‹ Étude sur le chapitre 125 du rituel funéraireChapitre 1 sur 49 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

On sait que les anciens égyptiens avaient Thabitude d'ensevelir différents objets avec leurs défunts. Ces objets, qui nous sont conservés dans les tombeaux, et dont bon nombre enrichit déjà nos musées , caractérisent le degré de civilisation du peuple à différentes époques de son histoire. Ce ne sont pas seulement des vases, des ustensiles, des habits, des armes, des amulettes , mais aussi les travaux des scribes , la littérature antique.

Il est très-probable que l'on déposait auprès du cher défunt beaucoup de choses dont il s'était servi pendant sa vie terrestre, peut-être pour qu'il pdt s'en servir aussi dans l'autre monde. Car la vie d'outre-tombe n'était que la continuation de la vie sur la terre; tout ce qu'il y avait de joyeux ou de triste dans ce monde, on l'éprouverait aussi dans les régions inconnues.

Le mal physique et le mal moral étaient personnifiés dans des puissances pernicieuses ou espèce de dânons, compagnons et adhérents du malin esprit, le dieu Set. Ces esprits haïssent le bien et persécutent les justes. Ils cherchent à faire échouer les entreprises des malheureux mortels, par toute sorte de moyens. La mort même n'arrête pas leur fureur. Mais les dieux sont les protecteurs de l'homme vertueux et ils le soutiennent dans le combat. Mais aussi les dieux punissent l'homme s'il a agi contre les lois morales et divines.

Il va sans dire que ce système dogmatique est tout plein de

contradictions, si bien qu'il est très-souvent difficile à découvrir si les peines infligées à l'homme sont des punitions divines » à cause de sa mauvaise conduite, ou des influences nuisibles des malins esprits possesseurs. En général on cherchait l'origine des maux cruels sur la terre dans l'énergie des malins esprits, mais il y en avait d'autres gui en trouvaient l'explication dans la condition morale de l'individu, et c'est ainsi que prit naissance le dogme de la rémunération juste, dont voici le résumé.

Quand l'âme de l'individu s'envole il entre dans la terre inconnue de l'Amenthes. Là il est forcé de se justifier de ses péchés devant le tribunal d'Osiris, juge suprême de lenfer. S'il a fait un bon emploi de sa vie sur la terre il entre après le jugement dans les cliampa (TAalu , séjour des bienheureux où il vit joyeux, labourant la terre et récoltant une ample moisson de blé. Vie tranquille et paisible dans les îles du bonheur !

Cependant le monstre infernal , accusateur des méchants , siège devant le tribunal. Il vit du sang des condamnés et les méchants ne lui échappent jamais.

Pour éviter l'influence des démons ou pour s'assurer le secours des dieux, les égyptiens se servaient de l'imprécation ou de la prière. Les parents inscrivaient sur le sarcophage du malheureux défunt quelque formule pour le rendre fort contre l'attaque et qu'il pourrait employer à l'heure du danger.

Ces prières et formules furent répétées. On y choisit celles que l'on croyait les plus efficaces. On en formait peu-à peu des collections plus ou moins grandes. Ainsi naquit un petit canon de saintes écritures auquels on ajouta dans la suite des pièces différentes, toutes écrites dans le même but. La justification de l'individu et sa vie dans l'autre monde en faisaient les parties essentielles. Ce livre devint le livre sacré de rÉgypte. On le donnait aux morts pour leur servir de passe-

port pour le voyage infernal. Il apaisait le courroux des dieux. Il ouvrait les portes des séjours des bienheureux. Il attribuait aux individus la faculté de revêtir les transformations désirées et il confondait les ennemis redoutés.

Ainsi le livre des Morts est pour TÉgypte ce que les livres saints sont pour les autres nations. Nous en possédons un grand nombre de textes les uns plus grands que les autres. Les courtes rédactions portent ordinairement dans les catalogues le nom d'extraits du grand Rituel funéraire. Mais je ne crois pas que cette dénomination soit exacte. Car entre les courtes rédactions et les grands rouleaux il faut surtout observer la différence de temps et de lieux. Les textes sont composés en diverses contrées et à différentes époques de l'histoire. Car supposé que les courtes rédactions, ou plutôt que les rédactions qui représentent une autre série de traités, moins nombreux que ceux des exemplaires de la basse époque, dits complets, ne soient autre chose que des extraits, il faut admettre aussi, que déjà depuis les temps les plus reculés, il existait des livres des Morts comme p. e. le Todtenbuch. Et pourtant personne ne le croit.* Au contraire les diverses rédactions forment des groupes différents, tous employés comme des canons sacrés. P. e. à Dublin , à Paris et au Vatican il y a des textes qui ne contiennent que les Chapitres 18 et 162 séparés par le tableaux de la psycostasie. D'autres textes de notre collection de Leide , de Paris et de Londres , offrent une rédaction , comme celle du Pap. Belmore, N^. 3, dont on trouve cinq exemplaires dans notre musée. Un autre groupe est représenté par les manuscrits de la vingtième dynastie , presque tous d'un contenu différent de ce» lui des temps postérieurs , mais qui se ressemblent dans la représentation des scènes principales, p. e. la fin de ces Papyrus nous offre la vache des montagnes, la salle du jugement comprend ordinairement le texte du Chapitre 125^, et les juges assis ou debout y sont représentés entre leurs noms et la parole

que le défunt leur adresse; les champ d'Aalu enfin y sont dessinés dans une forme conventionnelle bien différente des manuscrits qui sont écrits à d'aubres époques.

Qu'on m'entende bien: je ne parle pas de ces manuscrits incomplets que nous devons à la paresse ou à la malice des scribes. Un produit de ce genre nous est offert dans le Papyrus N^. 1 , de Leide , dont les vignettes sont assez bien dessinées, le type très bien écrit, mais dont les chapitres sont interrompus à chaque instant par les commencements des autres. De tels manuscrits sont faciles à reconnaître , une seule revision suffit pour les apprécier à leur juste valeur.

En comparant les manuscrits entre eux on est frappé d'un côté des grandes différences, de l'autre des points de rapport surprenants. Les différences consistent d'abord dans Tordre des chapitres, qui n'est pas le même pour tous les manuscrits, ensuite dans les leçons variées des textes, enfin dans la grandeur des rouleaux, ou le nombre plus ou moins grand des documents différents, dont ils sont composa.

On pourrait croire que la quantité de textes, qui au premier abord reproduisent le même livre , a encouragé les hommes de lettres à étudier le monument , un des plus vénérables du monde antique. Mais il n'en est pas ainsi, et c'est à bon droit que M. de Rougé, dans sa publication récente du Rituel déclare:

// Les Chapitres étaient anciennement disposés dans un

ordre différent et très- variable suivant les temps et les lieux. L'histoire comparée des rédactions de ce livre sacré sous les diverses dynasties, reste à faire en entier."

Qu'est ce que l'on a fait pour la juste appréciation du livre? Les publications des textes sont les suivantes. Un manuscrit, très-endommagé et de peu de valeur, du musée de Vienne, publié par F. Fontana; une courte rédaction publiée par Mai; des textes hiératiques de la basse époque, qui néanmoins ne laissent pas d'offrir beaucoup d'intérêt, pubUés dans la

Description de F Egypte; le rouleau hiéroglyphique, excellent exemplaire, dans le même recueil; les papjrrus du Duc de Belmore, dont le dernier seul est intéressant; le Papyrus N''. 1 de Leide, de peu de valeur; le Papyrus funéraire de Turin, publié par M. Lepsius; la partie du manuscrit de M. Minutoli, publié par M. Brugsch, et une rédaction du livre des Morts du temps des Césars, en caractères démotiques, publié par le même savant; enfin le travail commencé par M. le Vicomte de Rougé , sur lequel je vais fixer l'attention du lecteur. Voilà les seules publications de notre livre. Nous ne craignons pas d'affirmer que les meilleurs textes sont encore enfouis dans les musées. Car bien que le manuscrit de Turin ne soit pas mauvais , il est pourtant inférieur à bien d'autres sous le rapport de la pureté du texte, les manuscrits hiératiques en général étant mieux écrits que les textes hiéroglyphiques. En outre s'il est vrai que la publication de M. Lepsius nous a été d'une grande utilité, qu'elle a fait avancer la science plus qu'aucun des travaux antérieurs, il n'en reste pas moins évident que nous avons besoin encore de textes nombreux. M. de Rougé, est déjà venu au devant de nos désirs en publiant une édition magnifique du Rituel funéraire, qui sans doute profite beaucoup à la science , et qui le fera bien plus encore quand elle sera accessible à tous ceux qui étudient la littérature égyptienne. A vrai dire elle est bien coûteuse, mais cet inconvénient est difficile à éviter, puisque le nombre des %yptologues est trop restreint. Mais quant à la manière de publier ces textes j'aurais mieux aimé que l'auteur savant eût choisi des manuscrits complets pour les publier en entier. Car maintenant on sera tenté de croire que l'auteur a voulu publier un texte officiel du Rituel canonisé par les égyptiens, et il faut que je m'oppose à cette idée. Pour longtemps encore on sera obligé de citer les Rituels d'après leurs noms , car c'est justement de ces noms que dépend la valeur qu'on attache aux exemples cités. On

fera bien, je crois, de distinguer les Rituels de Taho et de Harmm^ aussi bien que les émendations données par l'auteur illustre. Que prouvent des exemples tirés d'un Rituel mal écrit, comment se confier à des variantes, ne sachant si le manuscrit lui même renferme des indices, s'il a été soigneusement écrit ?

Pour tout dire en un mot , il faut faire attention non seulement aux points de rapport, mais il faut aussi se rendre compte des différences, il faut répondre aux questions suivantes :

A quelle époque les manuscrits ont-ils été écrits ?

De quel lieu nous sont-ils arrivés?

Quels en sont les points de rapport et en quoi diffèrentils?

Ce n'est qu'après avoir résolu ces questions qu'on parvient à comprendre le livre, ou une partie du livre, car comme on le sait , les documents connus sous le nom de Chapitres du Rituel sont des traités qui n'appartiennent pas tous à la même époque.

Deux chapitres du Rituel sont déjà traités par M. Chabas et M. le Page Renouf. L'un a écrit sur le Chapitre 6, l'autre sur le Chapitre 72. M. Chabas ne répond pas aux questions proposées , mais aussi avait-il plutôt le but d'expliquer le sujet des statuettes funéraires que de répandre quelque lumière sur la composition du Rituel. C'est M. Birch qui a traité aussi cette dernière question dans son étude sur le même sujet p. 40, du Zeitschrift de M. Lepsius, 1864. M. le Page Renouf n'en donne non plus ime étude critique, c'est la traduction d'un texte, résultat d'une comparaison des variantes de quelques manuscrits. Toutefois je suis prêt à reconnaître que ces Messieurs n'étaient pas à même de fournir un autre travail, évidemment les manuscrits indispensables leur ont manqué poiir résoudre le problème. Enfin, je cite encore l'étude de M. de Rougé sur le Chapitre 17, cet auteur , on le sait , n'avait

d'autre but que de faire comprendre le contenu du texte.

Le livre sacré de l'Egypte se nomme Per-m-hru. Ainsi on

trouve sur le revers du Papyrus Funéraire de Leide, N°. II,

le atra ^||/^ w|| N.N. ^'^'[71^ A. "

Le Chapitre qui commence le livre funéraire porte le titre de

//Commencement des chapitres du Per-m-^hru'' et le livre qui termine la collection // Chapitres apportés pour faire un autre livre ajouté au livre Per-m-hru'' Beaucoup d'autres divisions du texte portent le même titre, et il me semble qu'ils sont tous des livres funéraires joints de temps en temps au livre sacré. Ainsi le Chapitre 64 est à lui seul un Per-m-hru, du temps de Ou<ra0aiiof ou de Meyyjpy,^, remontant donc aux temps de la première dynastie. De tous les livres funéraires qui ont formé le canon des temps postérieurs celui-ci est peut être le plus simple et le plus ancien. Dans la vignette du chapitre le défunt se tient debout devant le soleil rayonnant , le soleil au midi , le plein jour. Dans un sens pareil les chapitres 8 et 9 parlent d'une sortie de l'enfer pour entrer au plein jour. Cette vignette et le titre des autres livres me portent à croire que le titre Per-mkm, signifie la manifestation au jour, la sortie des ténèbres de l'enfer et du tombeau, pour venir jouir delà lumière. On peut comparer à ces titres encore ceux des Chapitres 65 , 66 , 68 à 78 et les études de M. de Rongé, Rit. Intr. , p. 28; Chabas, Chap. VI , p. 3.

Mais comment arriver à la résolution des questions proposées. M. de Rougé a donné un exemple p. 30 , de l'introduction du Rituel, que nous pouvons suivre. Les individus morts sont bien souvent désignés dans les textes par leurs titres et leur parenté. Les noms et les titres nous mettent en état de fixer la date de l'existence de l'individu sur la terre et aussi de la composition du papyrus. 11 en est de même par le type graphique qui apporte son date approximative mais toujours as-

sez sûre. Un autre moyen pour arriver au but nous présente l'endroit où le papyrus à été trouvé, mais l'argument qui me paraît d'une importance prépondérante réside dans la notion des Inscriptions monumentales. Les tombeaux sont ordinairement beaucoup plus faciles à classifier que les manuscrits , et pour les monuments en général on est presque toujours sûr de trouver la date des inscriptions dont ils sont ornés, par leur entourage. Cela posé, je tâcherai de donner une étude critique analytique et commentée du Chapitre 126 du Per-m-Aru, ou du ff livre de F entrée dans la salle de la double justice''

Je sais très-bien que ce travail n'est qu'une première tentative, et je dois avertir le lecteur que les imperfections en seraient peut-être moins considérables si j'avais eu à ma disposition les manuscrits nécessaires pour une étude plus complète. Aussi c'est à regret que je me vois forcé de parler ici des difficultés que rencontrent les recherches des ^yptologues dans les musées du Louvre et de la Bibliothèque Impériale de Paris.

La plus grande bienveillance de la direction du Louvre, n'est pas même en état de les y lever. Les manuscrits antiques sont encadrés et fixés contre une des murailles à une hauteur inaccessible à l'oeil de celui qui désire les étudier. Pour moi M. Devéria eut la bonté de faciliter l'étude de ces manuscrits. J'avais un escalier à ma disposition, mais la hauteur me donnait le vertige et me mit hors d'état de faire des copies ou de prendre des notes. Dans le cabinet de M. Mariette j'ai transcrit le Chapitre 126 des Rituels marqués N"*. 3092 et 3115 et j'avais à ma disposition une copie excellente du Rituel de Nbkt, fiûte par M. Devéria. A la Bibliothèque Impériale se trouve encore un manuscrit antique de notre chapitre, d'un certain Soutimes, dont du reste je n'ai pu copier que les 42 péchés. L'essai qui va suivre est le r&ultat d'une étude des Rituels du musée de Leide, des manuscrits publiés, et de

trois exemplaires du musée du Louvre. Je commence par This toire de notre chapitre et je tacherai de répondre à la question à quelle époque le livre a-t-il été composé?

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