Étude sur le choléra de Marseille en 1865
Membres de la Société Impériale de Médecine de Marseille, du Comité Médical des Bouches-du-Rhûne, etc
CAMOIN, libraire-éditeur, RUE GANNEBIÈRE, 1.
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PREFÂCl!^.
Hn livrant à la publicité ces quelques pages, nous nous sommes proposé de raconter, avec la plus scrupuleuse exactitude, tout ce que nous avons observé pendant l’épidémie qui a désolé Marseille, du mois de juin au mois de novembre. — Loin de nous la prétention de faire un traité du choléra, et de vouloir imposer nos idées au sujet de cette cruelle maladie; mais nous avons pensé que si chacun apportait sa pierre à l’édifice, ainsi que nous désirons le faire, on pourrait en arrivera constituer un travail d’autant plus sérieux et durable qu’il serait l’œuvre do tous.
Notre apport est sans doute relativement peu considérable; mais, chargés du soin médical d’un millier de familles environ , l’un commme médecin des bureaux de bienfaisance de la Société de Charité, de la Société de Saint-Joseph et des familles des sapeurs pompiers, l’autre comme médecin de l’Association des employés du Chemin de Fer et de diverses Sociétés de Secours Mutuels, bon nombre de cas se sont présentés à notre étude.
De plus , attachés, depuis leur organisation , au service des bureaux de secours, dans des quartiers très-populeux, généralement pauvres et situés dans des parties de la ville entièrement opposées (quartier sud et quartier nord) , nous avons pu grossir notre chiffre d’observation.
Le nombre de nos malades en n’y comprenant . que ceux qu’il nous a été permis de suivre complètement , s’élève à une centaine environ. Nous ne faisons pas figurer dans cette étude tout ce (|ui paraissait ne pas se rattacher d’une manière bien évidente à l’affection cholérique : les diarrhées
par exemple, les embarras gastro-intestinaux, les dyssenteries , qui, quoique peut-être déterminés par l'influence épidémique, ne présentent pas de caractère particulier.
La marche que nous avons suivie dans ce travail ne diff’ère. pas de celle qui jest adoptée généralement. D’ailleurs, l’excellente monographie de M. Briquet , nous a servi de guide pour nos divisions.
Nous nous occuperons ;
1 ° De l’étiologie ;
2“ Des caractères généraux de l’épidémie cholérique de 1 865.
Nous ferons, à ce sujet, une description particulière des périodes de la maladie et de ses symptômes.
Nous examinerons l’influence des maladies antérieures sur le choléra , et du choléra sur les maladies intercurrentes.
Nous parlerons, enfin, de la terminaison de la maladie, et relaterons les quelques observations nécropsiques qu’il nous a été permis de faire.
3° Nous appuyant sur les ’ Dnnées précédentes, nous essayerons de dire quelques mots sur la nature du choléra;
4° Traitement ;
5° Conclusions.
Spectateurs actifs de l’épidémie qui vient de finir, nous avons cherché, dans la production, dans la marche et dans le traitement du mal à découvrir, tout ce qui pourrait être utile aux médecins et aux malades.
Nous n’avons pas la prétention de faire progresser la science; mais , encouragés par cette idée que tel fait qui uous a paru sans valeur pourrait plus tard aider à la lumière, nous n’avons pas hésité à prendre la plume.
Le jour où nos observations, recueillies par une intelligence plus vive et plus féconde que la nôtre, produiront leur fruit, nous aurons atteint notre but.
Marseille, 24 octobre t865,
ÉTIOLOGIE DU CHOLÉRA.
Il nous a paru plus rationnel, eu égard à la nature de notre travail, de commencer l’étude des causes de l’épidémie cholérique par un aperçu rapide sur l’état de Marseille, au mois de juin 1865, par l’énoncé des faits qui ont coïncidé avec son apparition, nous proposant ensuite d’examiner le rapport de ces faits avec l’invasion du mal.
Nous verrons, dans le cours de ce chapitre, s’il n’y a pas lieu de voir une grande analogie entre ce qui a pu nous amener le choléra et entre ce qui a pu le maintenir parmi nous si longtemps.
Enfin, passant des causes générales aux causes particulières, nous nous occuperons de toutes les conditions étiologiques qu’il nous a été donné de juger.
État de la ville au moment de l’invasion du choléra.
Depuis bon nombre d’années , le canal de la Durance fournit à Marseille une quantité d’eau considérable; les fontaines sont répandues detous’côtés, pas de rue où l’on ne voie l’eau couler à profusion, presque pas de maison qui n’ait sa prise du canal. Tous les matins, ainsi que cela se pratique à Paris , le service de la salubrité enlève les immondices déposés sur la voie publique , et souvent les rues principales sont arrosées matin et soir par de puissants jets d’eau ou par les voitures d’arrosage. — Dans chaque maison, il existe ou des lieux ou des tinettes destinés à recevoir les ordures et nettoyés régulièrement. Les plombs, réceptacle de toutes les saletés et qui infectent tant d’étages à Paris , sont heureusement inconnus à Marseille. Enfin, à partir du 23 juillet , et d’une façon officielle à partir du 3 août, la municipalité, habituellement pleine de sollicitude pour tout ce qui touche à l’assainissement de la ville , redouble encore de zèle , et , non contente de veiller sur ce qui ressort de son administration , va fouiller la banlieue , inspecter les rues ou boulevards particuliers , les cours et les habitations. Les ingénieurs de la ville, les pompiers, la police unissent leurs efforts , et de grandes et
promptes mesures hygiéniques sont prises et exécutées en quelques jours. Les rues et les maisons sont désinfectées au moyen de dégagements directs de chlore et par des lavages fréquents. — Pour être narrateurs fidèles, nous sommes obligés d’avouer que les quartiers suburbains, et en particulier ceux que les démolitions et l’augmentation des loyers ont fait envahir par la classe ouvrière, étaient dans des conditions très-mauvaises. Les rues et les boulevards, dépendant souvent d’un propriétaire, présentaient des flaques d’eau stagnante ; point d’écoulement des eaux ménagères , dépôts abondants d’immondices ; dans quelques maisons, plusieurs ouvriers couchaient dans la môme chambre, sur des grabats , tantôt manquant d’air, tantôt exposés à tous les vents. Mais nous devons constater qu’avant le 15 août , toutes les mesures sanitaires réalisables avaient été prescrites. Plus de 1 50 arrêtés du maire de Marseille , avaient suppléé à l’incurie des propriétaires, en exigeant des réparations ou des assainissements immédiats.
La ville proprement dite était d’ailleurs dans des conditions bien différentes de celles qu’elle présentait en 1854-55. De grandes voies ont été ouvertes , et par leur création une grande partie de la vieille ville , habitée par 40,000 personnes , a reçu l’air et la lumière; les casernes, situées autrefois au centre, aussi étroites qu’insalubres, ont été
remplacées par de belles et vastes constructions dans la banlieue. Pour terminer cette description, nous ne croyons pas sortir du vrai en affirmant que Marseille était, à part quelques quartiers qui, comme nous l’avons dit, ont tout de suite attiré l’attention de la municipalité, dans des conditions hygiéniques telles qu’aucune ville de France, Paris môme, n’en offrait de meilleure.
Nous n’avons nullement l’intention de relever les railleries déplacées, les sarcasmes injustes dont quelques journaux de Paris se sont plu à nous accabler dans un moment où de tristes préoccupations nous forçaient à nous taire; mais, pour continuer notre tâche, nous devons parler de la manière d’être habituelle de la population de Marseille , de sa manière d’être pendant l’été qui vient de finir.
Marseille est, comme Paris, comme Londres, comme toutes les grandes villes , le rendez-vous de tous les peuples; de plus , sa prospérité toujours croissante y a fait accourir de tous côtés de nouveaux habitants , à tel point que la population a doublé en 20 ans.
La nourriture du peuple , car c’est la seule dont nous devions nous occuper, est, nous le proclamons hautement, pour le Marseillais , plus saine , plus abondante qu’à Paris , l’ouvrier n’y a pas les habitudes déplorables du Nord; il ne dépense pas
follement à boire , le dimanche et le lundi , le gain d’une semaine ! il le laisse à la maison. — Quant aux ouvriers étrangers qui, originaires de l’Allemagne, mais surtout du Piémont, vivent en grande partie dans les faubourgs de la ville , nous répondons moins de leurs façons de vivre ; mais nous répondons de l’exacte surveillance faite sur les denrées mises en vente sur les marchés publics.
Les cuisines en plein vent, où l’on débite toute espèce de comestibles de fraîcheur douteuse, se rencontrent à Marseille , proportion gardée , cent fois moins souvent qu’à Paris; l’ouvrier marié mange chez lui, les autres mangent en commun.
Depuis onze ans , le choléra n’avait plus envahi Marseille , et cependant le retour fréquent des épidémies , depuis le commencement de ce siècle , tenait la population en éveil. Toutes les années, au moment des fortes chaleurs , un cri d’alarme retentissait, et chacun de prendre des précautions pour se mettre à l’abri du fléau. Cette année-ci, les nouvelles arrivées d’Alexandrie , et plus tard des côtes d’Italie , ont rendu le danger plus imminent , et pendant que la municipalité veillait sur le bienêtre général , chacun en particulier songeait à sa propre conservation , en suivant très-exactement les règles hygiéniques.
Dans tous les grands centres d’activité, dans les congrégations , les usines , les administrations , on
s’est empressé de faciliter toutes les mesures d’hygiène relatives à l’assainissement et à la nourriture. Nous savons de source certaine que beaucoup de chefs de fabrique ou d’atelier, ont mis à la disposition des travailleurs une boisson composée d’après les conseils des médecins , et destinée à remplacer l’eau et les boissons glacées dont les ouvriers font un si grand abus pendant la saison chaude.
Dans une des savonneries les plus importantes de Marseille (1), il y avait en plus, pour la nourriture habituelle , du bouillon , de la viande, matin et soir, et tous les jours un médecin allait se rendre compte par lui-même de l’état sanitaire du personnel de la fabrique.
La colonie italienne, très-nombreuse en notre ville, composée en grande partie de journaliers relativement peu rétribués, a trouvé, dès le commencement de l’épidémie, un puissant auxiliaire dans la société de bienfaisance présidée par le consul d’Italie. Cette société a offert immédiatement des médicaments, des médecins, de l’argent à tous les sujets italiens malades et indigents, résidant à Marseille.
Ce tableau de la situation de la ville en juin 1865 présente forcément quelques ombres. — Au milieu
(1) Savonnerie de M. Amavon.
d’une population pouvant rencontrer, comme nous l’avons indiqué, aide et protection de toute part, se cachaient de profondes misères souvent ignorées, amenées par la honte ou l’insuffisance et le manque de travail.
Pour les compléter il nous reste à parler de la constitution médicale de Marseille à la fin de juin de cètte année. — Rien dans nos observations particulières, rien dans les renseignements que nous avons puisés aux hôpitaux civils et militaires, qui pût faire présager une épidémie cholérique. — Le nombre des décès de la première quinzaine de juin n’a pas dépassé la moyenne des autres années; mais, à partir de cette époque, cette moyenne augmente; le chiffre des décès va par soubresauts pendant environ un mois et demi, jusqu’à ce que son exagération soit continue.
Ainsi, d’après l’exposé de l’état de notre ville au mois de juin, exposé que nous avons établi avec toute la sincérité possible; d’après la constitution médicale ie cette époque, rien, si ce n’est une vive préoccupation morale, ne peut rendre compte de l’invasion du choléra en 1865, plutôt que dans les années précédentes.
Nous donnons ci-dessous un tableau comparatif des températures et des observations météorologiques pendant le mois de juin 1 864-65, afin que, d’un seul coup-d’œil,on puisse constater que, dans l’état
des corps ambiants, rien de particulier n’est à noter.
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