RELISE
Et vous plus encore, ma tante, » De jjue gronder jusqu'à demain.
l'eau ferrée de MADRID. 297
THBODORA.
Encor 1... tu retournes la tête ?
BELISE.
Quoi ! serait-il donc déshonnête De revoir au moins les endroits Où l'on vient de faire une chute, Pour éviter une autre fois D'y retomber!...
THEODORÂ.
Et ça débute !
Ah ! que Pâi^ues te mène à mal !
Mais je connais ta fourberie ; Encor ! . . . as-tu l'effronterie De nier ce nouveau signal A ce muguet?
BELISE.
Je le confesse.
THEODORA
Quoi ! sans rougir ?
BELISE.
Il m'a rendu Service en aidant ma faiblesse; Un remercîment n'est que dû !
THEODORA
Allons, allons I Mademoiselle, Rentrons de suite à la maison.
bIlise.
Oh 1 le beau sujet de querelle !
{Ils sortent.)
Que pensez-vous de notre charmante ingénue? Le \jpux Prudencio son père compte sur la surveillance de sa sœur, et elle ne lui fait pas défaut, comme vous venez de le voir ;
mais la petite est fine comme l'ambre, vive comme un oiseau et rusée comme une jeune chatte. Sa tante ne la quitte jamais, comment a-t-elle déjà un amoureux? Lisardo a passé et Belise Ta aimé au premier coup d'œii. Les pauvres jeunes filles, si sévèrement surveillées, ne peuvent faire autrement que d'aimer ainsi à première vue, on ne leur donne pas le temps de filer le parfait amour ; et voilà comment Lisardo est son amoureux sans qu'il ait jamais paru dans la maison de Prudencio.
Cette fois, la conversation n'a pas été longue, mais on s'est dit deux mots, on s'est regardé et l'on s'est serré la main.
Patience! voici venlr'Bertram, valet de Lisardo; il était, lui, dans l'église ; le bon apôtre a entendu la messe, et il vient rendre compte à son maître de ce qu'il a fait.
BERTRAM St LISARDO ^ BERTRAM.
Les fidèles sortaient, Belise
Me vit, qui sortais avec eux.
Pour m'aviser, elle fit luire
Une étoile dans ses beaux yeux...
De l'aube on eût dit le sourire !
EUe s'approche du pilier,
Comme pour prendre l'eau bénite :
Puis, voyez !... la belle hypocrite
Glisse dans son gant un papier
Et le suspend à la colortne,
Comme un objet qu'elle a trouvé.
Je pousse, et bientôt arrivé,
« Il est à moi ! » fis-je. — On le donne ;
Et ce soleil vers l'orient
Retourne un instant sa prunelle,
1 Acte I", scène IV.
l'eau ferrée de MADRID. 299
Et me remercie en riant De la prestesse avec laquelle Je me suis emparé du gant.
Lisardo prend la lettre ; lisons-la avec lui.
Pendant que dort l'envie avec ma vieille tante, Et que la pauvre esclave à toi pense toujours, Je t'écris, à minuit, doux flambeau de mes jours ; Contre nos ennemis la ruse enfin me tente, Apprends ce que Tamour, dans sa pitié pour nous, Me conseille ; je veux me feindre un peu malade, Ou du foie ou des nerfs, n'importe ; cher époux, Je yeux mettre au défi cette tante maussade, Et ce père, ennemi défiant et jaloux.
Amène un médecin, préviens-le par avance, Et dicte-lui d'abord cette seule ordonnance : » Il faut que chaque jour de ce beau mois de mai, Madame se promène à l'endroit le plus gai De la ville, à son choix ; chose fort nécessaire, Lorque l'on prend du fer ; et, si monsieur son père Veut qu'elle se guérisse, il faut absolument Suivre, tous les matins, ce régime ambulant. » — J'aurai soin, quelquefois, de perdre connaissance. Auquel cas il faudra commander un sirop ; Bien que s'il le fallait en cette circonstance, Un breuvage de feu ne serait pas de trop. Ainsi, tous les matins, grâce à ce stratagème. J'irai voir Atocha, le Prado, tour à tour, Selon que je pourrai voir, à quelque détour. Apparaître à mes yeux celui que mon cœur aime ; Et si, craignant pour moi les flots aventureux. Sur ma barque tu vois mon ennuyeux pilote. Ne t'effraie pas trop de sa mine dévote ; Amène, à tes côtés, quelqu'ami généreux. Qui feigne de lui faire une cour assidue ; A ce prix, nous aurons, pour nous, toute la rue. Et nous pourrons causer. Tel est l'ordre d'Amour,
300 LOPK DE VBGÀ.
Qui vient de triompher de mon humeur timide. '.
Si tu crois faire mieux, dis-le donc à ton tour.
Nous ne sommes plus inquiets sur le sort de nos deux amoureux; ils se tireront d'affaire. Prudencio a beau vouloir marier sa fille à certain cousin qui lui arrive des montagnes, nous engageons ce jeune homme à ne pas lutter avec ce petit démonde femme; elle est plus forte que lui.
Mais, sans nous en apercevoir, ne sommes-nous pas en plein Molière? Ne retrouvons-nous pas l'intrigue du Médecin malgré lui et une partie de celle de V Amour médecin? Il est curieux de rapprocher nos deux poètes. Nous ne chercherons pas à savoir si Molière connaissait cette pièce quand il a composé les siennes ; que nous importe ? Ils se rencontrent, et voilà tout ; leurs deux faux médecins parlent tous deux latin, et quel latin! Peut-être donnerait-on la préférence à celui de Lope ; mais, à coup sûr, Fhéroïne espagnole l'emporte sur l'héroïne française ; d'abord elle n'est pas muette. Lisez la scène que nous allons citer. D'après l'ordonnance du docteur Bertram,Belise a pris, ce matin, sa carafe d'eau ferrée, et elle se,promène dès le lever du jour, avec sa tante et Léonor sa suivante, au Prado. Lisardo, qui a chargé son ami Riselo de jouer le rôle d'amoureux auprès de la tante farouche, est avec lui caché sous les arbres. Bertram est là aussi pour surveiller, sans doute, les effets de son ordonnance.
BELISE, THEODORA, LEONOR, RISELO, LISARDO, BERTRAM ^
THEODORA
Plus je me tue à te défendre De t'approcher de ces galants,
* Acte I", scène XIV.
l'eau ferrée de MADRID. 301
Et moins tu semblés me comprendre.
Leurs yeux sont des charbons brûlants Qui vous jettent des étincelles.
S'en approcher, je te l'ai dit, C'est vouloir se brûler les ailes Gomme un papillon étourdi.
BELISE.
Dieu 1 quel caractère maussade !
Aussi, de quelle utilité
L'eau ferrée et la promenade
Seront-elles pour ma santé,
Si toujours ma tante me gronde?
Le médecin m'a répété
De sortir et de voir du monde.
Et de faire à ma volonté !
On dit que c'est le seul remède
Pour mes maux de nerfs enrageants ;
Et toi , pour me venir en aide.
Tu m'empêches de voir les gens !
THEODORA
Moi te laisser, la belle chose !
Causer avec ces damoiseaux.
BELISE.
Avec qui veux-tu que je cause ?
Avec les chiens et les oiseaux?
THEODORA
Marche ; c'est le plus nécessaire Pour te guérir de ces vapeurs.
BELISE.
Marcher, voir, causer, me distiaire ; Voilà ce qu'ont dit les docteurs.
Léonor, est-ce vrai?
LÉONOR
J'enrage
D'cniendre parler auiremenl ; Pour guériv, il n'est rien vraiment De tel [
OhT le beau lémoignagel (Se fournent ter» le paysage.)
Regarde l'eau dont les doux bruits
Suffiraient à bmnir de l'âme
Les noira dégoûts et les ennuis |
Vois-la monter comme une flamme
Au-dessus du mur, pour mieux voir
Le parc où le duc vient s'asseoir I
Vois-la se briser eu écu
Et jeter mille diamants
Parmi Thumide et blancbe bruine ;
Vois donc ces arbres verdoyants
Qui, sous leurs pavillons pleins d'ombres,
Près d'eux t'invitent à venir.
Pour y perdre le souvenir
Des rêves langoureux et somljres i
Parle avec eux ; c'est le moyen
De n'être plus seule.
Fort bien !
Le conseil est, ma foi, champêtre!
Mais me répondra-t-on ?
Peut-être,
BELiBE, rcganSant aulour d'elle.
Messieurs les arbres, me voici.
A celui qui camse ma peine Je venais pour me plaindre ici Des soucis dont mon âme est pleine.
De fer j'avais armé mon cœur Pour me donner plus de courage ;
LKAU FBRR£E de MADRID. 303
Car j 'espérais, sous votre ombrage, Vaincre dans ce défi d'honneur.
Mais las ! grâce à Timpertinence De qui m'empêche de parler, Je dois, m'armant de patience, Vous prier de me consoler.
J'ai veillé la nuit toute entière, En attendant le point du jour, Qui tardait trop à ma prière ; Je perds l'espoir à son retour, Puisqu'on me ferme ici la bouche.
Beaux arbres, témoins de ma foi, Que ma fidélité vous touche.
Et toi, beau laurier, crois à moi.
{Elte a aperçu Lisardo») LisARDo caché derrière tes arbres.
Je crois à cet aveu si tendre ; Crois donc à l'amour qui t'est dû.
Qu'est-ce?
Un arbre?
Sotte f
THEODORA
BELISE.
Un arbre aura répondu.
THEODORA
BELISE.
Tu viens de Tentendre.
THEODORA
BELISE.
Quoi ! vous vous irritez î Ah ! qu'il faut être patiente Pour supporter ces duretés!
THEODORA
Crois-tu, petite impertinente, Que je n'ai pas bien reconnu Les arbres avec qui tu causes ?
Tu vois malice à toutes chaires.
Le pare a bien îles lauriers- rose s.
El tu les vois malgré le mur?
Abaissons vile notre mante, Allons-nous en, ci'est le plus sur.
Ah! je conniis, belle innocente, Ta ruse et ta maligailé, Ton malaise et tes simagrées.
Tes niauT de nerfs, tes eaux ferrées, Et leurs effets sur U santé 11 Ton père, dans une seconde, Saura ts. belle invention.
.Al Ion s- 110 us- en ,
C'est cela; gronde, Uronde, sans faire attention Que tu me causes mille peines.
Tu veux ma mort? Enferme-moi, Enferme le mal dans mes veines.
Éteins aussi le jour... pourquoi Saurais-je encor l'heure ?.. ah 1 méchante ! Plaise à Dieu que prochainement Tu puisses voir, pâle et mourante, Ta nièce, en un blanc vêt^meqt.
Aller où ta rigueur de pierre La pousse inconsidérément.
Qu'il eiauce ènân ta prière I Seras-tu bien contente après?
Me croiras-tu bien enfermée Dans ce froid cercueil fait exprès
l'eau FBRRÉB de MADRID. 305
Pour cette nièce bien aimée?
Plaise à Dieu qu'à chaque moment, Mon mal aille de pire en pire, Que mon pauvre cœur se déchire Et qu'enfm, pour le complément, Je succombe à l'épilepsie.
(Elle se trouve maL) LÉONOA à Théoaora,
Bref! elle s'est évanouie !..
C'est votre faute tout à fait.
LisARDO, au fond de la scène à Biselo, Vois donc, Belise tombe à terre.
niSELO.
Et sa tante est fort en colère ; Que s*est-il passé ?
LÉONOR à Théodora,
C'est l'efifet De votre humeur contrariante.
THEODORA
Qu'ai-je donc dit?
LÉONOR
Qu'elle mentait.
La cause est plus que suffisante ; Est-ce que la pauvre innocente Pourrait simuler un mal... tel * Que ce docteur de grand mérite L'a déclaré presque mortel ?
{À Lisardo.)
Monsieur, monsieur ! accourez vite 1
THEODORA
Que vas-tu faire ?
LÉONOR à Lisardo et Biselo qui avancent.
Ah ! quel malheur !
LOPB DB VKGA.
Esl-il un de vous (jui possède Le meilleur et le seul remtde Contre ce vilain mal de cœur ; Un anneau d'acierî,. qu'il avance.
De mieux en mieux l
LisAnwt aiiançant,àparl.
Adieu prudence !
(«flirt. ]
Je viens, Madame...
LÉoNOn.
Au bon momenti Elle a perdu toul sentiment.
Sur l'heure, 'i celle place 1 Touchez sa main.
Tu lui laisses prendre la main?
LiONon.
Un contact étranger opère Sur le cceur un effet soudain,
lisâbdo, à pari.
Et mieux encor quand on l'espère.
(fTnut.)
Je vais lui mettre cet anneau.
Ce jeu de bague doit lui plaire.
l'eau FERAJgB DE MADRID. 907
LISARDO.
Ne pourrait-on puiser de l'eau Dans le bassin de la fontaine ?
LÉONOR
J'ai justenf^nt un gobelet ;
RISELO.
C'est une guérison certaine ; Remplis-le, Bertram, s'il te plaît.