CHAPITRE VI L'accentuation
Maintes fois les grammairiens' ont répété que les Eoliens reculaient l'accent aussi loin que la quantité de la dernière syllabe le permettait : σόφος βασίλευς πόταμος Ζεῦς. Les prépositions et les conjonctions paraissaient éluder cette loi, tout simplement parce qu'elles étaient atones : περὶ ἀντὶ. Faisaient également exception les particules monosyllabiques δὴ μὴ x (Prellwitz, Bursian's Jahresbericht CVI p. 71).
Bien qu'Apollonius (51, 1) ait affirmé que ἔγων était paroxyton*, l'auteur de C. III, 27 semble prétendre que les Eoliens accentuaient ἐγῶν ἐμῶ : ὅταν dE ἀντωνυμιῶν ἐχφερῶσι (τὸ ὧν χαὶ τὸ ὦ ? ) περισπῶσιν "ἐγῶν ἐμῶ. Il a sans doute en vue les formes avec aphérèse ᾽γῶν ‘16.
Un problème difficile, sinon insoluble, est celui de l’accentuation des mots contractés, tels que ᾿Ἤ ραχλης et les génitifs pluriels μοισαν ἀμεραν. M. Meister, dans l'incertitude, s'abstient de les accentuer ; M. Hoffmann n'hésite pas à leur appliquer la barytonaison dans toute sa rigueur. Les anciens sont muets à cet égard. Sans doute, Hérodien (1 425, II 369) dit: ὅτε χατὰ διάλεχτον ἡ γενικὴ τροπὴν ὑπομένει τοῦ wy els av, περισπᾶται * χυανεᾶν ἀμφοτερᾶν. Mais il traite ici des adjectifs féminins dont le génitif pluriel attique emprunte du masculin son accent et sa terminai-
1. Leurs témoignages sont accumulés dans Meister, Gr. Dial. 1 p. 3. suiv. 2. Il n’y avait peut-être pas eu recul, puisque originairement l'accent y reposait sur l'initiale (Hirt, Aksent, p. 35).
son, c'est-à-dire d'une discordance particulière entre le dorien" et l'ionien-attique,
Nous ne savons pas non plus si l'accent, une fois sa place réglée par la loi de recul, se fixa pour toujours sur la syllabe ainsi déterminée, ou bien si cette loi resta en vigueur pendant un temps plus ou moins long, et amena un nouveau déplacement de l'accent à chaque changement que subit la structure du mot,
Un manuscrit d'Athénée (XI 481 a) nous a transmis, avec le recul de l'accent, les génitifs pluriels χυλέχναν ἀπὸ Τηίαν (Ale. 43). On ne saurait dire cependant que ce soit la suite d'une ancienne tradition, plutôt qu'une correction faite par un scribe versé dans la connaissance de l’éolien.
A défaut de témoignages directs et positifs, on peut essayer d'interpréter le silence des grammairiens : il signifie ou bien que μοίσαν paroxyton ne leur paraissait pas mériter de mention spéciale *, ou au contraire qu'un périspomène μοισᾶν, à cause de l’attique μουσῶν. n'attirait pas leur attention. La seconde supposition manque assez de vraisemblance, car les grammairiens notèrent soigneusement l'accentuation éolienne de περὶ ἀντὶ. bien qu'elle ne différàt pas de l’attique. On objectera peut-être que μοισᾶν est moisäan baryton; mais les anciens se faisaient de la barytonaison une tout autre idée que nous, témoin cette phrase d'Hérodien IT, 825: τὰ εἰς ὦ περισπώμενα [ῥήματα οἱ Αἰολεῖς] μεταποιοῦσιν εἰς μι, ἵνα μεταδιώξωσι χαραχτῆρα ἀποστρεφό-μένον τὴν ὀξεῖαν τάσιν, et cette autre, ΠΠ, 807: τὰ φθερῶ Αἰολεῖς θέλοντες βαρύνειν, ἅτε δὴ βαρυντικοὶ ὄντες, φθέρσω λέγουσι τὸ σ προστιθέντες.
En outre, C. IL, 36 dit expressément que les infinitifs χάλην φίλην étaient barytons. Or φίλην. selon toute apparence, résulte de la contraction de φιλέην, qui était encore en usage, à côté de φίλην, dans la poésie du vu siècle.
1. Plus exactement, du dorien des poëtes tragiques; χυανξᾶν se lit dans un chœur d'Euripide, Meédée, 1263.
2. Cf. Ilociday baryton — att. Ποσειδῶν Hérod. I, 38, 15; IL, 522, 23: EG 456, 59.
Quelque peu décisifs que soient les arguments sur lesquels se fonde la conjecture d'une accentuation éolienne
polo, elle paraîtra du moins préférable à μοισᾶν. ΕἸ si
l’on écrit oise, on devra admettre également ᾿Πράχλης de *’Hpaxherns et ἀναγράφηι, subjonctif aor. passif, de *évæyozφήξι.
On ignore aussi l'époque à laquelle s'établit la barytonaison. Elle fut certainement appliquée par les Alexandrins dans leurs éditions des œuvres de Sappho et d'Alcée, et il en est resté d'assez nombreuses traces dans les fragments tels qu'ils nous sont parvenus (Hoffmann, Griech. Dial. IX, 526), Mais ce fait ne prouve rien pour le temps où vécurent les poètes eux-mêmes. En effet, Joannes Alexandrinus (τον. παραγγ. éd. Dindorf 4, 30) nous fait connaître Μήδεϊα Sa. 162 avec la diérèse et l'accent sur la première syllabe, anomalie qui a pu seulement se produire lorsque le groupe -ex était toujours dissyllabique, c'est-àdire postérieurement à Sappho: ainsi étaient sauvegardées et la régularité du vers et la prononciation courante (cf. Wackernagel, Beitr. z. Lehre v. gr. Akzent p. 37).
De même, ce sont les Alexandrins qui imposèrent la barytonaison aux mots homériques ἄμμες ὕμμες χεχλήγοντες ἄμυδις ἄλλυδις ἀχάχησθαι ἀλάλησθαι ζάην ἀπούρας. etc., parce qu'ils étaient convaincus de leur origine éolienne, ainsi que le montrent clairement des phrases comme celles-ci : δίδοισθα οἱ μὲν βαρύνουσιν ὡς Αἰολιχόν... (Hérod. IT, 111, 17), et: Αἰολικὸν τὸ ζάτεισα, διὸ χαί βαρύνεται (Schol. Theocr. I 85). Plus d'une fois, ils hésitèrent : ils écrivaient δίδοισθα ἀπούpas, mais aussi διδοῖσθα ἀπουράς (Hinrichs, Vestig. aeolicis p. 13 suiv.); les manuscrits également donnent des accentuations contradictoires : ἄγυια Y 294, ἀγυιὰς E 642, Z 307, etc.
On a essayé de dater le recul de l'accent d'après les phénomènes du vocalisme. Selon M. Hoffmann (ἰ. ce. p. 527 suiv.) le changement de στρατός, ὀμφαλός. etc., en στρότος, ὕμφαλος n'a pu s'effectuer qu'avant l'établissement de la
barytonaison., Mais si pour l'assimilation vocalique dans στρατός, l'accent a été un facteur indispensable’, dans ὕμφαλος, né de l'influence de la consonne labiale sur la voyelle immédiatement précédente, l'élément linguistique transformateur y et l'élément transformé © appartenaient à une même syllabe”*, et quand un fait linguistique se cantonne dans une syllabe unique, il n'y a pas de raisons d'admettre que l'accent y ait joué nécessairement un rôle. Nous en avons une preuve frappante sur l'inscription de Delphes BCH 1895 p. 599, où -ou- est en voie de passer à oi- par la chute de l': et l'assourdissement de le, Or la pierre porte ποιέοντα © 11 ποϊόντων d 22 d'une part et ποίωντι b 95 de l'autre : ε accentué, dans un cas se conserve, dans l'autre est transformé.
On ne peut rien inférer du contraste ἀχούα; εὐάχοος (Ρ. 111 n.).
M. Brugmann (Gr. Gr.’ p. 159 Anm.) propose cet argument: Sappho ἃ employé ἀγαγοίην frg. 159: or cet optatif a succédé à ἀγάγοιμι à cause de la concordance de l'accent dans ἀγάγοιμεν et δίδοιμεν, proparoxytons l'un et l’autre selon la prononciation éolienne; donc, au temps de Sappho, la barytonaison était déjà appliquée à δίδοιμεν. M. Brugmann s’est empressé, il est vrai, de déclarer cette conclusion douteuse. C’est à bon droit, car si le parallélisme de l'accentuation a donné naissance à ἀγαγοίην. pourquoi χαίροιμι (χαίροις Sa. 103) n'est-il pas devenu χαιροίην d'après χαίροιμεν : δίδοιμεν ?
Enfin, dans son article sur l'assimilation vocalique (XZ XXXIT p. 321 suiv.), M. J. Schmidt déclare que l’e initial primitif de *edünt-, assimilé en ionien-attique à [ὁ tonique suivant, se maintint en éolien par suite de la barytonaison propre à ce dialecte. Comme ἔδοντες est connu par les grammairiens, qui l'ont vraisemblablement extrait des
στροτός existait peut-être avant le dialecte éolien (p. 46).
2. Le changement de ἀνία en ὀνία suppose une ébauche d'articulation anticipée de la consonne nasale dès la fin de la première ES (cf. Brugmann, Gr. Gr.3 p. 131). -
œuvres de Sappho et d'Alcée, le recul éolien de l'accent, "ὦ 5 ᾿ .
dans ce cas, serait pour le moins contemporain de ces
ο΄ poètes".
La barytonaison éolienne résulte du renforcement général de l'accent secondaire qui se plaçait sur la syllabe antépénultième des mots oxytons (Wheeler, Der gr. Nominalaccent p. 11). Quant aux paroxytons, tels que ᾿ς παρθένος, ils auraient, par analogie avec les autres, suivi le même principe d'accentuation (Prellwitz, dans sa recension de l'ouvrage de Wheeler, GG A 1886 p. 553 suiv.).
L'origine de cet accent secondaire est inconnue. M. . Hirt(Akzsent p. 30) suppose que « les Grecs — comme les Italiotes —, en immigrant dans leurs péninsules, rencontrérent des peuples dont l'accentuation était régie par la loi des trois syllabes : ces autochtones auraient adopté les sons et les formes linguistiques des vainqueurs, m8 auraient pare leur accent propre sous forme ‘actent £ secondaire, » *. JS μὰ
— > Il est impossible de comparer l'accentuation de “Léoffn =) d'Asie avec celle des autres dialectes dits éoliens, puisque + S relativement au thessalien, à l'arcadien et au cÿpr iote, nous n'avons aucune donnée certaine. Le peu que l'on sait de l'accent béotien montre qu'il n'était pas rétrograde, Les noms propres béotiens ᾿ρχομενός, Βοιωτός, οἷοι, sont oxytons. Arcadius (περὶ τόνων 93, 21) dit que les Béotiens accentuaient τυφθείς τυπείς χτείς edyevels dyeveis. Voir Ahrens Dial. 1 p. 168; I p. 515: Beermann, Curtius Studien IX p. 14; Führer, De Dial. boeotica p. 4: Meister, Gr. Dial. I p. 215.
1. Néanmoins, il n'y ἃ aucun motif pour imaginer, avec M, Hoffmann (ce. p. 311, 529), un singulier ἔδυνἄᾶ au lieu de ἐδύνᾶ (cf. att. ὀδύνη). Car le pluriel ἔδυναι. plus usité que le singulier, a pu lui imposer son τς vocalisme,
2. L'accent secondaire, d'où est sortie la barytonaison éolienne, a eu sa part d'influence sur l'accentuation verbale du grec, v. Meillet MSZ XI, … p.315.
En ionien et en attique, les diphtongues finales οἱ αἱ, lorsqu'elles étaient frappées de l'intonation rude, avaient la valeur de voyelles brèves pour ce qui regarde la place de l'accent du mot : οἴχοι locatif mais οἴχοι nominatif pluriel (Hirt, Akzent p. 35), ἄνθρωποι, πολῖται λύεσθαι ete. Le ᾿ même phénomène se présentait en éolien : πόησθα[ε} Sa. Oxyrh. Pap. VIH, 9 est proparoxyton, et les grammairiens nous ont transmis les accentuations éoliennes ἀλάλησθαι (Hérod. 11. 154, 15), ἔφθορθαι τέτορθαι μέμορθαι ἐγρήγορθαι (Eust. 590, 7, ΕΜ 312, 46, AP ΠῚ, 59, 4, ete.). Chez les Doriens au contraire les dipktongues οἱ et αὐ finales furent toujours longues : ἀγγέλοι ἀνθρώποι φιοσόφοι τυπτομένοι, ἀγχύραι χράναι, φορείται ἐσσείται (Βοΐβαοᾳ, Dial. Dor. p. 30).
M. Hirt (ἰ. c. p. 38) s'étonne qu'à une accentuation οἶχοι, μῆτερ, ne corresponde pas ἔχῶρᾶ. au lieu de χώρᾶ. dont là final avait l'intonation rude, et il ajoute : « peuton donner comme preuve [de l'existence d'un χῶρδ] l'accentuation éolienne ᾿Λφρόδιτα 7»
Mais l'éolien dit ᾿ΛΑφρόδιτᾶ et non ᾿Αφρόδιτα, cf. Schol. à Héphestion 69 : « ὥσπερ di ᾿Αφροδίτη ᾿Αφρόδιτα φασὶ [Αἰολεῖς] συστέλλοντες τὸ a, οὔτω χαὶ τὸ εἰρήνη εἴρηνα ». Et par imitation des poètes éoliens ou par application des théories grammaticales, Mélinno se sert (v. 5) du nominatif πρέσδιστᾶ : σοὶ μόνα πρέσδιστα δέδωχε Moïpa*. L'abrègement de l'a au nominatif est loin d'être général en éolien. Dans les textes des poètes, la longueur de l'« est assurée par la scansion pour les mots suivants : Νιόδα Sa, 31, μναμοσύνα Sa. 68, 1, Μνασιδίχα Sa. 56, πενία Ale. 92, 1, ᾿Αθαναία Alec. 9,1 (nomin. ou vocatif), ὥρα Ale. 39, 2: — θαλασσία Alec. 51, 4, μόνα Sa. 52, 4, πρώτα Alc. 65, μεγάλα Th. 28, 24, yAwpotépa Sa. 2, 14,
1. M. Hirt (ἰ. δ. p. 36) explique autrement l'accentuation dorienne; il n’en subsiste pas moins que le dorien s'oppose sur ce point à l'éolien et à l'ionien-attique. ξ
2, Puis ὦὧρα Th. 30, 14, propérispomène dans le manuscrit; mais, pour le vers, ce mot est indifféremment un trochée ou un spondée.
ee | ΜΟΥ Ὁ δ τὰκ ER Na) Mr Ψ ΠΡ λυ 3
εὐμορφοτέρα Sa. 76, ἀτέρα À. 41, 5, (ἀ)τέρα Sa. 106, Th. 30. 19, ἐπισταμέν(α) Sa. 70, 2, αὔτα Sa. 82, réa Ale. τή.
Les seuls mots cités par les grammairiens, dont l'« final bref soit indiqué en termes formels ou rendu vraisemblable par l'accentuation, sont :
᾿Αφρόδιτα, νύμφα Choer. I, 304, 29; mais νύμφα est donné avec l'expression homérique νύμφα φίλη, qui est au vocatif.
᾿Αφρόδιτα Schol. à Héphest. 69, Hérod. 1, 6, 13, C. IT,
εἴρηνα Schol. Héph. 69; C. ΠΙ, 20.
φέρενα Hérod. II, 939, 9, EM 590, 42 (— att. φερνή).
Selon M. Meister (Gr. Dial. 1 159 note 3), ᾿Α φρόδιτα εἴρηνα ‘ seraient des vocatifs, et les autres mots auraient été imaginés par les grammairiens, Mais étant donné que Mélinno employa πρέσδιστά au nominatif, on ne peut guère nier que les anciens n'aient lu de vrais nominatifs en ἃ dans les poèmes d’Alcée et de Sappho. L'explication donnée par M. Hoffmann (Gr. Dial. 11 p. 530) manque pour le moins de clarté : « L'abrègement de Τὰ long, dit-il, est peut-être en relation étroite avec la barytonaison éolienne ». La loi de recul n'a jamais, que l'on sache, autorisé un ᾿Λφρόδιτα, lequel d'ailleurs n'aurait pas plus été que ᾿Αφροδίτα soumis à l'abrègement de sa finale,
Si l’on considère que les noms en % se rencontrent en grand nombre dans les œuvres éoliennes, et qu'Alcée ἃ dit ὥρα frg. 39, 2 et Théocrite ὀμέρᾶν 29, 8, on sera porté à admettre que ᾿Λφρόδιτᾶ Gpà ἄμερᾶ étaient d'un emploi rare et peut-être archaïque. Modifiant donc légèrement l'hypothèse de M. Hirt rapportée ci-dessus, on dira que l'& du nominatif, frappé de l'intonation rude, compta dans les temps anciens pour une demi-longue, comme les diphtongues αἱ et o en ionien et en éolien historiques. Non seulement il eut cette valeur au point de vue de l'accent, mais