‹ Étude sur la vie et les œuvres de Lope de VegaChapitre 97 sur 103 · SCENE XXIl · texte numérisé non relu

SCENE XXIl

Le mêmes, don JUAN, GERMAIN, sortant de la maison avec

des épées nues.

DON JUAN

Deux hommes à la porte, as-tu dit?

GERMAIN

Et tous deux Levant l'œil aux balcons.

DOCI JUAN.

Comme des amoureux !

Peut-être les galants d'Inès et de Constance Profitent aujourd'hui de celte circonstance Pour rôder à l'entour, attirés par l'espoir Que leurs fières beautés voudront se laisser voir. Qui va là ?

DON ALONzo, à Octavio,

Qu'est-ce donc ? Leur épée étincelle ; Vont-ils nous recevoir en nous cherchant querelle ?

GERMAIN, à don Alonzo.

Cavaliers, en ces lieux, la nuit, que cherchez-vous ? {A don Juan,)

Ce sont des affîdés du marquis en courroux ;

De pistolets chargés ils sont armés sans doute,

Et nous ferons, seigneur, mieux de changer de route.

DON ALONzo, à don Juan, sans le reconnaître.

Seigneur, notre seule arme est la nécessité

Qui me fait rechercher la générosité

De don Juan ; est-ce ici, dites-moi, qu'il demeure ?

DON JUAN

C'est moi qui suis don Juan.

DON ALONZO

Vous disiez tout à l'heure Que de quelqu'ennemi vous redoutiez les coups;

' DON JUAN

Le marquis Ale^ndre, obstinément jaloux, Me poursuit dans Valence, et veut m'oter la vie.

483 LOPE DE VEGÀ.

DON ALQNZO.

Qui menace tout haut n'a pas souvent Tenvie De frapper.

DOn JDAN.

Votre nom?

non ALONZO.

Je suis un cavalier De vieille et bonne race, obligé de plier Sous l'implacable main du destin ou du diable, N'ayant pour me couvrir qu'un manteau misérable. Je veux^ller en Flandre, et voyant, en ce jour, Seigneur, que le destin, qui change tour à tour, Et rabaisse les uns en élevant les autres, Fait généreusement ses affaires des vôtres, Je viens vous demander l'aumône, pour pouvoir Achever ce voyage, hélas I mon seul espoir.

DON JUAN

Oui, seigneur cavalier, je veux bien vous la faire.

Et de grand cœur ici je prétends vous complaire ;

Mais cela pourrait être une embûche... Pardon,

Et je pourrais moi-même, en vous faisant un don.

Recevoir une balle en plein dans la poitrine.

Et ce serait alors ma faute, j'imagine !

Veuillez donc, s'il vous plaît, entrer un seul moment.

DON ALONZO

Où donc?

DON JUAN

Dans le salon de cet appartement.

DON ALONZO

Je ne puis au grand jour me montrer à personne,

A vous, moins qu'à tout autre; hélas 1 au lieu d'aumône

Si vous deviez me voir, vous pourriez me donner

La mort... *

DON JUAN

Votre langage a droit de m'étonner; A vous? Moi., m'avez-vous causé quelque dommage?

DON ALONZO

Les larmes et la honte inondent mon visage.

DON JCÂN.

Si vous êtes, monsieur, ce que tous m'avez dit,

Entre gens comme nous la parole suffit;

Croyez-moi, quand je dis que, fussiez- vous mon frèr%

L'être le plus ingrat que Dieu sur cette terre

Ait jamais pu créer, hé bien, votre malheur

Me toucherait encore et me fendrait le cœur.

Hélas! j'ai bien souffert aussi de l'indigence

Dans sa propre maison, et jamais je n'y pense

Que pour avoir pitié de tous les malheureux ;

Et, quand un gentilhomme arrive tout honteux

Me demander l'aumône, il me prend une envie

De m'entr'ouvrir le sein pour lui donner ma vie.

DON ALONZO

Hélas 1 comment entendre un langage si doux? Tais-toi, tais-toi, mon frère, et vois à tes génout Don Alonzo l'ingrat, don Alonzo l'infâme, Qui reconnaît son crime et qui de toi réclame. Au lieu de la pitié, son juste châtiment. *

Ah ! seigneur de mon âme, est-ce bien vous vraiment? Vous à mes pieds, mon frère, ah ! je veux être aux vôtres. Entrez ! je suis heureux, et vous êtes des nôtres: Ma maison est à vous, vers moi Dieu vous conduit. Hélas 1 vous dans la rue, en haillons, et la nuit?

484 LOPE DE YEGà.

GERMAIIV.

Il ne peut plus parler.

OCTAVIO

A peine s'il respire.

DON JDAN.

C'est donc vous, Octavio ! — Pour Dieu ! n'allez rien dire De ce qui s'est passé. — Mon frère, entrons tous deux.

^ DON ALONZO

Lisez mon repentir, ô seigneur, dans mes yeux.

{Us entrent.)

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