SCENE X
Les mêmes, DCRâNGO.
DDRANGO.
Je demande pardon à votre seigneurie.
LA COMTESSE
Pourquoi donc entrez^vous sans ordre, je vous prie I
DURANGO
Je venais annoncer que votre noble époux Le marquis est ici.
LA COMTESSE
Mon époux, dites-vous I
DDRANGO.
Et de vous avertir j'avais cru convenable.
LES FLKLMIS DE DON JUAN. i59
LA COMTESSE
Lui, mon époux, la chose est fort invraisemblable, Car je n'ai qu'un époux, c'est le seigneur don Juan.
DONA CONSTANCE, s'avûnçant.
Qu'est-ce donc?
LA COMTESSE^ à dofia Constance.
Le marquis nous arrive à l'instant.
DON JUAN
Mais par quelle raison, annoncez-vous, madame» Que je suis votre époux; je jure, sur mon âme, Que je ne suis entré dans ce jardin ce soir, Ni par amour pour vous, ni dans un tel espoir; Je vais crier tout haut que la fraude est notoire.
Elle est plus grande encor que vous ne pouvez croire, Car je suis la comtesse.
DON JUAN
Hé quoi I que dites-vous ?
LA COMTESSE
La comtesse de Flor qui ne veut pour époux Ni comtes, ni marquis, ni princes, et qui n'aime Que le pauvre don Juan pour sa pauvreté même. Pour sa galanterie et pour son noble cœur. Si tendre, si constant et si rempli d'honneur ! Cher don Juan, voulez-vous des preuves plus certaines De cet amour caché qui brûlait dans, mes veines ? J'ai de notre archevêque obtenu ce matin Qu'on unirait, ce soir, ma main à votre main.
DON JUAN
Oh 1 ciel 1 pour vous répondre où trouver un langage?
L'enchantement aux mots a fermé le passage, Et mes yeux confondus ne savent que pleurer ; Car, madame, mon cœur pouvait vous adorer, Mais à tant de bienfaits il ne peut rendre grâce ; Laissez-moi vous jurer, à vos pieds que j'embrasse, Que, puisque vous daignez me nommer votre époux, Vous me verrez toujours esclave à vos genoux.
LA COMTBSSB.
Oui, l'on peut être esclave aux genoux d'une femme, Et, quand à bien l'aimer on met toute son âme. Quand la bouche est discrète et le cœur dévoué, ' On mérite l'amour que je vous ai voué...
(Souriant,)
Et vous ne m'avez pas un instant reconnue I
DON JUAN
Aurais-je osé penser que vous seriez venue? J'étais aveugle.
DONA CONSTANCE
Et moi, me reconnaissez-vous?
DON JDAN.
Pardon I Mais mon bonheur est si grand et si doux Que j'en suis ébloui.
DONA CONSTANCE
Je suis dona Constance, Qui vous aime depuis que vous avez la chance De plaire à mon amie.
DONA INÈS
Aurai-je aussi l'honneur Que vous reconnaissiez Inès?
DON JDAN.
De tout mon cœur.
GERMAIN, à part.
Et moi qui leur parlais comme à des chambrières 1 Je suis perdu 1
(Aux deux dames.)
Daignez écouter mes prières; De grâce, excusez-moi ! Je ne suis qu'un grand sot, Qui des choses de cour ne connais pas un mot.
DON A CONSTANCE
Votre façon d'agir était un peu tartare.
DON A INÈS
De ce galant début la fin eût été rare.
LA COMTESSE
C'est du passé, Constance, assez s'entretenir; Ne laissons pas le temps à l'aube de venir; L'amour est notre juge, et veut qu'à la minute Pour les deux condamnés son arrêt s'exécute.
DON JUAN
Quoi I ce n'est pas un rêve ! Est-il possible, ô cieux I Que mon secret amour ait attiré vos yeux 1
LA COMTESSE
Don Juan, votre mérite aura fait ce prodige. Si j'ai du rang pour vous dédaigné le prestige, Si je préfère à l'or votre humble pauvreté Vous ne me devez rien, vous l'aurez mérité.
DON JUAN
Ah I je vous dois la vie.
LA COMTESSE
Allons donc, tous ensemble,
4&i LOHIi »K VKa«-
Cl;pï moil ipio le soupur tous ijuiilre nouerasscmblo;
Pour avoir plus de joio il faui nous réunir.
Duranjri}?
l.a voituru (i l'insliiiit va venir.
DON jcAN, à errmain, à pari.
yue l'en semlilu, Cermaiii?
Uli I je dis que Dieu même Aura Icnuilon Juan sur les kmlB de baptSme.
Tu ue ui'a|jpdlt:â paâ seigneurii;, insolent!
Vous avez triomphé du moins jusqu'à présent ; Mais attendons la llu de la cérémonie, Je veux voir à l'aulel votre union liénie : Car, entre Vou et l'i, si le temps tournait mal, Sur nos tt te s pourrait tomber un ho« fatal,
{tlsso
CHANGEMENT A VUi;. — Dùcoralion do rue.
DON ALO\ZO ET OGÏAVIO, vËtus eu pauvres.
Oui n'a jamais connu le mal, dit un poëte, N'est pis difîuc du !)ien, -et moi, je puis prou Que, qui n'a, pas eunnn le mat doit l'qjruuve: Jji rude que son âme au néant se rcjelle.
Il n'est pas vie humaine à plus de maux sujette Que celle qui , du ciel où l'on croit s'élever, Se voit tomber soudain ; rien ne la peut sauver ; En attendant la mort, elle souffre et végète ;
Aux choses d'ici bas j'avais mis mon espoir,
J'étais un insensé ; car il n'en est aucune
Qui ne ressemble au cours de l'inconstante lune.
La fin couronne l'œuvre et j'en viens à savoir, Que la mer et le jeu, l'amour et la fortune, Se sont fait de changer un éternel devoir.
OCTAVIO
Pourquoi vous plaindre encor de votre destinée, Quand vous en êtes seul la cause infortunée ?
DON ALONZO
La honte fait subir de bien cruels combats,
Quand du rang le plus haut on descend au plus bas ;
Et le malheureux seul en a la conscience.
OCTAVIO
Le pire, c'est qu'il faut prendre encor patience.
DON ALONZO
Maintenant' sans valets, sans biens et sans honneur (L'honneur sans la fortune est un mot sans valeur I ) Sans habits sur le corps, et n'ayant plus, ô honte, De quoi nourrir la faim à revenir si prompte, Que dois-je faire, hélas ! N'as-tu pas de remords, Octavio, de toujours me rappeler mes torts? Il ne faut pas frapper les malheureux à terre.
OCTAVIO
Dans le débordement d'une telle misère,
Dont les flots, en montant, dépassent votre front,
LOPE DB VKGA-
RecherchBï vos amiB, cerle, ils pirtagcronl La fortune du jour comme ils ont fait la bonne.
Le riche a cent ami» ; le pauvre n'a personne ; Ovide nous l'a dit ; comment alors veux-tu, Qu'à des amis d'hier sans cœur et sans vertu Je (lemajide un refus que ma fierté redoute.
Eprouvez-les, seigneur; sans cela, votre doute Est injuste.
Pour moi, je n'ai jamais compté Sur tous ces faux amis de ma prospérilii.
D'un cavalier connu c'est justement l'histoire!
Il avait lin ami dont ii se faisait gloire.
Tout i coup, au plus chaud de leur vive amitié.
Chez cet ami sincère il ne met plus le pied ;
Il ne lui parle plus pendant toute une année,
Et gardait son chapeau sur sa tête obstinée
Quand il le rencontrait ou passait près de lui.
Comme on peut le penser, l'autre en eut de l'ennui,
Car il l'aimait beaucoup. Puis on fit diligence
Pour savoir le motif de celte impertinence.
Un tiers lui raconta que l'on avait été
Partout scandalise de son hostilité :
Il fallait dire au moins la chose pour laquelle
Il brisait le lien d'une amitié si belle.
« Vous savez, leur dit-il, qu'il a dans sa maison
Un bon cheval I Hé bien 1 j'avais quelque raison
De le lui demander ; mais j'ai la certitude
Qu'il me i'eùt refusé ; ce refus était rude
Et je mo suis fâché. — Quoi 1 se ficher d'abord
Sans rien approfondir 1 — Direz-vous que j'eus tort,'
Quand son intention était précise et claire? » — Ainsi, sans avoir fait une épreuve sincère, En aveugle il se fâche et se met en courroux ! Avouez qu'il agit tout à fait comme vous, Qui vous plaignez toujours d'amitiés infidèles. Sans avoir éprouvé jamais aucune d'elles.
DON ALONZO
J'aurais trop à rougir, Oclavio.
ocTAvio, montrant du papier.
Pour cela N'a-t-on pas inventé le papier que voilà ? Tout blanc, quelle que soit l'histoire qu'il raconte, Il ne prendra jamais les couleurs de la honte.
DON ALONZO
Que demanderai-je !
OCTAVIO
Oh I cent ducats suffiraient.
Si vous demandiez trop ils vous refuseraient. Si vous demandez peu, ce peu les encourage ; Quand on ne peut offrir pour un prêt aucun gage, D'un anji l'on ne peut obtenir de l'argent Qu'en le lui demandant, au moins, modérément.