OBJET ET SOURCES DU LIBER CEMSUUM
de Benoit, et par lui aux compilations d'Âlbinus et de Gencius.
Le cardinal Deusdedit a dédié son livre au pape Victor III (1086-1087); mais il est bien évident que Tœuvre a été préparée sous les yeux mêmes do Grégoire VII. G'est un monument de la lutte entreprise par la papauté contre TEmpire. Deusdedit a travaillé pour sa part à la défense du Saint-Siège et à raffermissement de ses droits. Aussi retrouve- t-on dans son livre Técho des revendications pontificales, et ce n*est pas sans raison que Daronius lui a donné plus d'une fois ce titre : De privilegiis Romanx ecclesix.
Droits spirituels et droits temporels, le Saint-Siège a un égal intérêt à les voir proclamer et solidement établir.
Dans le troisième livre, qui a pour titre : De rébus ecclesiœj se trouve le fameux chapitre 149 (1), dont le numéro d'ordre, con- , serve sans raison apparente dans les recueils d'Albin us et de Gencius (2), nous permet de suivre les transmissions successives.
Ge chapitre est à lui seul un Polyptyque. On y a introduit tout ce qu'un dépouillement minutieux des Registres pontificaux et des pièces diplomatiques conservées dans les Archives de l'Eglise romaine a pu fournir de documents sur le pouvoir temporel ou. sur les revenus de l'Eglise.
Est-il dû à Deusdedit ou bien Deusdedit n'a-t-il fait que l'insérer dans sa collection?
La question a été depuis longtemps agitée, et les deux solutions ont trouvé des défenseurs.
Je crois pour ma part que Deusdedit n'est ici qu'un intermédiaire. Sans parler des dimensions inusitées du chapitre 149, de la diversité des sources consultées pour rétablir, il est difficile de ne pas être frappé de ce qu'il y aurait d'anormal à ce qu'un compilateur qui procède, comme il le dit lui-môme, par déflorationes (3) se fût livré dans les archives de l'Eglise romaine, pour un seul de ses chapitres, à l'énorme travail que suppose la confection d'un pareil morceau. Il y a dans le soin minutieux apporté
(1) Page 3!3 de Tédition de Martinucci.
(2) Voy. E. Stevenson, dans VArchivio délia Società di Sloria, patria, t. VIII, p. 350. Ce chiffre a cxLvnu » a fini par devenir a c. XLvnii, » puis € cap. XLvnn. » Il est à noter que Tancicnne rubrique Ex Romano Pontificàli a été remplacée par une autre , beaucoup plus longue , dans le Liber Censuum original, mais on voit encore très bien les traces de la rubrique primitive.
(3) « Singulas defloratioues huic operi insertas juxta ordinom capitulorum minime locuvi o (édlt. Martinucci, p. 3).
22 ÉTUDE SUR LE LIBER CENSUUM DE l'ÉGLISB ROMAINE.
à rindication précise des registres et des documents dont il est fait usage je ne sais quelle préoccupation qui décèle le bibliothécaire ou l'archiviste de profession (1); par ailleurs, Deusdedit n'a pas Tair d'attacher une telle importance au classement des pièces d'archives ni à la topographie des différents dépôts.
D'ailleurs, il y a dans le texte de Deusdedit des phrases incomplètes et des lacunes qui ne s'expliqueraient guère, il me semble, dans le cas où Deusdedit serait lui-même l'auteur du chapitre en question. Non point qu'il faille tirer argument du mauvais état dans lequel ce texte nous est parvenu dans le manuscrit Vatican 383.*^ (2). Mais, en corrigeant ce manuscrit à l'aide des textes qui représentent la tradition de manuscrits bien meilleurs, ou n'arrive pas à supprimer toutes les lacunes. Il y en a une, en particulier, qui est signiflcative. Immédiatement après les mots Hec itaque que secuntur sumpta sunt ex tomis Lateranensis palatii (3) commence une phrase qui est interrompue de la mémo manière dans tous les manuscrits : Ilaque in eo tomo m quo prescriptus est papa Johannes... et le sens reste suspendu sans qu'on sache ce qu*il y avait dans ce tomvs qui portait le nom du pape Jean. Une faute de copiste dans le ms. 3833 ne fait que mieux ressortir la lacune. Comme la phrase suivante commence par les mêmes mots In alio carticio in quo prescriptus est papa Gregorius^ le copiste du ms. 3833 avait négligé de mentionner le tomus du pape Jean^ dont on ne donnait aucun extrait, et avait tout naturellement commencé par le tomus du pape Grégoire Ténumération des renseignements tirés des archives. Or, une rccension contemporaine (peut-être de la même main) a soigneusement rétabli en marge le membre de phrase omis dans la première rédaction — ce qui accentue singulièrement l'importance de la lacune.
Si Deusdedit avait lui-même travaillé sur les documents pour en extraire les notices qu'il nous donne, pareil oubli ne serait guère admissible.
D'ailleurs, parmi les chapitres qui suivent, il y en a trois (chap. 151, 152, 153) qui se retrouvent, avec la môme disposition
(1) Dans la première partie de son étude sur le pape Jean VIII, parue dans le numéro de février 1891 des Études religieuses publiées par les Pères de la Compagnie de Jésus, le P. Lapôtre a exprimé d*uno façon très forte et très pittoresque cette môme opinion,
(2) C'est ce qu'a fort bien montré M. Stevenson dans son travail sur la Collectio canonum dï Deusdedit (Archivio délia Società Romana di storia patria, VIII , p. 381-398).
(3) Page 315 de l'édition Martinucci.
OBJBT ET SOURCES DU LIBER CBNSUUM. 23
artiQcielle et les mêmes lacunes, dans la collection canonique d'Anselme de Lucques (I). Or, Anselme de Lucques est mort en 1086 (2), et le livre de Deusdedit n'a paru qu'en 1087. Je ne prétends pas que Deusdedit ait emprunté à Anselme ces trois chapitres» mais y en tout cas, ce n'est pas Anselme qui les a pris dans Deusdedit. Ces trois chapitres constituaient donc déjà un faisceau avant que Deusdedit ne composât sa collection ; il n'a fait que les introduire tels quels dans son œuvre, avec une rubrique générale qui en marque bien Tunité originelle. Pourquoi dès lors s'ohstinoraiton à attribuer à Deusdedit lui-même la formation dos chapitres qui précèdent immédiatement? Puisqu'il a introduit dans son recueil tant de choses déjà composées par d'autres, pourquoi ne pas supposer qu'il en est du chapitre 149 comme de ceux qui suivent?
Il est donc vraisemblable que Deusdedit n'est pas l'auteur de ce Polyptyque en miniature qui constitue le chapitre 149 de son troisième livre (3).
Mais il faut ajouter que ce Polyptyque était , ou peu s'en faut , contemporain du cardinal.
D'abord, une œuvre de ce genre se comprendrait difficilement avant la Renaissance grégorienne : c'est évidemment pour tirer de l'oubli et affirmer solennellement les droits et titres du Saint- Siège qu'elle a été entreprise; et de même que le Liber pontificalis
(1) Livre IV, cap. xxxiv, xxxv, xxxvi.
(2) Le ms. 1364 du fonds Vatican, qui parait antérieur à Urbain II, et qui représente, de l'avis de M. Paul Fournier, le plus ancien état de la collection d'Anselme, contient les trois chapitres en question : c. xxxiv : < De provinciis et civitatibus quas imperatoros Romans ccclesiœ concossorunt et prscepto confirmaverunt; » c. xxxv : a De eadcm rc ; » c. xxxvi ; a Do eadcm re. i La forme même des rubriques montre bien l'unité du morceau.
(3) Notez la présence dans la Bibliothèque pontificale, à la fin du treizième siècle, d'un traité ainsi caractérisé : a Item liber qui intitulatur Ex Uomano pontificsLli in quo sunt posscssioncs et loca Romane ccclcsie Hubjocta et distinctio provinciarum et ordo Romanus de conHUctudinibun et pra^cipiiis solemnitatibus etTranscriptum privilcgii Constantini et multa alia privilégia et pacta (n* 333 de la Bibliothi'que de Uoniface VIII, dans fédit. Ehrlc, Archiv fur Lilteratur-und Kirchengesdiichte, I, p. 37;.
Il s*agit peut-être là d'une collection parallèle à la tra<lition Deufdodit- Albinus-Cencius.
C'est sans doute ce volume qui se retrouve dans l'inventaire fait à Pérouse en 1311 (n* 284 de l'édit. Ebrie, Iliatoria bihltoth^tar noma pontif,, I, p. Î/J). UincipU et explicit ne correspondent, on effet, k aucun dcn mss. subsistants de Cencins, et il est appelé Lihftr u,ntiquu».
Tout cela ne constitue, d'ailleurs, que do«» prôsomptjorr. bion légère»; mais je croii ucanœoins devoii ica signaler.
interrompu depuis la fin du neuvième siècle ressuscitait au milieu du onzième siècle sous TinQuence de l'esprit nouveau, de même aussi à l'ancien Polyptyque du pape Gôlase, qui avait disparu , avec bien d'autres choses , dans la triste éclipse do la papauté, on tâchait de substituer, à l'aide des archives pontificales , un nouveau Polyptyque, pâle reflet de l'ancien. A quelle date précise pareil dessein fut-il conçu? Je ne saurais le dire. Peutêtre le morceau, tel que nous le possédons, a subi quelque interpolation, et peut-être nous est-il impossible de retrouver le premier noyau. Mais, dans Tétat où il nous est donné, cet essai de Polyptyque doit être rapporté à la fin du pontificat de Grégoire VIL Sans doute le dernier registre de Grégoire VII qui y soit cité (livre VIII) correspond à Tannée 1080 (1); mais dans les extraits du Synode tenu en Dalmatie parles légats du pape en 1076, l'un des légats, Gebizo , est désigné par ces mots : tune monasterii sanctorum Bonifacii et Alexii abbas, nunc vero Cœsenas episcopus; or, c'est seulement en 1083 que Gebizo quitta le monastère de l'Aventin pour l'évêché de Césène (2).
Nous voici donc arrivés , de proche en proche, à l'élément premier, et (dans l'état de nos connaissances) irréductible, du recueil diplomatique dont Gencius a fait suivre son Livre Gensier proprement dit.
Le livre censier a été son œuvre personnelle. Il a, pour cela, puisé lui-même aux documents originaux. Pour le reste, il s'en est rapporté à ces memoralia dont il parle dans sa préface, à ces collections semiplena nec authentice scripta, et voilà que, par une série d'étapes, on remontant successivement en arrière, do collection en collection , nous avons essayé de retracer la genèse de cette seconde partie de son recueil.
Le tableau suivant résume dans ses grands traits la série de nos inductions : on y retrouvera les divers éléments qui ont, d'après nous, concouru à former le Codex diplomaticus ajouté par Gencius à son Provinciale.
(i) Jaffé-L, n*« 5167, 5209, 5211.
(2) Nerini, De templo et cœnobio SS, Bonifacii et Alexii, cap. x, n* 6 (p. 178-188).