‹ Étude sur la vie et les œuvres de Lope de VegaChapitre 72 sur 103 · SCÈNE xn · texte numérisé non relu

SCÈNE xn

CHANGEMENT A VUE

La soène est dans une rue de Valence.

DON JUAN, GERMAIN

DON JUAN

Ahl tumérîlerais... As-tu perdu la tête?

GERMAIN

Mais pouvais-je prévoir, n'étant pas un prophète^ Qu'aujourd'hui la comtesse allait précisément Faire à madame Inès visite en ce moment?

DON 7VAN

Ne suJSisait-il pas que ce fût la demeure De sou intime amie?

GERMAIN

Allons, à la bonne heure; Si je dois maintenant éviter les maisons

Des personnes qu*ici vous et moi connaissons, Où diable irai-je alors chercher de la pratique ?

DON JUÂN.

Maudites mille fois les fleurs que je fabrique,.

Et qui donnent un fruit amer comme poison !

Je sème avec la soie, et je n'ai pour moisson

Que de nombreux soucis; chaque grain en rend mille.

Ah ! j'ai honte vraiment d'un regret inutile,

£t je sens qu'il me monte au front plus de couleurs

Qu'on ne peut en trouver pour composer ces fleurs I

D'ici je les entends rire et causer entre elles :

« Ce don Juan qui nous fait des fleurs artificielles. »

Je ne t'accuse pas, mais j'accuse le sort

Que j'aurai contre moi jusqu'au jour de ma mort.

Que faire maintenant?... Après tout, que m'importe?

Bien venu soit l'argent que ce jour nous apporte,

Il pourra nous servir à nous mettre en chemin.

Adieu, Valence, adieu, je te quitte demain;

Adieu nobles pensers d'un amour pur et tendre ;

Ou bien, si vous devez m'accompagner en Flandre,

Venez, et, si la mer ne nous engloutit pas.

Ensemble nous irons au milieu des combats,

Cherchant même destin, vivre ou mourir ensemble.

GERMAIN

Ail ! nous allons en Flandre à présent?

DON JUAN

Que t'en semble?

Aux yeux de la comtesse oserais-je jamais Reparaître aujourd'hui 1 Mieux que toi je connais Les femmes et combien elles aiment à rire De notre côté faible. Ah ! je dois bien le dire, Nul au monde ne l'a, tant que moi, mérité 1

GERMAIN

Ne cours donc pas si vite à cette extrémité.

Tu seras plus heureux que tu ne pensais Têtre. La comtesse m'a dit quand je partais : « Peut-être De Tune de ces fleurs un beau fruit peut sortir. »

DON JUAN

Tu rêves donc, vieux fou I vois-tu s'épanouir

Des fleurs en soie au fond d'une pauvre corbeille ?

Non, non! ne t'attends pas à si grande merveille ;

Allons plutôt, allons acheter, de ce pas,

Des habits galonnés et faisons-nous soldats ;

Faute de mieux, prenons des écharpes d'une aune

Et pour nos vieux chapeaux des plumes d'un beau jaune.

GERMAIN

Veux-tu jouer aux dés, à partir ou rester?

DON JUAN

Tu sais que sur le gain je ne puis pas compter, Je tremble d'y penser.

GERMAIN

Si tu crains la fortune, Elle est femme, il suffît ; mais, quand on l'importune Et qu'on ne la craint point, elle tend ses deux bras A qui veut l'embrasser, et ne résiste pas.

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