‹ Étude sur le Liber pontificalisChapitre 1 sur 67 · II. — Le mystère provençal de sainte Agnès · texte numérisé non relu

II. — Le mystère provençal de sainte Agnès

PRÉFACE

Pour juger sûrement de la valeur d’un document historique, il y a trois choses à déterminer : le texte, la date et les sources. Déterminer le texte, c’est reconstituer autant que possible la rédaction primitive, telle qu’elle est sortie des mains de l’écrivain. Déterminer la date , c’est replacer l’œuvre au temps précis et dans le milieu littéraire où elle s’est produite. Déterminer les sources, c’est indiquer la valeur des renseignements et l’autorité du témoignage.

J’entreprends cette triple enquête à propos du Liber Pontificalis , recueil de biographies des papes, imprimé et cité souvent sous le nom d’Anastase-le-bibliothécaire. Peu de documents ont une importance plus grande pour l’histoire des papes et de la ville de Rome pendant le moyen âge, pour l’archéologie chrétienne, la topographie romaine et l’histoire des arts. Jusqu’ici, cependant, son autorité est restée mal définie. Entre les opinions extrêmes de ceux qui l’attribuent tout entier à Anastase-le-bibliothécaire et de ceux qui en font une collection de biographies officielles , rédigées aussitôt la mort de chaque pape, par les soins de son successeur, et cela depuis saint Pierre et Linus, beaucoup de systèmes se sont produits (1)

(1) Je n'ai pas entrepris de faire la bibliographie du sujet : elle eût été interminable. Dans le chapitre premier on trouvera l'indication des principaux ouvra-

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sans qu’aucun d’eux puisse être considéré comme une solution définitive. Il n’était donc pas inopportun de reprendre l’étude de ce livre et de chercher à en définir la valeur et l’autorité.

En ce qui concerne la date , il y a un double intérêt à la fixer avec certitude. Tout le monde est d’accord qu’une partie du livre des papes a d’abord été écrite tout d’un jet, à laquelle une série de continuations contemporaines sont venues successivement s’adjoindre. On comprend qu’il est très-important de savoir si les vies des premiers papes ont été écrites au septième siècle , par exemple , ou au neuvième ; mais il n’est pas moins intéressant de fixer le moment où commencent les continuations dues à des contemporains et revêtues par cela même d’une tout autre autorité que ce qui précède. Pour cette recherche , je suis parti d’une conjecture féconde qui s’est trouvée ensuite vérifiée de tant de manières qu’elle entraînera, je crois, la conviction, mais si simple, que je m’étonne encore de l’avoir aperçue le premier. Le catalogue des papes terminé à Félix IV (f 530) a jusqu’ici été considéré comme le noyau et la première rédaction du Liber Pontificalis . J’ai pensé qu’il en pouvait être , au contraire , un simple abrégé : cette hypothèse m’a conduit à reporter au delà de l’année 530, limite du catalogue félicien, la rédaction primitive

ges , parmi lesquels ceux de Ciampini , Schelstrate et Bianchini méritent une mention toute spéciale. On peut en dire autant des Origines de l’Eglise romaine , par les Bénédictins de Solesmes, Paris, 1836. Ce dernier ouvrage est encore dans la tradition ancienne : il résume fort bien les conclusions acquises jusqu’au commencement de ce siècle. Quant aux travaux allemands, je dois exprimer ici le regret de n'avoir pu me procurer la dissertation de W. Giesebrecht : Ueber die Quellen der früheren Papstgeschichte, publiée dans YAUgemeine Monatschrift de Halle, avril 1852. Je ne crois pas d'ailleurs que les questions dont je me suis occupé y aient été discutées ; au moins je n'en vois pas trace dans les ouvrages allemands qui ont paru depuis sur ce sujet. Au moment où j'écris , je viens à peine de prendre connaissance de Ylntroductio generalis ad historiam ecclesiasticam du P. de Smedt, S. J., professeur d'histoire ecclésiastique à Louvain, Gand, 1876. Ce livre, recommandable à bien des titres, contient, sur le Liber Pontificalis , comme sur les autres sources de l'histoire ecclésiastique, d'abondantes indications bibliographiques. Les sages conclusions du P. de Smedt sur l’autorité delà chronique papale trouveront dans mon travail une complète jusification.

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du livre des papes. Il m’a fallu traiter d’abord cette question de date et la faire passer avant l’étude du texte, ce qui peut sembler moins naturel ; en suivant un ordre différent, j’aurais été obligé de supposer acquises certaines solutions ou exposé à tomber dans une terminologie obscure et compliquée.

L’étude du texte comportait d’abord le dépouillement de tous les manuscrits connus. J’en ai vu par moi-même quatrevingt-dix-huit, sur les cent dix que comprend mon catalogue. Ce sont ceux de France, d’Italie, de Suisse, de Belgique et de Hollande. Sur les manuscrits allemands, danois, anglais, espagnols , d’obligeants correspondants (1) , experts dans les recherches paléographiques, m’ont renseigné très-suffisamment, de sorte que j’ai tout lieu de croire que le classement établi dans ce livre ne sera pas sensiblement modifié par des découvertes ultérieures.

Outre le classement des manuscrits, la détermination de leur valeur respective pour les éditions futures et de la sincérité des éditions passées , le dépouillement des manuscrits m’a donné lieu de relever un certain nombre de faits intéressants sur la diffusion, les recensions et les continuations du livre des papes pendant le moyen âge. Les éditions le terminent toujours à Etienne Y (f 891) ; on verra que cette coupure n’est pas entièrement justifiée et que le Liber Pontificalis a été continué de diverses manières jusqu’à Martin Y (f 1431). Je ne doute pas qu’il n’eût été prolongé au delà, si les humanistes italiens de la Renaissance n’eussent été dégoûtés de son style. Yers la fin du quinzième siècle, Platina donna satisfaction à leurs exigences littéraires et son recueil de vies des papes , continué par Panvinio et Giacconio , supplanta pour longtemps les antiques biographies pontificales.

L’étude des sources à laquelle j’ai consacré la troisième partie de ce travail a eu surtout pour but de démêler, dans

(l) On trouvera leurs noms en différents endroits de cet ouvrage ; mais je dois ici remercier M. Emile Châtelain, actuellement membre de l’Ecole de Rome, des vérifications qu’il a bien voulu faire pour moi dans les manuscrits de Paris pendant que je voyageais h l’étranger.

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les éléments divers de la première rédaction, ce qu’il y a d’authentique et ce qui est apocryphe , et de caractériser les procédés généraux de la composition. J’ai tenu à n’aborder que les questions qui pouvaient avoir une solution d’ensemble ; entrer dans le détail et analyser une à une toutes les indications du Liber Pontificalis eût été faire un commentaire, et ce n’est pas ici le lieu. L’autorité des continuations diverses, depuis le sixième siècle jusqu’au dixième, se trouve définie dans le chapitre consacré à ces continuations. Au delà, c’est-à-dire du dixième au quinzième siècle, ce qu’il y avait à dire a été placé dans les chapitres du livre second qui traitent des recensions de cette période.

Quant à l’esprit dans lequel ont été conçues et poursuivies ces recherches, il ne peut être autre que l’esprit d’exactitude et le désir d’éclairer les origines d’un document intéressant pour l’histoire et l’archéologie chrétienne. On pense bien que l’honneur de l’Eglise romaine et de ses pontifes n’est pas pour moi chose indifférente, et que si je n’hésite pas à sacrifier tout ce qui est faux et apocryphe dans les documents qui se donnent comme leur histoire, je suis bien loin de confondre la cause avec les mauvais arguments qu’on a prétendu invoquer pour la défendre. Ces sentiments ne m’auront pas , je l’espère, fait dévier de la rigueur nécessaire dans une semblable discussion ; autre chose est la probité scientifique, autre chose l’indifférence. Je puis d’ailleurs citer ici les noms de ceux que je regarde comme des maîtres et des modèles , Yictor de Buck et Jean-Baptiste de’ Rossi. Hélas 1 le premier de ces noms est désormais celui d’un mort.

Paris, 23 novembre 1876, fête de saint Clément, pape et martyr.

N. B. — Le Liber Pontificalis est toujours cité suivant l’édition Bianchini , réimprimée par Migne , Patrologie latine , tomes CXXVII et CXXVIJI. Pour aller plus vite, je désigne ces deux volumes par les nos I et IL

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