‹ Étude sur le marché monétaire de Changhaï: au début du XXe siècleChapitre 4 sur 115 · I. — Evolulion du marché entier · texte numérisé non relu

I. — Evolulion du marché entier

« Les Juifs, les premiers, exercèrent en Angleterre le commerce de l'argent ; et pendant longiemps, ce fut auprès d’eux seuls que les rois normands trouvèrent l'appui nécessaire pour maintenir leur pouvoir à travers guerres et révoltes. Aux Juifs, succédèrent alors les Lombards. Sous ce nom collectif élaient désignés des riches marchands italiens, venus de Florence, Venise, Gênes et Lucques, les uns pour les besoins de leur commerce, les autres pour échapper aux guerres civiles qui, à cette époque, ravageaient l'Italie.

Les Lombards prêtèrent leur assistance à Edouard 1° et

(81) Yang Ying-p'ou, Tchong-kouo-kiao-yi-sou-liun. (Bourses de la

Chine), pp. 44/46.

à ses successeurs, que l'exil des Juifs laissaient devant un trésor vide. Leurs services ne manquaient point d’être fort onéreux, mais ils étaient si nécessaires que les Lombards échappèrent‘à peu près complètement à ja stricte surveillance à laquelle étaient alors soumis les étrangers. C’est qu'ils purent prendre à leur service nombre de Juifs revenus clandestinement., On leur imposa seule ment d’habiter une rue qui a conservé leur nom jusqu'à nos jours. » (32). Il est évident que le marché monétaire de Londres était à l’origine tenu par des étrangers. La même condition peut s'appliquer au marché monétaire de Chang-haï qui s’est développé par l'introduction de banques étrangères. On peut considérer cette évolution sous plusieurs aspects.

Premièrement : au point de vue du mécanisme, ce marché a évolué de l’époque des banques de Chan-si ou « P'iao-hao » en chinois, et des banques indigènes ou « Ts’iên-tchou âÂng », en chinois (33), jusqu'au développement extraordinaire des banques modernes chinoises de nos jours. Au début de l’ouverture de ce port, il n'y avait que quelques banques de Chan-si (Shansi- Banks) (34) et quelques banques indigènes (native

banks) (35), ou de petits changeurs de monnaies, propre-

(32) F. François Marsal, Encyclopédie de Banque et de Bourse, 1020 No MP D-0562:

(33) The China year Book, n° r. The Commereial Press. Limited (Shanghaï) p. 180.

(34) S. R. Wagel. Chinese Currency and Banking, p. 193.

(35) S. R. Wagel. Chinese Currency and Banking, p. 178:

ment dits (36). À partir de 1853, la « Chartered Bank of India, Australia and China » d'Angleterre v à ouvert une succursale (37). Après cela, les banques étrangères, telles les japonaises, les françaises, les allemanars, les américaines, ete... s’y sont établies successivement. Depuis vingt ans, nous assistons à un développement extraordinaire des banques modernes chinoises, qui deviennent le principal organe de ce marché.

Deuxièmement : au point de vue de la circulation, en dehors des petites sapèques, qui ont disparu, et des sycees, ce sont les dollars d'argent qui ont occupé une position prépondérante, et qui furent introduits, au commencement, d’Espagne et du Mexique (38). Aussi, nous pouvons diviser cette évolution en trois périodes : D'abord ia période où les sapèques (39) et les sycees étaient la princi- : ensuite, la

pale circulation, avant l'ouverture de ce port période des dollars étrangers et des sycees, alors que sur le marché monétaire de Chang-haï les dollars étrangers en circulation étaient de plusieurs sortes : anglais, annamites, japonais, américains, mexicains, ete., et c’est la période où la circulation est la plus compliquée ; enfin, le période actuelle où les dollars chinois ont établi leur

souveraineté et sont devenus la monnaie légale,

(36) S. R. Wagel, Chinese Currency and Banking, p. 179.

(37) Tche China Year Book, 1931, p. 416.

(38) Tchang Kià-siang, Tchong-houa-p'i-lch'e-che. — (Histoire au système monétaire de la Chine), 2° édition, Vol. IT, p. 7.

(39) Tchang Kià-siang, Tehong-houa-p'i-lch'e-che. — (Histoire

du système monétaire de la Chine), 2° édition, Vol. I, pp. 8/9.

SRE

Troisièmement : au point de vue de la direction de ce marché, nous pouvons envisager l’évolution des banques indigènes, avant l'ouverture de ce port, jusqu'à nos jours où les banques modernes: chinoises ont conquis ce marché. Il y à vingt ans, les ‘banques étrangères y régnaient uniquement. Actuellement, quoiqu'elles s'occupent encore d’une partie des opérations bancaires, tels les changes extérieurs de la Chine, leur puissance a beaucoup diminué.

En outre, depuis dix ans, les marchés de spéculation se sont développés rapidement : l'ouverture de la bourse des lingots d’or et d'argent, celle de la bourse des valeurs mobilières et de la bourse de commerce ont rendu ce marché beaucoup plus vivant qu'auparavant.

En tout cas, l'évolution de ce marché peut être divisée en trois périodes depuis l’ouverture de ce port. La première période est celle de la puissance unique des banques étrangères ; la deuxième, celle où les banques modernes chinoises faisaient des opérations à côté des

- et la troisième, celle de l’établisse

banques étrangères ; ment de la Banque Centrale de Chine et des banques modernes chinoises qui ont pris une position très Importante. Dans la première période, les « chop loans » des banques étrangères étaient le principal appui des banques indigènes qui pouvaient les employer pour faire face à toutes leurs demandes extraordinaires (4o) et en même temps le principal instrument des banques étrangères

qui s’en servaient, à ce moment-là, pour diriger le mou-

(4o) S. R. Wagel, Chinese Currency and Banking, p. 192.

Not ne

vement monétaire de Changhaï. Cette puissance dura jusqu'au milieu de la deuxième période ou à la fin de la dynastie Ts’ing (1644-1911). Depuis vingt ans, c'est la troisième période, celle où les banques modernes chinoises peuvent appuyer les banques indigènes et coopèrent avec clles pour diriger le mouvement monétaire du marché.

>, — Particulirilés du marché monélaire de Chang-haï

En envisageant l’ensemble de ce marché, nous décou vrons plusieurs particularités

a) Les banques étrangères occupent une position importante en face de celles des banques modernes chinoises et des banques. indigènes. Les changes étrangers sont monopolisés par les diverses banques étrangères (41). Autrement dit, le mouvement des fonds internationaux est dirigé par elles.

b) I n'y a pas encore une banque centrale assez puissante pour diriger le mouvement monétaire de ce marché. Depuis son ouverture « des progrès non interroempus marquent le développement de la Banque Centrale. Le plan bien arrèté que le gouvernement avait en vue en établissant la Banque Centrale de Chine n'a pu être mis à exécution dans son entier au cours de plusieurs exercices par suite des opérations militaires et des désordres politiques, mais la Banque à montré de quel secours

elle pouvait être pour le gouvernement aux heures les

(41) E. Kann, The currencies of China. Traduction chinoise,

plus mauvaises. Jusqu'ici la direction, guidée par la considération de la nécessité d’une sécurité absolue, avait jugé indispensable de conserver son actif aussi liquide que possible, même au détriment d’une extension plus rapide des possibilités ‘ des activités de ces institutions » (42). C’est. ainsi qu'on peut juger la situation réelle de la Banque centrale de Chine dans la période si courte de son histoire (moins de quatre ans), sur ce marché.

€) La Chambre de compensation de ce marché est dirigée par les banques indigènes. Grâce au privilège qu'elles ont sur cet organe, ces dernières s'emparent d'une grande partie des disponibilités des banques modernes chinoises, qui sont déposées chez elles pour la liquidation des effets de commerce dans cette chambre (43). Ainsi, qui dirige réellement le marché monétaire de Changhaï ? C’est une question compliquée. D'une part, les banques indigènes empruntent desc chop-loans » dans les banques modernes chinoises, à la place des banques étrangères ; il semble que les banques modernes chinoises peuvent appuyer les banques indigènes dans les moments de resserrement du marché. D'autre part, les banques modernes chinoises doivent déposer une partie de leurs fonds dans les banques indigènes pour con:

fier à celle-ci le soin de faire des compensations à Ja

(42) T. +. Soung. Suuation financière de la Chine. {La Revue \ationale chinoise), 14 avril 1937, N° 23, pp. 8340/8547. (43) Li K'’iuên-che. Chang-haï-lche-l'sien-tchouang. (Les Ban

aues indigènes de Changhaï) ; pp. 57/86/87.

Chambre de Compensation. Ces comptes. de virement dans les Banques indigènes ressemblent à ceux des banquiers de Paris ou de Londres à la Banque de France, ou à la Banque d'Angleterre. Peut-on nier que les banque: indigènes ne puissent diriger une partie du mouvement monétaire de ce marché ? C’est un phénomène tout particulier.

d) La circulation est très compliquée, surtout le système du taël de Changhaï. Nous ne pouvons trouver sur aucun marché une circulation aussi difficile à comprendre que celle du taël. Nous ne pouvons non plus, dans aucun pays, trouver une monnaie de compte aussi Compliquée que le taël. Nous consacrerons un chapitre spécial à l’étudier. Par contre, l'existence de ce système a déterminé l'apparition de plusieurs phénomènes particuliers. D'abord c’est le cours de change entre taël et dollar, appelé « Yan-li » en chinois, qui devient un signe très important pour montrer le mouvement monétaire de ce marché. En même temps, il donne une occasion de plus aux spéculateurs qui font des opérations suivant ses variations. Ensuite, il existe des organes spéciaux pour les frapper ou pour les vérifier. Enfin, ce taël rend les changes intérieurs plus compliqués que ceux de tous les autres pays, s'ils en ont (44).

e) Les méthodes employées pour diriger le mouve-

ment monétaire et pour faire face aux demandes extraor-

(44) Kien Tch'ou, Kouo-néi-houéi-louci-ki-suan-fa. (Métloles de calcul des cLanges intérieurs de la Chine). Voir Kin-{si-liun-Tsong.

(Collection des problèmes économiques). Vol. IT, p. 47.

dinaires des banquiers sur ce marché sont un peu différentes de celles des autres marchés monétaires européens où américains. L'un dés principaux moyens des banquiers pour chercher de l'argent sur les marchés étrangers est le réescompte des effets de commerce à la Banque Centrale, comme la Banque de France ou la Banque d'Angleterre. À Paris, la première opération à laquelle sont employés les fonds aont dispose le marché monétaire, c’est l’escompte du portefeuille ordinaire. Cette opération se fait tous les jours par l'intermédiaire des sociétés de crédits sur l’ensemble du marché, et le taux auquel se font ces escomptes est toujours calculé de telle sorte que le portefeuille escompté pour les banques puisse être ensuite réescompté par elles sans perte à la Banque de France. « Les sociétés de crédit, les banques privées, qui reçoivent les traites de la clientèle et les escomptent, les escomptent toujours soit au taux de la Banque, soit légèrement au-dessus du taux de la Banque, de manière à ce que la Banque, qui escompte ainsi les traites de sa clientèle, puisse être assurée de trouver à la Banque de France, sans perte, le moyen de mobiliser son portefeuille. Le taux d’escompte de la Banque de France domine le taux d'escompte du papier commercial ordinaire, » (45).

Ainsi, en temps normal, les banquiers font sortir leurs disponibilités sur le marché par lescompte de

papier commercial ; tandis qu'au contraire, au moment

(45) C. Rist. Cours d'Economie polilique du doctoral (1930-1991)

du resserrement du marché monétaire, ils les réescomptent à la Banque Centrale pour obtenir l'argent suffisant. C'est un moyen très important pour la Banque de France ou la Banque d'Angleterre (46) de diriger le mouvement monétaire du marché de Paris ou de Londres. Mais le marché d’escompte ne se développe pas à Changhaï. L'usage des effets de commerce n'est pas encore entré dans les habitudes. Par conséquent, la méthode ci-dessus ne peut être appliquée au marché de Changhaï, d'autant plus que la question se pose de savoir si Ja Banque Centrale de Chine a une puissance suffisante pour faire face à cette demande. En dehors des emprunts des autres banques, les banques de Changhaï, pour éviter le sescerrement du marché, font des opérations sur le marché des valeurs mobilières. C’est à ce moment que les banques revendent une partie des titres achetés sur le marché et en absorbent ainsi une partie des fonds. En outre, puisque la grande partie des disponibilités des banques de CFanghaï est investie sur les valeurs mobilières à cause du peu d’escompte de papier commercial, recourir à la bourse est à peu près le seul moyen de surmonter leurs difficultés.

Mais le caractère de cette revente des valeurs mobi lières diffère de celle en usage à la Banque d'Angleterre ou dans les Banques de Réserves Fédérales sur les marchés monétaires des Etats-Unis. Le but, sinon unique, du moins principal de ces dernières est de diriger le mouve-

ment monélaire du marché. Sur le marché monétaire de

(46) Hartley withers, {he meaning of money, 5° édition, p. 214

New-York, aux périodes d'inflation, la Banque dé Réserves Fédérales revend une partie des fonds du marché ; c’est cette absorption de fonds qui a amené les banques affiliées de première ligne à se procurer des fonds en réescomptant leurs traites ou leurs effets de commerce aux banques fédérales de réserves. Automatiquement, l'achat des titres par ces banques diminue le réescompte du portefeuille ; les ventes de titres en ramenant des fonds aux banques fédérales de réserves mettent les banques de première ligne dans l'obligation de faire réescompiler leur portefeuille aux banques fédérales de réserves (47). Quant aux opérations des banques de Changhaï sur le marché des valeurs mobilières, elles ne sont qu'un moyen de se procurer de l'argent ou qu'une action des spéculateurs sans aucune liaison avec la politique du crédit sur ce marché tout entier. Nous étudierons cette question en détail dans cet ouvrage.

Ayant ainsi exposé brièvement les notions générales telles la position économique du marché de Changhaï, l'aspect général du marché monétaire de Ja Chine, la situation prépondérante du marché monétaire de Changhaï et ses particularités, nous allons maintenant étudier

en détail ce marché monétaire.

(47) VW. R. Burgecs, Les Banques de Réserve Fédérale, et Le Mar:

ché monélaire de New-York ; traduction française, pp. 290-290.

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