OBSERVATION III
Paul Jean. — Essai sur la syphilis précoce du rectum.— Thèse de Paris, 188$.
Observation recueillie à l'hôpital de la Charité, à la consulfation de M. le professeur Trélat, grâce à l’obligeance de M. Coudray sous-chef de clinique préposé à la consultation.
La nommée Albertine L..., couturière, âgée de 24 ans, se présente à la consultation le 3; février 188.
Antécédents héréditaires. — Père mort phthisique avec des hémoptysies abondantes. Mère morte d’une tumeur dans le ventre ?
Elle a eu dans sa jeunesse du coryza chronique. Les amygdales hypertrophiées ont été enlevées à l’âge de 14 ans à l'hôpital de la Pitié. Rougeole à 7 ans. Scarlatine à 11 ans.
La menstruation s’est établie à 10 ans souvent irrégulière et pénible.
La malade à commencé à souffrir il y a quinze jours du côté de l’anus. Elle nous avoue s'être livrée assez souvent à la sodomie. L'introduction pénienne était complète et assez peu douloureuse, au moins dans les derniers temps. Elle a perdu
du sang à plusieurs reprises à la suite de ces manœuvres. Son
Va
amant avait eu anciennement la syphilis et il avait pris les préparations mercurielles.
Elle s’est décidée à venir à l'hôpital lorsqu'elle a vu que les douleurs ne diminuaient pas et qu’elle a aperçu des manifestations secondaires sur son corps.
Légère roséole sur le tronc et les cuisses. Au niveau de la vulve, on observe une grande quantité de syphilides érosives et papulo-érosives dont quelques-unes hypertrophiques.
Rien autour de l'anus.
Adénopathie inguinale double, indolente, peu marquée.
Ganglions épitrochléens gros.
Un ganglion de la nuque est augmenté de volume.
Rien dans le vagin ni sur Je col utérin.
Céphalalgie gravative et lancinante presque continueile depuis cinq jours.
On recherche le chancre et on ne le rencontre pas.
On pratique le toucher rectal, et dès que le doigt est parvenu au-dessus du sphincter qui a perdu sa tonicité on perçoit nettement avec la pulpe de l'index une ulcération un peu irrégulière, à peu près circulaire, très indurée, douloureuse, située près du côté gauche. L'induration est frappante à cause de sa consistance pseudo-cartilagineuse. Cette recherche est suivie de l’issue d'un peu de sang.
En enfoncant très profondément le doigt explorateur on sent des masses ganglionnaires dures et assez volumineuses que l’on suppose être une adénopathie lombaire secondaire au chancre rectal.
Les plis radiés de l'anus sont complètement effacés et la résistance du sphincter est nulle.
La malade souffre en allant à la selle, et surtout avant la
selle.
Lorsque son rectum est évacué elle est complètement sou-
fagée. Il faut probablement attribuer ces douleurs au contact des matières fécales qui remplissent son ampoule rectale.
On essaie de voir l’ulcération en plaçant le spéculum ani; mais la douleur est si vive lorsqu'on veut en écarter les valves qu’on renonce à cet examen.
La nature de l'ulcération sentie au niveau du rectum, l’absence de chancre en tout autre point du corps, l'existence non douteuse d’une syphilis récente, les conditions étiologiques dans lesquelles s’était placée la malade, démontrent malgré
la rareté du fait, qu'il s’agit là d’un chancre rectal.
OBSERVATION IV Inédite, du service de M. le professeur agrégé Campenon.
Homme, 32 ans, italien, se plaint depuis un mois et demi de gêne, puis de douleurs au moment de la défécation.
Pas d’antécédents pathologiques, héréditaires ni personnels.
Entre à l'hôpital Broussais au mois d’avril 1893.
Le malade présente une fistule anale à trajet sous cutané, se portant vers le coccyx, et d’une longueur de 0,02 centimètres environ, résultant d’un abcès à la marge de l’anus il y a trois mois.
A la vue, l'anus ne présente plus de plis radiés ; il est infundibuliforme : l’on aperçoit, en dilatant les phincter, à un centimètre et demi au-dessus de l’union de la peau et de la muqueuse, une ulcération à bords légèrement en relief, et la cou-
leur du peu que nous avons pu voir était rose foncé (1).
1. Cette manœuvre est difficile, très douloureuse, et ne permet qu’un
#zamen superficiel.
Toucher rectal. — Le doigt pénètre rapidement ; à gauche rien d’anormal ; ainsi qu’en avant. En arrière, sur la ligne médiane, et s'étendant de là sur tout le côté droit, on perçoit une large surface, de la grandeur d’une pièce de s francs, surface un peu douloureuse au toucher, limitée par un bord supérieur épais et en relief, mais superficiel, et venant mourir progressivement vers l’anus sur les parties latérales (on peut la comparer à un fer à cheval) ; à ce niveau, le relief devient pour ainsi dire nul.
Toute la surface incluse dans ce fer à cheval donne la sensation d’une ulcération ne reposant pas sur une tumeur indurée sous jacente proprement dite : la muqueuse est moins souple à cette partie qu'ailleurs.
Du reste, comme il était impossible d’introduire deux doigts dans le rectum, on ne peut avoir la perception de l’induration, telle qu’on l’obtient en soulevant les muqueuses superficielles et facilement accessibles, atteintes de chancre induré syphilitique.
De plus, au centre, le doigt a la sensation d’une petite surface, un peu plus indurée que le tissu environnant.
Depuis quelques jours, le malade éprouve de grandes douleurs lorsqu'il va à la garde-robe. Il rend des masses glaireuses, striées d’un peu de sang, comparables à des crachats, au prix de douleurs violentes, mais ne souffre pas dans l'intervalle des selles ou des explorations.
En présence de tous ces symptômes le diagnostic était très délicat, on pouvait supposer que l’on avait affaire à une ulcération simple, le malade ayant des habitudes de pédérastie qu'il avouait, on pouvait penser à un carcinome rectal. On retrouyait dans cette observation, les douleurs, les hémorrhagies, les épreintes, les selles glaireuses, l’adénite, etc.
Enfin on songeait également à des ulcérations vénériennes, chancreuses ou chancrelleuses.
Perceau
A Et
Dans une de ses leçons cliniques à l'hôpital Broussais, M. Campenon établit nettement les bases de ce diagnostic.
Il élimina au nom de sa forme, de son induration, de sa marche, les ulcérations simples : il élimina également la tumeur épithéliale. Mais les hémorrhagies étaient faibles, elles ressemblaient plutôt à celles de la dysentérie qu’à celles du cancer. Les douleurs n'étaient pas continuelles, mais revenaient seulement au moment des selles ; l’induration enfin ne présentait pas l'aspect de celle du cancer : pas d'infiltration voisine de la muqueuse, rien dans les tissus voisins, aucune propagation nette, enfin l'invasion n'avait rien de progressif, au contraire. Le diagnostic d’ulcération chancreuse ou chancrelleuse fut porté. Bientôt celui même de chancre mou se trouva rejeté grâce à l’insuccès d’une inoculation de pus de l’ulcération au bras. Restait donc le diagnostic de chancre induré, Malgré sa rareté il fut porté par M. le D' Campenon et la signature de la syphilis ne se fit pas longtemps attendre :
En effet, environ vingt jours après l’entrée en salle, nous voyons apparaître une roséole discrète ordinaire, sur le tronc et la partie supérieure des cuisses, en mêmé temps que se déclare la fièvre syphilitique secondaire, accompagnée de céphalalgie et de courbature générale.
La marche de la lésion vint à son tour donner raison au diagnostic. Après une durée d’un mois 1/2, tous les symptômes s’'amendèrent, l’ulcération diminua notablement d’étendue, se cicatrisa peu à peu et le malade nous quitta malgré nos instances incomplètement guéri, mais suffisamment pour ajouter une
preuve de plus au diagnostic porté.
Cette dernière observation nous parait discutable en tant qu'exemple de chancre syphilitique du rectum, nous
croyons toutefois devoir la rapporter.