ETUDE SUU LE CHATEAU
— Dans les papiers de la famille de Fumel, déposés aux archives de la Préfecture d’Agen, et qu’il nous a fallu dès l’abord consulter, la tradition étant à tort, dans le pays, que le château de Bonaguil aurait de tout temps appartenu à cette ancienne et illustre famille, nous avons trouvé un acte excessivement important, puisqu’il est en opposition formelle avec toutes les croyances reçues dans la contrée, et qu’il les réfute d’une manière irrécusable. C’est l’acte de vente de la seigneurie et terre de Bonaguil en Agenais, consentie par le marquis de Beaucaire à dame Marguerite de Fumel, le 22 avril 1701. Nous lisons, en effet, que : « Messire Giles-Gervais de Peehpeyrou, seigneur, « marquis de Beaucaire, Peehpeyrou, Monbarla, Lavalade, « Blanquefort, Bonneguil et autres lieux, maréchal de camp des « armées du Boi, demeurant à Paris, fait vente pure et simple, « et à jamais irrévocable, à très-haute et très-puissante dame « Marguerite de Fumel, veuve de très-haut et très-puissant « seigneur, messire Emmanuel de Giversac, comte dudit lieu, « — de ladite terre et seigneurie de Bonneguil, en toute jus- « lice, haute, moyenne et basse, située en Agenais, joignant les « terres de Fumel, Las Treilles et autres, avec toutes ses appar- « tenances et dépendances, etc. Il en dispose en qualité de fils « unique et héritier de feu messire Jean-Antoine de Pechpey- « rou, marquis de Beaucaire, et celui-ci héritier des biens des « Roquefeuil, etc. » La terre et le château de Bonaguil furent vendus pour 35,01)0 livres; à savoir : 30,000 pour les immeubles, et 5.000 pour les meubles*.
1 Cet acte de vente est déposé aux Archives de la Préfecture d’Agen, dans le registre des papiers de la famille de Fumel, série E, 2 (liasse).
Il appartenait (Jonc à cette époque, en 1 7 G 1 , au marquis de Beaucaire, dont les justes prétentions sur l’hcritage des Roquei'euil avaient dû être reconnues. Ce marquis de Beaucaire, trèspuissant et très-riche, vivait à la cour élégante de Louis XV ; et il faut que ses dissipations et ses dettes de jeu aient été la cause de la vente de Bonaguil, puisque nous lisons dans l’acte que Madame de Fumel devait payer les 33,000 livres, non pas à lui, mais à ses créanciers. Encore une fois, le château de Bonaguil passa dans des mains étrangères; mais ce ne fut que le 22 avril 1761 que la famille de Fumel le réunit à ses domaines, en la personne de dame Marguerite.
Marguerite de Fumel, tille de Louis de Fumel, descendant et héritier de la branche aînée des Fumel, dont l’origine remonte au xie siècle1, était le sixième enfant de ce seigneur, le plus puissant du Haut-Agenais. Elle naquit à Toulouse, et son contrat de mariage, que nous avons sous les yeux, dit qu’elle épousa, le 10 août 1730, très-haut et très-puissant, seigneur Emmanuel de Cugnac, comte de Giversac, seigneur de Farnel, Labastide, et vicomte de Puycastel. Elle lui apporta en dot 100,000 livres*.
Ici se place la fameuse légende du manoir de Bonaguil, qu’un vieux paysan, gardien du château, raconte encore à ceux qui vont le visiter. Mais la tradition est en contradiction formelle
* Voir O’Gilvy, Nobiliaire de Guyenne et de Gascogne, t. i , p. 1.
2 Ce contrat de mariage est aux Archives de la Préfecture : Papiers de la famille de Fumel.
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avec l’histoire; et nous avons le vif regret d’annoncer que rien n’est plus éloigné de la vérité que ce curieux récit. Qu’est-ce » en effet, qu’un vieux château sans sa légende? Que sont des ruines, si des souvenirs vivants ne viennent pas les habiter? Sans doute, ces vieux murs auront été témoins de plus d’un drame sanglant qui se sera joué dans leur enceinte. L’oubli y a jeté son voile ; et, à défaut de récits plus véridiques, nous nous bornons à reproduire celui qu’on nous a raconté.
Sous le règne de Louis XV, alors que la dissolution des mœurs envahissait la province et les châteaux, celui de Bonaguil aurait eu pour maître un seigneur dur, cupide et altier. Une chanson patoise, que les vieilles femmes du pays chantaient encore, il y a quelques années, pendant les veillées d’hiver, en a transmis l’odieux souvenir :
« Si troubabo sur soun cami « Noblo pioucelo, la fourçabo ;
« Ritche mercadic , lou raoubabo;
« Et tjurabo, à n’en fa frémi,
« Quand, prèsd’èl, un prestré passabo ! »
Ce seigneur avait une tille d’une beauté incomparable qui, dans les longues chasses qu’elle faisait à travers les forêts , Diane chasseresse du moyen-âge, rencontra un jeune baron des environs et lui donna sa foi. Les deux jeunes gens s’aimèrent, et jurèrent sur leurs vingt ans de s’épouser. Mais le père de Marguerite, avare et orgueilleux , n’entendit pas raison, et il força sa fille â donner sa main au marquis de Civersac, vieux seigneur du Languedoc. Les noces, dit la légende, se tirent â Bonaguil : mais, quand le soir arriva, et que dans un dernier
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toast, les convives burent au bonheur des deux époux, le marquis de Giversac, atteint d’une attaque subite, tomba foudroyé, tandis que sa jeune épouse, pâle et les yeux hagards, fuyait précipitamment. Pendant les premiers temps, nui n’osa sonder l’affreux mystère. — Cependant, cette mort subite fut bientôt attribuée au poison. On dit que le jeune amant, ivre de jalousie et d’amour, avait versé à son heureux rival un breuvage empoisonné.
Cette Marguerite était-elle Marguerite de Fumel? Son père était-il Louis de Fumel ou le marquis de Beaucaire? Quoi qu’il en soit, l’histoire est là. Il est impossible que ce drame se soit passé dans le château de Bonaguil, puisque le 10 août 1750, date du mariage de Marguerite de Fumel, avec le marquis de Giversac, le château n’était pas encore en sa possession, et qu’elle ne l’acquit, comme nous l’avons vu, que onze ans après.
% Nous lisons d’ailleurs dans O’Gilvy ‘, que le contrat de mariage se passa à Toulouse, et que ce fut quatre jours après, le 14 août 1750, que le marquis de Giversac mourut à Moissac, se rendant avec sa femme à une de ses propriétés du Quercy, et non pas, comme le dit l’auteur, en son château de Bonanguille.
Marguerite de Fumel, veuve du marquis de Cugnac-Giversac, vécut à Bonaguil depuis 1761 jusqu’en 1788. Elle rendit plusieurs fois hommage au Boi, et nous voyons que, dans le registre des tailles de cette époque, 1783-84-85, son nom est
[ 1 Famille de Fumel, t, ), p. 31.
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souvent mentionné pour sa terre de Bonaguil*. Vivant dans les regrets de la perte qu’elle avait faite, elle s’attira par ses actes de bienfaisance et de piété l’estime et l’affection de tous les habitants de la contrée. Elle mourut au commencement de 1780 et fut inhumée dans la chapelle du château.
Dans son testament'2, daté du 1er décembre 1788, elle institue ses deux frères, Jean-Henry, évêque de Lodève, et Joseph, comte de Fumel, pour ses héritiers universels , leur substituant son neveu, Joseph-Louis de Fumel, l’ainé des enfants de Jean-Georges. C’est ce Joseph-Louis de Fumel, capitaine d’un corps d’armée sous Louis XVI, qui devint, à la mort de sa tante, propriétaire de Bonaguil. Mais il ne devait pas le posséder longtemps ; car la révolution de 89 arriva , et le comte de Fumel dut émigrer le 2 octobre 1791 .
Du fond de son exil, Joseph-Louis de Fumel dut vendra les terres de ses ancêtres; Bonaguil ne fut pas excepté. Nous trou- • vons à Fumel les actes de vente de cette terre. — L’acquéreur était le citoyen Jean-Antoine Troupel-Lagrave, le même que nous voyons désigné aux Etals-Généraux de 1789, comme membre du Tiers-Etat, pour la justice de Bonaguil. C’est ainsi que le 2 vendémiaire an V, et le 7 frimaire de la même année, il commença à devenir acquéreur de certaines portions de ce
* Ces précieux registres des tailles sont dans la bibliothèque de Madame la comtesse Marie de Raymond.
1 Archives de la Préfecture d'Agen. — Famille de Fumel. — Série E : 2 (liasse).
beau domaine; et que le 17 pluviôse an VII, il acheta pour deux cents francs, plus, dit la tradition, quelques cents de noisettes , le château de Bonaguil , qui avait vu la tourmente révolutionnaire démanteler ses belles tours , et la barbarie des paysans révoltés détruire et profaner le berceau de ses anciens et puissants seigneurs.
A dater de cette époque , le château ne fut plus habité. Il passa, dans la suite, des mains du citoyen Troupel-Lagrave dans celles de son héritier, M. Augier des Salles. Celui-ci le céda pour une somme assez modique, le 29 mars 1841, à M. Bertrand Laulanié, et nous voyons que ce dernier le vendit, le 16 septembre 1860, à la commune de Fumel , qui en a fait depuis sa propriété privée.
Le château de Bonaguil est classé parmi les monuments historiques du Lot-et-Garonne. Depuis sept ans, le Conseil général du département vote chaque année pour l’entretien de ses belles ruines une somme de cinq cents francs. Il a été question dans le temps d’un projet de restauration ; et je crois même que M. Mérimée, alors en tournée dans le Midi , a été envoyé pour le visiter ou du moins a manifesté l’intention de le connaître. Devons-nous désirer qu’un travail moderne, quelque exact et parfait qu’il soit , vienne retoucher et modifier cette admirable création d’une autre époque, si complète et si absolue dans son élévation ? — Pour ma part , je le préfère tel qu’il est , drapé si artistiquement dans ses vieux débris, et laissant au temps seul le soin d’achever son œuvre, déjà trop tôt commencée.