CHAPITRE II
Des Autres Parasites animaux qui habitent le globe oculaire
Cette étude serait certainement incomplète si nous ne disions quelques mots des autres parasites animaux qui ont été observés dans la cavité de l’orbite. Nous commencerons par l’échinocoque, dont la conformation se rapproche le plus de celle du cysticerque.
L’échinocoque est un entozoaire cestoïde, qu’on rencontre souvent en quantités considérables dans une membrane d’enveloppe appelée hydatide, à laquelle il n’adhère jamais et dontil n’est pas une dépendance. On le trouve souvent réuni en amas de quatre à vingt environ, dans une sorte de dédoublement vésiculiforme d’une seconde membrane, dite mère ou fertile, à la face interne de laquelle ils sont attachés par un pédicule. Devenus libres par la destruction de la membrane fertile, ces amas, d’un gris blanchôâtre, ressemblent à depetits grains de sable sphéroïdaux flottant dans le liquide qui remplit la cavité de l’hydatide. Considéré en lui-même, c’est-à-dire abstraction faite de l’hydatide, l’échinocoque représente un cysticerque dont le corps ne serait pas développé ; il possède un rostre, une double couronne de crochetset quatre ventouses. Il est bien établi aujourd’hui que Péchinocoque est la larve d’un tænia, appelé éænia echinococus, qui habite l'intestin du chien domestique. Deux caractères le distinguent nettement du cysticerque : d’abord le cysticerque dépasse rarement les dimensions d’une fève, tandis que l’échinocoque peut acquérir des pro-
Lies portions bien plus considérables ; ensuite, l'embryon exacanthe donne ici naissance à un grand nombre de scolex, tandis que le cysticerque de la cellulosité vit solitaire et n’est pas fertile.
Les recherches faites par différents auteurs permettent de r:ttacher l’origine des hydatides chez l’homme à l'existence du {ænia echinococus chez le chien. Les œufs de ce tænia, que les hasards de la dissémi- * nation amènent dans le tube digestif de l’homme, y éclosent, et leurs embryons se portent ensuite dans les organes, où ils constituent les kystes hydatiques.
Le développement des hydatides détermine au début un léger degré d’exorbitisme; puis une espèce de tension, une douleur sourde et profonde, se fait sentir au fond de la cavité orbitaire. À mesure que le kyste se développe, il peut repousser devant lui le globe oculaire ou déterminer un léger degré de strabisme, suivant la position qu’il occupe. En même temps surviennent des troubles visuels (amblyopie, diplopie), qui finissent par aboutir à une amaurose complète de l’œil affecté; puis des douleurs d’une intensité telle, qu’elles privent le malade de sommeil et amènent chez lui un degré d’émaciation considérable. L’œil reste parfaitement sain, et les membranes externes offrent les altérations communes à toutes les tumeurs de l'orbite.
Quant aux caractères de la tumeur elle-même, elle s’est constamment montrée indolente, même à la pression, et sans connexion aucune avec le globe de l’œil. Arrondie, dure, rénitente, élastique, elle a toujours offert une sensation obscure de fluctuation, et, dans tous les cas où on l’a observée, elle s’étendait vers le fond de la cavité orbitaire.
Traités dans les premiers temps de leur apparition, les kystes hydatiques guérissent facilement, sans laisser de traces regrettables à teur suite ; si l’on diffère trop longtemps l’opération, ils peuvent déterminer dans le nerf optique des altérations irremédiables et laisser après eux une cécité plus ou moins prononcée.
Le traitement chirurgical est le seul sur lequel on puisse compter. On ponétionne d’abord la tumeur avec le trocart, dans la partie la plus
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FT 1 se saillante, puis on cherche à oblitérer la cavité en déterminant l’adhérence des parois. Dans ce but, Delpech introduisait de l’agaric dans le fond du kyste; mais, une inflammation grave s’étant développée chez l’opéré de Montpellier, les chirurgiens actuels s’abstiennent de mettre en usage aucun moyen susceptible de la faire naître. On se contente de tenir fa plaie béante pendant quelques jours, à laide d’une petite mèche de charpie; puis on fait des injections avec de l’eau ou une solution faiblement astringente, si la plaie ne se ferme pas. (Lemoine)
La filaire (filaria medinensis, vulg. dragonneau) a été observée pour la première fois en 1768, sous la conjonctive. C’est un ver nématoïde, filiforme, allongé, mesurant de trois à cinq centim. en moyenne, quand il habite entrela sclérotique et la conjonctive; quelquefois blanc, mais en général brunâtre, de couleur cendrée, dur, terminé en pointe à l’une de ses extrémités et offrant à l’autre une sorte de mamelon dont la couleur noire tranche sur le reste du corps. Cet helminthe attaque particulièrement les membres inférieurs, où il se place presque toujours immédiatement sous la peau. On peut donc croire que la pénétration se fait directement au travers de la peau par les conduits sudorifères ou la gaine des poils (Cauvet). Certains auteurs prétendent cependant que l'infection a lieu par les boissons.
Primitivement développée dans un point voisin du globe oculaire, la filaire avertit de sa première apparition sous la conjonctive par une sensation incommode et désagréable, une douleur très-piquante. Le malade a conscience de quelque chose qui remue et change de place dans son œil. Chez la négresse observée par Blot à la Martinique, où deux filaires occupaient les yeux du même individu, on voyait tantôt un ver dans chaque œil, tantôt les deux se trouvaient du même côté. La malade était avertie du passage du ver d’un œil dans l’autre‘ aux picotements qu’elle éprouvait à la hauteur de la racine du nez, dans l’espace qui sépare les deux yeux. |
Dans la plupart des cas, on recounaît facilement l’helminthe au simple regard, si inflammation n’est pas trop prononcée ; on le voit
serpenter entre la sclérotique et la conjonctive, ou tourner autour de la cornée. Dans quelques cas, on le voyait passer dans le tissu cellulaire de l’orbite pour le rencontrer plus tard sur le globe de l’œil.Il est même arrivé à Guyot, chirurgien de la marine, de le voir disparaître pour toujours, au moment où il allait procéder à extraction. Enfin on n’a jamais noté la sortie spontanée de la filaire à travers la conjonctive, comme cela arrive lorsqu'elle est logée dans le tissu cellulaire des membres ou du tronc.
On peut dire qu’en général le pronostic est favorable; après l’extraction du ver, l’œil revient bientôt à son état normal. Cependant il est à craindre que la filaire ne disparaisse pour toujours dans le tissu cellulaire de l’orbite. Dans ce cas, le malade est exposé à tous les dangers qu’entraîne avec lui le phlegmon de l’orbite. (Lemoine.)
Pour pratiquer l’extraction de la filaire, on excise un lambeau de conjonctive saisie par une pince, avec des ciseaux courbes sur le plat; l'animal se trouve alors à découvert sur une partie de son étendue, et, par l’ouverture pratiquée, on peut facilement lattirer au dehors. Il faut éviter, dans le premier temps de l’opération, de toucher le parasite, qui fuit immédiatement l’instrument qui cherche à le saisir.
Mon collègue M. Lota a bien voulu m’autoriser à publier une observation de filaire sous-conjonctivale qui lui est tout à fait personnelle. Je transcris la communication qu’il m’a faite, sans y rien chan-
ger, et je profite de cette occasion pour lui exprimer de nouveau toute ma reconnaissance.
Observation V
Filaire sous-conjonctivale, par M. Lota
Depuis mon retour du Gabon, où j'avais fait campagne, j'étais fréquemment atteint de conjonctivite, affection à laquelle je n'étais
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nullement sujet auparavant. Subitement, sans cause appréciable, j’éprouvais dans l’œil droit des picotements, une sensation de gravier extrêmement désagréable, en même temps que la conjonctive oculaire s’injectait vivement. Sous l'influence du frottement et de quelques lotions fraîches, ces symptômes disparaissaient pour se reproduire quelques jours plus tard. Je n’y attachais aucune importance, quand, un matin, cinq mois après mon retour en France, je fus éveillé par une douleur très-vive à l’œil droit: j’avais la sensation d’un corps étranger sous la paupière supérieure, sensation rendue encore plus pénible par un clignotement fréquent, survenu en même temps.
Les lotions froides étant restées sans résultat, je soulevaila paupière supérieure et je constatai alors que la conjonctive était rouge et tuméfiée, se décollait facilement, et, enfin, j’aperçus à la partie antéro-supérieure du globe oculaire unepetite masse jaunâtre, de forme irrégulière, dont il me fut impossible de reconnaître la nature. Pendant plus de deux heures, la sensation de corps étranger persista, puis cessa subitement. Soulevant alors la paupière, je ne constatai plus qu’un peu de conjonctivite: la petite masse jaunâtre avait disparu.— Le soir du même jour, les mêmes symptômes se reproduisirent; je me précipitai devant une glace, et j'aperçus sur la sclérotique un petit corps jaunâtre, arrondi, allongé, de la grosseur d’une épingle et d’une longueur de 2 à 3 centimètres environ. Il était animé de mouvements de reptation, se produisant de l’angle externe vers l’angle interne de l’œil. Tantôt rectiligne, tantôt affectant la forme d’un U ou d’un $, il progressait lentement sur l’hémisphère inférieur de l'œil, soulevant la conjonctive au fur et à mesure qu’il avançait. Au bout d’une heure environ, il atteignit l’angle interne de lœil, où. il disparut.
Le lendemain soir, mêmes symptômes, même apparition : seulement, cette fois, la filaire rampait sous l’hémisphère supérieur, immédiatement au-dessous de la paupière, qu’il fallut soulever pour l’apercevoir. Ce jour-là, elle resta plus longtemps apparente, et plusieurs de mes camarades, médecins de la marine, purent se rendre compte de sa présence et de ses mouvements. Depuis cette époque, elle n’a reparu
AS Ce qu’une fois ; mais la présence de ce parasite n’a jamais troublé ma
vision, et l'examen ophthalmoscopique a révélé seulement un peu de décollement de la conjonctive.
Outre le cysticerque dont nous avons parlé plus haut, quelques enitozoaires ont été encore rencontrés dans le cristallin. Bien que leur extrême rareté les rende plutôt curieux qu’utiles à connaître, nous ne saurions les passer sous silence. De Nordmann et Gescheidt, qui les ont observés, les ont désignés sous le nom de filaria oculi humani, monostoma oculi et distoma oculi.
La filaria oculi humani est un corps cylindrique, filiforme, renflé postérieurement, avec une pointe fine, courte et crochue; bouche petite, ronde, nue ; canal digestif droit, entouré par les ovaires contournés en spirale; anus terminal formant un cloaque avec la vulve.
En examinant un cristallin cataracté que de Græfe venait d'extraire et qui était en partie recouvert de sa capsule, de Nordmann y aperçut des anneaux très-petits et très-délicats. A l’examen du microscope, il reconnut que ces anneaux étaient constitués par deux filaires enroulées. L'une d’elles avait été blessée à sa partie moyenne, probablement par l’instrument qui avait ouvert sa capsule, de sorte que les intestins faisaient hernie hors du corps et apparaissaient comme de menus fils. L’autre, intacte, plus longue et entièrement déliée, était morte et contournée en spirale. Plus tard, ce même auteur rencontra un autre individu de la même espèce dans un cristallin que Junkeu venait d'extraire. L’animalcule, plus développé que le précédent, put, cette fois, être observé vivant.
Le monostoma oculi n’a été observé qu'une seule fois. C’est encore de Nordmann qui l’a rencontré, en 1822, dans un cristallin opaque et de consistance molle, qu'on venait d'enlever chez une femme âgée. C’est un helminthe caractérisé par la présence d’une seule ventouse,
entourant la bouche en avant, mais ayant deux orifices génitaux dis-
tincts et un orifice postérieur, dont l'usage est inconnu; intestin sans anus.
ET CEE
Le distoma oculi est un entozoaire observé et décrit par Gescheidt et Amnon. Il est ovale, lancéolé, déprimé, contractile; sa longueur est de 1 millimètre, sa largeur est de 0"003; la ventouse ventrale, plus grande d’un tiers que la ventouse orale, est centrale, avec une ouverture circulaire. Il a été trouvé à Dresde, sous la capsule du cristallin d’un enfant de 5 ans, né avec une cataracte lenticulaire. Il en existait quatre de l’espèce, et tous étaient situés entre le cristallin et la capsule, où ils formaient de petites opacités visibles à l’œil nu. Un des individus, plus libre que les autres, était raide et sans mouvements, les suçoirs tournés vers la face postérieure de la capsule antérieure. Deux autres avaient l’extrémité caudale rentrée et lui comuuniquaient de légers mouvements de va-et-vient. Le quatrième était raide et couché sur le côté.
Malgré de nombreuses recherches, ces parasites n’ont pu être retrouvés depuis; aussi n’y a-t-il rien d'étonnant dans le doute qu’expriment à leur sujet bon nombre d'auteurs et dans l'embarras qu'ils éprouvent à lui assigner une place dans le cadre zoclogique.(Lemoine.)