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THEORIES DE LA MIMIQUE

Causes de la Mimique.

Le but de la mimique est de fournir aux animaux mimétisants, un moyen de protection en quelque sorte objectif; c’està-dire, soit de les cacher aux yeux de leurs ennemis, soit de les faire prendre par eux pour des êtres en état de se défendre ou impropres à être dévorés. Comment ont pu se produire les espéces mimétisantes? Pour répondre à cette question, il faut d’abord savoir d’où proviennent les couleurs protectrices desanimaux; car, les phénomènes de couleur protectrice, mênent par des transitions pour ainsi dire insensibles, aux phénomènes de mimique proprement dits qu’on pourrait appeller des phénomènes de forme et de couleur protectrices.

La couleur des animaux est due au pigment. Le pigment consiste en petites granulations de diverses couleurs situées dans les cellules conjonctives de différentes parties du corps [cellules pigmentaires). Chez les mammifères, on les trouve dans le tissu sous arachnoïdien, dans la pie mère, aux membranes de l'œil et la couche profonde de l’épiderme, où elles se formeraient sur place d’après les uns, en provenant de l’ectodefme, où, suivant d'autres auteurs, elles arriveraient par migration après s'être formées aux dépens du mésoderme. Chez les vertébrés inférieurs, les cellules pigmentaires sont plus nombreuses et on les retrouve dans toute la série animale. Chez certains poissons, réptiles, mollusques, ces cellules

acquièrent un grand développement; on les nomme organes pigmentaires, mais ils ont la même origine et les mêmes propriétés que chez les autres animaux, exagérées cependant : Chez les Céphalopodes, dit Pouchet (Changements de coloration sous l'influence des nerfs), les organes pigmentaires sont à l’origine de simples chromoblastes, analogues à ceux que l’on trouve chez les mollusques et les autres classes d'animaux. Puis, après s'être montrés tels, dans le premier âge, ils offrent ensuite un développement extraordinaire. Ils fonctionnent par un mécanisme supérieur à celui des autres manifestations habituelles de la substance sarcodique. Grâce à eux, le Céphalopode n'offre plus ces lents changements de coloration des autres animaux. Il se modifle instantanément, il revêt coup sur coup les livrées les plus diverses, la fonction chromatique est poussée chez lui à une sorte de paroxysme. » Wagner à démontré que les changements de coloration étaient dus à l’expansion ou au retrait successifs des cellules à pigment. Des expériences de Pouchet, il semble résulter que l'animal prend de lui-même la couleur du milieu où il se trouve. Les” observations de cet auteur sur les poissons pleuronectes, sur certains crustacés du genre Palémon, sur les mollusques céphalopodes, ainsi que d’autres plus récentes’faites au laboratoire de Roscoff, sur les mêmes animaux, montrent qu’ils changent dé couleur suivant la coloration du fond sur lequel on les met et cherchent à harmoniser le plus possible leur cou-s leur propre avec celle du milieu. Ilsfaut pour cela plus ou moins longtemps suivant que la fonction chromatique est plus ou moins développée chez les animaux en expérience. L'habitude semble d’ailleurs avoir une certaine influence sur la rapidité de cette adaption. Par conséquent d’après la théorie de Pouchet et en la généralisant, tout animal arrivant dans un milieu d’une couleur donnée, harmoniserait autant que le lui

mes

permettrait sa fonction chromatique, le ton de sa peau avec la couleur du milieu où il se trouverait. Une observation faite sur certains insectes vient à l'appui de cette manière de voir. Ainsi, Lefebvre rapporte qu'il trouva, dans les déserts de l'Egypte, une espèce de mantide aptère, qu’il appela Zrémiaphile : « Mais ce qui me frappait vivement, ajoute-t-il, c'était le changement de coloration que j’observais dans ces insectes, selon le terrain sur lequel je les rencontrais et avec la teinte duquel ils offraient la plus parfaite identité, à tel point que je ne pouvais les distinguer que par leurs mouvements sur le sol qui semblait dépourvu de vie. » Il parait en effet que les Erémiaphiles changent de coloration, selon la couleur du sable qu'elles habitent. Chose étrange dit M. Maurice Girard (mœurs des insectes) si on leur crêve les yeux, cette curieuse propriété cesse immédiatement (1).

La théorie de Pouchet fait donc en quelque sorte appel à l'individualité animale pour expliquer les changements de

(4) La lumière a aussi une influence sur le développement des couleurs. Les individus habitant les grottes (les insectes par exemple) sont translucides. Les parties coloriées sont toujours celles.exposées à la lumière ; chez les oiseaux, par exemple, la base des plumes est presque toujours grisätre ; tout le monde connaît les cas de hâle produits par le soleil. Nous avons trouvé dans une excursion entomologique à l'étang de Cazeaux, deux insectes qui venaient de se transformer, ce que les collectionneurs appellent insectes immatures. L'un était un Chlænius holosericeus espèce entièrement noire. Il était d'un blanc de lait ; l'autre était un Elater sanguineus habituellement rouge vif ; il était d'un rose très pâle. Nous avons placé ces insectes vivants, dans un verre transparent après leur avoir collé à chacun sur une élytre un morceau de papier noir, de façon que le papier ne couvrit pas entièrement l'élytre. Dès qu'ils eurent atteint leur couleur normale, ce qui arriva au bout de trois jours environ, ils furent sacrifiés. Nous avons alors enlevé le morceau de papier, et constaté que la place mise ainsi à l'abri de la lumière était rose pâle chez l'Elater, et brune chez le Chlænius La tache pâle ainsi formée reproduisait exactement la forme et les dimensions de l'écran en papier. L'absence de lumière sur une partie déterminée, si elle n'avait pas empêché l'élytre de se colorer un peu, avait du moins entravé d'une manière considérable la production de la couleur normale. Il est probable cependant que ce n'était là qu'un retard, et que si nous avions attendu plus longtemps on n'aurait connu aucune différence entre les parties éclairées et celles mises à l'obcurité.

couleur. Une autre théorie qui fait aussi jouer à l’activité de l'animal un rôle prépondérant est celle de Wagner. Moritz Wagner a surtout insisté sur l’importance de la ségrégation dans la formation des espèces et son nom, ainsi que celui de M. de Lanessan qui soutient sa doctrine, restera lié à cette théorie de l’isolement, Voici comment Wagner explique le fait des couleurs protectrices : Tout animal comprend les dangers qu’il court dans la lutte pour l'existence et fait son possible pour s’y soustraire. Aussi, un animal d’une couleur donnée qui habite un milieu d’une couleur toute différente de la sienne, reconnait-il parfaitement les périls qui le menacent, en se sionalant à l'attention de ses ennemis. Il se met alors en quête d'un milieu favorable qui puisse le dissimuler à leurs yeux, qui lui permette de passer inaperçu, c’est-à-dire d’une couleur analogue à la sienne. Ainsi s'expliquent les merveilleuses . ressemblances de coloration entre l’animal et son habitat. C’est pour cela que les animaux qui offrent les cas les plus parfaits de Mimétisme sont aussi ceux qui sont le plus inoffensifs. Au contraire un animal qui à lui-même de quoi se défendre contre ses ennemis, ne craint pas d’habiter un milieu qui trahisse sa présence; peu lui importe puisqu'il à peu de risques à courir. Aussi la plupart des animaux munis de couleurs brillantes sont-ils pourvus soit de puissantes armes offensives et défensives, soit de sécrétions ou d’odeurs qui les mettent à l’abri des attaques. À l'appui de sa théorie Wagner cite l'observation suivante : « Chaque chambre tapissée de couleurs diverses » peut servir de lieu d'expérience pour ledit phénomène. Si on » y laisse entrer des lépidoptères diurnes et nocturnes nouvel- » lement éclos, de nuances différentes, on ne tarde pas à obser- » ver que chacun d'eux ira se poser, les ailes ployées, sur les .» tentures dont les couleurs concordent avec les siennes ». En somme, tout se réduit pour Wagner à un acte de migration,

linsecte quittant son milieu pour en prendre un plus conforme à sa couleur. D'un autre côté, dit-il, tout être qui par une variation individuelle s’écarte du type normal de son espèce doit quitter l'habitat ordinaire de ceux de sa race et s’en chercher un nouveau plus conforme à ses propriétés. Ainsi se forment les différentes espèces qui présentent le phénomène de la couleur protectrice. par reproduction sur des milieux ad hoc d'individus présentant des prédispositions spéciales. Quant au pourquoi des couleurs, Wagner n’en dit pas un mot; sa théorie dit ou veut dire pourquoi un animal qui aura la couleur exacte d’une écorce ira habiter sur cett> écorce, mais il ne dit point d’où ni comment lui viendra cette couleur.

Telles sont les théories dans lesquelles la réaction de l'animal sur le milieu joue le plus grand rôle. Dans celles que nous allons examiner, il y à plutôt réaction du milieu sur l'animal ; l'animal qui était actif subit passivement ses transformations. La théorie de Wallace sur la couleur protectrice a été d’abord formulée par Bates; elle est la suivante : Les couleurs des animaux de la mêmeespècene sont pas toujours les mêmes ; il y à non seulement de légères variations au point de vue de la couleur, mais encore de considérables différences. Or, certaines de ces nuances, rendent l'animal plus apparent que certains êtres de la même espèce, de même que certaines autres le dissimulent plus complétement : « Un lapin blanc, dit-il, est particulièrement exposé aux attaques du Busard et de l’Eper- » vier ; une taupe ou une souris blanche n’échapperont pas au » hibou qui les guette; de même une déviation de l’état nor- » mal qui rendrait un carnivore plus apparent, le placerait » dans une position désavantageuse en l’empêchant de poursui- » vre sa proie avec la même facilité que les autres, et, dans un » cas de disette, cet inconvénient pourrait causer sa mort. En » revanche, si l’animal s'étend d’un district tempéré dans une

région arctique, les conditions seront caangées. Durant une » grande portion de l’année, et, précisément celle où la lutte » pour l'existence est le plus difficile, le blanc prédomine dans » la nature et les couleurs les plus sombres sontles plus visibles. » Les variétés blanches auront donc l'avantage, s’assureront la » nourriture et échapperont à leurs ennemis, tandis que les » variétés brunes seront détruites par la faim ou dévorées. La » règle étant d’ailleurs que tout être produit son semblable, la » race blanche s’établira et deviendra permanente, tandis que » les races foncées, si elles reparaissent occasionnellement

» s’éteindront bientôt. Dans tous les cas, les plus aptessurvivront » et, avec le temps, ilse produira une race adaptée aux condi- » tions qüi l’environnent.

» Voilà par quelle méthode à la fois simple et efficace, les » animaux sont mis à l'unisson du reste dé la nature. Le degré » infime de variation dans les espèces, que nous considérons » Souvent comme une chose accidentelle, anormale, ou trop » insignifiante pour mériter notre attention est cependant le » fondement de toutes ces analogies étonnantes ou harmonieu- » ses, qui jouent un si grand rôle dans l’économie de la » nature. »

Ici l'animal n'intervient pas; il naît de façon à résister ou à succomber, et, suivant que, sous le rapport de la couleur, il est plus ou moins en harmonie avec le ton du milieu qu'il habite, il a de plus ou moins grandes chances de survie. C’est un exemple des avantages de l’adaptation, ce que Herbert Spencer a appelé la persistance du plus apte.

Une autre théorie, défendue par M. André Murray (Les déguisements de la nature) prétend que ces ressemblances sont dues à des conditions semblables de nourriture et de circonstances environnantes, et même quelques-uns prétendent que la couleur d’un animal provient très souvent de la nourriture qu'il

absorbe. C’est ainsi que plusieurs insectes herbivores devraient leur couleur aux plantes dont ils se nourrissent.

Enfin, une dernière théorie est celle de la fixité des espèces : les animaux ont été créés des l'origine tels que nous les voyons aujourd’hui, et c’est de par la volonté, le caprice du créateur qu'ils présentent les couleurs dont nous les voyons munis, ainsi que les formes qu'ils nous offreut.

Entre toutes ces théories, nous n'avons à nous arrêter qu'aux trois premières. Les deux autres en effet sont faciles à réfuter. La théorie qui veut que la couleur des animaux provienne de leur nourriture est évidemment erronée. Nous avons en effet une foule d'animaux de diverses couleurs qui vivent de la même plante. Enfin il est impossible d'expliquer de cette façon les imitations plus parfaites, les taches, les bigarrures, et surtout la ressemblance d'animaux avec des milieux dont ils ne se nourrissent pas; celle de la chenille du saule, par exemple, qui mange les feuilles de cet arbre qui sont vertes et ressemble à l’écorce qui est grise.

Quant à la théorie de la création, elle est incompréhensible; de plus c’est une affirmation sans aucune preuve à l’appui, et, enfin admettre une théorie pareille, c’est fermer la porte à toute recherche scientifique.

Les seules théories qui méritent de nous arrêter sont celles de Pouchet, de Wagner et de Wallace.

La théorie de Pouchet fait jouer à l’activité de l’animal le principal rôle. Il est hors de doute, depuis les expériences de cet auteur'qu’un certain nombre d'animaux appartenant à différents ordres dans la série animale, ont la propriété de modifier leur couleur et de l’adapter à celle du milieu ambiant. Ce sont, ou bien des animaux à peau nue comme les Batraciens et les Céphalopodes, ou bien des animaux recouverts d’écailes.

Déjà nous voyons que cette théorie ne peut s'appliquer ni aux (RS

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mammifères, ni aux oiseaux, ni aux articulés, ni aux mollusques d’une façon générale parce que ces animaux sont revêtus de poils, de plumes, de chitine ou de sels calcaires. De plus, il est loin d’être démontré que tous les animaux aient une action directe, au moyen des nerfs sur leur coloration propre; un certain nombre sont restés négatifs à ces expériences. Enfin, il n’est pas démontré non plus, que,simême avec un temps assez long ils parviennent à modifier leur couleur extérieure d’une façon appréciable, ils puissent par cela même en arriver à des ressemblances aussi parfaites que celle que nous considérons ici. Il faudrait, pour que cela pût avoir lieu, admettre que ces influences ont agi pendant une longue série de siècles, et que ce n’est que par sélection, par la survie de ceux qui s’adaptaient le mieux et le plus rapidement, que les descendants de ces espèces présentent aujourd’hui une si étonnante imitation. Mais alors nous retombons dans l'hypothèse de Wallace que nous allons examiner tout à l'heure.

La théorie de Wagner attribue au discernement de l'animal le choix d’un milieu protecteur pour lui. On peut s'incrire hardiment en faux contre cette théorie. En effet, elle ne rend aucunement compte des faits qu’elle voudrait expliquer. La théorie de Wagner nous dit pourquoi un animal qui est de la couleur exacte d'une plante choisit cette plante pour y vivre, mais il ne nous dit pas d’où lui venait d’abord cette ressemblance, et c’est là justement ce qu’il s’agit d'expliquer. Ensuite, il est encore absolument erroné que l’animal choisisse le milieu où il doit vivre en s'appliquant à le prendre d'une couleur analogue à la sienne propre.

L'expérience que cite Wagner, des lépidoptères diurnes et nocturnes enfermés dans une chambre et qui viennent se poser sur les tentures dont la coloration se rapproche le plus de la leur donne des résultats très négatifs. Nous avons pour notre

compte répété l'expérience un certain nombre de fois, et, dans la grande majorité des cas, les animaux se rendaient aux endroits éclairés, et, lorsque à cause de la vitre ils étaient convaincus de l'impossibilité du départ, ou bien, et c'était là le cas le plus fréquent, ils se reposaient contre les barreaux de la croisée, ou bien ils s’en allaient pour aller reposer dans les recois les plus obscurs. Enfin lorsqu'ils se posaient sur les tapisseries, nous n’avons point remarqué de relation constante entre la couleur de l’animal et celle de l’endroit choisi. Au contraire, dans une foule de cas, de petits lépidoptères blanchâtres, allaient se poser sur des tapisseries sombres où ils restaient fort apparents, tandis que les rebords des croisées leur eussent offert un abri bien plus protecteur. Enfin, pour tenter l’expérience d’une façon plus rigoureuse, nous avons mis des insectes de différentes couleurs dans une cage de verre recouvrant un papier où étaient dessinés des carrés peints diversement ; tous les animaux se sont rendus dans les coins de la cage. Pour supprimer les angles, nous l’avons alors remplacée par un grand cristallisoir renversé et les animaux se sont mis à aller le long du bord et à s’y reposer sans s'inquiéter de la couleur du carré qu'ils avaient choisi : dans un cas notamment un cloporte s'arrêta sur un carré entièrement blanc. Jamais nous n’avons remarqué la relation dont parle Wagner, dans ces expériences qui ont porté sur les animaux suivants : Agelastica alni (bleu), Crioceris merdigera (rouge), Micraspis 12 punctata (jaune), Cicindela campestris (verte), Telephorus rusticus (rouge et noir), parmi les coléoptères ; sur un grand nombre de microlépidoptères grisätres (blancs avec de petites mouchetures foncées); sur des araignées de la famille des Saltigrades (bigarrées de blanc et de noir); sur des Thrombidium (T. holosericeum rouge) et enfin sur des cloportes.

Enfin, une derniere objection à faire à la théorie de Wagner,

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c’est qu’elle n’explique pas du tout comment le même animal, transporté d’un milieu dans un autre, prend la couleur du nouveau milieu où il se trouve, après un certain nombre de générations, et quelquefois tout de suite. A notre avis, la théorie de Wagner, sur cette sorte de choix, de sélection des milieux par les insectes doit être absolument rejetée. Nous allons examiner celle de Wallace qui est au contraire la démonstration de la sélection des insectes par les milieux.

La théorie de Wallace sur les couleurs protectrices a été élaborée d'abord par Bates d’après les exemples qu’il avait rencontrés dans ses explorations sur les bords de l’Amazone. Elle repose uniquement sur la sélection naturelle, les animaux les mieux adaptés à la couleur du milieu, ayant de plus grandes chances que les autres de survivre et de perpétuer ces caractères par hérédité. Le nombre des individus théoriques, possibles, d’une espèce étant bien plus grand que le nombre réel, ceux-là’ seuls existent qui sont mieux adaptés que les autres, et ont des chances de se reproduire. La théorie de Wallace à été adoptée et défendue par Darwin, reproduite par Hæckel. On lui à fait un certain nombre d’objections, auxquelles ses auteurs ont répondu victorieusement.

La première, celle qui a été faite par M. Mivart, repose sur la variabilité même des espèces. D’après Darwin et Wallace, les variations se produisent au hasard, dans toutes les directions, qu'elles soient utiles ou nuisibles. Elles doivent alors, par les croisements, se neutraliser mutuellement, et on ne s'explique pas, comment il peut naître de cette variabilité, des espèces ayant exactement la couleur du milieu qu’elles habitent, tout perfectionnement à ce point de vue étant ainsi rendu impossible. À cette objection, Darwin a répondu avec raison, que la variabilité avait bien lieu à l’origine dans toutes les directions, que les individus d’une même génération, avaient

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des caractères personnels les uns utiles, les autres nuisibles, c'est vrai ; mais que tout animal présentant un cas particuliérement nuisible pour lui était amené à disparaître bien vite, par suite de son infériorité dans la lutte pour l'existence. Par conséquent les variations utiles se perpétuent seules, et, au premier rang de celles là, la couleur favorable à la dissimulation de l’animal. |

Une seconde objection était celle-ci : dans l’hypothèse ci-dessus énoncée, la couleur conforme à celle du milieu étant une condition d'existence pour l'espèce, comment se fait-il que certaines espèces, même parmi celles qui ne sont point carnassières et qui n’ont point d'armes naturelles, soient munies de couleurs vives et tranchantes qui doivent les signaler à l’attention de leurs ennemis. Darwin à démontré que chez quelquesunes des espèces dont il est question c’est le mâle seul qui est paré de couleurs vives et que ces couleurs brillantes des mâles leur servent à attirer les femelles et à assurer ainsi la reproduction de l’espèce. Mais l'explication n’était qu’à moitié satisfaisante car dans beaucoup d'espèces les mâles et les femelles sont également munis de couleurs voyantes et quelquefois même on retrouve ces couleurs vives chez des individus asexués qui ne sont pas en état de se reproduire, les chenilles par exemple. C’est à Wallace que revient l'explication de ce phénomène. Il à démontré, en effet, par des expériences nombreuses et décisives que les animaux inoffensifs et munis de couleurs vives avaient un moyen de défense caché soit dans une odeur insupportable, soit dans des sécrétions de mauvais goût qui les rendaient immangeables pour ceux qui auraient pu en faire leur proie. ‘Il prouva ainsi non seulement que les couleurs tranchées de ces animaux ne leur nuisaient pas, mais encore qu’elles leur étaient utiles en permettant de les reconnaître de loin et de passer outre sans les attaquer.

Il est cependant des cas où des espèces absolument inoffensives sont munies elles aussi de couleurs éclatantes sans présenter malgré cela aucun moyen de défense secret. Dans ce cas les couleurs de ces animaux ressemblent à peu près à celles d’autres animaux qui, eux, sont munis de ces moyens de

défense, de façon à faire bénéficier les premiers de l’immunité

des seconds. Ces exemples rentrent précisément dans la série des phénomènes de mimique dont nous allons aborder maintenant l'explication.

Après avoir vu comment se produisait limitation de la couleur des milieux, soit minéraux, soit animaux, soit végétaux, il ne nous reste plus pour avoir l'entière explication des phénomènes de Mimétisme qu'à démontrer comment se fait l’imitation des formes. La même théorie explique très bien ce second phénomène. En effet, dans une génération il peut se trouver tel ou tel individu qui présent: d’une façon plus ou moins grossière la forme Soit d’un objet inanimé, soit d’un autre être vivant. Mais cette ressemblance grossière suffit souvent au début pour assurer à l'animal qui la possède un avantage sur ses congénères. Par une sélection continue cette ressemblance ne fait que s'affirmer, s’accentuer de plus en plus et arrive ainsi à produire les phénomènes dont nous avons cité de si curieux exemples. Dans ce cas ces changements de forme ne peuvent avoir lieu dans des directions quelconques, puisque seules les ressemblances avec des objets ou des animaux qui ne sont point exposés à la destruction assurent à ceux qui les possèdent un avantage marqué. Toute ressemblance nous ne dirons pas seulement nuisible mais même inutile c’est-à-dire ne pouvant amener pour son propriétaire aucune supériorité est destinée à disparaître. Au contraire, toute ressemblance utile est destinée à se perpétuer, puisque tous les animaux qui la possèdent ont beaucoup plus de chan-

ces non seulement de la conserver mais de se reproduire et de la transmettre de cette façon à leurs descendants. | D'un autre côté, dans les cas de mimique bien constatés, les espècesimitantes sont pauvres enindividus, eu égard au nombre des représentants des espèces imitées. On comprend parfaitement l'utilité de ce phénomène et M. Bates l’a parfaitement démontrée; mais on pourrait se demander pourquoi des espèces riches en représentants, mais complètement inoffensives et décimées par d’autres animaux ne présentent pas ce phéno-

mène de la mimique. Il faut considérer que la mimique ne

serait ici d'aucune utilité; en effet, si un grand nombre

d'animaux bons à manger pour les carnassiers, ressemblaient à d’autres qui ne le sont point, les carnassiers ne cesseraient pas de capturer les premiers puisqu'ils y trouveraient une nombreuse pâture, mais, trompés par l’analogie, il feraient aussi la chasse à ceux qui sont toujours immangeables, quitte à les rejeter ensuite. Aussi, la mimique, dans ces cas, n'aurait d'autre conséquence que de ne point empêcher la destruction de l'espèce imitante en favorisant celle de l'espèce imitée.

La théorie de Wallace rend également compte des cas où limitation est bornée aux femelles; il y a à cela plusieurs motifs : En général, les mâles, comme l’a démontré Darwin, doivent être munis de couleurs vives s'ils veulent arriver à se reproduire. Toute imitation de couleurs moins éclatantes leur est interdite, parceque, constituant un désavantage, elle ne pourrait se perpétuer. Ensuite, les mâles sont généralement plus forts, plus robustes, plus agiles, que les femelles, par conséquent moins exposés à toutes les chances de destruction et tout déguisement leur serait moins nécessaire qu’à celles-ci. Enfin, la conservation des femelles, au point de vue de la persistance de l’espèce est bien plus capitale que celle des mâles. Aussi, les chances de survie doivent-elles être plus nombreuses

chez les femelles et au premier rang de ces chances, il faut citer la mimique. C’est pour la même raison que les couleurs ternes sont plus nombreuses chez les femelles.

Telle est la théorie de Wallace. Elle rend compte d’une manière très logique, très satisfaisante pour l'esprit, des phénoménes que nous avons étudiés. Aussi, nous l’accepterons pleinement, tout en faisant remarquer cependant que beaucoup d'animaux favorisent leur adaptation à la couleur du milieu par des modifications personnelles dans leur couleur propre. La théorie de Wallace nous montre la couleur protectrice se produisant d’une manière fatale, sans que l’animal lui-même puisse favoriser ou enrayer cette adaptation. Les expériences de Pouchet nous démontrent au contraire que beaucoup d’animaux possèdent cette propriété.

Mais si la théorie de Wallace nous rend compte des faits de mimique proprement dits, il ne faut pas oublier, qu'il y a, dans la nature, des ressemblances qui peuvent être dues à d’autres causes. C’est ainsi que le développement dans le même sens d'organes similaires chez plusieurs animaux de classes différentes leur donne un certain air de famille, démenti d’ailleurs par tous leurs caractères organiques. Nous avons cité dans le cours de cette étude la ressemblance du Ranatra linearis avec les mantides. Cette analogie vient d’abord de la forme allongée de cét animal, différente de celle des hémiptères en général, mais surtout de la forme de ses pattes antérieures qui ressemblent à celles des mantides (pattes ravisseuses). C’est là une ressemblance dont l’animal ne tire certainement aucune utilité, mais qui provient sans doute de ce que des organes similaires se sont modifiés d’une façon analogue dans les deux genres, pour s'adapter aux mêmes habitudes. Dans la même catégorie de faits, nous ferons rentrer le phénomène de ressemblance qui existe entre les cétacés et les poissons, ressemblance

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paies qui provient de l'adaptation des deux groupes à un même milieu. Enfin, cette adaptation d'organes d'animaux différents à la même fonction, explique le parallélisme du développement qui existe entre êtres bien dissemblables, à tel point qu’on ne peut même pas ici parler de ressemblance. Tels sont: la Taupe et la Courtilière. Il est évident que si un insecte, un grillon par exemple se trouvait, pour une raison ou pour une autre obligé de fouir la terre pour chercher sa nourriture, ses organes se seraient modifiés de façon telle qu’il eût affecté avec la Taupe-Grillon la plus grande ressemblance. Citons encore dans le même ordre d'idées, l’analogie de formes qui existe entre le cheval de course et le lévrier, adaptés tous deux à un but spécial, eb même l’analogie, très fugace à la vérité mais conslatée par bien des auteurs entre les singes et les perroquets.

En second lieu, il cst des ressemblances tellement parfaites, qu’elles nous semblent fort difficiles à expliquer par la théorie de Wallace. Telle est par exemple la ressemblance des Psithyres avec les Bourdons. Les Psithyres (G. Apathus) ont été très longtemps confondus avec les Bourdons (G. Bombus) dans les nids desquels ils vont déposer leurs œufs. Encore aujourd’hui, il nous esttrès difficile de les distinguer, et même nous ne possédons guère que des nuances pour différencier les mâles des deux genres. C’est la une première objection à faire, dans ce cas particulier à la théorie de Wallace. Si elle rend très bien compte d’une imitation limitée aux femelles ou plus parfaite chez elles, il lui est très difficile, sinon impossible, d'expliquer pourquoi la mimique est plus développée chez les mâles. De plus, bien avant que les Psithyres eussent acquis dans leur imitation des Bourdons un degré de perfection, tel que le naturaliste reste indécis, l'œil des carnassiers devait s’y tromper

et la protection de l'espèce devait être assurée. Il n’y avait donc 10 S

ne point de raison d’une imitation poussée aussi loin, puisqu'on ne saurait pour l'expliquer, invoquer ici le grand principe de l'utilité.

C’est pourquoi nous pensons, au contraire, que les Psithyres et les Bourdons ne formaient d’abord qu’une seule et même espèce qui est allée en divergeant, dont certains individus se sont séparés. En effet, les différences que l’on observe entre les deux genres sont surtout remarquables chez les femelles : elles consistent en ce que les pattes postérieures de celles des Psithyres sont dépourvues de brosses et de corbeilles, c'est-àdre d'instruments propres à recueillir le pollen d:s fleurs pour en faire de la cire et du miel, berceau et nourriture de la postérité. Or, si nous supposons que quelques femelles d’une famille, au lieu de travailler pour leur compte se soient bornées à s'emparer du travail des autres, nous arriverons facilement à comprendre que des femelles ainsi oisives, surtout si cette habitude à persisté pendant quelques générations, aient vu s’atrophier des instruments de travail qui leur étaient inutiles, et corrélativement, quelques autres modifications organiques de peu d'importance se produire. Alors ce qui n’était chez ces animaux qu’une habitude est devenu une nécessité, puis cette habitude ainsi fortifiée de génération en génération est devenue une routine héréditaire, à laquelle nul animal ne se soustrait, un instinct. Or, des spoliations d> domicile comme celles dont il cst question ici se produisent très souvent chez les animaux. Qui n’a vu dés moineaux par exemple, s'emparer de nids d’hirondelles, au détriment des propriétaires. C’est même chez Les insectes que nous rencontrons des cas pareils, et entre animaux de la même espèce. Ecoutons ce que dit à ce sujet M. Fabre, l’éminent observateur.

« À tout instant des scènes se passent dans le venre de celleci : un scarabée s’en va, paisible, tout seul, roulant sa boule,

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propriété légitime acquise par un travail consciencieux, un autre survient au vol, je ne sais d’où, se laisse lourdement choir, replie sous ses élytres ses aïles enfumées, et du revers de ses brassards dentés culbute le propriétaire impuissant à parer l’attaque dans sa posture d’attelage. Pendant que l’exproprié se démêne et se remet sur ses jambes, l’autre se campe sur le haut de la boule, position la plus favorable pour repousser l’assaillant.. Alors après deux ou trois défaites, l’exproprié se lasse, il revient philosophiquement au tas pour se confectionner une nouvelle pilule. Quant à l’autre, toute crainte de surprise dissipée, il s’attelle et pousse où bon lui semble la boule conquise. J'ai vu parfois survenir un troisième larron qui volait le voleur ». Et plus loin, à propos précisément.d'un insecte de la même famille que ceux dont nous nous occupons, d’un Hyménoptère, la Chalicodome des murailles : « quand la rosée est dissipée les maçonnes se mettentà l'ouvrage. J'en vois une, mais sans tache blanche, qui apporte du pollen à l’un des deux nids d’où proviennent les voyageurs que j'attends. C’est une étrangère qui, trouvant inoccupée la cellule dont j'ai moimême expatrié la propriétaire, s’y est établie, et en à fait son bien, ignorant que c’est déjà le bien d’une autre... Encore un mot sur les rixes au sujet de la propriété, quand une chalicodome est en expédition, 1l n’est pas rare qu’un autre vagabond sans domicile, visite le nid, le trouve à son gré, et s’y mette au travail, tantôt à la même cellule, tantôt à la cellule à côté s’il y en à plusieurs delibres, ce qui estl’habitude pour les vieux nids, à son retour le premier occupant ne manque pas de pourchasser l’intrus...» Comme on le voit lefaitn’estpas rare, il n’a rien qui doive nous étonner. Les différences trés faibles que l’on remarque entre les mâles des deux genres peuvent facilement s'expliquer par hérédité ; puisque les femelles diffèrent, les jeunes mâles qui en naîtront devront aussi différer des mâles

de Bourdons travailleurs. Cependant la différence sera moins grande entre mâles, car il n’y aura pas de changements d’habitudes, les mâles des Bourdons étant aussi dépourvus de brosses pour travailler. Telle est dans ce cas particulier la théorie qui nous semble la plus conforme à la réalité des faits.

Comme on l’a vu dans le cours de cette étude, ces phénoménes très remarquables, étranges même au premier abord s’expliquent facilement par la seule mise en jeu des lois naturelles. Nous avons voulu faire simplement ici un travail de rassemblement et de classification. La même méthode devrait être appliquée à un certain nombre de phénomènes, épars ainsi dans les livres et les journaux scientifiques. Mais c’est là une tâche modeste, que l’on dédaigne le plus souvent, à tort suivant nous, car elle a bien son utilité. On relie ainsi des phénomènes qui semblent différents, on peut en dégager les lois, en fournir une explication commune. De ce que ces phénomènes ne nous touchent que de très loin, il ne faut pas conclure qu'ils sont dénués d'importance : la science en effet doit prendre dans un sens plus large le célèbre Homo sum... du poète latin et rien de ce qui concerne la nature ne doit être pour elle sans intérêt.

Le Doyen, VU BON A IMPRIMER : APRES Le Président de la thèse, Vu et permis d'imprimer : D' F, VIAULT. Bordeaux, le 12 décembre 1887.

Le Recteur,

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