CHAPITRE V
LA VRAIE DATE DU LIVRE PONTIFICAL
Etant acquis que le Liber Pontificalis , dans son état actuel, est antérieur à l’an 530 , il s’agit maintenant de le dater d’une manière plus précise , ou au moins de circonscrire le plus étroitement possible la période d’années ou il fit son apparition.
Joseph Bianchini publia dans le quatrième volume du Liber Pontificalis (Migne, II , p. 123) un fragment d’un recueil de vies des papes jusqu’à Symmaque (f 514) , suivi d’un catalogue qui se termine à la mort de Vigile (f 555). Ce texte se présente en tête du manuscrit XXII de la bibliothèque capitulaire de Vérone, lequel est malheureusement mutilé au commencement , de sorte qu’il ne reste que les dernières lignes de la vie d’Anastase II , la vie de Symmaque et le catalogue jusqu’à Vigile. L’écriture est du sixième siècle , et le manuscrit doit dater à peu près de l’année 555.
Il est évident que ce manuscrit a contenu autrefois un Liber Pontificalis complet; la vie de Symmaque y est précédée du numéro d’ordre LII qui est en effet celui de ce pontife. D’un autre coté , la rédaction doit en être fixée , non pas à l’année 555 , mais aux premières années du pape Hormisdas , successeur de Symmaque, et plus précisément entre 514 et 518. En effet, dans la vie d’Anastase II , on parle comme durant encore du schisme qui sépara les Eglises d’Orient et d’Occident jusqu’à l’avénement de l’empereur Justin (518) (1).
Il est donc certain que dès le commencement du sixième siècle
(1) « Qui hanc (lettre du pape Anastase II à l'empereur son homonyme) intenta mente sub divino timoré perlegerit inaniter haçtenus inter ecclesias Orlentis et Italiæ tam schisma ncfarium perdurare cognoscit, »
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on se préoccupait de rédiger et de réunir en corps d’ouvrage les vies des pontifes romains. Du recueil véronais il ne nous reste malheureusement que la fin , et il est impossible d’affirmer que ce recueil fût identique au Liber Pontificalis actuel. On serait même porté à nier absolument cette identité si l’on se bornait à comparer les vies de Symmaque dans l’un et l’autre texte. Cette conclusion , toutefois , manquerait de fondement. Voici pourquoi :
La vie de Symmaque et ce qui nous reste de celle d’Anastase II dans le manuscrit de Vérone sont dictées par un esprit d’opposition à Symmaque et en général aux idées qui animaient alors le clergé romain. Dans le Liber Pontificalis se manifestent des préoccupations tout aussi contemporaines, mais des sentiments absolument contraires. L’Eglise grecque était alors séparée de la communion romaine. Acacius, patriarche de Constantinople, avait été excommunié par Félix III pour sa condescendance à l’égard des monophy sites. Gélase, successeur de Félix, avait conservé la même attitude et refusé de communiquer avec les successeurs d’Acacius qui s’obstinaient à ne pas effacer son nom de leurs diptyques. Gélase mort , Anastase II , tout en maintenant les principes défendus par ses prédécesseurs , crut devoir apporter dans cette affaire quelques tempéraments et écrire à l’empereur son homonyme une lettre relativement conciliante. C’en fut assez pour le discréditer aux yeux du parti extrême en orthodoxie , dont les rancunes se sont exprimées dans la notice du Liber Pontificalis (1). A sa mort , l’empereur Anastase, qui n’avait pas plus cédé à ses avances pacifiques qu’à l’attitude énergique de Gélase et de Félix , tenta de faire nommer un pape favorable à son système théologique. De là une élection très-agitée : Symmaque fut choisi par le parti romain et catholique , Laurentius par le parti byzantin. On porta l’affaire au tribunal de Tbéodoric, qui donna gain de cause à Symmaque , et cette sentence fut ratifiée par un concile tenu à Rome en 499 : Laurentius obtint un évêché en Campanie. Tous ces événements sont racontés avec détail dans le manuscrit de Vérone comme dans le Liber Pontificalis , mais l’esprit des deux rédactions ne saurait être plus opposé. Le premier biographe est favorable à Anastase II , exalte Laurentius et
(1) « Eodern tempore multi clerici et presbyteri se a communione ipsius erexerunt eo quod communicasset sine concüio episcoporum vel presbylerornm vel cleri cunctce ecclesiœ catholicœ diacono Thessalonicensi nomine Fotino qui communis era '4 Acacio et quia voluit occulte revocarc Acacium. »
traite Symmaque avec une acrimonie sans pareille ; le Liber Pon tificalis insinue qu’Anastase a glissé dans l’hérésie et voit dans sa mort soudaine un châtiment divin (1) ; pour lui , Symmaque est un saint et digne pontife, Laurentius un usurpateur et un intrus.
11 est donc évident que les deux dernières vies du manuscrit de Vérone , dictées par des préoccupations aussi passagères que violentes, ne sont pas suffisantes pour nous permettre de porter un jugement certain sur l’ensemble du texte auquel elles ont appartenu. Il est possible qu’elles aient été ajoutées à un recueil se terminant à Gélase , ou même qu’elles aient été substituées à celles d’Anastase II et de Symmaque dans le Liber Pontificalis actuel. Du reste , ces hypothèses importent peu : ce qui est important et incontestable , c’est que la différence des deux rédactions n’exclut pas la possibilité d’arrêter à Symmaque une édition du Liber Pontificalis que nous avons conservé.
Prenons maintenant le texte actuel de cette collection et cherchons-y les traces de la rédaction primitive sur laquelle a été fait l’abrégé de l’an 530.
Il y a peu de lumière à espérer du style général et des formules : un recueil continué par parties comme le Liber Pontificalis ne peut manquer de présenter une certaine uniformité de rédaction. L’ordre, les formules, les expressions des parties antécédentes s’imposent naturellement au continuateur. Je ne recourrai donc pas à cet ordre de considérations à moins d’y être absolument réduit , et ce n’est pas le cas en ce moment.
Depuis le commencement du Liber Pontificalis jusqu’à Libère , le synchronisme des empereurs et les dates consulaires extrêmes du pontificat sont marqués régulièrement. A partir de Libère , ils disparaissent : c’est que Libère est le dernier pape qui figure au catalogue de l’an 354 , lequel , comme il a été dit plus haut , a passé tout entier dans le Liber Pontificalis et lui a fourni ces indications chronologiques. Vers la fin du cinquième siècle, on voit reparaître le synchronisme des empereurs ou des rois barbares , depuis Félix III (483-492) , puis les dates consulaires à partir de Symmaque (498-514) (2). Les deux indications sont don-
(1) Cette notice a fait pendant tout le moyen âge le plus grand tort à la mémoire d’Anastase II. Dante n’hésite pas à le mettre au plus profond de l'enfer avec les hérésiarques ( Inferno, II, 9).
(2) La seule raison que donne Schelstrate pour établir que le catalogue félicien est la source du Liber Pontificalis , c’est que ce dernier ne contient pas une date consulaire de plus que le catalogue félicien. Cette assertion n’est pas exacte : le Liber Pontificalis contient les dates consulaires de Symmaque et d’Hormisdas
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nées alors régulièrement jusqu’à Jean II (530-532). Après ce pape, plus cle dates consulaires , et le synchronisme des empereurs ne se représente plus avant l’époque carlovingienne. Nous avons donc là un indice sérieux. Le premier rédacteur, en introduisant dans son texte le catalogue libérien de 354 , devait être porté à suppléer autant que possible ce catalogue au delà du terme où il s’arrête. C’est ce qu’il a fait, sans recourir à des documents écrits ni à des tables consulaires , mais en s’aidant seulement de ses souvenirs personnels. Il était naturel que sa mémoire lui rappelât le synchronisme des rois gotbs jusqu’à un temps plus reculé que les dates consulaires : aussi le voyons-nous indiqué quinze ans avant Svmmaque.
La première édition ne peut pas être placée plus bas que le pontificat de Boniface II (530-532) sous lequel a été écrite la vie de Félix 1Y. D’autre part , on ne saurait remonter au delà d’ florin isdas , successeur de Symmaque (514-523). Outre l’absence des dates consulaires avant ce dernier pape , il faut considérer que plusieurs écrits légendaires auxquels l’auteur du Liber Pontificalis a certainement puisé , ont été fabriqués précisément au temps de Symmaque et pour les besoins de sa cause. Ainsi , les notices de Xystus Ier, de Sylvestre, de Libère, de Félix II, et même celle de Félix Ier , ont été arrangées d’après les apocryphes Constitutum Silvestri , Gesta Liberii papæ , Acta Eusebii , Acta Felicis : enfin les Gesta de Xysti purgatione sont une des sources de la vie de Xystus III. Dom Coustant (1) a très-bien vu, et sa conjecture est chose jugée , que tous ces apocryphes qui tiennent plus ou moins les uns aux autres doivent avoir une date commune et se placer à l’époque ci-dessus indiquée.
Il reste donc quatre pontificats auxquels on pourrait attribuer la rédaction primaire du Liber Pontificalis actuel : Hormisdas (514-523) ; — Jean Lr (523-526) ; — Félix IV (526-530) ; — Boniface II (530-532). — L’incertitude est réduite à dix-huit ans.
J’éliminerai les deux derniers parce que à partir de Jean Ier l’épithète d’hérétique est toujours accolée au nom de Théodoric , tandis que sous les papes précédents , Félix III , Gélase , Anas-
qui ne figurent point dans le catalogue félicien ; de plus , au delà des limites de ce catalogue , les vies de Boniface II et de Jean II contiennent aussi des dates consulaires. Dans la notice de Gaius, le texte félicien est incomplet pour les consuls : « Fuit temporibus Cari et Carini ex die XV I kal. jan. a consulatu Caro II. » Le Liber Pontificalis continue : « et Carino , usque in diem X kal. mai. Diode tiano IIIl et Constantio II. » (V. p. 5.)
(1) Epist. liom. Pont., ad calcem.
tase II , Symmaque et Hormisdas , on ne le voit jamais qualifié de cette façon. Ce changement, d’ailleurs , n’est pas arbitraire : jusqu’à Jean Ier, qu’il fît mourir en prison , Théodoric se montra toujours bienveillant pour l’Eglise romaine. Dans la vie de Symmaque il est question de ses jugements équitables ; dans celle d’Hormisdas on mentionne les dons qu’il fait à la basilique de Saint-Pierre. Ce pape est même représenté comme ne pouvant faire une démarche grave sans le conseil et l’assentiment du roi goth. Sa vie aura donc été écrite dans la première année du pape Jean Ier, élu le 13 août 523, et envoyé malgré lui à Constantinople l’année suivante pour demander à l’empereur Justin de rouvrir les églises des Ariens dans les provinces orientales.
La date du Liber Pontificalis est ainsi comprise entre 514 et 524 ; il serait presque puéril de chercher une précision plus grande. Cependant , comme les vies de cette période semblent toutes contemporaines des faits qu’elles relatent , il est probable qu’elles auront été ajoutées une à une à partir de Symmaque , ce qui placerait la notice de ce pape et la première édition du Liber Pontifi calis peu après l’année 514.
C’était le temps où, sur la demande de Julianus, prêtre romain du titre de Sainte- Anastasie , le moine scythe Denys publiait sa collection de conciles grecs et africains d’abord , puis le recueil des décrétales authentiques depuis Sirice jusqu’à Symmaque. Loin de moi la pensée d’assimiler le recueil confus et indigeste qui forme la chronique des papes avec l’œuvre sérieuse et bien ordonnée de Denys le Petit ; loin de moi surtout la prétention de faire du Liber Pontificalis un recueil de biographies officielles composées et publiées par un notaire ou un bibliothécaire de l’Eglise romaine sous le patronage du pape. Le style, si différent des formes correctes de la chancellerie pontificale en ce siècle , le mélange étonnant de faits vrais et de renseignements authentiques avec les légendes les moins acceptables , l’ignorance profonde que trahit le rédacteur à l’endroit des événements qui se passent à Constantinople alors même que ces événements intéressent le dogme et les controverses du moment , tout s’accorde pour écarter une plume officielle ou même autorisée.
J’ai parlé tout à l’heure de Denys le Petit et de sa collection. Sans y insister outre mesure, je ne crois pas cependant pouvoir me dispenser de signaler un indice d’un rapport entre elle et le recueil des biographies des papes. Dans la lettre de saint Jérôme <4 Damase , insérée avec une réponse tout aussi apocryphe qu’elle-
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même en .tête du livre pontifical, on discerne une préoccupation de droit canonique. Voici cette lettre :
« Beatissimo papæBamaso Hier ony mus. Gloriam sanctitatis tuæ nostra humilitas deprecatur ut secundum apostolicæ sedis auctoritatem quam cognovimus per tuarn sanctitatem gubernari actus gestorum a beati Pétri apostoli principatu usque ad vestra tempora quæ scilicet in sede tua gesta sunt , nobis per ordinem enarrare digneris quatenus nostra humilitas sentiens recognoscal quis meruerit de episcopis supradictæ sedis martyrio coronari vel si quis contra canones apostolorum excessisse cognoscatur. Ora pro nobis , beatissime papa. »
Le pseudo-Isidore a si bien vu la relation qui existe entre cette lettre et la collection des canones apostolorum , qu’il l’a mise dans son recueil en tête de ces canons. Or ceux-ci, au temps de Symmaque , furent pour la première fois traduits en latin par Denys et insérés dans sa collection conciliaire. Il n’est guère probable que l’éditeur du Liber Pontificalis n’ait pas eu en vue la collection diony sienne au moment où il fabriquait les lettres de Jérôme et de Damase pour en faire la préface de son recueil ; il semble même qu’il ait voulu profiter de l’intérêt excité par cette publication nouvelle et y rattacher la sienne de quelque façon (1).
Mais ce n’est pas la seule relation que le Liber Pontificalis ait avec les travaux de Denys le Petit : je vais en signaler une autre dans la partie de la notice de Victor où il est question de la Pâque.
Dans cette notice on parle deux fois de la controverse pascale. D’abord au commencement : « Hic constituit ut sanctum pascha die dominico celebraretur . » Ce texte exprime bien la solution que Victor admettait et voulait faire prévaloir dans le débat.
La seconde mention se rencontre vers la fin : « Hic fecit constitua tum ad interrogationem sacerdotum de circulo ut (var. et) die dominico paschæ cum presbiteris et episcopis facta collatione et accersito Theophilo episcopo Alexandriæ facta congregatione , ut a XIIIIa luna primi mensis usque ad XXIam die dominica custodiatur sanctum pascha. »
Le sens de ce décret est que la Pâque doit être célébrée du 14 au 21 de la lune; il s’agit ici de la lune pascale, c’est-à-dire de celle dont l’opposition suit l’équinoxe de printemps. Voici ce qui a pu donner lieu , non pas à une décision prise en ce sens par le pape Victor, mais à la fabrication du texte qui nous occupe.
Après que le concile de Nicée eut définitivement tranché la
(1) Sur l'accueil fait dans le clergé romain à la collection de Denys , voir la lettre de ce dernier au pape Ilormisdas (Pitra, Juris codes, grœcor., t. I, p. xli)»
question que Victor n’avait pu résoudre au deuxième siècle et contraint les évêques d’Asie à célébrer la Pâque le dimanche, il resta dans le choix du dimanche pascal des divergences assez fréquentes entre les églises d’Orient et celles d’Occident, tant parce qu’on se servait de cycles imparfaits que parce qu’on ne s’entendait pas sur la fixation de l’équinoxe. A Rome on se servait d’un cycle de quatre-vingt-quatre ans, et l’on plaçait l’équinoxe au 18 mars. L’Eglise d’Alexandrie , de son côté , partait d’un cycle de dix-neuf ans , moins imparfait que celui de Rome , et fixait l’équinoxe au 21 mars. Ces divergences préoccupaient beaucoup les évêques des grands sièges et les empereurs eux-mêmes. A la demande de Théodose , Théophile , patriarche d’Alexandrie , rédigea une table pascale dont malheureusement nous n’avons plus que le prologue (1). Plus tard, vers 465 , l’Eglise romaine adopta et fit prévaloir , au moins dans le midi de l’Italie , le cycle de Victor d’Aquitaine (Victorius Lemovicensis) , dont l’auteur s’était inspiré sur presque tous les points des principes appliqués à Alexandrie. Un cas cependant pouvait se présenter où le désaccord était possible entre les deux premières églises de la chrétienté. Lorsque le 14 de la lune tombait un vendredi on célébrait la Pâque le dimanche suivant ; s’il tombait le dimanche, on le renvoyait à huit jours ; jusqu’ici l’accord existait. Mais si le 14 de la lune arrivait un samedi, tandis qu’Alexandrie fêtait la Résurrection dès le lendemain, Rome attendait encore à huit jours. Pour ce dernier cas, Victorius se contenta de calculer et d’indiquer les deux dates sans se prononcer ni pour l’une ni pour l’autre.
En 525, Denys le Petit proposa son cycle, qui ne tarda pas à faire loi , bien que nous ne puissions dire au juste quelle année eut lieu la substitution de son comput à celui de Victorius ; de cette manière l’usage alexandrin s’introduisit d’une manière complète et définitive en Occident.
Les questions de cet ordre ont toujours passionné les esprits. Les tenants de l’ancien comput romain et ceux de la réforme dionysienne ne tardèrent pas à anathématiser leurs adversaires , et dans les écrits apocryphes Victorius d’Aquitaine devint un hérétique. La Constitutio Silvêstri , avec un anachronisme de près de deux siècles , le fait condamner par le pape Sylvestre. Voici ce passage curieux et qui n’a point été remarqué jusqu’à présent par les chronologistes : « Victorinum itaque..,. qui in sua ferocüate quidquid vellet affirmabat hominibus et cyclos paschæ pronuntiabat
(l) V. Boucher, De ratione temporum, ad calcem.
La vraie date du livre pontifical. 31
foliacés , ut hoc quod constituit X kal. mai. custodiri , vestro sermone , sicut veritas habet , cassetur et vestro judicio condemnetur. » Plus loin : « Damnavit autem.... Victorinum episcopum qui ignorons lunæ rationem sub arbitrio sui tenacitate disrumpebat veritatem. »
Il me semble difficile de contester l’identité de ce Victorinus évêque avec le Yictorius auteur du cycle pascal que nous connaissons. La différence des noms est bien petite, et d’ailleurs Yictorius d’Aquitaine est quelquefois appelé Yictorinus (1) ; quant à la qualité d’évêque qui lui est attribuée par le faux concile , c'est une des moindres transformations parmi celles qu’il se permet dans ce même chapitre où le pape Galliste est présenté comme un hérétique sabellien. Le reproche qu’on fait à Yictorinus de vouloir placer la Pâque au X kal. mai. s’inspire des anciens usages romains , comme nous pouvons le voir par ce passage d’une chronique syriaque publiée par le cardinal Mai : « Sed quum réunissent Romani dicentes se ob traditionem a Rétro apostolo acceptam haud progredi ultra XXVI Pharmuthi neque citra XXX Phamenot (2) . » Le XXYI Pharmuthi correspond au XI kal. mai , et, en effet, nous savons que dans le courant du cinquième siècle , si le pape saint Léon accepta des Pâques du IX et même du VIII kal. mai. , ce ne fut qu’à contre-cœur et pour le bien de la paix qu’il sacrifia la tradition de son église au calcul alexandrin.
Depuis l’adoption du cycle de Yictorius jusqu’au pontificat de Symmaque , les calculs nouveaux ne se trouvèrent pas en contradiction avec le vieil usage de ne pas dépasser le XI kal. mai. Ce fut précisément sous Symmaque que ce cas se présenta , et il se présenta deux fois, en 501 et 513. Il n’y a donc pas lieu de douter du sentiment qui a inspiré le décret apocryphe et de se tromper sur le système qu’il a en vue.
La décision attribuée par le livre pontifical au pape Yictor indique une préoccupation tout opposée : c’est une condamnation du système de Yictorius , non parce qu’il est conforme aux usages d’Alexandrie , mais parce qu’il ne les suit pas assez. Il s’agit de de circonscrire entre le XI Y et le XXI de la lune les limites dans lesquelles peut se placer la célébration de la Pâque. Disons tout de suite que le texte qui nous occupe est mal rédigé. En effet, il laisse entrevoir la possibilité d’une Pâque tombant le 14 de la lune , ce
(1) Bouchér, De ratione temp., p. 90.
(2) Cfr. S. Ldon, Ad Marcianum aug. ep. 64: « Siquidem ah XI kal. april. usqxlè in XI kal. mai. legitimum spatium sil prœfmitum intra quod omnium varietatum nécessitas concludatur ut Pascha dominicum nec prius haberepossimusncc tardiusoi
qui , depuis le concile cle Nicée , était devenu absolument impossible ; il faut donc l’entendre dans ce sens que la Pâque la plus précoce arrivera le 15 , la plus tardive le 21. C’est tout à fait le système alexandrin. Comme nous l’avons vu plus haut, l’Eglise d’Alexandrie célébrait la Pâque le lendemain de la pleine lune, si la pleine lune tombait un samedi. A Rome, dans ce cas , on renvoyait la Pâque à huit jours ; la célébration ne pouvait donc avoir lieu avant le 16 de la lune, et elle pouvait être différée jusqu’au 22. Cette dernière hypothèse n’existait pas dans le calendrier alexandrin , et c’est même la seule différence qui subsistât entre les deux observances depuis l’adoption du cycle de Yictorius.
Le texte du Liber Pontificalis exprime donc ici la doctrine alexandrine sous sa forme la plus pratique et la plus populaire (1).
On peut se demander maintenant s’il a été rédigé sous l’impression produite par la publication du cycle de Denys le Petit , ou s’il ne représente que des préoccupations individuelles (2) . Cette dernière hypothèse est par elle-même bien peu vraisemblable. Reste la première , qui semble contredire la date précédemment fixée pour la rédaction du Liber Pontificalis . Si en effet celui-ci a été rédigé avant le pontificat de Jean Ier (523-526) , sous lequel parut le cycle dionysien, comment a pu y être introduite la phrase relative à la Pâque ? Il faut admettre une interpolation opérée entre 525 et 530. Or, en examinant la disposition de la notice de Victor, on voit tout de suite que la phrase qui nous occupe se trouve à une place insolite , entre les ordinations et la sépulture qui , dans les autres notices, se suivent toujours sans intervalle. Cette interpolation , d’ailleurs , n’est pas isolée : j’en aurai d’autres à signaler plus tard (3) .
(1) Plus tard, en 551 , le système de Yictorius eut à supporter une attaque plus sérieuse de la part de Victor, évêque de Capoue, qui lui consacra une réfutation en règle.
(2) Plusieurs églises du nord de l’Italie, et Milan en particulier, suivaient depuis le quatrième siècle l’usage alexandrin ; mais le Liber Pontificalis est un livre tellement romain qu’il est bien difficile d’y chercher des inspirations venant d’aussi loin.
(3) On comprend maintenant comment il faut constituer le texte hic fecit con° stitutum... de circulo ut (ou et) die dominico Paschæ. Il est clair que les mots ut die dominico proviennent de la glose explicative vel (abrégé ul) de dominico écrite par un lecteur qui ne comprenait pas le sens de de circulo , et passée plus tard dans le texte. Il faut donc les supprimer et lire : Hic fecit constitutum... de circulo Paschæ. Quant à la mention de Théophile d’Alexandrie , elle doit être regardée comme un anachronisme dans un autre anachronisme : il n’y faut pas voir une confusion avec le Théophile, évêque de Césarée, qui, d'après Eusèbe, observa
LA VRAIE DATE DU LIVRE PONTIFICAL
De tout ce qui vient d’être dit , il résulte qu’il faut placer la rédaction actuelle du Liber Pontificalis au milieu de la littérature plus ou moins suspecte à laquelle donna lieu la compétition de Laurentius et les désordres qui agitèrent l’Eglise romaine au commencement du sixième siècle. Y a-t-il lieu de chercher une rédaction antérieure à celle qui nous a été conservée ? Est-il supposable qu’un Liber Pontificalis plus ancien et puisé à des sources plus pures ait précédé celui-ci , et qu’on n’ait fait autre chose , en 514 , que de le rééditer avec des remaniements et des interpolations? Il y a deux raisons de poser la question : d’abord la coexistence d’éléments authentiques et d’éléments apocryphes dans la rédaction actuelle ; il peut se faire que les premiers aient d’abord constitué un texte primitif et actuellement perdu , les apocryphes n’étant venus s’y adjoindre que sous la plume du rédacteur de 514. En second lieu , il a existé un autre Liber Pontificalis terminé à Symmaque et inspiré par les sentiments schismatiques du parti laurentien ; nous en pouvons juger par ses deux dernières notices, certainement différentes du Liber Pontificalis que nous connaissons. N’y a-t-il pas lieu de croire que les précédentes aient présenté des différences aussi notables? Le texte ancien et authentique n’aurait-il pas été précisément celui du Liber Pontificalis laurentien?
Je répondrai que nous n’avons aucun moyen d’imaginer une conjecture tant soit peu probable sur les notices perdues du Liber Pontificalis laurentien; il est possible qu’elles aient été identiques à celles du Liber Pontificalis symmachien , soit qu’on ait simplement remplacé les deux dernières de celui-ci par celles que nous trouvons dans le fragment de Vérone, soit que celles du fragment de Vérone aient été ajoutées à une série préexistante et terminée à Gélase. Il est encore possible que les notices laurentiennes aient été très-différentes de celles que nous avons et puisées uniquement à des sources authentiques. Mais si l’on admet cette dernière hypothèse , il faut dire qu’elles n’ont aucunement servi ti la rédaction des notices symmachiennes.
Ici je reviens à l’objection que j’ai posée en premier lieu. Il y a sans doute dans le Liber Pontificalis des éléments sérieux mêlés aux récits apocryphes , mais , sauf de bien rares exceptions , tout est fondu ensemble ; encore les rares interpolations que Ton peut
dans la question de la Pâque une attitude analogue à celle du pape Victor. L'auteur du Liber Pontificalis ne connaît pas l’histoire d’Eusèbe. C’est bien le Théophilc , évêque d'Alexandrie, qui, comme il a été dit plus haut, intervint sous Théodose en faveur du comput de son église.
signaler çà et là ne portent-elles pas exclusivement sur des documents suspects : la longue énumération des fondations constantiniennes dans la vie de Sylvestre y a été ajoutée après coup, entre 514 et 530 : or il est difficile de contester la valeur et l’authenticité de cette pièce. On comprend que je n’entre pas ici dans le détail ; l’étude des sources du Liber Pontificalis nous ramènera sur ce sujet , et je prouverai alors ce que je ne puis qu’affirmer maintenant , c’est que le Liber Pontificalis est tout d’un jet et qu’il n’y a pas trace d’une rédaction antérieure au sixième siècle.
Ainsi , depuis le pontificat de Libère où s’arrête le catalogue philocalien jusqu’à l’apparition du Liber Pontificalis , il ne semble pas que l’on se soit occupé à Rome de la biographie ni même de la chronologie des papes. Les plus anciens catalogues qui se soient conservés s’arrêtent à Hormisdas (1). Cette circonstance et l’identité de leur chronologie avec celle du livre pontifical me porte à croire qu’ils dépendent de ce dernier plutôt qu’il ne dépend d’eux. Par ailleurs ni les manuscrits n’ont rendu un document quelconque de cette nature qui remonte plus haut qu’Hormisdas , ni les auteurs contemporains n’en ont conservé aucun souvenir. Un seul monument fait exception : c’est la série des portraits des papes qui figurait autrefois sur les murs de la basilique de Saint- Paul. Marangoni et Bianchini , au commencement du siècle dernier, recueillirent ce qui restait de ces portraits et des inscriptions qui les accompagnaient ; ils venaient bien tard et déjà une bonne partie de ce monument vénérable avait disparu. J’en ai trouvé une reproduction d’un siècle plus ancienne dans le Cod. Barber inus XLIX, 15, 16. Ce manuscrit contient des copies coloriées des médaillons de Saint-Paul, exécutées en 1634 par les ordres du cardinal Barberini ; sur un feuillet détaché on lit des notes au crayon ou à l’encre sur les inscriptions et la position respective des médaillons. La série commençait près de l’arc triomphal de la basilique , à l’extrémité du mur méridional de la grande nef , et se continuait tout le long de cette nef ; arrivée au bas , elle passait sur le mur intérieur de la façade , puis sur le mur septentrional. Déjà , au dix-septième siècle , il ne restait plus rien des médaillons du mur occidental ; la plupart de ceux du nord avaient également disparu ; seul le mur sud conservait ses médaillons intacts, et les a conservés jusqu’à nos jours, car l’incendie ayant laissé ce mur debout, on a pu les en détacher
fl) Il sera question plus loin de ces catalogues.
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et les transporter dans les corridors du monastère voisin. Malheureusement cette opération , exécutée avec peu de soin , a détruit presque tout ce qui restait des inscriptions. Cette partie de la série contient quarante-deux papes , depuis saint Pierre jusqu’à Innocent Ier, en y comprenant Félix IL Autant qu’on en peut juger d’après les médaillons eux-mêmes qui ont été plusieurs fois repeints , ce ne sont pas des portraits , mais des figures de convention ; les fonds de coupe à dessins dorés permettent, pour certains pontifes comme Calliste, Marcellinus, Damase, un rapprochement assez concluant. Ces peintures sont donc postérieures au quatrième siècle.
J’ai déjà dit qu’il ne s’est conservé aucune trace des médaillons du mur occidental. Quant à ceux du mur nord , le manuscrit Barberini, d’accord avec les descriptions de Marangoni et de Bianchini et même plus complet sur ce point, nous montre qu’ils étaient dans le désordre le plus étrange. Des médaillons du mur sud s’y trouvaient répétés et intercalés pêle-mêle au milieu de papes du septième et du huitième siècle. On y voyait, par exemple, la série suivante : Agathon (678-682) , Félix (483 ou 526) , Boniface , Etienne, Sergius (687), Eusebius (309); un peu plus haut Hadrien (772) s’y trouvait entre Anastase (399 ou 496) et Marccllus (309) . Au milieu de ce désordre , et à la seizième place depuis le bas de la nef figurait le portrait de l’antipape Laurentius : le manuscrit Barberini nous a seul conservé ce renseignement ; il reproduit même le médaillon, qui est bien véritablement un portrait. Du reste , cette dernière circonstance importe peu ; que l’image de Laurentius soit un portrait ou une œuvre de fantaisie, sa seule présence sur les murs de la basilique de Saint-Paul comporte une date ; elle n’a pu être placée là que pendant la compétition de cet antipape , c’est-à-dire du vivant de Symmaque. Les peintures existaient donc déjà ; car on ne voit pas pourquoi Laurentius aurait été tenté de les faire exécuter tout exprès pour s’y mettre , auquel cas il aurait eu soin au moins de faire placer son médaillon à son rang chronologique.
Le monument est donc dans son ensemble antérieur au sixième siècle ; quant aux conjectures qui l’attribuent à saint Léon le Grand, elles n’ont aucun fondement. Il est vrai que ce pape fit réparer la basilique après un incendie et que son nom se lit sur les mosaïques de l’arc triomphal ; mais les mosaïques de l’arc et et les peintures de la nef sont des choses différentes. Si l’on tient compte du style barbare des médaillons survivants, si l’on remarque que le plus récent d’entre eux, celui d’innocent I0P ,
36 ÉTUDE SUR LE L ï BER P ON T I F I G A L I S.
mort on 417 , n’est pas un portrait, mais une figure absolument conventionnelle , on sera conduit à abaisser le plus possible la date de ces peintures et à les rapprocher de la fin du cinquième siècle.
Le Liber Pôntificalis parle de peintures que Symmaque fit exécuter à Saint-Paul post confessionem : cette indication de lieu se rapporte à une autre partie de la basilique , et non à la grande nef ; d’ailleurs il ne dit pas si c’est avant ou après la compétition de Laurentius que ces travaux furent entrepris. Il est possible cependant que Symmaque ait fait travailler à Saint- Paul dans les premières années de son pontificat , et rien ne s’oppose à ce qu’on lui attribue les médaillons des papes. Quoi qu’il en soit, ces peintures étaient encore neuves et brillantes au temps où le Liber Pon tificalis fut écrit, et je ne serais pas étonné que la popularité qu’elles devaient avoir alors eût contribué pour quelque chose au succès de cette compilation.
Je me suis un peu étendu sur ces détails afin de jeter quelque lumière sur le milieu où le livre pontifical fit son apparition. Ces œuvres de littérature populaire nous cachent facilement leur origine ; nous ne voyons pas clair dans les régions sociales où elles se produisent et font fortune. Il est plus facile de trouver le pourquoi et le comment d’un ouvrage destiné à intéresser des Boèce , des Symmaque et des Gassiodore que de démêler les intentions qui ont fait écrire un livre comme la chronique papale, et les passions qui en ont assuré le succès.