‹ Étude sur le marché monétaire de Changhaï: au début du XXe siècleChapitre 43 sur 115 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Taël de Changhaï

Il n'y à pas une monnaie en aucun pays qui soit plus curieuse, plus compliquée et plus difficile à comprendre que le taël de Chine. Cependant il importe que les banquiers comprennent bien toutes les sortes de circulation des divers pays. Le taël de Changhaï est une des sortes du taël de Chine. Son nom est très connu dans l’échange international. Mais qu'est-ce que le taël de Changhaï ? Nous ‘allons l'expliquer en détail d'une manière générale, ce n’est autre chose qu’une once chinoise d'argent ayant un certain titre et un certain poids qui sert comme monnaie de compte sur le marché monétaire de Changhaï (1).

Le taël de Chine est divisé en plusieurs centaines de sortes de monnaie. Le poids et le titre varient non seulement d’une province à l’autre, mais d’une ville à l’auire dans une même province (2). Les échanges intérieurs entre les villes sont aussi compliqués que les échanges internationaux. Depuis vingt ans, quoique l'usage du

dollar chinois, monnaie légale, soit très développé, et

(1) Bulletin commercial d'Extrême-Orient, mai 1929, p. 129.

(2) Bulletin économique de l’Indo-Chine, 1905, p. 64.

que toutes les sortes de paiements, fiscaux et sociaux, soient mesurés par lui, dans le cercle commercial, Île principal instrument de circulation est le taël, surtout le taël de Changhaï qui occupe une position prépondérante (3), non seulement dans la circulation commerciale de Changhaï, mais dans le pays entier. Les échanges étrangers et paiements du commerce international de la Chine sont tous basés sur lui (4). Il est, pour ainsi dire, la monnaie légale de la Chine. Actuellement, nous étudions le marché monétaire de Changhaï. Son organisation, son mouvement, et l’action des spéculateurs ont tous une relation tiès intime avec le taël. Il y a là des établissements spéciaux pour le produire, des spécialistes pour en vérifier le titre et des commerçants pour en faire les transactions. Il nous faut l’étudier minutieusement avant d’entrer dans l’analyse du mouvement du marché monétaire de Changhaï, de sorte que nous puissions l’examiner à fond et bien comprendre les méthodes, la direc-

tion et la réforme de ce marché monétaire.

L — Pourquoi le taël de Changhaï a-l-il une posilion

prépondérante sur le marché monélaire de Changhaïi ?

La monnaie légale est le dollar chinois d'argent, qui

est l'instrument de circulation réelle sur le marché mo-

(3) Fei-leang-kai-yuen-wen-ti ; (La question de l'abandon du système du laël de Changhaï), p. 48.

(4) Siu Tsang-chouei, Tchong-kouo-kin-je-tche-houo-pi-wén-ti ; (Problème monétaire de la Chine), p. 164. William F. Spalding,

Eastern Exchange Currency and Finance, 4° édition, p. 4x.

ne

nétaire de Changhaï. Tous les paiements en détail se font en dollars. Dans aucun magasin, nous ne verrons les commerçants recevoir de leurs clients des paiements en taëls. Pourquoi les dollars d’argent ne peuvent-ils devenir la monnaie'de circulation principale dans les transactions, aussi bien en détail qu'en gros, au lieu du taël ? Sur le marché monétaire de Changhaï, il n’y a pas de taël réel en circulation. C’est seulement une monnaie de compte. Quoique dans les transactions en gros, une partie du paiement soit effectuée en sycee, la plus grande partie de cette circulation est en dollars d'argent qui sont réellement comptés en taëls, unité de compte, avec un certain cours de change, appelé « yang-li » en chinois, et qui sera expliqué ci-après (5). Pourquoi les commerçants de Changhaï ne craignent-ils pas les fluctuations des cours de change, et n’emploient-ils pas directement le dollar d'argent pour unité de compte ? I à d’un cèté une influence très puissante dans les habitudes commerciales et sociales et, de l’autre, de: raisons histo-

riques et pratiques

A. — Premièrement au point de vue’pratique les dollars d'argent sont aujourd’hui presque complètement unifiés, mais il y a vingt ans, ils étaient très compli-

qués (6).

(5) William FE. Spalding, Æarslern Exchange Currency and Finance, 4° édition, p. 412.

(6) Revue indo-chinoise, octobre 1910, p. 382.

Mo ——

À partir du moment où la Chine fit du commerce avec les étrangers, les dollars espagnol et mexicain furent introduits (3), puis les dollars japonais, indochinois, américains et anglais qui circulaient seulement en Orient. Leur titre et leur poids étaient tout-à-fait différents (8).

Poids

Titres (0/00 À 100) (kouping taël)

Dollarnmmexicaimeer Ce. Re 901.824 0.7284 » ESPAS DOS ER = PR eee 899. 306 0.7220 » ane lai re Rene et 894.450 0,724

(Hong-kong)

» JADOTAIS ner EN PTE 897.465 0.7213

À ce moment ,le gouvernement chinois, dans le but de refuser la circulation des dollars étrangers, avait établi plusieurs Hôtels de la Monnaie dans les principales provinces, surtout dans celles de Kiang-nan, Anhwei, Houpé et Koang-tong. Mais les règlements de frappe n'étaient pas uniformes. Chaque province avait son règlement particulier. Par conséquent, les titres et les poids étaient aussi tout-à-fait différents (9).

(7) Tchang Kia-siang. Tchong-houa-pi-tché-che ; (Histoire du Système monétaire de la Chine), 2° édt., V. II, p. x.

(8) Feiléang-kai-yuen-wén-li. (La question de l'abandon du système du Taël de Changhaï), p. 99.

(9) Ibd., pp. 97-98.

Poids

Titres RE ‘kouping taël)

Dollar de Kouang-tong......... 903.703 0.7249 » Houpé: EURE TRE 894.676 0.722606 » ANNE nine 902.327 0.7239 » KTANOENANSR RE ee 902.7 0.7246

D'une part, les titres et les poids des dollars étrangers n'étaient pas uniformes et, d'autre part, les dollars mis en circulation par la Chine elle-même ne pouvaient non plus servir d’étalon d'argent réel. Ainsi, dans la circulation, était apparue une question de prime (ro). Le dollar de Kiang-nan n'avait pas une valeur égale à celui de Kouang-tong, parce que son titre était inférieur à celui de ce dernier. Sur le marché monétaire de Changhaï, nous pouvions trouver autant de valeurs différentes que de sortes de dollars. Chaque sorte de dollars avait son titre et son poids particulier (11). Si nous achetions cent dollars de marchandises, il nous fallait d’abord discuter d'avance la sorte de dollars acceptés en paiement, et ensuite il nous fallait chercher la sorte de dollars convenue. En réalité, nous ne pouvions jamais obtenir le nombre exact de dollars que nous étions obligés de trouver pour faire face à notre dette. Généra-

lement, les deux parties convenaient d'avance du dollar

(10) Ma Yin-tsou. Kiang-yen-tsi ; (Collection de Discours sur les Problèmes économiques courants de la Chine), Vol. I, p. 285.

(11) Fei-léang-kai-yuen-wén-là, p. 119.

Of

de paiement et achetaient ces dollars adoptés, suivant les cours du change à la date du paiement. Les cours de change des différents dollars variaient tous les jours et nous liquidions nos dettes suivant ces variations. Quelle difficulté cela présentait ! (12) D'’autrè part, sur le marché monétaire de Changhaï, il n’y avait pas un Hôtel de la Monnaie, autrement dit, pas une institution pour faire face aux demandes du marché monétaire. D’après la loi de l'offre et de la demande, les périodes de resserrement et de relâchement d'argent apparaissaient donc très facilement.

En temps normal, il y avait déjà les variations des cours des diverses sortes de dollars chinois et étrangers. Dans les période de resserrement de l’argent, ou de demande saisonnière, les fluctuations des cours devenaient beaucoup plus graves qu'auparavant. Pour les deux raisons que nous venons d'exposer, comparé au dollar d’argent circulant sur le marché monétaire de Changbhaï il y a vingt ans, le taël de Changhaï était la meilleure unité de compte à ce moment-là. Il avait un titre fixé et une institution pour le mettre en circulation aux périodes où la demande est abondante, Certainement son usage pouvait être plus développé que celui de tout autre instrument de circulation (13).

(12) Frederic E. Lee. Currency Banking and Finance in China, D. 70.

(13) Frederic E. Lee. Currency Banking and Finance in China.

pp. 13-18.

B. — Deuxièmement : par ses caractères mêmes, il à gagné la position d’étalon légal et principal de la monnaie sur ce marché monétaire. Pour qu'une monnaie soit légale et principale dans un pays, il faut qu’elle ait trois caractères, comme nous le savons. D'abord, que sa valeur réelle et sa valeur nominale s’identifient, sauf sous la condition de seigneuriage ; ensuite, elle doit pouvoir être frappée librement, ou changée en métal précieux à la demande du porteur : et enfin, elle doit avoir un caractère de paiement légalement illimité, Le taël de Changhaï possède ces trois caractères. Le titre du taël de Changhaï est de 0.016.666 (14). Sa valeur réelle et sa valeur nominale sont égales. Le calcul du taël de Changhaï est que cent taëls du « standard-silver », c’est-à-dire d’argent avec le titre fixé, 935.374 °/°°, habituellement dans Ja Chine entière, devenu du sycee courant de Changhaï (15) divisé par 98, devient cent « taëls de Changhaï ». Autrement dit, cent taëls de Changhaï égalent cent taëls du « standard silver » avec » % d’escompte. Telles sont donc les données précises : les Litres, 0.91666 et 0,935.374 ; le poids de « tsao-ping » ; le nombre diviseur 98, etc. Il était tout à fait différent des dollars domestiques et étrangers qui, à ce moment, cireulaient sur le marché monétaire de Changhaï. Ensuite, il était frappé librement. Tous les éta-

blissements monétaires et tous les commerçants pouvaient (14) E. Kann. The currencies of China, traduction chinoise,

(15) Kin Kouo-pao. Tchong-kouo-pi-tché-wén-li ; (Questions

relatives au système monélaire de la Chine), p. 186,

offrir des lingots d'argent au « Loû-fâng » (16) petite compagnie chargée de produire des sycees de Changhaï, et lui demander de les changer en argent courant. Par conséquent, elle pouvait faire face à toutes les demandes de reserrement d'argent. En réalité, le pouvoir des paiement (17) du taël de Changhaï est illimité. Quoique ce caractère ne füt pas fixé par la loi, toutes les transactions en gros étaient liquidées en taëls de Changhaï. Les dollars chinois qui sont, malgré cela, ia monnaie légale, ne pouvaient servir que comme monnaie secondaire.

I y avait encore une autre chose très curieuse c’est que les banques indigènes (native bank) et les banques étrangères à Changlhaï ne donnaient d'intérêts que pour les dépôts de sycees. Le dépôt des doilars d'argent ne pouvait recevoir aucun intérêt (18). Alors l'influence du taël de Changhaï devenait plus puissante,

C. — Troisièmement, au point de vue historique, l'introduction du taël de Changhaï sur ce marché monétaire, peut remonter à la période qui a précédé l’ouverture de ce port aux étrangers (19). Le taël était utilisé, au commencement, dans les compagnies de haricots. Peu à peu, il devenait l'instrument général de circulation

(16) The China Year Book, 1931, p. 395.

(17) Tchou Ping-yuen. Houo-pi-ying-hang-hio : (Monnaie el Banque), D. 119.

(18) Ma Ying-tsou, Tchong-hou«-ying-hang-liun : (Traité des Banques de la Chine), p. 225.

(19) Tehang Kia-siang, Tchong-houa-pi-lehé-ché, 9° édition,

dans les autres transactions sur le marché de Changhaï, mais ce n'est pas avant la vingtième année du règne de Tao-kouang (1840) qu'il fut introduit dans la circulation générale. À partir de 1843, le port de Changhaï était ouvert. Sur le marché du commerce international, la circulation des dollars espagnol et mexicain avait une puissance très grande ; mais au début du dix-neuvième siècle l'émission des dollars espagnols était limitée (20). Ainsi le nombre de ces dollars circulant en Chine diminuait peu à peu tandis que les autres sortes de dollars d'argent, domestiques et étrangers, étaient insuffisants pour faire face à la demande à ce moment.

Toutes les conditions énumérées rendaient impossible ie maintien de la puissance de circulation des dollars d’argent étrangers ; et les cours de change des dollars avec le taël de Changhaï et les sapèques de Chine montaient. Vers la troisième année du règne de Hien-fong (1854), sur le marché monétaire de Changhaï, le cours des dollars espagnols augmentait de plus de 8o pour cent (80%) (21) Quoique ce cours ait ensuite légèrement baissé, il était évident que les dollars espagnols et les autres ne pouvaient servir de monnaie de compte dans les transactions entre les étrangers et les Chinois. À l'automne de la huitième année du règne de Hien-fong (1858), par un accord

des banques étrangères à Changhaï et des commerçants

(vo) Yang Yin-pou. Yang-lchou-lchong-kouo-kin-yong-liun ; (Traité de la circulation monétaire de la Chine), p. 89. (21) Yang Yin-pou. Yang-lchou-tchong-kouo-kin-yong-liun

chinois, le taël de Changhaï était adopté comme unité de compte dans toutes les liquidations de transactions. À ce moment, la parité des dollars d'argent et du taël de Changhaï était presque égale. Par conséquent, il ne résultait aucune difficulté du changement de létalon sur ce marché. Le développement rapide de l’usage du taël de Changhaï ne provenait ni de l'influence d’une loi particulière, ni du pouvoir officiel, mais seulement d’une convention et d’une habitude commerciale et sociale qui a maintenant plus de soixante-dix ans. Actuellement, le mouvement d’abolition du taël de Changhaï est très actif (22). Mais cet étalon habituel de la monnaie de compte se maintient encore. Ne pouvons-nous dire qu'il y a Ià une habitude historique profonde ?

Nous avons énuméré les raisons qui rendent le taël de Changhaï très puissant sur le marché monétaire. Si nous voulons savoir le degré de sa puissance, nous n’examinons dans la liquidation commerciale sur le marché monétaire que le nombre de taëls de Changhaï liquidés. Pour examiner sa position dans la circulation réelle le moyen le plus précis est d'étudier les statistiques des inventaires de compensation à la @ Chambre de Compensation des Banques indigènes » (23). Généralement, selon l’habitude commerciale du marché monétaire de Changhaï, dans cette Chambre sont

groupées tous les jours, non seulement les liquidations

(22) Fei-léang-kai-yuen-wén-li, p. 1.

(23) Li Kiuen-che. Chang-haï-lche-lsien-lchouang ; (Banques

Indigènes de Changhaï), p. 44.

des banques indigènes qui en sont membres, mais aussi celles des banques indigènes qui n’en font pas partie (24), et des banques modernes, étrangères et chinoises, qui remettent, tous les jours, tous les effets de commerce reçus, aux banques indigènes’où elles ont un compte cousant ouvert pour leur demander d’en faire la liquidation. Sur le marché monétaire de Changhaï tous les jours, en dehors des « liquidations au jour fixé, appelées « Houo-téou-ying » en chinois, tous les effets de commerce « payés le lendemain », ou « Houéi-téou-ying », qui consliluent une grande partie des papiers commerciaux de Changhaï, d’après l'habitude commerciale particulière dans ce marché, sont liquidés a cette Chambre. Nous pouvons dire que c’est le baromètre de l’ensemble du mouvement du marché monétaire. Son caractère (25) est semblable à celui de la Chambre de Compensation de Paris, ou du « clearing house » de Londres ou de New-York. D’après les inventaires de cette Hiquidation, en dollars chinois d'argent et en laëls, des cinq dernières années, nous savons que Îles laëls constituent plus de soixante-dix pour cent, et les dollars chinois d’argent moins de 30 % (trente pour cent) de la somme entière liquidée. Nous voyons par là quelle est la puissance du taël de Changhaï ! Le montant peut être envi-

sagé dans le tableau suivant : (26)

(4) Féi-léang-kai-yuen-wén-li, p. 59.

(25) Ma Yin-tsou. Kiang-yen-tsi, Vol. 1, p. 281,

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