NOÉ
LE TRS
cafés des pastilles de dawamesk, mais les Arabes préfèrent d'habitude associer le hachich au tabac, et le fumer dans la cigarette, le chibouk ou le narghilé.
Dans nos pays, au contraire, la résine brute n'arrive pas sur nos marchés, et les hachachins d'Occident ontils l'habitude d’absorber le hachich par la voie stomachale ; et comme il est exceptionnel de trouver dans le commerce les préparations orientales, se servent-ils des produits délivrés par les officines. Les plus communément employés sont : l'extrait gras, l’extrait alcoolique et la cannabine. Mais les extraits de cannabis en général, et l’extrait gras en particulier sont souvent infidèles, et leurs propriétés inébriantes présentent des différences considérables : suivant qu'ils sont délivrés par telle ou telle pharmacie, et même lorsqu'ils proviennent d’une même origine, leur action varie de l’inertie absolue à
une toxicité parfois alarmante. Le meilleur produit à employer d’après les vieux hachichins que nous avons connus, et d’après nos expériences personnelles, serait la cannabine de Gastinel, qui produit déjà des effets notables à la dose de 0,08 et même 0,05 centigrammes. Elle se prend sous forme de pilules, associée à un correctif quelconque, vanille ou muse par exemple.
A doses modérées, l'ivresse qu’elle donne est très agréable, très instructive pour la juste connaissance des processus intellectuels, et n'a pas d'inconvénients sérieux. Toutefois, certaines précautions sont à prendre pour obtenir du hachich les effets habituels et favorables: étant donné qu’il cause chez l’homme une exaspération de sa propre personnalité en même temps quil
donne un sentiment très vif des circonstances et des milieux, il est convenable de ne se soumettre à son action que dans des circonstances et des milieux choisis. Aussi faut il ne pas avoir l'esprit préoccupé par des soucis désagréables : une traite à payer ou un concours à préparer, par exemple, ne pas se trouver dans un milieu maussade ni être entouré de personnes qui ne soient pas entièrement sympathiques. Ayez toute liberté de paroles et d'allure, fuyez la société où vous vous croiriez obligé de dissimuler certaines de vos sensations, et ne craignez point, comme quelques-uns, de ‘perdre à jamais votre intelligence quand vous la sentirez assiégée par l'ivresse, car cette crainte deviendrait terreur et vous serait horriblement douloureuse. Le hachich ne console pas comme le vin; un esprit libre et dégagé est nécessaire, Sans quoi les moindres inquiétudes deviendront des angoisses, les plus légers chagrins de véritables tortures. :
Il est prudent aussi dé commencer par des doses faibles de cannabine pour tâter les susceptibilités indiviauelles qui sont extrêmement variables. Le moment de la journée le plus favorable pour l’absorber est le soir avantle diner; il semble d'ailleurs qu'un repas léger pris après la pilule, hâte et favorise l'apparition des phénomènes de l'ivresse, le café paraît aussi avoir une action tout à fait élective et adjuvante et non pas synergique comme on pourrait le croire; au contraire l'alcool annibile en grande partie son action (1). Il faut ajouter
(1) Giraud. In Dictionnaire de Médecine de Jittré 1893.
le
qu’un entraînement, très court il est vrai, est souvent nécessaire pour obtenir du cannabis indica, ce qu'il doit donner; la confiance est en effet indispensable et le hachichin doit en subir les effets sans opposer de résistance, doit, comme l’on dit, se laisser aller.
Ces conditions étant plus ou moins complètement réalisées voici les phénomènes que l’on observe :
Trois quarts d'heure ou une heure environ après l'absorption de la pilule, la scène débute par une phase d'excitabilité motrice et sensitive pendant laquelle on ressent des picottements, des fourmillements, des élancements dans le dos, les bras, les jambes, on éprouve le besoin de marcher, de se remuer, de sauter, de danser, puis on a des sensations de fraîcheur aux extrémités, et des bouffées de chaleur vous montent à la tête. Déjà on ressent une impression de bien-être, un sentiment de satisfaction générale des plus délicieux : toutes les fonctions organiques paraissent s’accomplir avec une vigueur inaccoutumée : la respiration semble plus ample, la poitrine se dilate plus largement, les battements du cœur sont plus rapides et plus pleins, les muscles paraissent doués d’une force et d’une agilité surprenantes, la peau est fraiche et d’une exquise sensibilité, l’ouie est plus fine, la parole est aisée et l’intelligence lucide. Seule une sensation de sécheresse dans la bouche est légèrement incommodante.
Ensuite une certaine hilarité irrésistible et saugrenue éclate tout d'un coup à propos d'un incident banal et qui n’a souvent rien de risible : une phrase insignifiante, la vue d’une personne qui vous regarde suffisent pour
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déclancher ces secousses exhilarantes. Les éclats de rire deviennent bientôt de plus en plus fréquents et prolongés, on ne peut les retenir, et les côtes vous font mal tellement ils sont interminables : toutefois ce rire nest pas pénible, et engendré la gaîté: une gaïîté franche, bon enfant, qui survient à propos des idées les plus simples, des objets les plus usuels qui paraissent alors bizarres, nouveaux et excessivement drôles. Déjà des associations d'idées imprévues et comiques naissent dans l'esprit, un besoin de conversation, d'ëpanchement se fait sentir ; les dialogues les plus cocasses se produisent donnant libre cours à des quiproquos, des malentendus immédiatement suivis de nouveaux accès de gaité folle.
Peu à peu, ce rire olympien, étourdissant, décroit d'intensité et de fréquence, il n’en reste qu’une joie intense et une certaine bonhomie pour ceux qui vous entourent ; puis petit à petit on perd le pouvoir de diriger ses pensées à sa guise, il devient impossible de les coordonner entre elles, elles se pressent en foule dans le cerveau, elles s'y accumulent, elles tourbillonnent, elles deviennent de plus en plus nombreuses, plus vives, plus saississantes ; elles s'accouplent de la façon la plus fantasque, la plus imprévue ; on croit alors pouvoir résoudre les problèmes les plus difficiles, apercevoir les conceptions les plus géniales ; l’'entendement est tellement puissant qu'il engendre bientôt le sentiment de votre supériorité sur tous ceux qui vous entourent, — la plénitude de la vie actuelle inspire un orgueil déme-
suré, — l’amour-propre est exalté à un point tel que ce
on
n est pas sans mépris que le hachiché considère les assistants, tant il se croit au-dessus de tout ce qui l'environne, mais ce mépris est plein d’amnistie, et corrigé par une bienveillante politesse ; il est si souverain qu'il rend l’âme bonne. «Le pauvre, dit une poésie persane, quand
il en prend seulement un drachme, lève une tête superbe
au-dessus des émirs. »
Insensiblement, à la joie bruyante, agitée du début, succède un doux sentiment de lassitude physique et morale, une grande faiblesse envahit tous les membres, les jambes refusent tout service, on éprouve un invincible besoin de s’étendre, les yeux s’agrandissent et se cernent, le facies devient pâle, le palais est desséché par une soif intense, la salive est rare et visqueuse, l’æsophage est comme contracté, le moindre effort devient un travail énorme, cependant que l'esprit se laisse aller
‘avec délices à une sorte d’apathie, d'insouciance, de
calme complet. Il semble que rien ne puisse porter atteinte à cette magnifique sérénité d’âme et que l’on soit inaccessible à toute idée triste. Il est vraiment impos-
sible de s’imaginer un pareil état de béatitude lorsqu'on
ne l’a pas éprouvé. Tout dans la vie paraît facile et dépourvu de désagréments ; et, comme déjà la notion de temps n'est plus très nette dans l'esprit, il semble que ce nouvel état de choses dure depuis plusieurs heures, et l’on ne songe pas qu’il puisse Jamais finir.
A cette période de l'ivresse, les Sens sont doués d'une acuité excessive : la vue et l’ouie surtout perçoivent Îles impressions les plus légères, des sons presque insaisissables sont entendus au milieu du tumulte. Bientôt les