HISTOIRE DE LA RECENSION
Le manuscrit de Pierre-Guillaume s’arrêtait à la mort d’Honorius II (1130). Depuis ce moment l’histoire des papes, au lieu de se présenter sous la forme d’une continuation plus ou moins officielle de l’ancien livre pontifical , donne lieu à différentes compilations d’un caractère privé , qui s’inspirent encore des anciennes notices, mais y introduisent tant d’autres éléments, les remanient si complètement, qu’elles deviennent l’œuvre propre des compilateurs. Parmi ceux-ci, les plus connus sont : Martin cle Troppau (Martinus Polonus) , dont la chronique contient en regard deux séries de notices , une sur les papes , l’autre sur les empereurs ; son travail , arrêté d’abord à la mort du pape Urbain IY (1264) , fut continué par lui jusqu’à celle de Jean XXI (1277) ; Ptolémée de Lucques , dominicain, puis évêque de Torcello , qui a écrit une histoire ecclésiastique en vingt-quatre livres , depuis Jésus- Christ jusqu’à l’an 1313 (1) ; Amalric Auger , augustin de Béziers, dont la chronique (2) va jusqu’à Tannée 1321, sous Jean XXII ; Bernard de Guy (3) (Bernardus Guidonis), dominicain, puis évêque de Lodève (f 1331) qui atteint sous le même pape Jean XXII l’année 1328; Dietrich de Niem , abréviateur des lettres pontificales, dont les divers ouvrages comprennent l’histoire des papes de 1288 à 1418 (4) ; Pierre de Herentals , auteur d’une chronique des papes,
(1) Muratori , Script., t. XI.
(2) Echard, Corpus hist. medii cm, II, p. 1641.
(3) La première partie jusqu'à Grégoire VIJ, dans Mai* Spicilegium RomanurtU t. I; le reste dans Muratori, Scriptores, III, part. i.
(4) Echard, Corp. hist., t. I, p. 1461.
par notices , de saint Pierre à Urbain VI jusqu’à l’année 1386. Baluze [Vitæ paparum Avenionensium, 1. 1) et Muratori (Script., III, part. 2) en ont publié quelque chose , mais le commencement est encore inédit.
Nous avons déjà vu que des extraits de Martinus Polonus et de Bernard de Guy avaient été ajoutés au Liber Pontificalis dans plusieurs manuscrits de la recension précédente. Ainsi , au Vatica nus 3762, original commun à tous les autres, on joignit un cahier où figurent les vies des papes depuis Innocent II jusqu’à Hadrien Y (1130-1277), suivant le texte de Martinus Polonus. Plus tard, ce cahier étant déjà cousu au manuscrit, on écrivit sur les feuillets restés libres à la fin les notices de Jean XXI, de Nicolas III et une partie de celle Martin IY empruntées , la première à la seconde édition de Martinus , les deux autres, à quelque continuateur contemporain. Dans le manuscrit Vallicellanus G. 79, outre les appendices de Martinus Polonus tels que les offre actuellement le Vaticanus 3762, il y a toute une série de notices extraites de Bernard de Guy, depuis Martin IY qui se trouve ainsi en avoir deux, jusqu’à Jean XXII, douzième année de son pontificat (1282- 1328).
Jusque-là il n’y avait eu que des adjonctions pures et simples , sans aucune tentative de remaniement. Au quinzième siècle, dans les premières années d’Eugène IY (1431-1447) , et pour être plus précis, entre 1431 et 1435, un compilateur resté inconnu entreprit de donner une nouvelle édition du Liber Pontificalis en le continuant jusqu’à son temps. Nous n’avons plus le manuscrit original de cette recension , mais il s’en est conservé plusieurs copies du même siècle dont la meilleure est un manuscrit Barberini , daté de l’année 1442. Pour constituer ce nouveau texte on se servit d’un manuscrit semblable au Vaticanus 3762, peut-être de ce manuscrit lui-même ; les notices du commencement , sauf quelques retouches , furent laissées telles quelles , mais on inséra dans le texte l’article de la papesse Jeanne , ajouté au quatorzième siècle en marge du Vaticanus ; les papes de la fin du neuvième siècle , du dixième et du commencement du onzième, n’avaient le plus souvent, dans la recension de Pierre-Guillaume, qu’une simple mention ; on leur donna de petites notices empruntées à Martinus Polonus. Au delà d’Honorius II, Martinus Polonus fournit encore toutes les vies ajoutées après coup au Vaticanus 3762; celle de Martin IY (1281-1285) fut poursuivie jusqu’à la fin , d’après l’auteur, qui l’avait commentée dans ce manuscrit; la notice d’Honorius IY (1285-1287) n’est pas la même dans tous les manuscrits.
RECENSION DU XVe SIÈCLE.
Après elle le texte est celui de Bernard de Guy , comme dans le Vallicellanus G. 79; mais tandis que celui-ci s’arrête avec la chronique de Bernard à l’année 1328, la recension du quinzième siècle donne la fin de Jean XXII , les vies de Benoît XII , de Clément VI et le commencement de celle d’innocent VI d’après un continuateur anonyme, mais contemporain. Dans aucun manuscrit la notice d’innocent VI n’est terminée ; après elle , vient la partie propre au rédacteur du temps d’Eugène IV ; elle va d’Urbain V à la mort de Martin V (1362-1431).
Avant d’aller plus loin et de parler de cette dernière partie, revenons sur nos pasjDOur résoudre certaines difficultés qui se présentent aux points de jonction des trois textes de Martinus Polonus , de Bernard Guidonis et de l’auteur anonyme des dernières notices. Martinus Polonus étant mort en 1278 n’a pu écrire la vie de Nicolas III (1277-1280) ; cette vie et celle du pape suivant, Martin IV , ont été écrites par un contemporain qui date sinon les deux notices au moins la dernière du 12 mai 1285 ; en effet, parlant des miracles qui se faisaient autour du tombeau du pontife (mort le 28 mars) il s’exprime ainsi : « Nec adhuc quando fuit hæc scriptura compilata XII mensis mari cessabant ibi miracula (1). »
Les manuscrits ne sont pas d’accord sur la manière de relier à cette notice le texte de Bernard de Guy. Le Vallicellanus G. 79 et ses dérivés qui n’ont pas toute la vie de Martin IV d’après le continuateur de Martinus Polonus, commencent leurs emprunts à Bernard par la notice de Martin IV lui-même qui se trouve ainsi en avoir deux, l’une incomplète, l’autre complète, celle-ci d’après Bernard , la première d’après la continuation de Martinus. Dans la recension du temps d’Eugène IV , la vie de Martin IV suivant le premier chroniqueur est complète , de sorte qu’on n’a pas eu besoin d’emprunter à Bernard de Guy une seconde vie de ce pontife. Le plus grand nombre des manuscrits ne commencent à suivre Bernard que depuis Nicolas IV , laissant ainsi Honorius IV entre les deux séries ; ils semblent être dérivés d’un manuscrit où l’on avait ajouté après coup une notice d’IIonorius IV ; cette notice se termine ainsi : Numerus saprascriptorum pontificum est CXCV ex quibus LXXXVIII fuerunt natione romani. Ge comput indique évidemment la fin d’un manuscrit.
D’autres exemplaires de la recension du quinzième siècle négligent cette notice , et suivent Bernard de Guy depuis Honorius IV lui-même. Gcs manuscrits portent d’ailleurs çà et là des traces
(1) Muratori, 111 , p. i, p. 611. Pertz, Monum. Scr., t. XXII, p. 475-482.
d’une retouche faite d’après ceux de la chronique même de Bernard.
Nous avons vu plus haut que tous les manuscrits suivent Bernard jusqu’à Jean XXII. C’est sous ce pape, en 1328, que se termine sa chronique , divisée en notices , mais aussi , vers la fin , rédigée sous formes d’annales. Les dernières lignes ont trait au schisme de l’antipape Nicolas Y (Pierre de Corbario) : « Qui scindere nisus est et adhuc hodie nititur ecclesiæ unitatem ... et quoniam adhuc debacchatur infernus et nondum venit finis malorum , in presenti latins scribere distulimus longiorem narrationis seriem suo post tempore scribendorum. » Ici s’arrête le Vallicellanus C. 79 ; la recension du quinzième siècle contient la fin de la vie de Jean XXII et celles des trois papes suivants , rédigées dans la même forme et dans le même esprit que les précédentes par un auteur français et contemporain , qui s’est donné la tâche de continuer Bernard de Guy, mais n’a pu achever la notice d’innocent YI. Celle-ci , en effet , se termine brusquement par les mots ordinata fuisse per domnum Thalayrandum — (1) , après lesquels commence une rédaction toute différente , qui comprend la fin du livre pontifical jusqu’à la mort de Martin Y.
L’auteur de cette dernière partie est un Romain , familier de Martin Y, dont il fait un éloge pompeux; sa chronique est plutôt une histoire du schisme qu’un récit fidèle des événements de chaque pontificat ; tout ce qui n’a pas un rapport immédiat avec le schisme est passé sous silence. Les deux papes Urbain Y et Grégoire XI n’ont que des notices assez courtes dans lesquelles on leur témoigne de la reconnaissance pour leurs tentatives de retour à Rome ; le conclave où fut élu Urbain YI est longuement et minutieusement raconté , sans nul doute d’après un document écrit, caria distance de cet événement (1378) au pontificat d’Eugène IY (1431) est trop longue pour que l’auteur s’en soit rapporté uniquement à ses souvenirs. Un détail de ce récit permet d’établir que le rédacteur a écrit avant l’année 1435. On y parle ainsi de la reine Jeanne de Naples : « domina serenissima regina Johanna quæ fuerat et est sanclæ romanæ ecclesiæ devotissima et ipsis cardinale bus valde grata et accepta. » Jeanne II, reine de Naples, mourut en 1435. Cependant il y a ici une difficulté : la reine Jeanne de Naples, dont il est question dans le récit du conclave de 1378,
(1) Muratori, Script ., t. III, p. n, p. 609. On trouvera aussi dans ce volume la plupart des notices suivantes jusqu’à Martin Y, sous la rubrique : ex addita * mentis ad Ptolemœum Lucensem e cod. ms. Patavino.
RECENSION DU XVe SIÈCLE.
ne peut être que Jeanne Ire, morte en 1382; il y aurait donc lieu de croire que le passage qui la mentionne a fait partie du document écrit dont le rédacteur du quinzième siècle s’est aidé ; mais , d’un autre côté , la reine de Naples est représentée comme toute dévouée à l’Eglise romaine , ce qui ne s’accorde pas du tout avec la conduite de Jeanne Ire, dont on connaît les engagements avec le parti de Clément VII, le pape rival d’Urbain VI. Il faut donc, ou que le rédacteur du quinzième siècle ait fait ici une confusion entre les deux Jeannes de Naples ou que les mots et est aient été ajoutés à son texte par quelque lecteur malavisé. Ainsi , d’une manière ou de l’autre, ce texte a été écrit avant la mort de Jeanne II. C’est ce qui résulte aussi de l’émotion avec laquelle l’auteur parle de la mort de Martin V (1431).