Quoi ! sur terre, et sans autre fête? Réveillez-le, dépéche^vous ;

Pour lui la mort aussi s'apprête, Puisqu'il est homme eomme nous.

— Parlez bas, je vous en conjure, Si vous venez pour l'implorer.

Il était si las de pleurer, Qu'il s'est endormi sur la dure !

— Ouvrez la porte sans retard.

Ne puis-je entrer puisque nous sommes, Bien qu'il soit Dieu, tous les deux hommes?

— Chut ! il dort ; revenez plus tard.

Je vois quelle est votre malice, Et que c'est pour l'exécuter * Qu'ici vous venez apporter Votre baguette de justice*.

— En el suek) duerme? — Si

— Pues decidle que despierte; Que viene iras el la muerte Despues que es hombre por mi.

— Llamad con voces mas bajas Si le yenis à buscar,

Que cansado de Ilorar, Se ha dormido en unas pajas.

— Bien podeis abrirme â mi, Que puesto que busco a Dios, Ya somos hombres los dos.

— Quedito que duerme aqui, A fe que es mucha malicia Que, acabado de llegar

Le vengais a ejecutar Y con vara de justicia,

* En espagnol ejecutar, terme de loi.

2 Lope de Vega donne à Tagent d'Hérode ia vara, ou verge ( tice, que portaient les alcades en Espagne.

POKTB iTRIQUB. 87

-- On dit que lui-même le veut Pour obéir à Dieu son père ; Pourquoi ne pas le satisfaire?

— Chut! il dort, attendez un peu.

Si vous efxigez quelque $^ge Pour servir de nantissement ; Sa mère ici ha seulement Que ce pauvre enfant en bas âge.

— Est-il meilleur nantissement Pour me payer que l'enfant môme Qu'on dit le fils du Dieu suprême?

— Chut ! il dort, parlez doucement.

- El mismo lo quierc asi Par satisfacer a Dios.

Entrad decidse lo vos.

• Quedito, que duerme aqui.

Nous n'avons pas donné sans doute, et il s'en faut de beaucoup, la nomenclature de tous les poëmes qu*a composés Lope de Vega, Notre auteur fut tellement fécond que tous ses ouvrages réunis feraient plus de cinq cents volumes, tels qu'on les imprime de nos jours. Nous n'écrivons pas ce chiffre comme un éloge, mais plutôt comme un regret, Cette fertilité prodigieuse a nui au génie de Lope, et, s'il est tombé souvent dans une médiocrité indigne de lui, il faut en attribuer la cause à cette facilité de produire qui n'a cessé qu'avec sa vie, après avoir commencé dès sa plus tendre jeunesse.

Dans les poëmes dont nous venons de parler, le poêle est toujours l'élégant , spirituel et charmant diseur que nous admirons ; mais on sent que l'improvisation entraîne

88 LOPE DE YEGÀ.

sa plume et Tempêche de mûrir son plan et de resserrer ses pensées.

De tous ses ouvrages, ce sont ceux que nous aimons le moins ; mais dans ses autres poésies, letrillas^ glosas^ romances, eglogas, eligiasy odasy cancionesy epislolas et sonetos, nous trouvons un fleuve inépuisable de vers charmants et d'idées gracieuses, dont on aime à parcourir les bords, et une délicieuse musique qu'on écoute, comme on aime à entendre chanter les oiseaux dans les bois*.

En lisant les sonnets, la tentation nous a pris d'en traduire quelques-uns pour nos lecteurs. La forme du sonnet est la même en France qu'en Italie et en Espagne.

Cette forme de la poésie est celle que nous croyons la plus susceptible de se traduire, parce que, n'ayant pas changé de mode et le rhythme étant le même, un sonnet traduit peut devenir une chose française tout en étant une traduction. D'ailleurs nous espérons qu'on nous pardonnera; traduire des sonnets est, pour nous, péché d'habitude, et nous tenons à faire pour Lope ce que nous avons fait pour Shakespeare et pour les auteurs italiens*.

* Nous avons cité dans la vie de Lope beaucoup de passages de ses épîtres, et nous regrettons de ne pouvoir pas nous arrêter davantage sur leur mérite.

2 Ces sonnets se trouvent dans la collection de Rivadeneyra, page 3«i2, volume xxxviii. Nous avons mis le texte au bas des pages, malgré Tefifroi que peut nous inspirer un pareil voisinage, pour donner à ceux de nos lecteurs qui savent l'espagnol l'occasion de les lire dans Toriginal.

ns

et rs ir

ie

e n'attends pas la flotte S et jamais n'importune m le ciel, ou la mer, ou le vent par mes vœux, 'our lui faire passer les caps aventureux ous le trident d'azur du tout^puissant Neptunç.

e n'ai pas un brin d'herbe à moi sous notre lune,' *as le moindre^illon venu de mes aïeux lu'arrose de sueurs un couple de grands bœufs ; )t je n'ai ni vassaux, ni rentes, ni fortune,

bis ces lierres amis, dont les embrassements, nage de l'hymen, font des liens charmants . ces peupliers verts dont le feuillage tremble,

«ucinde, et si ton cœur ne me contredit pas, •ue la vieillesse encor me trouve entre tes bras ! fous ferons du Léthé le dur passage ensemble.

Yo no espero la flola, ni importune Âl cielo, al mar, al viento por su ajuda. Ni que segura pase la Bermuda Sobre el azul tridente de Neptune ;

Ni tengo yerba en campo, 6 rompo alguno Con el arado en que el villano suda, Ni del vasallo que con renta acuda, Provecho espero en mi favor ninguno.

Mira estas hiedras, que con tiernos lazos, Para formar sin aima su bimeneo.

Dan â estes verdes àlamos abrazos.

Y si tienes, Lucinda, mi deseo, Hàlleme la vejez entre tus brazos, Y pasarémos juntes el Leteo.

i II s'agit des galions qui rapportaient Tor d'Amérique en Espagne.

0 mon Guadalquivir ! puissent tes belles ondes Trouver dans l'Océan un repos protecteur! Puisses-tu, dan§ tes ports, admirer la splendeur D'une ville de mâts, rendez-vous des deux mondes !

Que ne puissent jamais ou carènes ou sondes *

De tes grottes d'azur troubler la profondeur !

Qu'aux champs baignés par toi, les blés aux tresses blondes

Fatiguent la faucille aux mains du moissonneur !

Puissent tes flots, courant dans les plis de ton sable, Rouler plus de grains d'or pour l'homme insatiable, Que tu ne vois, le soir, d'étoiles s'y plonger !

Mais, si Lucinde vient effleurer ta surface, De ses pieds adorés ne baise pas la trace, Car je viens en jaloux et veux l'interroger.

Asi en las oias de la mar féroces Bélis, mil siglos tu cristal escondas,

Y otra tanta ciudad sobre tus ondas De mil navales edificios goces ;

Asi tus cuevas no interrompan voces.

Ni quillas toquen, ni permitan sondas,

Y en tus campos tan fértil correspondas, Que rompa el trigo las agudas hoces;

Asi en tu arena el indio màrgen rinda,

Y al avariento corazon descubras

Mas barras que en tî mira el cielo estrellas ;

Que si pusiere en ti sus pies Lucinda, No por besallos sus estampas cubras ; Que estoy celoso, y voy leyendo en ellas.

Quand, sous tes doigts d'ivoire aux flexibles anneaux, Frissonne Tinâtrument où ton âme soupire, Quand tu chantes, cédant au souffle qui t'inspire, De l'amour à Madrid les douceurs ou les maux ;

On n'entend plus alors ni murmure des eaux, Ni feuille en mouvement, ni brise qui respire, Ni bruit sous le gazon, ni ramage d'oiseaux ; Au doux son de ta voix, toute autre voix expire.

En t'écoutant chanter, vaincu par l'harmonie,

Le.loup même, oubliant sa triste félonie.

Au milieu des troupeaux s'étendrait tout un jour.

Si l'être sans raison, la plante qui s'ignore.

L'air et l'eau, pour t' entendre, ont un instinct d'amour,

Que deviendra le cœur de l'homme qui t'adore ?

Cuando con puntas de marfil labrado Animas, labradora, el instrumento Cantando en sonoroso y limpio acento Los dulces hurtos del amor al prado,

Ni suena arroyo en éxtasis parado, Ni entre las hojas se deleita el viento Ni por estar à tu dulzura atento Se escucha voz de pàjaro pintado.

Duerme inocente el lobo, que ha vencido El son divino de tu dulce lira, Y entre el mismo ganado esta rendido.

Pues donde tu suave #|(nto admira A quien falta razon, vida y sentido, ^ Que harà con aima quien por ti suspira?

M LOPS BB VEGÀ.

Lucinde xxû jùnt donnait à son oiseâa chéri Son repâs du matin, et le petit volage, Par la porte entr'ouveite, échappa de «a cage, Saluant le grand air d'un coup d'aile et d'un cri.

Elle, voyant s enfuir son ingrat favori, Tendit en vain le hras pour le prendre au passage, Et lui dit tristement (car sur son beau visage La pâleur succédait à Fœillet défleuri) :

« Sans craindre les filets Ou la balle traîtresse, Pourquoi fuir loin du nid que te fit ta maîtresse. Qui baisa si souvent ton petit bec rosé? s

Et l'oiseau repentant se reprit à ce leurre ;

l\ revint plus soumis et plus apprivoisé.

Ah 1 que ne peut sur nous une femme qui pleure ?

Daba sustento â un pajarillo un dia Lucinda, y por los hierros del portillo Fuésele de la jauia el pajarillo Al libre viento, en que vivir solia.

Gon un suspiro â la ocasion tardîa Tendiô la mano, y no pudiendo asillo Dijo (y de las mejillas amarillo Volviô el clavel, que entre su nieve afdia) :

« i Adonde vas, por despreciar el nido, 7> Al peligro de ligas y de balas, » Y el dueno huyes, que tu pico adora? »

Oyôla el pajarillo enternecido, ¥ ^ la antigua prision volviô las alas ; Que tanto puede una mujer que Uora.

S0NKST8. 95

/Àttique sur ses monts n*eut jamais plus d'abeilles, /Océan sur ses bords plus de goémons verts, .es forêts plus de pins pour chauffer les hiyers , e printemps plus de fleurs, Tété plus de menreilles,

e Nord plus de frimas, de neiges et de veilles, e Parthe plus de traits à lancer dans les airs, ;t l'opulente automne à ce vaste univers e prodigua jamais plus de grappes vermeilles ;

imais les cieux n'ont eu plus d'yeux ouverts, le soir, uand la sereine nuit suspend son voile noir, 'Océan plus de flots, les volcans plus de flamme,

a mer ne nourrit pas plus d'hôtes rassemblés,

t les bois plus d'oiseaux... que je n'ai pour ma dame

rodigué de soupirs vainement exhalés.

Nô tiehé'tania miel Atîca hermôsa, Algas la orilla de la mar, ni encierra Tantas encinas la montana y sierra, Flores la primavera deleitosa.

Lluvias el triste inviemo, y la copiosa Mano del seco otofto por la tierra Graves racimos, ni en la fiera guerra Mas fléchas Media, en arcos belicosa.

Ni con mas ojos mira el firraamento Cuando la noche calla mas serena, Ni mas olas levanta el Oceano.

Peces sustenta el mar, aves el viento, Ni en lybia hay granos de menttda arena, Que doy suspiros por Lucinda en vano.

96 LOPE DE VEGÀ.

Asile ouvert toujours à nos âmes blessées, Vers tes sacrés autels je me mets en chemin, Avec l'humble débris de ma chaîne à la main Et VeX'VOto tardif des longues traversées.

Mon amour, naufragé de l'océan humain, Y suspendra sa voile et ses vergues brisées. Et, pour mieux exciter la pitié du prochain. Le tableau rembruni de mes peines passées.

. Mais non ! attends un peu que j'aille retirer Du vaisseau que l'orage et les vents font sombrer, Les gages précieux donnés par l'infidèle ;

Ou plutôt n'attends plus, tu m'attendrais en vain. Car si Lucinde apprend que je reviens près d'elle,. Elle me retiendra par son regard divin.

Ya vengo con el voto y la caa»^..

Desengano santisimo, à tu casa, Porque de la mayor coluna y basa Cuelgue de horror y de escarmiento llena.

Aqui la vêla y la rompida entena Pondra mi amor, que el mar del mundo pasa, Y no con aima ingrata y mano escasa, La nueva imâgen de mi antigua pana.

Pero aguârdame un poco, desengaîio ; Que se me olvidan en la rota nave Ciertos papeles, prendas y despojos.

Mas no me aguardes, que seras engaîîo ; Que si Lucinda â lo que vuelvo sabe, Tendrâme un siglo con sus dulces ojos.

imonr est le seul chant permis à la jeunesse, isseau sans gouvernail qui pour lest a des fleurs, »nt les flammes au vent font danser leurs couleurs, mpagne sans moissons et bouton sans promesse.

I soleil vous emporta avec même vitesse,

intemps, chansons, amours, pleins de joie et de pleurs ;

>mme lui vers l'hiver, je vais à la vieillesse ;

>ins ardent et moins fou, je veux des jours meilleurs.

suivrai donc tes pas, tes armes et ta gloire, isistant aux combats et chantant la victoire, ît le nom de Dédale un jour m'être donné.

li, le pays glacé, toujours voilé de brume, ; la mer qui de sang rougira son écume, orront bientôt ton front de lauriers couronné ^

Ganta la edad primera los amores Nave sin lastre es el ingenio tierno, Flamulas, vêlas, jarcias sin gobierno, Campo sin fruto y con viciosas flores.

Mis juvéniles lâgrimas y ardores Pasaron con el sol, que al curso eterno Llevô la primavera, y al invierno Yuelve los pasos de mi edad mejores.

To seguiré tus armas, y la pluma Osaré levantar hasta tu espada Aunque como otro Dédàlo présuma.

T verà la région à la Espana hélada, Y el mar, que en sangue tenira su espuma. De oro y laurel tu frente coronada.

^ n s'adresse à un de ses amis au moment où part la flotte de ftimada.

98 LOPB BS VEGA.

vm

Lignan, un noble cœur n*estime que le bien Qui prend au sein de Dieu ses titres de noblesse ; Vous l'avez dit vous-même, une injuste richesse Est loin de mériter Testime du chrétien.

Trop aveugle est celai qui ne sait pas combien iU

La pauvreté timide est une douce hôtesse , ^

Et qui, pour assouplir sa native rudesse, ^

Baisse le front devant un fier patricien ! ^

Oui, rhomme généreux dédaigne la fortune, Car la vertu n'est pas une charge importune, Qu'on perd dans un naufrage au choc des éléments.

Malheur au courtisan qui flatte la puissance 1 1 ^

Bien que pauvre au dehors, on est riche au dedans, I ^

Car en soi la vertu porte sa récompense. *"

Linan, el pecho noble solo estima Bienes que el aima tiene por nobleza.

Que, como vos decis, torpe riqueza Esté muy lejos de comprar su estima.

i A cuâl cobarde ingenîo desanima Segura, honesta y libéral pobreza.

Ni cuâl, por ver pintada la corteza, Quiere que otro senor su cuello oprima?

No ha menester fortuna el virtuoso; La virtud no se da ni se recibe.

Ni en naufragio si pierde, ni es impropriâ.

i Mal haya quien adula al poderoso, Aunque fortuna humilde le derribe, Pues la virtud es premio de si propial

gQNNETS. 80

luvre barcpie i jamais de doU envelopi^éei le ballottent Tenvie ot la feinte amitié, À pour te gouverner sur la mer sans pitié sux rames seulement, ma plume et mon épée.

ûs la première est faible et l'autre mal trempée ; issi je vois ton flanc, entr'ouyert à moitié, îs ports de la faveur sor^' disgracié, ittu par tous les flots d'espérance trompée.

us ton étoile au ciel; tout est vain iei4)as; li Fignore est un fou 1 car sur terre il n'est pas 3 vaine inimitié ni d'amitié parfaite ;

as4u pas loin de toi laissé les meilleurs jours? )ur le peu qui t'en reste, eb bien, vogue toi^ours, ins espérer le port, sana craindre la tempête 1

Rota barquilla mia, que arrojada De tanta invidia y amistad fingida De mi paciencia por el mar regida, Gon remos de mi pluma y de mi espada,

Una sin corte y otra mal cortada Conservaste las fuerzas de la vida, Entre los puertos del favor rompida Y entre las esperanzas quebrantada ;

Signe tu estrella en tantos desenganos; Que quien no los crey6 sin duda es loco, Ni bay enemigo vil ni amigo derto.

Pues bas t)asado los mejores anos, Ya para lo que queda, pues es poco, Ni temâs à.la mar ni espères puerto.

Le bruit qui de ma mort jusqu'au Tibre romain A porté la nouvelle était faux, mais peut-être Il m'apprend que bientôt elle va m'apparaître, Cher Paul, et pour pleurer, attendez à demain.

Je n'ai jamais pensé que, tardif ou soudain, Le trépas, que j'attends sans peur, pût jamais être Plus beureux que ma vie, à moins di^nc de renaître Dans votre souvenir comme un phénix divin.

L'envie a décidé que, pareils à Técume,

Mes jours de vague en vague iraient mêlés de brume.

En en tranchant le fil, elle n'a pas eu tort.

Bien qu'on m'ait fait mourir, je bénirai mon sort, Car, vivant, je reçois de votre docte plume L'éloge de celui que vous avez cru mort.

La fama que del Tibre â la ribera.

De lenguas de mi muerte mal vestida, Paulo, llegô, parece que fingida Me enseiia â prévenir la verdadera ;

Aunque jamâs pensé que ser pudiera Mas dichosa mi muerte que mi vida Si â vuestro sol, en fénix convertida, Con nuevas plumas renacer espéra.

La envidia que mis anos, como espuma, Ir â la playa de ola en ola advierte, No es mucho que ya muerto me présuma.

Dichoso yo, pues me matô de suerte.

Que puedo oir de vuestra docta pluma.

Despues de muerto, elogios â mi muerte.

Quand un bon villageois sur ce bord solitaire, Ormeaux, vous transplantait avec un soin jaloux, Vous étiez sans feuillage, et j'étais comme vous : Vice et vertu pour moi n'étaient qu'un vain mystère !

Depuis ce jour qui fut une fête pour nous. Trente fois, poursuivant sa course séculaire Du scorpion humide au frileux sagittaire, Le soleil a passé sur notre tête à tous.

Et nous avons grandi!... Votre verte jeunesse De la mienne semblait refléter la beauté, Et votre rude écorce annonce ma vieillesse ;

Du temps, hélas ! quel fruit avons-nous rapporté? Mais Dieu ne vous fit pas de notre humaine espèce. Et je dois pleurer seul, triste et désenchanté.

Cuando por este mârgen solitario Villano agricultor os trasponia, Verdes olmos, apenas yo sabia Que fuese honesto bien ni mal contrario.

Treinta veces el sol al sagitario, Saliendo de la casa hûmeda y fria Del escorpion, tocô desde aquel dia, Gurso immortal de su camino vario.

Crecistes y creci ; vuestra belleza Fué my edad verde, como ya â mis anos Espejo vuestra rigida corteza.

Los dos sin fruto vemos sus enganos ; Mas; ay que no era en vos naturalezai Perdi mi tiempo, lloraré mis danos.

109 LOPE DE VB6A.

xn

En tourbillons confus que l'orage comprii^e, La foudre frappe l'air, haut et bas, en tout lieu,, Et du Guadarrama, degré qui monte à I^eu, Sous un linceul de neige ensevelit U ciu^e.

Le vent rompt les vaisseaux, prend des moissiaiis la iiam$ Lèche les flots gonflés sous ses baisers de feu, Les monte jusqu'au pôle ou les seu4 à Vabuœ» Et les tient embrassés dans uu dernier adieux

Ces nuages épais, teinte uniforme, obscure. Semblent de ses couleurs dépouiUeir la nature. Et le char de Phœbus roule désordonné.

On djrait que de Dieu VéterueUe barmonie De notre ciel humain est h jamais bannie... Mais il a vu Lucinde et ^'est rasséréné !

Con imperfectos circules enlazan Ray os el aire, que en discurso brève Sepulta Guadarrama en densa nieve, Cuyo blaniîo parece que amenazan.

Los vientos, campos y naves despedazan ; El arco el mar con los extrêmes bebe ; Subele al polo, y otra vez le Uueve; Con que la tierra, el mar y el cielo abrazan.

Mezclô en un punto la disforme cara La variedad con que se adorna el suelo Perdiendo Febo de su curso el modo.

Y cuando ya parece que se para El armonia del eterno cielo Saliô Lucinda y serenése todo.

xni

La tour que mes pensers, dans leur ambition, Ëlevaient jusqu'aux cieux, s'écroule tout entière; Les ruines en sont, pour ma punition, Ëparses sur le sol, et tombent en poussière.

Ils voulaient du soleil atteindre la lumière, Orgueilleux de mourir brûlés par un rayon, Âltirés et trompés ainsi qu'un papillon Qui cherche avec amour la flamme meurtrière.

0 désillusion qui nous viens tôt ou tard !

Au lieu de nous guérir, tu tournes le poignard ;

On te cherche, on te trouve, on te hait, on t*envie !

Durez, durez, erreur, je bénirai mon sort; Car, si la vérité doit nous donner la mort. Mieux vaut l'illusion qui nous donne la vie l

Cayô la torre que en el viento haeian Mis altos pensamientos castigados, Que yacen por ék suelo derribados, Cuando con sus extremos competian.

Atrevidos al sol llegar querian, Y morir en sus rayos abrasados, De cuya luz contentos y enganados Como la ciega mariposa ardian.

Oh siempre aborrecido desengano, Amado al procurarte, odioso al verte.

Que en lugar de sanar abres la herida !

Pluguiera a Dios duraras, dulce engaiio; Que si ha de dar un desengano muerte, Mejor es un engano que da vida.

1(H LOPB DE YEGA.

Zéphyre qui, mêlant Inès plaintes à la brume, Avez tous mes soupirs dans votre aile emporté ; Frais et charmant ruisseau par mes pleurs augmenté Et qui, depuis, coulez des flots pleins d'amertume;

Coteaux que ma présence aux larmes accoutume ; Forêts à qui mon mal souvent fut raconté ; Fleuves dont, loin de moi, le cours précipité Roule dans TOcéan une éternelle écume ;

Si mon âpre douleur m'ôte aujourd'hui la voix, Â cette dédaigneuse apprenez cette fois Qu'elle sera bientôt par ma mort satisfaite.

Que si, comme Daphné, pour mieux me défier. Elle prétend pour moi se changer en laurier... Ce laurier glorieux couronnera ma tête.

Cefiro blando, que mis quejas tristes Tantas veces llevaste ; claras fuentes.

Que con mis tiernas lâgrimas ardientes Vuestro dulce licuor ponzana hicistes.

Sel vas, que mis quejas esparcisles ; Asperas montes, â mi mal présentes ; Rios, que de mis ojos sempre ausentes Veneno al mar, como tiranno, distes.

Pues la aspereza de rigor tan fiero No me permite voz articulada, Decid â mi desden que por el mùero.

Que si la viere el mundo transformada En el laurel que por dureza espero.

Délia vereis mi frente coronada.

Espérance, qui mets un voile sur nos yeux, Fol encouragement de nos lâches faiblesses, Pierre où l'amour moqueur, de ses ruses traîtresses Affile en se jouant le tranchant odieux ;

Pourquoi tenter encor mon cœur trop oublieux, Qui se repent d'avoir frémi sous tes caresses ? Quand tu nous peins le bien par tes vaines promesses, Ton éperon nous pousse %u mal mystérieux.

Va-t'en donc retrouver tes dupes, Espérance, Je ne puis près de moi te voir sans répugnance. Et j'ai mille raisons pour te faire abhorrer.

Je sens un tel dégoût des choses de la vie, Qu'au plus infortuné je porte encor envie, Et renonce à tout bien... qu'il faudrait espérer.

Dime, esperanza, que los ojos vêlas, Ânimo del cobarde atrevimiento, Piedra en que afila amor su pensamiento, Âutora de sus trazas y cautelas,

l Por que con tus quimeras me desvelas. Despues que te he dejado, y me arrepiento De haberte dado fe, pues fué tu intento Pintando el bien, poner al mal espuelas?

Vête â los enganados, esperanza.

Que y a tu compania me fastidia,

Y no es razon que tus enganos calle ; Por que he llegado à tal desconfianza,

Que al mas misero y triste tengo envidia,

Y ya no quiero bien, si he de esperalle.

1Û6 LOPB DE VBGA.

Après avoir, des moptf» où la neige scintille, Précipité le pin aux rameaux dégarnis, À cette heure où Vesper monte aux cieux rembrunis. Le berger dort au bruit de son feu qui pétille.

Le bœuf au fond des prés, les oiseaux dan^ leurs nids Le pèlerin lassé qui rév6 à sa famille, La faux sur le gazon, dans lea cbamps la faucille. Tout se repose et dort.., les travaux sent fiiûs.

Moi seul, lorsque la nuit à toute la nature Prodigue du sommeil la riante imposture, Je tiens toujours ouverts mes yeui^ faibles et las.

De pleurs et de soupirs la source renaissante De Mercure a rendu la baguette impuissante ; Ga\ notre âme a des yeux qui ne se ferment pas.

£1 pastor que en el monte ^duvo al hielo, Al pié del mismo derribandio un pino, En saliendo el lucero vespertino Enciende lumbre y duerme sin recelo.

Dejan las aves con la noche el vuelo, El campo el buey, la senda el peregrino, La hoz el trigo, la guadana el lino; Que al lin descansa cuanto cubre el cielo.

Yo solo, aunque la noche con su manto Esparza sueno y quanto vive aduerma, Tengo mis ojos de descanso faltos.

Argos los vuelve la ocasion y el llanto, Sin vara de Mercurio que los duerma ; Que los ojos del aima estan muy altos.

SONlfETS. 107

xvn

Bon pâtre, n'as-ta pjis des moutons par centaines? Rends-moi donc celui-ci, l'honneur de mon troupeau ; C'est un gage adoré, je le reçus agneau; À le chercher partout j'ai passé des semaines.

Ne me le retiens pas sur oe charmant coteau \ Remets-lui sa sonnette en étain... Pour tes peines, Je te donne en retour^ berger, ce blanc taureau Qui doit avoir un an vers les herbes prochaines.

Je dirai là codeur du mouton, si tu veux : Son poil est totit frisé, noir et roux, et ses yeux Sont à demi fermés et rêvent de bruyère ;

Si tu crois que je mens, lâche-le, Corydon ; Tu le verras bientôt courir à ma chaumière ; Car, Dieu merci, son maître a du sel à foison.

Suelta mi manso, mâyoral extrano ; Pues otro tienes de tnigual decoro ; Déjà la prenda que en el aima adoro, Perdida por tu bien y por mi dafio.

Ponle su esquila de îabrado estano, Y no le engafien tus collados de oro ; Toma en albricias este blanco toro, Que à las primeras yerbas cumple un ftno.

Si pides senas, tiene el rellocino Pardo encrespâdo, y los ojuelos tiene Como durmiendo en regalado sueôo.

Si piensas que no soy su ducfto, Alcîno, Suelta, y verasle si a mi choza viene ; Que aun tienne sal las manos de su dueno.

XYIU

0 lumières du siècle 1 oui, j'ai changé ma lyre

Cassant, la chanterelle et prenant le bourdon

Pour un style nouveau; j'en demandé pardon,

Puisqu'à ce changement vous trouvez à redire.

• De moi-même, aujourd'hui, j'ai peine à ne pas rire,

En me voyant réduit à pareil abandon ;

Et bien que vous m'ayez condamné... pourquoi donc

M'excuser quand de vous à présent je m'inspire?

Je vois autour de vous tant de gloire et d'honneurs, Tant d'applaudissements de tous nos grands seigneurs, Que je me vois forcé de me trouver à plaindre. ^

Mais ce qui me console en perdant vos faveurs. C'est que l'envie, au moins, ne pourra pas atteindre Deux livres, trois tableaux et quatre pauvres fleurs !

Sacras luces del cielo, yo he cantado En otra lira lo que habeis oido ; Saltô la prima y el bordon lo ha sido Âl nuevo estilo, si le habeis culpado.

De mi mismo se hurla mi cuidado , Viéndome â tal estado reducido ; Pero, pues no me habeis favorecido, ? Por que disculpo lo que habeis causado?

Entre tantos estudios os admire, T entre tantas lisonjas de senores.

Que de necesidad tal vez suspire ;

Mas tengo un bien en tantos disfavores Que no es posible que la envidia mire, Dos libros, très pinturas, cuatro flores.

i Allusion au style culto dont Lope se raille.

Un aveugle portait sur son dos un l)oiteux Dont les yeux le guidaient fiu bord d'une chaussée. Ils se prêtaient ainsi, de façon fort sensée, Et réciproquement, leurs jambes et leurs yeux.

Si le premier marchait, l'autre voyait pour deux ; L'un étant mouvement, l'autre était la pensée : Double corps en un seul, machine organisée Qui pouvait se moquer du sort malencontreux.

Firmin avec Damon suivent ce beau modèle : Firmin donne à Damon des vers de sa cervelle. Et les deux ne font qu'un dans cet enfantement;

L'un compose le livre et l'autre en a la honte.

Je ne sais pas, d'honneur, pour lequel, à ce compte,

Le public doit garder le plus grand châtiment.

Llevaba un ciego al hombro los despojos De un cojo, cuyosojos le guiaban,

Y andando y viendo, à un tiempo se prestaban, Este al ciego los pies, y aquel los ojos.

Los dos de su fortuna los enojos Gon amistad reciproca templaban; Los ojos con los pies del ciego andaban,

Y él trocaba los pies por los antojos. Âsi Firmio à Damon versos neutrales

En su cerviz incognito dispone,

Y andan entrambos en un cuerpo iguales ; Que este le da los libros que compone,

Y el otro la vergûenza de ser taies, Que no se cual mayor trabajo pone.

Parfois l'enfant naïf, étourdi, sans cervelle, Qui tient un jeune oiseau par la patte attaché, Laisse filer la corde ; et, se croyant lâché, L'oiseau va dans les airs essayer sa jeune aile ;

Mais, au plus beau moment de ce jeu, la ficelle Se casse, et le geôlier, tout surpris et fâché. Voit au loin dans les bois s'échapper le rebellé, Et, les larmes aux yeux, le regarde perché.

Â.insi fis-je avec toi, cher amour! Ma folie ^ laissé s'envoler le bonheur de ma vie. Suspendu par un fil aussi fin qu'un cheveu ;

Puis l'amour envolé, qui ne veut plus descendre.

Me laisse un bout de corde à la main... c'est bien peii,

Mais cependant assez encore pour me pendre.

Cual enganado nino que, contento, Pintado pajarillo tiene atado,

Y le déjà en la cuerda, confiado, Tender las alas por el manso viento ;

Y cuando mas en esta gloria atento, Quebrandôse el cordel, quedô burlado, Seguiéndole, en sus lagrimas bafiado.

Cou los ojos y el triste pensamiento,

Contigo he sido, amor; que mi memoria Dejé llevar de pensamientos vanos, Colgados de la fuerza de uii cabello ;

Llevôse el vienlo el pàjaro y mi gloria,

Y dejcime el cordel entre las manos,

Que habrâ por fuerza de servirmc al cuello.

80NNËTS. 111

Inès m'a demandé du charbon. — Sa servante S'en alla ce matin avec certain laquais Entre rouge et bai brun, de sang demi-français, Valet du chevalier à la flamberge ardente.

Si c'eut été du feu... de Troie encor fumante Au cœur des amoureux sans doute j'en prendrais ; Mais, la soutane en l'air, m'en aller tout exprès Courir, pour du charbon, la boutique ambulante !

Est-ce une raillerie, un tour prémédité? Un vrai service... Alors, pardon, ma dignité! Science, pardonnez ; pardonnez-moi, soutane !

L'amour rend tout possible, et rien ne le profane ; Hercule porta bien la quenouille au côté , Et le grand Jupiter les jupes de Diane !

Carbon me pide Inès, que la criada Dice que se le fué con un lacayo Medio francés, entre bermcjo y bayo, Del caballero de la Ârdiente Espada.

Si me pidiera lumbre, la abrasada Troja del aima le prestara un rayo ; Pero carbon, por Dios que me desmayo De ir à la tienda, la sotana alzada;

Pero pedirme fuera mas cuidado Que asar con èl, perdone la sotana, Perdone lo escêlar, perdone el grado.

Todo lo puede amor, todo lo allana, Pues Hercules se puso rueca al lado, Y Jupiter las naguas de Diana.

XXH

Jupin, de bonne humeur, après un des festins

Qu'il donne aux dieux, là-haut, dans sa cour plénière,

Voulut des animaux écouter la prière,

Ce qu'il fait rarement pour les pauvres humains.

• Le brave limaçon, enjoignant les deux mains (C'est la fable, en ceci, qui conte à sa manière), Pour sa race implora la grâce singulière Que chacun pût porter sa maison sur ses reins.

Le bœuf se prit à rire : « 0 bête sans cervelle, Qui veut partout traîner sa coquille avec elle I Poids énorme qui va la gêner en chemin... »

Mais Tautre répondit : « Bien fou qui me contrôle !

Si je porte, mon cher, ma maison sur Tépaule,

Je n'en pourrai que mieux fuir un méchant voisin. »

Concediendo el gran Jupiter las fiestas En que habia convites celestiales.

For algunos servicios personales , Â cualquiera animal cosas honestas.

Le pidiô el caracol, las manos puestas (Que asi io escriben fabulas morales), Le concediese por servicios taies Que pudiese licvar su casa à cuestas.

Riùse el Buey, y dijole : « ^A que efeto, Bestia infeliz, con gênerai asombro, Pides tan gran trabajo y desatino? »

Y respondiôle el caracol discreto :

« Buey, yo me entiendo ; que mi casa al hombro, Mejor me mudaré de un mal vecino. »

SONNETS. Ui

Colonnes, monuments, orgueilleux édifices, Qui de Rome jadis couronniez les sept monts, L'œil, en interrogeant les vagues horizons, Du sol qui vous porta n'a plus même d'indices.

Temples athéniens aux pompeux frontispices, École des Thaïes, portiques des Platons, Forums silencieux où paissent les moutons, Grands cirques d'Olympie, autels des sacrifices ;

Arènes, hains fameux, quel bras vous a détruits ? Quelle bouche imposa le silence à vos bruits. Obscurcit votre gloire, étouffa vos doctrines?

J'apprends de vous qu'il faut n'être pas étonné, Si de vos grands débris le temps environné Se plaît à mettre aussi ma soutane en ruines.

Soberbias torres, altos edificios.

Que ya cubristes siete excelsos montes, Y ahora en descubiertos horizontes Apenas de haber sido dais indicios ;

Griegos liceos, célèbres hospicios De Plutarcos, Platones, Jenofontes, Teatro que lidiô rinocerontes, Olimpias, lustros, banos, sacrificios;

^Qué fuerzas deshicieron peregrinas La mayor pompa de la gloria humana, ïmperios, triunfos, armas y doctrinas?

I Oh gran consuelo à mi esperanza vana, Que el tiempo que os volviô brèves ruinas No es mucho que acabase mi sotana !

114 LOPE DB VBGA.

Don Juan, ne rien donner à la chanee incertaine.

C'est sagesse ici-bas, et la tranquillité

Ne s'achète qu au prix de cette vérité

Qui met une barrière à la faiblesse humaine.

Quelle flotte sur mer, ou quelle armée en plaine, Ou quelle ville as-tu sous ton autorité? Préfère donc le calme et la sérénité, Et cache à tous les yeux tes ennuis et ta peine.

Fuis les lieux de plaisir où vont les étourneaux, Où trop souvent Torgie aiguise les couteaux; La rue et le marché valent mieux, je le jure 1

Ami ! de la vertu faisons-nous une loi ;

Viens à l'humble foyer où, deux livres et moi.

Nous vivons sans désirs, sans crainte et saQs murmure.

Don Juan no selc dar à un hombre nada De cuanto va ni vicne, es cuerdo efeto; Que toda la quietud del que es discreto En solo este aforismo esta fundada.

<^ Que gobierno, que ejército, que armada Corre por vueslra cuenta? Lo perfeto Es el descuido y el tener secreto Cuanto da pesadumbre y cuanto enfada.

Nunca os halieis en juntas ni en corriUos, Que es cuerdo de las bestias el rodeo, Ni en estas ruedas de amolar cuchillos .

Ilaced de la virtud secreto empleo ; Que yo en mi pobre hogar, con dos librillos, Ni murmuro, ni temo, ni deseo.

SONMETS. 115*

Bien que pauvre pourtant, non, ce n'est pas l'aumône Que je viens demander, et je cherchais ici Certain étudiant qui logeait en personne, Madame, Dieu sait quand, en cette maison-ci.

Mon étoile toujours fut étrange et bouffonne ; D'en bas je vous parus un pauvre en raccourci, Et de votre fenêtre, ainsi qu'une patronne Vous m'êtes apparue, et je vous dis merci.

Car cette erreur vraiment ne fut pas votre faute ;

Mes habits sont usés et criaient à voix haute :

Que Dieu lui soit en aide ! et vous disiez comlne eux.

Ils sont les vrais témoins du peu que je possède ; Mais comment voulez-vous que Dieu me soit en aide, Si c'est vous qui pour moi lui présentez vos viœux?

Senora aunque soy pobre, no venia A pediros limosna ; que buscab^ Un certo licenciado que posaba En estas casas cuando Dios quepa.

Extrana sempre fué la estrella mia ; Que â un pobre pareci desde la aldaba. Pues y a que â la ventana os obligaba Trajistes desde alla la fantasia.

No porque culpa vuesto engano sea, Que â tal Dios le provea no replican Mis habitos, que son de ataracea.

No mis letras, mis penas significan; Pero icomo quereis que me provea Si taies como vos se lo suplican?

Image de la femme, ô rose à peine née ! Ta. fleur s'entrouvre fraîche au lever du soleil, Ta feuille est d'émeraude et ton sein est vermeil. Belle orgueilleuse, à quoi te crois-tu destinée ?

Pour une éternité te crois-tu couronnée ? Crois-tu garder toujours ton splendide appareil? Hélas ! vit on jamais aveuglement pareil ? Ton royaume s'efFeuille en une matinée !

0 comète d'avril, inconstante clarté, Rivale du soleil, soumets ta vanité!

Car, si ton vif éclat est un objet d'envie.

Plus d'une dont le règne à son tour fut vanté, T'enseigne que tu dois, ayant si .courte vie, Glorifier moins haut ta fragile beauté.

Rosa gentil, que al alba de la humana Belleza ères imagen, ^qué prétendes.

Que sobre verdes esmeraldas tiendes Tu mano de coral tenida on grana?

Si cetro, si laurel, si ser tirana De tantos ojos, que en tu carcel prendes, iCuân envano solicita defiendes Reino que ha de durar una manana !

Rinde la vanidad que al sol se atreve Oh! cometade abril, tan presto escura.

Que puesto que tu vivo ardor le mueve.

El ejemplo de tantas te asegura Que quien ha de tener vida tan brève No ha de tener en tanto su hermosura.

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