I. — Les origines du cens
Le chef de la Trésorerie pontificale n'avait pas à se préoccuper de Torigine ou delà signification particulière des redevances qu*il enregistrait : il lui suffisait que sa liste fût exacte et complète. Conclus pourtant a cru devoir sortir de la réserve qui lui était permise, et il nous apprend que toutes les inscriptions faites au livre censier ont une raison commune ; ceux qui en sont Tobjet doivent tous être considérés comme in jus et proprietatem b. Pétri consistentes.
La chose mérite explication.
Le oen». Un COUS, c'ost, d'uuo manière générale, une redevance, un re-
venu ; mais c^est surtout, et plus spécialement, une rente de la terre.
Dans les baux emphytéotiques, en particulier, la redevance stipulée s'appelle indifféremment canon^ pensio ou census, L'emphytéose. Or, quaud OU sult Thistoiro des patrimoines du Saint-Siège, on les voit s'émietter peu à peu par l'abus de l'emphytéose. C'est un mal endémique contre lequel luttent en vain papes et conciles (1). Nombre de cens sont venus de là, cens dont beaucoup se
(1) Voy. surtout les actes du concile de Ravenne , en 877 : « Precipimus, decernimus, et modis omnibus interdicimus ut amodo et deinceps nuUus quilibot homo petat patrimonia sanctœ nostrœ ccclosis... Sed hoc omnia in usum sacri palatii lateranensis perpetualiter mancant, ita ut solitos redditus et angarias perpetualiter absque uUa contradictione persolvant. Et si quis hœc bencâcialitcr vcl alio qurilibet modo subtrahere quovis tcmpore voluerit anathcma sit » {Can , XIV; Labbc, IX, col. 302-303).
sont perdus peu à peu , avec le souvenir môme des droits qu'ils représentaient.
Sans parler des précieuses indications que nous fournit là-dessus le Liber Censuum (1), nous trouvons par ailleurs dans la correspondance des papes, entre le huitième et le douzième siècle, des exemples constants d'obligations censuelles contractées par des particuliers ou par des monastères, à raison de terres ou d'immeubles concédés par le Saint-Siège.
En 781 , le monastère de Saint-Denys, en France, reçoit d'Hadrien P', moyennant une redevance annuelle d'un sou d'or, la jouissance d'un hospice situé dans les dépendances de Saint- Pierre de Rome (2); Tannée suivante, Saint- Apollinaire in Classe obtient confirmation de domaines appartenant à l'Eglise de Rome sous condition d'un cens annuel en argent, et de prières quotidiennes pour le pape (3); en 817, c'est le monastère de Farfa, en Sabine (4); en 854, Saint-Martin de Rome (5); en 926, le monastère de Subiaco (6). A plusieurs reprises (en 938, en 978, en 998-99 et en 1027), le monastère de Cluny (déjà censier de l'Eglise romaine de par la charte même de fondation) se charge d'un nouveau cens à raison d'accroissements territoriaux (7); vers 953, c'est l'église de Salzbourg qui reçoit trois domaines en Bavière (8), domaines que le pape Benoît VIII échangera plus tard (1014) avec l'empereur Henri (9); en 955, c'est le monastère romain des SS. Etienne, Denys et Silvestre, et celui do Saint-MartinduLezen Roussillon(lO); en 992, c'est Téglise de Porto (11); en 998, Montmajour d'Arles (12); en 1010, le seigneur de Lescure en Languedoc (l.i) et vers 1014 le monastère Saint-André d'Avignon (Î4); en 1046, le chapitre de Florence (15); en 1062, le notaire
(1) Surtout dans le chapitre lxxi.
(2) Jaffé-E, n- 2435.
(3) Jaffé-E, n- 2437.
(4) Jaffé-E, n« 2544.
(5) JaflFé-E, !!• 2653.
(6) Jafifé-L, n' 3569.
(7) Jaflfé-L, n- 3605, 3796, 3895.
(8) Mon, Germ. Diplomata, t. I , diplôme d'Otton l", n- 170 (p. 251).
(9) Jafifé-L, n- 4001.
(10) Jaflfé-L, n" 3669 et 3670.
(11) Jaflfé-L, n- 3843.
(14) Charte d'Enguerrand , évéque de Cavaillon, en l'année 1014 (Gall, Christ., I; Instr., p. 155, c. ii).
(15) Jaflfé-L, n- 4129.
impérial Lambert, pour des terrains situées dans la ville de Lucques (I), et le monastère de Saint-Sauveur de Tlle, au diocèse de Volterra (2); et ainsi de suite jusqu'au treizième siècle.
Quand un nouveau groupe prend naissance sur les terres de TEglise, lorsque, par exemple, il se forme un village, lorsque il s'élève une église ou un monastère, on admet qu'en signe du do- ' maine éminent du Saint-Siège la société qui se constitue de la sorte payera un certain cens annuel. C'est le cas, en particulier, pour les monastères de Bagno, en Romagne (3), et de Saint-Sauveur en Montefeltre, dans la Massa Trabaria ; pour le château d'Arno et l'église de Saint-Justin in Massa -Ami, au diocèse de Pérouse; pour Sainte-Marie de Pomposa, dans les lagunes de Comacchio ; pour Massa Fiscaglia , et maint autre lieu de l'exarchat de Ravenne (4); pour la Villa Maskarans, au diocèse de Poitiers (5).
Mais les redevances de ce genre ne sont, dans la liste de Gencius, qu'une exception.
Les patrimoines du Saint-Siège constituaient pour l'Eglise romaine une propriété parfaite , sous sa forme la plus générale et la plus absolue; les papes en pouvaient disposer emphytéotiquement pour des périodes variables, et renoncer ainsi, pour un temps plus ou moins long, au domaine utile; mais cette concession toute temporaire était de leur part purement gracieuse. P'o'raaUon^^ A côté do cettc forme de propriété, nous voyons bientôt s'en demphytéoiiqiie coustituor uue autre, aussi solide et aussi ferme quand au fonds, genre nouveau, mais différente de la première en ce qu'elle ne comporte que le
domaine éminent et qu'elle exclut pour le nu propriétaire la libre disposition du domaine utile.
Cette nouvelle espèce de propriété a, elle aussi, donné tout naturellement naissance à une redevance récognitive, que, par analogie, on continua d'appeler census. C'est de cette redevance qu'il convient d'étudier la naissance et le développement. Le patronage Los invasious barbares avaient introduit peu à peu dans tout recommandation l'Occidont uu état social nouvoau. Au sein des monarchies barbares de TEmpire qui s'étaiout partagées l'empire, de nouvelles institutions étaient nées, qui devaient aboutir à la constitution de la féodalité, et qui ont modifié, chemin faisant, bien des idées et bien des habitudes.
(1) Jaffo-L. n- 4486.
(2) Jaffô-L, n* 4493.
(3) Jaflfé-E, n- 2952.
(4) Sur tout ceci, voy. mon édition du Liber Censuum ^ p. 85, col. 1, note 3.
(5) Jaflfô-L, n- 5209.
romain.
Ce n'est pas que les barbares eussent eu dessein de beaucoup changer; mais entreleurs mains Tadnîirable machine administrative et gouvernementale savamment ordonnée par la vieille Rome se détraqua, presque malgré eux. Dès le cinquième siècle, Salvien nous montre la sécurité compromise, et les individus cherchant a pourvoir eux-mêmes à leur propre défense. Les petits s'étaient alors naturellement tournés vers les grands, et avaient sollicité leur appui , c'est-à-dire qu'ils étaient entrés dans leur patronage. Us s'étaient donnés à eux pour avoir leur protection , ad tuendum (1). Ils s'étaient faits les sujets des riches, dedititios divitum^ et s'étaient placés sous leur autorité et pouvoir, in jus ditionemque eorum (2). Ils étaient même allés jusqu'à abandonner à ces protecteurs leur fortune même, frustrant ainsi de leur héritage leurs propres enfants, defensoribus omnem fere substantiam suam prius quant defendantur addicant, ac sic^ ut patres habeant defensionem, perdunt filii hereditatem (3).
Cette pratique.se généralisa très vite.
Dans la monarchie Wisigothique , comme dans le royaume Lombard et la société Mérovingienne, nous voyons s'établir partout entre les hommes des rapports de patronage ou de subordination personnelle. Le puissant prend le faible soiis sa protection, c'est-à-dire qu il lui accorde ce que la langue latine appelle tuitio ou defensio et ce que la langue germanique nomme mundium ou mundeburdium (4). Cette protection, le faible l'a sollicitée pour sa pei*sonne ou pour ses biens, quelquefois pour les deux ensemble. Il s'est, selon l'expression du temps , recommandé lui-même ou il a recommandé sa terre, commendavit (5). Ce terme est très fort; il indique que l'homme ou la terre sont entrés dans la dépendance d'autrui; la protection est à ce prix ; elle exige une véritable abdication entre les mains du protecteur.
Les saints sont alors, pendant leur vie et après leur mort, de lo patronage puissants personnages ; c'est par des miracles que leur sainteté s'affirme, et on s'incline devant eux comme devant des êtres supérieurs, dont le mystérieux pouvoir est capable de défier toutes les forces humaines (6). Aussi était-il naturel qu'on les choisît
(1) De gubernaitione Dei, V, cap. 8, { 38 ; édit. Halm, p. 62.
(2) Ibid.
(3) Ibid», l 39. •— Cf. Fustel de Coulanges, Les origines du système féodalf p. 244.
(4) Fustel de Goulanges, Les origines du système féodal^ p. 250.
(5) Ibid., p. 246-249.
(0) Voy., par exemple, la Vie de S. Séverin^ par Eugippius; rien no fera
des saints.
des terrflfl.
30 ÉTUDE SUR LE LIBER CENSUUAf DE L^ÉOLISE ROafAmB.
pour protecteurs, qu'on se comniendài à eux. Saint Grégoire nous rapporte Thistoire d'un paysan qui, menacé d'être dépouillé de sa terre par un Goth de l'armée de Totila , pensa arrêter le barbare en déclarant qu'il avait commendé ses biens au saint homme Benoît (1). Le patronage du saint était un refuge tout trouvé contre la violence.
Loin de diminuer les mérites du saint, la mort ne faisait que les consacrer. Son corps devenait, pour ceux qui avaient le bonheur de l'approcher, une source de grâces abondantes, et des miracles sans nombre s'opéraient autour de son tombeau (2). La vertu (3) , la force miraculeuse qui était en lui demeure attachée à sa dépouille mortelle ; il continue à se dégager de ses restes une puissance surnaturelle auprès de laquelle toute puissance humaine est bien peu de chose, et on trouve auprès de sa tombe une protection au moins aussi efficace que celle qu'il pouvait offrir de son vivant. On peut donc se commender h lui, à l'autel sous lequel ' il repose (4).
Un effet Unc chrouiquo du onzième siècle nous rapporte que peu de
recùn^andation temps aprcs la fondation du monastère de Saint-Bénigne de Dijon (c'est-à-dire au septième siècle), les hommes libres d'un lieu dit Petregius, près de Salins, dans le Jura, se mirent, eux et leurs biens, sous le patronage du saint, et elle ajoute que dorénavant ils payèrent sur son autel un cens fixé par eux , se et sua commiserunt palrocinio hujus sancti Benigni^ annisque singulis persolvebant ad ejus altare censum a semet constitutum (5).
Voilà un fait intéressant. A côté des biens que le monastère possède en pleine liberté et dont il a la libre disposition, nous voyons se former ici une propriété d'un nouveau genre. Ces hom-
mieux comprendre le sentiment dont nous parlons ici (Mon, Geifn,^ 4*; Auct, antiquissimi, t. I, part. 2).
(1) Saint Grégoire, Vita S. Bénédictin c. xxxi ; Patrol. lat., t. LXVI, col. 190.
(2) Sur les miracles émanant du tombeau des saints , voy. Grégoire de Tours, Hisloria Francorum, IV, c. zxxvi (édit. des Mon. Germ,, 4% p. 170, lignes 30-35, et De gloria martyrunij c. xxx et xxxvii; Chronique de Fré^ dégaire^ cap. xxii, etc. — Cf. Fustcl de Coulanges, La monarchie franque^ p. 569; Le Blant, Le vol des reliques^ dans la Rev. archéologique ^ 1887, l" partie, p. 317.
(3) C'est le terme dont on se sert : virtus, virtules,
(4) n n'est, en effet, pas d'autel sans quelque parcelle de corps saints : c'est une des anciennes règles de la liturgie chrétienne. Cf. Lettres de saint Grégoire le Grand, lib. II, ep. XII; lib. VI, ep. XLIX (édit. des Bénédictins).
(5) Chronicon S. Benigni^ Dom Bouquet, III, p. 469.
LE GENS At>OSTOLIQUE.
mes libres ont abdiqué la nue propriété de leurs biens en faveur de saint Bénigne. En recommandant leurs terres ils les ont faites sujettes du saint , et ils établissent eux-mêmes un signe de cette servitude , de ce domaine éminent qu'ils ont concédé à autrui , c'est-à-dire au saint et à son tombeau ; ils payeront annuellement sur Tautel de saint Bénigne une certaine redevance que la chronique appelle précisément un cens.
Dans tout l'Occident , il n'était pas de saint plus vénéré que saint Pierre, de tombeau plus célèbre et plus honoré que le sien (1).
Il suffit de rappeler ici quel prix on attachait à ces relliquiae , à ces brandea descendus dans la confession de TÂpôtre (2), à ces ampoules remplies de Thuile des lampes qui brûlaient autour du tombeau (3), à ces claves de sepulchro b. Pétri que le pape envoyait aux rois et aux grands personnages comme une insigne faveur (4).
Le grand symbole de Tunité de l'Eglise , entrevu par ces âmes naïves et grossières, avait là son expression matérielle, et l'importance que l'Eglise catholique attache à la primauté de Pierre se traduisait par le respect extraordinaire que la chrétienté tout entière manifestait pour son tombeau.
Dès lorSy n'était-il pas naturel que l'idée vînt aux hommes de ce temps de se mettre sous la protection de l'Apôtre , et de se recommander à lui? Il n'était pas besoin d'intermédiaire; en déposant sur la confossion de saint Pierre l'acte même de recommandation, on entrait en relation directe avec l'Apôtre, on opérait, en quelque sorte, une tradition en mains propres.
Si pareil fait s'est produit, ce serait là l'origine de bien des cens payés au Saint-Siège.
Examinons par conséquent la question.
J'ai cherché à réunir sur ce sujet le plus de renseignements possible. J'ai dépouillé la correspondance des papes jusqu'à la fin
Vénération des fidèles pour
le tombeau de saint Pierre.
Y a-t-il eu recommandation
au tombeau de saint Pierre ?
(1) Saint Grégoire écrivait à l'impératrice Constantine on parlant de la Confession de Saint Pierre : Corpora s&nctorum Pétri et Pauli apostolorum tantis in ecclesiis suis coruscant miraculis atque terroribus ut neqiie ad orandum sine magno illuc timoré possit accedi (lib. IV, ep. XXIX).
(2) a In pyxide brandoum mittitur atque ad sacratissima corpora sanctorum ponitur » (lib. IV, ep. XXIX).
(3) On connaît les ampoules envoyées par saint Grégoire à la reine Théodelinde, et qui, aujourd'hui encore, sont conservées dans le trésor do Monza.
(4) Lettres de saint Grégoire , lib. I , ep. XXVI , XXVII , XXXI ; lib. VI , ep. VI; Ub. IX, op. GXXII (édit. des Bénédictins).
3!2 ÉTUDE SUR LE LIBER GBNSUUM DE l'ÉGLISE ROMAINE.
du douzième siècle ; grâce aux Regesta de Jaffé , une partie de la •tâche m'était facile, mais j'ai plus d'une fois regretté quô personne n'ait encore donné à cet admirable recueil sa contre-partie nécessaire et n'ait ajouté aux lettres émanées du Saint-Siège celles qui lui ont été adressées. Je serais plus sûr de n'avoir rien omis d'important.
Naturellement, j'ai consulté les chroniques et les historiens ; mais je me suis attaché surtout aux pièces diplomatiques, dont on peut, tout à loisir, peser les termes, et qui ont ici une importance singulière. Malheureusement beaucoup d'entre elles sont inédites , beaucoup ont été mal publiées, et, ce qui est plus grave encore, un trop grand nombre n'a pas été soumis, de la part desdiplomatistes , à un examen suffisant (1).
Qu'on joigne à cela l'extrême dispersion de ces pièces, l'impossibilité de les atteindre toutes, le danger d*en omettre dans plus d'une collection consultée, faute de tables bien faites, et on.comprendra que je ne puisse présenter cette étude qu'avec toutes les réserves que comporte la nature d'un pareil travail.