‹ Étude sur le château de BonaguilChapitre 12 sur 12 · ETUDE SUK LE CHATEAU · texte numérisé non relu

ETUDE SUK LE CHATEAU

Lorsque, par une délicieuse journée d’autoinne, on est allé visiter le château de Bonaguil , et que, revenant le soir, alors qu'un beau soleil du mois d’octobre , penché déjà vers l’occident , vient éclairer la vallée de ses derniers rayons d’or, on s’arrête et on se retourne à la lisière d’un petit bois qui domine le sentier, on jouit d’un spectacle à la fois étonnant et grandiose. A trois cents mètres environ, sur ce promontoire coupé à pic dans le roc, à l’extrémité des deux vallées, se dressent , dans la bleue sérénité de l’air , les derniers restes du vieux manoir féodal.

Les feux du couchant y projettent leur splendide éclat : mille teintes artistiques, plus variées les unes que les autres, se croisent en tous sens sur ces murs recouverts d’ardoises grises, de pierres, de racines mortes, de lierres grimpants et de verts feuillages, et, se confondant ensemble dans un harmonieux et sympathique accord , montent dans l’atmosphère qui les environne, et rayonnent alentour, comme celles d’une pierre précieuse nageant dans un fluide impalpable et magnétique. L’œil

nii UONAGUIL.

s’arrête ébloui devant ce prodige de la nature. Il semble fasciné par cette variété de tons qu’il absorbe d’un seul jet : et ces vieilles tours démantelées, ces innombrables clochetons qui se dressent eneore fatigués et à moitié détruits, ces profonds fossés où descendent déjà les ombres du soir ; au-dessous, ces huttes misérables, écrasées sous la grandeur du merveilleux édifice, et sur lesquelles il faut marcher pour arriver à son sommet; à gauche, le triste tintement de la cloche de la chapelle, invitant les paysans de la contrée à adresser leurs vœux et leurs prières à la Madone protectrice; et par dessus tout, la dure et affreuse stérilité du roc pierreux et sauvage, offrent un ensemble étincelant et sublime, que le voyageur en extase ne peut se lasser d’admirer !

Mais, tandis que les sens, captivés par ces innombrables nuances et par la majesté de ces murs si artistiquement groupéss, semblent, dès l’abord, absorber l’homme tout entier, les facultés de l’âme cependant, plus sérieuses et plus nobles, l’intelligence, la raison, la réflexion, et par dessus tout l’imagination, fortement frappée par cette vue qui l’exalte, reprennent peu à peu leur empire, et, bercées par une douce et triste rêverie, remontent le cours des années qui s’écoulent, et se perdent insensiblement dans ces temps d’autrefois, si curieux et si poétiques, où elles flottent dans le vague du souvenir.

Tout, en effet, s’efface devantje prestige de la folle clu logis : et la beauté du paysage, et la science archéologique, et l’histoire elle-même, cette grande voix du passé ! — Toute la poésie du moyen-âge se dévoile insensiblement à vos yeux. On pense

ETUDE SUIt LE CHATEAU

à la puissance, à la richesse, à la vie de ces seigneurs, à qui il fallait ces redoutables forteresses pour s’abriter contre leurs voisins, ces palais magniliques pour contenir leurs dépouilles, leurs trésors et leur joie, ces splendides domaines pour y régner en souverains. On croit les voir, pendant un siège, se retirer dans le donjon ou dans la grande salle d’armes, réunir leurs féaux et soldats, leur donner des ordres, les haranguer et leur rappeler les lois de la guerre et de l’honneur. Ou bien, quand la paix était faite, quand, à force de sang et de rapine, leur fureur belliqueuse s’était momentanément calmée, il semble qu’on les aperçoit encore, fidèles au rendez-vous de chasse dans la cour du château, donner du cor, exciter leurs bêtes et se répandre cà et là dans les vallées et les forêts, courant, l’écume aux lèvres, après quelque sanglier sauvage; ou, plus calmes et plus pacifiques, revenir, côte à côte, avec leur dame, le faucon au poing, et le lancer, à la nuit tombante, à la poursuite du héron caché dans les marais, et dont le cri plaintif découvre la retraite au noble oiseau de la chevalerie.

Ne voit-on pas aussi, derrière ces croix de pierre qui coupent les fenêtres, apparaître les ravissantes figures des châtelaines, n’ayant pour tout spectacle et toute distraction que la vue de leurs jardins, de leur église, de leurs forêts; que les voyageurs attardés, passant au galop de leur cheval dans la vallée; que leurs vassaux fauchant ça et là les prairies; — ou, dans les longues journées d’hiver, que le bruit du vent dans les branches, l'eau qui tombe dans les fossés, l’orage qui éclate dans les bois, ou les fiocons de neige, moins purs et moins

DK HONAüUIL.

blancs que leur visage, qui couvrent de leurs duvets les arbres dépouillés. Leur ombre flotte encore, élégante et gracieuse, sur ces terrasses où elles font traîner nonchalamment leurs robes de velours; et malgré soi, on se les représente, pendant les belles nuits d’été, attendant, impatientes et anxieuses, le page aux blonds cheveux qui viendra, sur l’échelle de soie, murmurer à leur oreille quelques mots d’espérance et d’amour. On voudrait entendre les romances de cette époque ; on voudrait se rappeler les vers des troubadours, alors qu’ils venaient égayer les longues veillées, passées autour de l’âtre, raconter au seigneur solitaire les nouvelles du voisinage, ou souvent même des pays plus lointains, et qu’ils obtenaient, pour prix de leurs chansons, quelque sourire de jeune fdle qu’ils emportaient au fond du cœur !

De nos jours, on comprend à peine ces usages, ces mœurs, ces occupations, ces distractions d’une autre époque. — La civilisation a marché, le peuple longtemps enfant, a grandi et s’est développé. Il a voulu tout voir, tout étudier par lui-même et tout s’approprier. Il a fait cette Révolution, dont la forte secousse l’a mis au niveau de l’ancienne société ; et, prenant toutes les qualités, rejetant tous les vices , il a créé une société nouvelle, dont l’ensemble est incontestablement supérieur à l’ancienne; mais qui n’a pas, comme elle, ces variétés, ces inégalités, et par suite ces teintes artistiques et poétiques, qui font encore le charme de ceux qui vivent dans le passé.

Les châteaux féodaux appartiennent à un autre temps. Alors que le génie de l’homme, renfermé forcément en lui-même, ne

pouvait se développer et rayonner au dehors; que l’imprimerie, cet agent de l’intelligence, ne s’était pas encore répandue dans le monde, ce n’était que par des œuvres gravées sur la pierre et le marbre, plus durables peut-être que celles écrites sur le papier, que l’intelligence de l’homme se faisait connaître et concentrait dans ces productions géantes toutes les idées qui fermentaient dans sa tête, et qui avaient besoin de se fixer éternellement. — De là cette innombrable quantité d’édifices, tous les uns plus beaux que les autres, symboles immortels et dignes représentants de la pensée religieuse , civile ou militaire, qui avait présidé à leur élévation.

Étudions donc sérieusement l’époque féodale ! Assez de vieux châteaux élèvent encore leurs belles tours, pour que nous y trouvions un attrait indéfinissable , et que nous apprenions en eux à rejeter les vices de l’époque qui les a fait naître, comme aussi à apprécier les nombreux services que la féodalité nous a rendus. N’oublions pas qu’elle a été la première période de notre histoire et comme le berceau de la nation française. C’est, elle qui, par ses préjugés, il est vrai, mais aussi par ses excellentes leçons , nous a appris, en nous transmettant les lois de l’honneur , souveraines en ces temps-là, à manier les armes, à vénérer la religion de nos ancêtres, à devenir des hommes en un mot ; et a fait de notre pays un des plus glorieux et des plus dignes de respect dans les annales de l’histoire.

— Et, tandis que la pensée s’égare insensiblement dans ces dédales des temps anciens, si pleins d’attachants souvenirs, et

DK BONAGUIL.

que le voyageur, abîmé dans les réflexions que lui suggèrent les ruines, et qui se pressent principalement en foule dans son esprit à la vue de ce vieux manoir de Bonaguil, un des types les plus merveilleux de cette époque ; les ombres de la nuit sont descendues sur la vallée, et, derrière le vieux donjon, monte déjà dans le ciel le disque de la lune, dont les pâles rayons viennent donner au paysage un aspect encore plus grandiose.

Alors, on songe, mais à regret, à quitter ces vieilles tours, dont le langage muet vous apprend tant de choses ; et, c’est en leur disant adieu, que l’on murmure malgré soi, ces mots immortels de l’auteur des Ruines :

« O ruines, je retournerai vers vous prendre vos leçons ! Je « me replacerai dans la paix de vos solitudes ; et là , éloigné « du spectacle affligeant des passions, j’aimerai les hommes « sur des souvenirs ; je m’occuperai de leur bonheur, et le « mien se composera de l’idée de l’avoir hâté ! »

Brnx, le 10 octobre 1867.

Page 1