CHAPITRE PREMIER
ÉTAT DE LA QUESTION
Jusqu’à la fin du quatorzième siècle les manuscrits du Liber Pon* tificalis , tout en le présentant sous des titres très-divers , s’accordent à le laisser anonyme. Ce n’est que dans quelques manuscrits des recensions terminées à ITonorius II et à Martin Y que l’on voit apparaître le nom de Damase (1). Il n’est pas douteux, d’ailleurs , que l’intention du premier rédacteur n’ait été de le faire passer sous le nom de ce pape : les deux lettres de saint Jérôme à Damase et de Damase à saint Jérôme , qui , dans tous les manuscrits , quelque anciens qu’ils soient , servent de préface à la série des notices , témoignent assez de ce dessein. Aussi au quinzième et au seizième siècle l’ouvrage est-il toujours cité sous le nom de Damase : il fut même question d’en détacher la partie antérieure à ce pontife pour en faire une édition sous son nom. Quant au reste , que l’on ne pouvait plus attribuer à Damase , on se préoccupa de bonne heure d’en fixer l’origine.
(1) Déjà vers la fin du treizième siècle Martinus Polonus emploie, en citant le Liber Pontificalis, la formule ex chronicis Damasi papœ de gestis pontificum (Chron. Martini Pol., Proœmium ).
A la marge , ou même quelquefois dans le texte de plusieurs manuscrits de la recension de Martin Y, on trouve la note suivante : « Liber iste intitulatur damasus de gestis pontificum ; sed quum non potuerit nisi ad sua tempora scribere , quod superadditum est alterius est auctoris cujus nomen non teneo. Verurn in vita Gelasii papæ II quidam Pandulfus hostiarius affirmât se ista scrip sisse , quod intelligi potest vel de toto opéré vel de vita Gelasii tantum quod ex vita Pascalis II conjectari licet. »
Ce n’était là qu’une conjecture écrite par un lecteur à la marge de son manuscrit et propagée ensuite dans plusieurs autres. Onofrio Pan vinio est le premier qui ait proposé un système : selon lui , les notices du Liber Pontifcalis se répartissent entre les auteurs suivants : Damase : de saint Pierre à Libère ; — Anastase le Bibliothécaire : de Damase à Nicolas Ier; — Guillaume le Bibliothécaire : d’Hadrien H à Alexandre II ; — Pandolfe de Pise : de Grégoire YII à Honorius II ; — Martinus Polonus : d’innocent II à Honorius IY ; — Dietrich de Niem : d’ Honorius IY à Urbain YI ; — un auteur inconnu : de Boniface IX à Martin Y.
Les deux premières séries seulement sont citées habituellement sous le nom de Liber Pontificalis ; c’est d’elles que nous allons d’abord nous occuper ; quant aux autres , personne n’a jamais douté qu’elles ne fussent des additions postérieures ; nous y reviendrons plus tard , quand nous aurons déterminé à quelle époque on a commencé à rédiger la première partie , à laquelle, pour la commodité du langage, nous restreindrons provisoirement l’appellation de Liber Pontificalis.
Constatons d’abord que c’est Panvinio qui a le premier mis en avant le nom d’ Anastase. Personne avant lui n’y avait songé : aucun manuscrit ne contient quoique ce soit qui puisse , directement ou indirectement, confirmer cette conjecture.
Elle ne tarda pas néanmoins à faire fortune : Bellarmin l’accepta sans examen (1) ; l’éditeur de - Mayence alla même plus loin , et publia (1602) sous le nom d’Anastase toute la partie qui va de saint Pierre à Etienne Y (f 891) (2). Dès lors il fut admis qu’Anastase devait avoir eu au moins une grande part dans la composition du livre pontifical : les uns , s’attachant au système de Panvinio, divisèrent la série des notices entre Damase et Anastase; d’autres, comme Baronius, Possevino, Holste, Ciampini (3),
(1) De scriptorib. ecclesiast ., art. Damase.
(2) V. la préface de cette édition.
(3) Baronius, ad ann . 867. n° 139; Holste: notes manuscrites citées pat*
ÉTAT DE LA QUESTION
bornèrent le rôle d’Anastase à une simple coordination de notices écrites avant lui par divers auteurs; d’autres enfin, comme Blondel et Saumaise, tout en laissant la première rédaction à Damase, y discernèrent des interpolations qu’ils mirent sur le compte du Bibliothécaire en même temps que la continuation du recueil.
Vers le milieu du dix-septième siècle, divers savants remarquèrent que le livre pontifical avait été mis à contribution par le fabricateur des fausses décrétales et cité par plusieurs auteurs certainement antérieurs à Anastase , en particulier par Bède le Vénérable. Il fallut donc renoncer à faire d’Anastase le premier éditeur. Pearson (1) l’écarte résolument et Damase avec lui. Dans son système, le Liber Pontificalis a été rédigé vers la fin du sixième siècle; cette première rédaction constitue le catalogue félicien qui venait alors d’être édité par les Bollandistes ; plus tard , mais cer^ tainement avant Anastase , il a été à la fois interpolé et continué de manière à revêtir sa forme actuelle. Martinelli (2) rejette aussi l’attribution à Anastase ; selon lui , la première compilation a été faite par l’ordre de Damase, après lequel divers auteurs l’ont successivement continuée. Schelstrate (3) estle premier qui ait marqué un terme précis : il arrête à Constantin (f 715) (4) la première rédaction. Ses motifs sont très-sérieux : 1° Les allusions que l’on trouve dans le texte à l’existence de l’exarchat de Ravenne ; 2° les limites de certains manuscrits qui ne vont pas au delà du pape Constantin ; 3° les citations de Bède (f 731). Bianchini (1718) adopta dans son commentaire (5) le système de Schelstrate ; mais il eut le tort de sacrifier à l’usage reçu et de conserver le nom d’Anastase en tête de son édition. Plus prudent, Vignoli, sans se prononcer sur la date du Liber Pontificalis , le publia comme un ouvrage anonyme.
En 1822 , un élément nouveau vint s’introduire dans le problème. M. Pertz découvrit à Naples un très-ancien manuscrit de la chronique des papes ; mutilé à la fin, ce manuscrit s’interrompt
Schelstrate, Dissert, de antiq. rom. pont, catalogis , VII, 7, dans son Antiquitas Ecclesiœ illustrata , I, p. 381 ; Possevino : Apparatus sacer, I, p. 71 ; Ciampini : Examen Libri pontificalis, 1688, réimprimé dans les Scriptores de Muratori, III, part. I.
(1) De sérié et successione primorum Romœ episcoporum diss. duœ. Londres , 1687, Diss., I, chap. XII, p. 124.
(2) Roma ex ethnica sacra. Rome, 1653, p. 499.
(3) Antiquitas Ecclesiœ illustrata , t. I, p. 383.
(4) Holste croyait que toutes les notices, depuis saint Pierre jusqu'à Grégoire III inclusivement, devaient être attribuées au même auteur (Schelstrate, l. c., p. 381). On verra bientôt que cette opinion n’a aucun fondement sérieux.
(5) Y. la préface du Ier volume , n08 6- 8.
dans la vie d’Anasfcase II (496-498) ; mais une liste de papes , placée en tête des notices, s’arrête à Conon (687). Il y avait donc lieu, les caractères paléographiques étant d’accord avec cette indication chronologique , de fixer à l’année 687 la transcription du manuscrit, et le savant allemand en jugea ainsi. D’autre part on connaissait déjà, par l’édition de Joseph Bianchini, un texte du Liber Pon tificalis terminé également à Conon. Cette rédaction, conservée dans un manuscrit de Vérone, est, il est vrai , plus succincte que le texte ordinaire; mais il est évident qu’elle n’en est qu’un abrégé. Il fut dès lors démontré qu’on devait reporter plus haut la date du Liber Pontificalis , et , à l’heure qu’il est , tous les savants, critiques ou archéologues , s’accordent à le faire remonter à l’an 687 (1).
Une autre opinion reçue au sujet du Liber Pontificalis , c’est que cette rédaction de l’an 687 n’est pas la première : on en admet une autre , beaucoup moins étendue et terminée à Félix IV (f 530). Ce texte connu sous les noms de catalogue félicien , second catalogue (2) , catalogue sous Justinien , Liber Pontificalis de l’an 530 , fut publié pour la première fois par Henschen dans la collection bollandienne (3) , puis par Schelstrate dans son Antiquitas Ecclesiæ illustrât a. En le comparant au Liber Pontificalis , deux conclusions pouvaient s’offrir à l’esprit : ou bien le catalogue félicien était le premier germe, le noyau du Liber Pontificalis déjà connu, ou bien il n’en présentait qu’un abrégé. Dans le premier cas on avait deux rédactions distinctes, l’une plus succincte, mais plus ancienne , et partant plus autorisée , l’autre interpolée et relativement récente. Dans l’autre hypothèse, le Liber Pontificalis complet était reporté à une date antérieure à Félix IV et le catalogue félicien n’avait par lui-même d’autre importance que celle des leçons nouvelles qu’il pouvait présenter.
Il est remarquable que personne ne songea à cette seconde solution au moment où parut le texte félicien, et que personne ne semble y avoir encore songé. Henschen et Schelstrate ayant déclaré que le Liber Pontificalis avait été formé en développant le
(1) Rôsteli, Beschreibung der Stadt Rom., 1. 1, p. 207-217. Stuttgart et Tübingen, 1830. — Mommsen, Abhandlungen der philol.-hist. Classe der kônigl* Sachs. Gesellschaft der Wissenschaften, t. I, p. 582, 1850. — Piper , Einleitung in die monumentale Théologie. Gotha, 1867, p. 315-349. — R. -A. Lipsius, Chronologie der Rômischen Bischôfe. Kiel, 1869, p. 82 et suiv. — De Rossi, passim, et notamment Roma sott., I, p. 123. — Kraus, Die Rômischen Katacomben, p. 24.
(2) A cause du catalogue philocalien de l'an 354.
(3) Act. SS. Aprilis, t. I.
ÉTAT DE LA QUESTION
catalogue préexistant de l’an 530 , personne ne s’est avisé de vérifier leur assertion : je dis leur assertion , car , en fait de preuves , Schelstrate n’en donne absolument qu’une, et cette preuve est fausse, comme on le verra bientôt (p. 26).
Je me propose d’établir que le Liber Ponlificalis est antérieur au catalogue félicien , qui n’en est qu’un abrégé , et que sa première rédaction , qui a dû précéder l’année 530 , doit se placer peu de temps après la mort du pape Symmaque (514).
Toutefois , avant d’aller plus loin , il convient d’en finir avec les titres d’Anastase et de Damase à la paternité de la chronique papale.
Quant à Anastase , dont le nom ne se trouve en tête d’aucun manuscrit (1), il faut l’écarter absolument, et ce serait faire preuve d’érudition arriérée que de citer les vies des papes sous le nom de cet auteur, ou même de lui attribuer une part quelconque dans la rédaction , la continuation ou la publication du recueil. Damase n’a d’autres titres que les deux lettres qui , dans tous les manuscrits , précèdent la collection des notices ; ces deux lettres sont apocryphes ; comme en bien d’autres endroits du Liber P on tificalis , on y trouve la trace des préoccupations qui agitaient les contemporains de Symmaque ; elles ne doivent donc pas être séparées du reste. D’un autre côté , rien ne prouve que le livre pontifical , tel que nous le possédons , ait été précédé d’une autre collection analogue dont il serait un développement. Il n’y a donc pas à lui chercher des origines antésymmachiennes auxquelles on pourrait rattacher le nom de Damase. Les titres d’Anastase se bornent à une conjecture de Panvinio ; ceux de Damase , à deux lettres apocryphes : ils doivent être regardés comme également insuffisants.
(I) Pearson parle de quelques manuscrits où. se trouverait le nom d'Anastase. Je n’en connais absolument aucun,, à moins qu'il ne soit question de titres de seconde main ajoutés par un lecteur, d’après l’édition de Mayence.