‹ Étude sur le Lancelot en proseChapitre 91 sur 326 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

DATE DE COMPOSITION DE L'OEUVRE, PATRIE ET CONDITION SOCIALE DE L'AUTEUR

Nous sommes sans doute condamnés à ignorer toujours le nom de l'auteur. Il a soigneusement dissimulé tout ce qui pouvait révéler sa personnalité. Et même, si l'on en croyait le Lancelot- Graal, il n'y aurait pas d'auteur. Toutes ces aventures sont vraies. Elles ont été consignées sous la foi du serment par les héros eux-mêmes qui les ont dictées à de sages clercs de la cour d'Arthur. Celles de Lancelot, après avoir constitué une des branches du « Conte 1 », ont fini par être consignées à part, sur l'ordre d'Arthur, comme les plus merveilleuses. Gardé dans le trésor des archives (1' « armoire ») du roi Arthur, le « grand livre » fut découvert après la disparition du roi, frappé à mort dans la grande bataille de Salisbury. Grâce à cette précaution nous connaissons ces aventures 2.

Il en va de même de la Quête du saint Graal : on en connaît

1. Voy. la fin du tome III (p. 429). Cf. plus haut, p. 13, 109, 110.

2. On lit à la fin de la Charrette : « Et li roysle conjure sour son sairement « qu'il li die, oiant la compaignie, lez aventures qui avenues li estoient « puis qn'il estoit partis de laiens. Il en reconnut grant partie et grant par- « tie lor en cela. Si les oy moult volentiers li roys et la royne ; si les fist li « roys mettre en escrit pour ce que après lor mort fuissent ramenteues » (IV, 227). Et à la fin de la Suite de la Charrette : « Et quant il orent mangié, si fist li roys venir avant ses clercs ; si mist en escrit les aventures s com Lancelot les conta et par che les savons nous encore » (IV, 296). Dans YAgravain on trouve plus de détails : « Ensi comme Lancelot disoit « sez aventures furent elles mises en escrit, et pour ce que si fait estoient « greignor que nus de ceuls de laiens, lez fist li roys mettre par lui seul, « si que dez fais Lancelot trova l'en j. grant livre en l'aumaire le roy Artu « après ce qu'il fu navrés a mort en la bataille de Salesbieres, si comme cils « contes le devisera cha avant » (V, 191 ; cf. 332).

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\ ;ii-.i i ..mi i i \i 1 1 », qu< des éruditi naïfa >n( - epl fauteur de aotre roman . es! pr< ient< simplemenl comme un Iraduoteur <>u plutôt comme L'entrcpreneuj d'uni tradui littéral I ulemenl | »« »u i la dernière partie . la \ion d

t/ui/\ que Gautier es! donné comme I auteur En< I là

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si furent mises en esc ri I el gardés en l'abeie de Sali

Gantiers Map les traïsl .> faire Bon livre del sainl Graal poi • r.>i Henri, son signor, qui Rat L'estoire translater du latin an fras \ l. 198 199 .

8 \ oy. note précédente.

3. Jonckbloet, Ward Catal. ofromancea1 I. 728 et Paulin 1 atre

autres, ont accepté cette attribution comme parole nier

cependant n'y croyait plus guère à la tin de bs fie \<>y. I Paris a montré que cette attribution ••■ contre elle toute vraisemblance / i littérature française *u moyen âg* Gustai lans

le Grundriaa dtr roman. Phil.t II, 1, 7,\ ; et 0. Sommer, dans la Zeitachrifl fur romaniache Philologie^ XXXII, 336, <-t dans L'Introductii édition

(I, u, note i .

ni aujourd'hui bi. Brugger admet la paternité de Map voy. 2 /•///

fur franxôsische Sprachet XXIX, 90-93; XXX, 185; XXXI, 276 . mais en ce qui concerne un hancelot m primitif • qui, selon nous, n'a jamais existé que dans l'imagination de cet auteur.

Après le récit de la mort de Lancelot et de l'arrivée de Bohort, la Mort d'Arthur rapporte que Bohort passa le restant de ses jours avec l'archevêque de Canterbiuy et Bliobliheris, mais sans donner aucun détail sur la tin de ces personnages. Les derniers mots du roman sont : o Si se « ore maistre Gautiers Map de l'estoire de Lancelot car bien l'a toute menée « a tinseione les choses qui en avindrent, etdeline ensi sen livre si outrée-

menl que après che n'en poroit nus raconter chose qu'il n'en mentist u apertement » (VI, 391).

( >n ne nous dit pas comment Map a pu savoir les événements de cette dernière partie : le recours aux livres écrits par les eler s hur et con-

serves à l'abbaye de Salisbury ne peut plus être de mise. L'auteur n'a rien

128 il i DE BOB LE LÀNCËL01 !■-> PkO&É

L'attribution a Map du Lancelot et de ses suites est-elle une addition de copiste, ou bien émane-t-elle de l'auteur lui-même? Je penche vers cette dernière opinion. Du moment que notre auteur désirait faire valoir non sa personne, mais son œuvre, il importait de placer celle-ci sous le patronage d'une autorité littéraire considérable. Il importait également d'user de précaulions et de mettre quelque vraisemblance de son coté.

La source, le « grand livre », était conservé dans l'ancien royaume d'Arthur, à 1' « abbaye de Salisbury ». C'est là qu'il fallait la retrouver. Cette exhumation était nécessairement présentée comme récente ; pas trop cependant de peur qu'un naïf ne se livrât à une enquête dangereuse. L'idée de mettre la prétendue tradition sous le patronage du roi d'Angleterre Henri II, mort depuis une trentaine d'années (en 1189), était habile; on savait que ce roi s'était intéressé à l'histoire de son illustre prédécesseur et qu'il avait cru retrouver son tombeau et celui de Guenièvre *. Quant à Gautier Map, rien absolument ne le désignait pour le rôle qu'on lui a prêté 2. Si l'auteur du Lancelot a songé à lui, c'est peut-être tout simplement parce que le De nugis curialium, qu'il a lu, semble-t-il 3, lui faisait savoir que ce per-

au trouver à la place et il a laissé à l'imagination, ou à la bonne volonté, du lecteur, le soin de suppléer à son silence.

1. Cette affaire nous est connue par Giraud de Barry qui en parle dans son De principes instructione (VIII, 126-129), terminé vers 1217 (voy. ibid., xv) et dans son Spéculum ecclesiae (IV, 47-51). Raoul de Coggeshall, dans sa Chronique, place la prétendue découverte en Tan 1191, donc postérieurement à la mort d'Henri II. Voy. Robert H. Fletcher, TheArthurianmaterial in the chronicles... , p. 189-191 (Harvard studies and notes in philology and literature, vol. X, 1906), et encore William W. Newell, William of Malmesbury on the antiquity of Glastonbury (dans les Publications of the modem language association of America, vol. XVIII, 1903, p. 486, 505-510).

2. Voy. Gaston Paris, La littérature française au moyen âge, § 62. Sur Gautier Map, voy. Ward, Catalogue of romances..., p. 744 sq. ; et la thèse, malheureusement sans originalité, de J. Bardoux, De Walterio Mappio, Coulommiers, 1900.

En terminant l'étude approfondie qu'il vient de consacrer au De nugis curialium de Map, Mr James Hinton déclare que « There is no indication that the author of this work was capable of the sustained interest neéded for such a work as the vast and leisurely Lancelot (voy. Publications of the modem language association of America, vol. XXXII, 1917, p. 142).

3. La Quête (VI, 68-69) renferme un passage bien étrange. Au temps jadis la coutume était dans le royaume de Galles que « se li fîex trovast le « père gisant en son lit par ocoison d'enfermeté il le traisist fors del lit par « le brac ou par le teste et Focheïst maintenant ; car a vilonie li fust tornés

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Somme toute, ce choix n . i.ui paa mal compi

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Mais c'eal le Sauveur lui même qui noua b transmis .1 «lana

un <- livret •• composé par lui même nous n'avons don< paa le droit d*en discuter la véracité, Illuminé par l'Espril Saint, le solitaire de 717 * a pu transcrire en latin ce texte écrit dans une langue ineffable . Ce solitaire appartient a la race des dnts personnages dont il retrace les actions : il cache son nom de peur que l'humilité de sa personne et de sa condition ne porte prt dice à l'histoire du saint graal, la plus haute qui lût jamais. En dépit il*1 cette précaution* on finira par découvrir son nom, son paya, son lignage ''.

se ses pères montai en son lit, etc. ». Je me demande si cetb rtion

n'est paa un développement inspiré par La lecture d'un | agit

curi&lium : In rapina el furto gloria Walensium, el adeo eia utrumque

place! nt improperiura sil Rlio si pain- Bine rulnere decesserit. Unde lit « ni pauci canescant, Proverbium ibi esl • juvenis mortuua aul > « pauper, scilicet nt cito quisque in mortem irrual ne Benes menrîicel Th. Wright, 1850, p.JOO : cf. éd. Montague Rhodes James, 1914, p. 9

Ce qui t'ait bésiter c'esl que le De nugis curialium ne semble paa avoii répandu : il n'est connu que par un seul ms. el tardif. Map est-mort sans avoir. semble-t-il, trouve Le temps de mettre son œuvre en état d'être publiée voy. Le mémoire de James Hinton, cité page précédente, not-

1. Apres Le LS mars 1208, avant Le )> juin 1210. La date de son obi t est le Ier avril Bardoux, p. 82 .

J. Voy. pins loin, p. 135-140.

:*. Vers Le milieu du mr* siècle la réputation de Map n'était plus assez. répandue pour qu'on pût songer à lui attribuer une œuvre considérable.

t. 11 existe peut-être une raison pour le choix de cette date mais je n'ai pas su la découvrir. Selon E. Brugger Joe. cit., t. XXIX. p. 104-105 . L'auteur songeait à Bède Le Vénérable et mêlait cette physionomie à celle du poète et visionnaire Caedmon !

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