‹ Étude sur la vie et les œuvres de Lope de VegaChapitre 86 sur 103 · SCENE IX · texte numérisé non relu

SCENE IX

Les mêmes, DURANGO, pois DON JUAN et GERMAIN.

(// fait nuit.)

' DURAN60

Don Juan me suit, madame.

' LA COMTESSE

U pourrait nous surprendre; Placez-vous toutes deux au fond.

DON JUAN, à Durango.

Où dois-je attendre?

DON A CONSTANCE

Qui vive !

DON JUAN

Un gentilhomme avec son serviteur.

DONA CONSTANCE

Monsieur, approchez-vous de ce jasmin en fleur ; Avancez, vous allez y trouver une dame.

GERMAIN

Et moi m'attendait-on, et qui donc me réclame? Quoil comme un mannequin me faudra^-il rester?

Eutri.' nous doux id vous allez voua pianttT

' Deux femmes contre moi, Germa,in, mauvaise affaire.

(Il tt relire ou fend de la seine anec rfona Inbi ei ifona Conaanc».}

L* eOHTESSK, fl rfOH JUflH.

Monsieur, que voulez-vous?

Quelle réponse faire?

J'ignore jusques à votre nom.

Approchez ; Je ne suis qu'une femme, après tout, et sachez Oue je vous veux du bien.

Moi I Je ne suis qu'un homme.

Un pauvre homme do bien ; de quoi causerons-nous?

LA couTMSE, lui montrant une place sur un hane à côti d'ttlt. Nous causerons assis, d'abord, asseyez-vous,

DON JUAN, assis près rie la comtesse.

.\lions-naus débuter parde la rhétorique?

Je ne l'ai point apprise.

Ou par le romantique'?

< Nous demandonii pardon de l'aiiacliponismc de l'eipression. Ce pasnngi: est une nouvelle preuve de la réi^istaiice que faisait Lope de Vcga 1 l'irivaijioii du mauvais goût de Cougora.

LA COMTESSE

Je hais les mots nouveaux qui font un trop grand bruit ;

Le langage musqué jamais ne me séduit,

Ce ton faux du bon goût me paraît l'antipode.

DON JUAN

Nos jeunes merveilleux ont inventé la mode De parler lentement et d'allonger leurs motsr.

LA COMTESSE

Ils pensent jéfléchir et ne sont que des sots ; Pour avoir dû subir l'ennui de les entendre, Je me suis fait saigner quatre fois.

DON JUAN

A tout prendre, 11 vaut mieux pour vous plaire avoir le sens commun.

LA COMTESSE

L'avez-vous ?

DON JUAN

Mon Dieu, non, je dois être importun ; Ne pouvant vous aimer, mon rôle est ridicule ; Mais vous apprécierez mon amoureux scrupule ; Sans la comtesse enfin, mon cœur serait à vous, Je vous aurais aimée, et vous m'auriez absous.

LA COMTESSE

Ahl de l'intention, monsieur, je vous rends grâce;

Mais si votre cemtesse était à cette place.

Et qu'elle vous parlât, que feriez- vous, ce soir?

DON JUAN

Je tremblerais 1

454 LOPB DB VBGA.

LA COMTBSSB.

Alors I (jttel est donc voire espoirt

DON JUAM.

L'aimer jusqu'à la mort !

LA conTvaaB,

Puisse votre constance Avant peu se lasser ! si vous avie% la chance De lui parler un jour, elle vous aimerait.

DON JDAN.

Moi 1

LA COMTESSB.

Vous-même.

DON JUAN

Mon cœur, en vain, Vespérerait.

Sachez qu'elle est, madame, angélique et divine, Son teint est un cristal que son âme illumine ; Enfin, vous ne pourriez la voir sans l'admirer, Et sans vouloir être homme afin de l'adorer. Ah 1 maudite cent fois ma trop humble fortune 1

LA COMTESSE

Écoutez une histoire : On m'a dit qu'à la lune Un chien pour aboyer en efîorts s'épuisait, Et croyait l'émouvoir par le bruit qu'il faisait ; Êtes-vous comme lui ?

DON JUAN

Ne croyez pas, madame, Par ce piquant récit décourager mon âme ? Endymion aussi, qui s'adressait au ciel. Fut aimé de la lune et n'était qu'un mortel.

LES FLRURS DE DON JUAN. i'ôb

\A COMTESSE

z donc vous fier à la mythologie !

îndant vous pouvez, sans croire à la magie, 3rer; elle est femme et vous devez un jour sur son cœur ému triompher votre amour.

DON JUAN

5 me rendez la vie on me rendant courage.

LA COMTESSE

doit y gagner, car vraiment son visage aid, et son esprit n'est pas des plus sensés.

l'en vais.

DON JUAN, se levant,

LA COMTI88B.

Doucement.

DON JUAN

Madame, c'est assez, ien je me mettrai contre vous en colère ; 5UX bien vous parler, si cela peut vous plaire ; je veux seulement parler de la beauté elle que j'adore.

LA COMTESSE

Allons, la pauvreté •

fait déraisonner.

DON JUAN

Pauvre ou non I que m'importe !

is riche d'un bien que dans mon cœur j'emporte.

attsent bas pendant que Gei'tnain revient sur le devant de la scène,)

GERMAIN, à dofia Constance, us le voulez bien, nous causerons aussi,

456 LOPE DK VEGA.

Nous en avons le temps puisqu'on nouslaisso ici. Si je dois en juger par vos mines piquantes, De cette senora vous êtes les suivantes.

DONA INÈS

N'es-tu pas de ton maître aussi le serviteur?

GERMAIN

Tant pis, mais parlons bas : Servante de mon cœur, Comment vous nomme-t-on ?

DONA INÈS

Je suis dona Tigresse.

GERMAIN

Tudieu ! bête sauvage, et de la pire espèce ! Quand on la contrarie, on dit qu'elle poursuit Sans relâche, à son tour, le chasseur, jour et nuit.

{A dona Constance,) Votre nom s'il vous plaît?

Je suis dona Vipère.

GERMAIN

Saint Georges I le beau nom I

DONA CONSTANCE

Je le tiens de ma mère.

GERMAIN

Si vous ne raillez pas, et si votre maison Est bien appareillée, on peut avec raison Dire, sans se tromper, que de votre maîtresse Le vrai nom de famille est madame Diablesse.

LBS PLEORS DE DON JUAN. 457

DONA CONSTANCE

Vous avez deviné I

GERMAIN

De quoi vous nourrit-on, De pain de froment pur ou mélangé de son ? Mais tigres et serpents mangent la chair humaine, Me voilà bien ! Qui, diable, en ce danger m'amène?

DONA INÈS

C'est vrai! pourquoi venir vous mettre entre nous deux?

GERMAIN, faisant des mines.

Je voulais éprouver vos deux coeurs généreux. Serrez-moi dans vos bras, donnez-moi, mes chéries. Un rien, un habit neuf, de l'or, des pierreries.

DONA INÈS

Aux cornes d'un taureau puissiez-vous vous heurter !

DONA CONSTANCE, repoussant Germain qui veut lui prendre la taille.

Tenez-vous donc tranquille ; il faut vous écarter Et garder le milieu ; c'est là qu'est la sagesse.

GERMAIN, les montrant toutes deux.

Le vice est aux deux bouts, madame la tigresse.

DONA CONSTANCE

On a plus de vertu qu'il ne vous en faudrait. Osez vous approcher, mécréant I

DONA INÈS

Qui croirait Trouver tant de laideur et tant d'effronterie I

458 LOPB Dl VSQA.

Non, jamais ; sur rhoiineur, je n'aurai de ma vie Le bonheur de me voir aussi bien accosté.

DOUA iNÈSf à Germain qiH s^ttpproehe d'elle. Je crains que vous n'ayez la peste en vérité.

DONA CONSTANCE, à Germain qui Rapproché d'elfe. Allez-vous m'écraser, lourdaud ?

eSBHAOl.

Entre deux feux Je suis pris ; d'échapper je serai bien heureux.

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