‹ Étude sur le Mouvement CoopératifChapitre 3 sur 14 · SUR LE · texte numérisé non relu

SUR LE

On a agité si souvent en France, au parlement, dans les réunions publiques et les congrès, dans les journaux et Les revues la question de la coopération, qu’une étude du mouvement coopératif n’a rien qui puisse surprendre : ce travail a pour but de faire connaître les débuts, le développement plus ou moins rapide du mouvement, surtout de montrer les résultats obtenus jusqu'aujourd'hui et d'indiquer l'avenir probable d’une institution que certains croient appelée aux plus hautes destinées.

Pour tirer des déductions vraiment conformes à la réalité, je devais expérimenter sur un champ assez vaste, c’est pourquoi je n'ai pu me borner à l’étude du mouvement coopératif en France ; j'ai dà étudier la coopération dans les différents pays où elle a pris une vérita-

ble importance : c’est dire que j'ai fait une large part à l'Angleterre et à l'Allemagne.

Mais avant d'aller plus loin et d'employer de nouveau le mot coopération avec lous ses composés, je veux

chercher tout de suite à préciser les idées qu’il renfer- L. —1

me. Je ne parle pas de définition parce que je ne crois

pas possible d'en imaginer une satisfaisante ; tous les auteurs, tous les textes législatifs qui ont eu la prétention de donner une formule convenant à toutes les associations où il y avait coopération, et ne convenant qu'à elles seules, ont prêté à des critiques très fondées. Je me bornerai done à une simple analyse.

Etymologiquement, le mot coopération implique seulement le concours de plusieurs agents vers un but commun (operare cum). Les mots société coopérative signifient alors que l’action collective et directe a été préférée par un certain nombre de personnes à l’action indirecte, les associés voulant faire leurs affaires euxmêmes, courir les risques et endosser toutes les responsabilités, plutôt que de s’en remettre à un intermédiaire qui les déchargerait de ces risques et de cette responsabilité mais s’efforcerait de réaliser pour lui le plus grand bénéfice possible.

Des associations de ce genre existaient déjà dans l’antiquité. M. Fournier de Flaix dans la Grande Encyclopédie (au mot Coopération) en constate dans l’ancienne Egypte et dans la Chaldée, à Carthage, dans la Phénicle, la Judée et la Grèce, à Rome et dans l’ancienne France.

Un autre économiste (1) déclare que la coopération paraît avoir été le premier balbutiement de l'entreprise

(1) Leroy-Beaulieu, Traité théorique et pratique d'économie politique. 2° édition, tome I], page 187.

ayant quelque ampleur ; et cette proposition, à l'appui de laquelle il cite les caravanes, est loin de sembler dénuée de fondement.

Au commencement de ce siècle il existait un certain nombre de ces sociétés coopératives, la plupart ayant trait à l’agriculture (fromageries et associations ayant pour objet l'exploitation en commun du sol ou l'achat des matières premières) ; il n'y avait pas de mouvement coopératif.

C'est Robert Owen qui le premier entreprit la campagne en faveur de la coopération qu'il considère, lui, comme une association d'un genre particulier, reposant plus sur les personnes que sur les capitaux, poursuivant un but non seulement financier mais moral, contenant en elle le germe d’une régénération sociale. C’est dans ce sens parliculier ou dans un sens qui en approche beaucoup qu’on emploie généralement, de nos jours, le mot coopération. Celle-ci n'apparaît plus maintenant . Que comme un instrument devant servir autant, sinon plus, à l'amélioration morale des personnes des classes inférieures, qu'à leur enrichissement matériel.

C’est à cause des bienfaits de toute nature qu’elle semblait appelée à procurer, qu'on à poussé si activement à son développement: c’est par conséquent de cette conception nouvelle qu'est sorti le mouvement coopératif.

Les espérances fondées sur les sociétés coopératives, les résultats qu’on attend d'elles diffèrent d’ailleurs

suivant les écoles.

Robert Owen, Buchez, les fondateurs de la société des Equitables Pionniers, M. Ch. Gide, escomptent un remaniement complet de la société par la coopération ; ils assignent à celle-ci la mission la plus étendue ; ils sont partisans du système coopératif, d'après lequel les entreprises individuelles finiront par disparaître toutes devant les sociétés coopératives.

Schulze-Delitzsch, Raiffeisen et un grand nombre d'économistes se refusent à regarder la coopération comme une panacée universelle : ils se contentent de lui demander, avec les avantages matériels qu'il est en son pouvoir de procurer, le perfectionnement moral des associés, dontil vient d’être question.

Théoriquement, pour rentrer dans ce qu’on appelle le mouvement coopératif, une association doit donc chercher, dans la suppression des intermédiaires ordinaires, le moyen de venir en aide moralement aussi bien que matériellement à chacun de ses membres, par conséquent elle doit tenir compte des personnes plus que des capitaux.

ILexiste cependant en fait un nombre considérable de sociétés coopératives de l'ancien type, si je peux m'exprimer ainsi, c’est-à-dire n'ayant en vue qu'un résultat économique, les associés ne recourant à l'action directe que parce que l'intermédiaire fait payer trop cher les services qu'il rend : ces associations ne rentrent pas dans le mouvement coopératif proprement dit.

Les sociétés coopératives se divisent en plusieurs

branches suivant l'intermédiaire qu’elles ont pour but de supprimer :

Les sociétés de production ou associations ouvrières dispensent les travailleurs de recourir à l'industriel qui loue leurs bras moyennant une indemnité fixe appelée salaire ;

Les sociétés de consommation ou distributives visent la suppression des marchands de denrées alimentaires ou de pièces d'habillement ;

Les sociétés de crédit prennent la place des banquiers pour les avances, les escomptes ou les dépôts ;

Les sociétés agricoles s'efforcent de permettre aux cultivateurs de se passer des services des négociants, ou industriels qui achètent leurs récoltes, leurs bestiaux ou le lait de leurs vaches, ou à qui ils s'adressent pour les semences et engrais ou pour la location de certaines machines ;

Les sociétés de construction atteignent les propriétaires d'habitations ouvrières en rendant les travailleurs possesseurs de leurs maisons.

L'utilité de chacune de ces branches varie suivant les conditions économiques des différents pays. Certains auteurs prônent l’une ou l’autre exclusivement et sont opposés aux autres. En Angleterre les chefs du mouvement se déclarent partisans uniquement de la coopération de consommation, ils n’approuvent pas le but final de l'Association Ouvrière ; en France l’école de Nîmes avec M. Ch. Gide partage à peu près la même opinion.

Buchez et, de nos jours, la chambre consultative des Associations Ouvrières, ne voient que les sociétés de production. Au contraire, Schulze-Delitzsch estime que chaque espèce d'association présente ses avantages ; 1] est partisan à la fois de loutes les branches de la coopéralion. |

L'examen de toutes ces doctrines coopératives occupera une grande place dans cette étude ; il nécessitera parfois des développements assez étendus.

Au point de vue de la méthode, j'aurais pu passer successivement en revue les diverses sortes de sociétés coopéralives : production, consommation, erédit, ete. dans les différents pays. Ce plan aurait présenté, je crois, l'inconvénient de séparer d’une façon trop complète les différentes formes d'associations : les traits communs, le but unique auraient disparu en quelque sorte, et mon travail eût manqué d'unité ; au lieu d’avoir pour objet l'étude du mouvement coopératif, il aurait semblé retracer l'histoire de quatre ou cinq mouvements distincts. |

C’est pour ce motif que j'ai préféré adopter une division chronologique analogue à celle choisie par M. Hubert-Valleroux dans son ouvrage sur les Associations coopératives en France et à l'étranger (1). Cette division a le mérite, à mes veux, de bien préciser les développements successifs du mouvement coopéralif, de mettre en relief les différences qui, à un moment donné, exis-

(4) Paris, Guillaumin, 1884.

tent entre certains pays soit au point de vue des branches de la coopération, soit au point de vue des résultats obtenus dans une même branche.

Pour déterminer les périodes que j'aurai à étudier successivement, je me suis attaché à l’histoire du mouvement en France ; la première pourtant dans laquelle il sera question de Robert Owen est naturellement antérieure à l'apparition de la coopération nouvelle dans notre pays, elle prend fin précisément à linstant où Buchez commence sa propagande en faveur de l’Association Ouvrière, c’est-à-dire vers 1830. La seconde s'étend de 1830 à 1852; la troisième de 1852 à 1863 ; la quatrième va jusqu'en 1880 ; la cinquième enfin nous montrera l’état actuel du mouvement.

Ces périodes ne seront pas d’ailleurs scrupuleusement contenues entre les dates que je viens de leur donner pour limites ; ces dates doivent être considérées plutôt comme une indication approximative que comme une ligne de démarcation infranchissable. Cette élasticité des périodes était nécessaire pour que je puisse y faire rentrer l’étude du mouvement dans les différents autres pays ; je ne vois aucune espèce d’inconvénient à parler, par exemple, des Equitables Pionniers dans la période qui s'étend de 1852 à 1863; la fondation de cette société remonte, il est vrai, à 1844, mais le mouvement qu’elle a déterminé est-il bien réellement antérieur à 1852?

Angleterre.

Robert Owen et le premier mouvement coopératif CHE — Robert Owen occupe une trop grande place dans le . mouvement coopératif dont il a été en définitive le véritable promoteur, pour que je puisse me dispenser de consacrer quelques pages à l'exposé de sa doctrine et à l'appréciation de son œuvre. Le célèbre réformateur anglais était contemporain de Saint-Simon et de Fourrier ; comme eux il prétendit avoir trouvé une organisation systématique du travail bien préférable à ce qu'il appelle « la concurrence anarchique dans la production, le triste régime de la compétition ».

Owen ne s'était pas du reste préoccupé uniquement de découvrir la théorie la plus juste de la production et de la distribution des richesses. Son but véritable avait été d’édifier tout un système philosophique, religieux et économique conforme à la connaissance exacte de la nature humaine. Il s’efforça donc en premier lieu d’étu-

(4) Louis Reybaud, Etudes sur les réformateurs, tome T, p.229; L. Louvet, Curiosités de l'Economie politique ; Hubert Valleroux, Les associations coopératives en France et à l'élranger, p. 137; Almanach de la coopération française de 1897 ; Hôlyoake, Histoire des Équitables Pionniers de Rochdale.

dier cette nature humaine, pour bien se rendre compte de ce qu'elle était en réalité.

Le résultat de ses méditations, de ses lectures et de ses expériences, surtout de celle, très longue, qu'il fit à New-Lanarck où il dirigea une filature de cotons importante, en s'intéressant avec une douceur et une bienveillance inaltérables, non seulement aux travailleurs mais à leurs familles, surtout à leurs enfants dont il réforma tout le système d'éducation, et où il amena l’aisance et la moralité alors qu'auparavant il n’y avait que misère el que vices, fut une conviction étrangement ferme de l’irresponsabilité absolue de l’homme. Il n’hésita pas à tirer de ce principe toutes les conclusions qu'il comportait. Il proclama l’iniquité de tout système de récompenses et de peines ; l'égalité absolue de tous les hommes, quelles que soient les différences effectives de talent, d'activité ou de force.

Je ne veux pas examiner toutes les déductions dans lesquelles s’est complu l'imagination de Robert Owen. Je me bornerai à étudier les conséquences que sa doctrine devait avoir sur l’organisation du travail. C'est ici, en effet, que la coopération fait son apparition. Le réformateur commence par s'élever contre l'industrie manufacturière telle qu'elle existait de son temps. Il n'est naturellement pas partisan du régime de l’entreprise ; d’après lui, celui qui a la direction des travaux, l'entrepreneur, qu'il soit ou non capitaliste, n'a aucun droit aux bénéfices dus à sa gestion habile ; il n’est pas

responsable, il n’a donc pas le mérite de ses actions, il ne doit pas recevoir davantage que le moins intelligent de ses ouvriers. Owen croit pouvoir constater que l’organisation irrationnelle contre laquelle il s'élève, produit les fruits les plus mauvais, qu’elle engendre une concurrence effrénée et comme conséquence des alternatives de chômage et d'activité, et il déplore le sort du malheureux travailleur, jamais assuré du lendemain, menant une existence dont le caractère précaire ne peut que s’accentuer, car, d’après ses calculs, la situation des travailleurs doit devenir d'autant plus misérable, que le machinisme se développera et se perfectionnera davantage. :

Pour remédier à ce triste état de choses, il faut organiser le travail d’une facon rationnelle c’est-à-dire en tenant compte de la nature humaine et, pour cela, il n’y a qu'un moyen: créer des sociétés coopératives, c'està-dire des groupes sur la composition et le fonctionnement desquels Owen s'étend longuement. Chaque groupe, chaque bourg industriel doit contenir de deux mille à trois mille âmes et constituer une sorte de village dont les habitants travaillent en commun dans des manufactures appartenant à la collectivité. L'agglomération doit s’efforcer de se suffire à peu près à elle-même, de produire directement les objets les plus nécessaires ; quant au surplus, elle se le procurera au moyen d’un échange avec un autre groupe ; je dis échange et non

achat, car le numéraire est supprimé. La population

pourra, devra même s'occuper, tour à tour de travaux agricoles et de travaux manufacturiers. Quand les usipes seront forcées de chômer, les travailleurs se retourneront en effet vers Le sol auquel ils demanderont leurs subsistances, Le produit du travail commun servira à la colonie tout entière ; le capital ne donnera droit à aucun prélèvement ; quant à l'intelligence et à l’acti-. vité, elles ne sont pas plus méritoires que la paresse et l’abrutissement, car l’homme est irresponsable. Le plus ingénieux des travailleurs n’a donc pas plus de droits que l’ouvrier le plus oisif; et la somme de labeur ne doit pas être prise en considération pour la distribution des produits. Au surplus, la propriété privée ne subsistera pas. Chacun travaillera pour la communauté. C’est l'égalité absolue pour tous. Quant aux attributions,elles sont réglées non d’après les aptitudes, mais d’après l’âge des associés. L’inégalité des rémunérations disparaissant ainsi, et l’organisation rationnelle du travail augmentant la productivité, la généralité verra sa situation notablement améliorée. Plus de minorité accaparant la plus grande partie des produits du travail, pour ne laisser à la majorité que des ressources insuffisantes. Une vie matérielle, large, facile et surtout égale pour tous, puisque personne n'ayant un mérite supérieur ne peut avoir de droits supérieurs.

I y aurait de nombreuses et très sérieuses objections à faire à toute cette théorie. D'abord son principe fondamental qui est l’irresponsabilité absolue de l’homme

est un dogme fort contestable, puisqu'il est très généralement en opposition avec la conscience humaine. Un autre motif, secondaire celui-là, qui pousse Owen à condamner l’organisation industrielle qu'il avait sous les yeux, c’est que le sort de l'ouvrier ne peut, d'après lui, manquer de devenir plus misérable avec les progrès du machinisme. Or, cette proposition est fausse ; l'expérience le démontre, il suffit pour s’en convaincre de lire les quelques pages (1) dans lesquelles M. Leroy- Beaulieu démontre qu'au contraire tout ce qui augmente la productivité du travail, et c’est là le seul but comme le seul effet du machinisme, détermine en même temps une augmentation des salaires réels et des salaires+en numéraire. | de Du reste Les sociétés, ou plutôt les colonies coopératives imaginées par Owen ne pouvaient pas fonctionner. Elles méconnaissaient en effet le caractère humain. Elles exigeaient un désintéressement absolu, chacun devant travailler pour la communauté, et pour réclamer un pareil détachement, elles s'appuyaient non sur la conviction religieuse qui est capable de passionner et qui d’ailleurs promet en échange d’une vie de sacrifices une récompense éternelle, mais sur une froide convietion d'irresponsabilité générale, celle-ci devant engendrer une bienveillance absolue. Or le désintéressement. l'altruisme, comme on l'appelle aujourd’hui, du moins

(1) Leroy-Beaulieu, Traité théorique et pratique d'économie politique, 2t édition, t. 2, p. 302.

en ce qui concerne la production et la répartition des richesses, est une notion anti-économique (1). Owen lui-même ne s’élait-il pas laissé guider dans sa direction de New-Lanark par l'intérêt privé? On dit, il est vrai, que si une commande lui arrivait au moment (2) où les cotons étaient sur la pente d’une baisse, il conseillait à son correspondant d'attendre des prix plus réduits; que.si,au contraire, une hausse menaçait ses articles aussitôtil en prévenait toutes les maisons qui étaient en relations d’affaires avec lui, afin qu'elles eussent à prendre leurs approvisionnements ! Mais ce n’est pas là du véritable désintéressement comme on pourrait le croire. C’est une façon très juste de comprendre son intérêt, car de tels procédés engendrent de la part des clients une confiance absolue en leur fournisseur. C’élait Owen qui en définitive profitait de sa grande franchise.

C'était done commettre une erreur économique que de demander le désintéressement dans la production des richesses, que de vouloir que chacun travaille pour tous, que tous travaillent pour chacun.

Et puis, la pensée de demander à l’agriculture, ce que, dans un moment de chômage, l'industrie manufaclurière ne peut pas donner, est tout à fait inexplicable. Le ralentissement des affaires peut très bien se pro-

(1) Leroy-Beaulieu, Traité théorique et pratique d'économie politique,

2e édition, t. I, p. 72 et suiv.

(2) L. Reybaud, Ztudes sur les réformateurs contemporains, D° édition,;t,.i, p. 245.

duire à une époque où il n’est plus temps de travailler la terre pour y semer du blé ou de l'orge.

Rien ne pouvait tenir dans cette étrange théorie, et pourtant son inventeur montrait une conviction inébranlable. Il entreprit de se consacrer uniquement à la réalisation pratique de son système. Il voulait tenter une expérience qu'il croyait devoir être décisive en faveur de ses idées et il était résolu à ne reculer devant aucun des sacrifices pécuniaires que lui permettrait une fortune s’élevant à plusieurs millions. Comme il était très remuant, il eut vite fait de répandre sa doctrine. Sa direction toute paternelle de New-Lanark, les résultats vraiment merveilleux qu'elle avait produits, lui avaient fait acquérir une renommée presqu'universelle et elle devait disposer favorablement les esprits pour le nouveau plan d'organisation qu'il venait leur proposer,

Le gouvernement anglais ne cacha pas ses sympathies pour le système nouveau ; il déclara à son inventeur qu'il l’appliquerait aussitôt que l’esprit public y serait préparé. Une foule de personnages haut placés dans le monde aristocratique, administratif et commercial partagèrent les illusions d'Owen. Grâce aux influences et aux ressources de ses partisans, le réformateur semblait devoir arriver très vite à l’expérimentation de sa théorie. Un essai ne pouvait manquer de se faire, qui viendrait démontrer la supériorité de la société coopérative sur la vieille organisation irrationnelle.

Mais voici que, tout à coup, Owen se fit mal à propos une foule d’ennemis qui vinrent combattre ses idées et s'opposer à une expérience. Pendant longtemps notre réformateur avait montré pour la religion une large tolérance. À New-Lanark les parents inculquaient à leurs enfants les principes religieux qui leur convenaient sans que le directeur de l'exploitation intervint jamais dans cette question. Subitement son attitude change, il accuse publiquement, ouvertement toutes les religions existantes de mensonge, d’impuissance, de tendances subversives et de violation flagrante des lois de la nature (1). D'où haine et opposition du clergé et de tous les citoyens fermement attachés à leur religion.

D'un autre côté, il détache de lui Les radicaux en s’efforçant de démontrer que les réformes demandées par eux comme devant produire les résultats les plus heureux, ne changeront rien, absolument rien, aux inconvénients d’une société qui restera basée sur des principes contraires à la véritable notion de la nature humaine. ;

De tous côtés, Owen qui jusque-là n’avait rencontré que des sympathies vint donc se heurter à des hostilités très vives. Il lui restait bien pour défendre et propager sa doctrine quelques disciples dévoués ; mais une expérience devenait, pour le moment, presque impossible en Angleterre.

(1) Louis Reybaud, Etudes sur les réformateurs, 5e édition, t. I, be0L:

Owen, qui voulait à tout prix expérimenter sans plus tarder, passa donc en Amérique où il avait acquis, dans le but d'y installer la colonie de ses rêves, un immense domaine connu sous le nom de New-Harmony.

L'achat d’un territoire n'était pas la question prineipale. Il fallait s'assurer la neutralité du pouvoir et surlout trouver le nombre de disciples suffisant pour peupler New-Harmony et constituer la société coopérative dont il poursuivait la réalisation. Owen se fit donc entendre par le congrès de l'Union qui l'écouta avec attenlion et curiosité. Les conférences qu'il fit au peuple lui procurèrent plus de partisans ; aussi le nombre de ceux qui demandèrent à faire partie de la colonie nouvelle fut-1l considérable. Malheureusement dans toute cette foule qui se présentait à lui, les hommes de valeur étaient excessivement rares. Le réformateur anglais avait déclaré que la population la plus illettrée et la plus fainéante était parfaitement susceptible d’être transformée par la vertu de ses sociétés coopératives. Il allait pouvoir enfin en fournir la preuve, car la lie de la société seulement arrivait à lui ; il allait avoir affaire à un ramassis de vagabonds et de débauchés ; le talent s'était, en effet, tenu à l'écart, il avait fui l'égalité absolue qu’on voulait lui imposer.

Owen ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait fait fausse route ; que, dans les conditions où il se trouvait, l’expérience ne pouvait réussir ; que New-Harmony n'offrirait pas le spectacle réconfortant d'une vaste association,

donnant à chacun de ses membres, par suite d’une organisation supérieure, une somme de bonheur beaucoup plus grande que ne pouvait le faire la société basée sur la propriété privée et l'inégalité des conditions. Le résultat fut en effet désastreux pour la doctrine nouvelle. D'abord, New-Harmony ne fut bientôt plus qu'une association préliminaire versant dans d’autres groupes les individus semblant aptes à vivre en communauté absolue. Ces groupes, ces sociétés coopératives distinctes ne parvinrent pas toutes à adopter le régime voulu par Owen ; des inégalités existaient nécessairement entre leurs membres : l’un était plus adroit, plus actif, plus fort ; l’autre moins robuste, moins intelligent, plus paresseux. Une élite ne tarda pas à se dessiner et elle eut immédiatement conscience de sa valeur plus grande. Elle se demanda bientôt pourquoi elle donnerait plus pour recevoir une rémunération identique et ce fut la cause d'inégalités contraires au plan primitif, ou bien d’une oisivelé calculée, chacun ne voulant travailler et produire que comme celui qui travaillait et produisait le moins. Il n’y eut plus qu'oisiveté et égoiïsme là où le maitre avait rêvéle désintéressement et la bienveillance. Les sociétés coopératives où le travail de tous supérieurement coordonné et organisé devait procurer à tous sans distinction une vie facile et agréable par suite d’une productivité plus grande, jointe à une distribution parfaite, n'étaient pas plus clémentes pour leurs membres que la société ancienne ; elles produisaient plutôt l’éga-

Hté dans la misère, que l'égalité dans laisance.

Etant données les erreurs philosophiques et économiques, sur lesquelles reposait tout le système, un pa- reil échec n'avait rien de surprenant. Pourtant le résultat négatif de l'expérience ne modifia en rien les idées d'Owen. Il se dit seulement que sa façon d’opérer était défectueuse. L'humanité était décidément trop engagée dans la mauvaise voie pour qu'il fût possible d'agir par expérimentation directe. Il fallait s’efforcer, avant tout, de réformer la moralité générale et pour cela faire comprendre aux hommes qu'ils faisaient fausse route, leur montrer le droit chemin, les préparer à la pratique de la communauté par l'habitude de l'association, en un mot, modifier de telle façon les circonstances extérieures, qu’on put graduellement arriver au but que New- Harmony avait essayé, en vain, d'atteindre de plano.

Owen quitta donc l'Amérique et revint en Angleterre où ses partisans avaient continué pendant son absence à propager son système coopératif. [ assista quelques années après son retour à une seconde expérience, non plus intégrale cette fois, puisqu’à Orbiston on reconnaissait un certain droit au capital, mais qui, malgré ce tempérament, aboutit encore à un échec, ce qui convainquit davantage encore le réformateur que la inéthode directe devait céder le pas à la méthode indirecte.

Il entreprit donc de faire l'éducation du peuple et c’est dans ce but qu'il poussa à la création de sociétés coopératives de consommation (1). Il avait apprécié à

(1) Holvoake, Almanach de lu conpération française pour 1897, p. 7.

New-Lanark, où il avait fondé une association de ce genre, les avantages nombreux qu’elle présentait pour la classe ouvrière : denrées de bonne qualité, poids exact, diminution de dépenses rendant la vie moins misérable en facilitant pour l’ouvrier la formation d’un capital, enfin et surtout habitude de l'association, éducalion économique et sociale. La première expérience avait été trop brillante pour ne pas tenter les intéressés. A New-Lanark, en effet, les associés avaient réalisé une économie de 26 0/0 sur les denrées qu'ils avaient prises à la société coopérative, sans compter la pureté des produits et l'exactitude scrupuleuse du poids. Dans la campagne très active qu'il recommença en faveur de son système, Owen ne manqua donc pas de préconiser l'emploi de ces sortes d'associations. Qu'il soit arrivé en quelques années à délerminer la création de quelques centaines de sociétés de consommation, cela ne surprendra personne quand on saura que, de 1826 à 1837, Owenaprononcé environ mille discours en public, rédigé cinq cents adresses à diverses classes, deux mille articles de journaux et fait deux ou trois cents voyages (1). | Qu'étaient exactement ces sociétés coopératives de consommation ? Quelles étaient leurs règles ? On ne peut le dire à coup sûr ; les renseignements précis font défaut. Holyoake dit seulement (2) que les bénéfices y

(1) Louis Reybaud, Etudes sur les réformateurs contemporuins, 5e édition, tel,)p..279, (2) Holyoake, Almanach de là coopération française pour 4897, p. 7.

retournaient aux actionnaires à raison du nombre d’actions souscrit et non du chiffre de la consommation ; que les sociétés Les plus prospères consacraient leurs profits à l'acquisition et à l’organisation de fermes ou d'ateliers coopératifs. Pour ma part, j'incline à croire que les fondateurs de la célèbre société des Equitables Pionniers dont il sera question plus loin, owenistes convaincus, ont adopté l’idée que le réformateur dont ils se réclament à tout propos, se faisait de la coopération de consommation. Les premières sociétés anglaises devaient donc avoir pour but, non seulement de proeurer le bien-être matériel aux associés, mais de favoriser leurs progrès moraux et intellectuels ; et il est probable que la véritable fin de chaque association était aussi de s'occuper « de régler Les pouvoirs de production et de distribution, l'éducation et le gouvernement :ou,en d’autres termes, d'établir des colonies se soutenant par elles-mêmes par l'union des intérêts, ou d'aider d’autres sociétés à fonder de telles colonies » (1).Ces colonies ressemblent étonnamment aux bourgsindustriels ou sociétés coopératives imaginées par Robert Owen ; et comme il est certain que celui-ci ne voyait dans les associations de consommation qu'un moyen d'arriver à l'organisation de ces bourgs ou colonies, il est probable que les Equitables Pionniers se sont contentés de copier le programme de celui qu'ils considèrentcomme leur maitre.

Ces sociétés s'étaient done multipliées fort rapide-

(1) Statuts de la société des Equitables Pionniers,

ment. En 1830 elles fonctionnaient en Angleterre au nombre de trois cents. Elles se réunissaient annuellement en congrès. On pouvait croire que la méthode indirecte allait être plus favorable à Owen que la méthode directe. Les sociétés, en se développant, allaient probablement aborder la réalisation du dernier point de leur programme dans un avenir assez proche, du moins on pouvait l’espérer, quand tout à coup ce beau mouvement s’effondra ; en quelques années il ne restait plus rien de ces associations nombreuses. Holyoake donne de cette disparition subite une explication qui semble assez bizarre. IL l’attribue à ce que la loi ne protégeant pas les capitaux des sociétés coopératives, celles-ci pouvaient être volées sans être autorisées à faire appel à la justice. D'un autre côté, et ici la raison semble beaucoup plus sérieuse, à deux reprises différentes, il en rejette la faute sur le crédit que les coopératives accordaient à leurs membres (1). Il faut probablement attribuer aussi en partie l'échec à l’organisation défectueuse des associations : tous les bénéfices allaient au capital el on verra que l'attribution des profits aux consommateurs est presque une condition nécessaire de succès.

En résumé, l’œuvre de Robert Owen fut double. Au début de sa carrière, il s’occupe de la coopération de la production. Sa devise est celle des coopérateurs actuels: Tous pour chacun, chacun pour tous. Dans la société

(1) Histoire des Equilables Pionniers de Rochdale. Traduction de Francesco Vigano, Paris, 1882, 1re partie, pages 38 et 73.

coopérative, le capital n’est rien ; ce qu’on cherche c'est autant, sinon plus, le redressement moral des travailleurs, que l'amélioration de leur situation matérielle. Ce qu’on espère en dernier lieu c’est une régénération, un remaniement complet de la société. Owen se figure que la nouvelle organisation aura une puissance de palingénésie absolue, qu’elle transformera peu à peu, mais radicalement, la société actuelle.

Quand les expériences de New-Harmony et d'Orbiston eurent échoué, il se tourna vers la coopération de consommation. Il peut sembler étrange qu'ilait consacré, dans les associations qu’il a contribué à fonder de ce côté, le droit du capital à tous les bénéfices, mais,on peut se demander si chaque associé ne devait pas posséder une part égale ou à peu près égale du capital social ; il est très probable, du moins, que des précautions étaient prises pour que ces sociétés fussent des associations de personnes, non-dés associations de capitaux, car il eût élé absolument contraire aux idées d'Owen de ne pas assurer la prédominance de la personne sur le capital. D'un autre côté les sociétés de consommation se proposaient de faire l’éducation de leurs membres, de développer leur intelligence et avaient pour but final d’arriver à une organisation rationnelle de la société.

On voit que les explications données plus haut sur la coopération, telle que la comprenait Owen, sont parfaitement exactes, mais on est forcé en même temps de constater le double échec essuyé par le socialiste

anglais. Pour les sociétés coopératives de production, la communauté absolue qu'on voulait y établir était un obstacle insurmontable à cause de l'égalité absolue pour tous, la suppression de la propriété privée et la négation du droit du capital; on ne pouvait même pas obtenir un commencement de succès.

Quant aux sociétés coopératives de consommation, si leur but final, c’est-à-dire l’organisation des colonies rêvées par Owen, était un leurre, elles pouvaient au moins, en principe, procurer à leurs membres des denrées de bonne qualité et à bon marché et contribuer dans une certaine mesure à leur éducation sociale et à leur perfectionnement moral. Ivy avait là pour elles une raison d’être largement suffisante. L'expérience de 1830 avait été faite dans des conditions peu favorables: on s'était essayé, il fallait maintenant corriger les défauts que la pratique avait mis en relief. On verra plus loin quand et comment l’idée fut reprise et les résultats

auxquels aboutit une seconde expérience.

Buchez et le mouvement en faveur de l Association ouvrière (1).— On vient de voir la société coopérative de production telle que la comprenait Robert Owen. Tout autre, en apparence, est l'Association Ouvrière dont notre compatriote Buchez va se faire le champion. Le philosophe français accepte, en effet, le principe de la responsabilité humaine, il reconnaît que le capital a droit à une certaine rémunération. Il ne demande pas la suppression de la propriété privée, ni que l'association devienne la communauté absolue ; il ne croit pas qu'il faille bouleverser absolument l'organisation actuelle au détriment, Le plus souvent, de la liberté individuelle, pour rendre acceptable la condition des classes laborieuses ; il se dit au contraire que les bases de la société sont bonnes et qu'il suffira de quelques modifications, dont la principale doit être l'avènement de l'Association Ouvrière, pour rendre. tout le monde heureux. Pourtant malgréces différences nombreuses

dans les idées et la terminologie (Buchez ne prononce

(4) Hubert-Valleroux, Les associalions coopératives en France et à l'étranger, p. LA

jamais le mot de coopération), le fond de l’institution est bien le même. Les explications qui seront données plus tard prouveront en effet que Buchez aussi bien qu'Owen à pour but, en supprimant l'entrepreneur, de faire passer le capital au second plan, pour attribuer la première place au travailleur ; de faire l'éducation morale des associés, de perfectionner, de régénérer la société en apportant le bonheur à la classe salariée tout entière. L'Association Ouvrière est donc une véritable société coopérative de production, par conséquent elle rentre dans le cadre de ce travail. Elle mérite d’ailleurs une étude d’autant plus approfondie qu’elle a vu le jour en France et que Le peuple et les écrivains français ont presque toujours eu pour elle une prédilection marquée. Lorsqu'après la révolution, l'enthousiasme des premiers moments fut passé, on commença à voir plus clairement le régime nouveau et on sentit que s’il avait ses avantages, il présentait aussi des inconvénients: Entre autres choses, il avait apporté aux Français la liberté. Il avait détruit tout ce qui dans l’ancien régime était opposé à ce principe si cher. L'organisation du travail, en particulier, avait donné lieu à un remaniement complet. Des corporations, des maïîtrises et jurandes il ne restait plus que le souvenir. Tout cela était remplacé par une absolue liberté. Mais on s’aperçut bientôt que la liberté à aussi ses écueils ; qu’en brisant tous les obslacles qui s’opposaient à l'indépendance des citoyens, on les avait isolés les uns des autres ; qu’on avait sus-

cité l'individualisme, accentué la tendance naturelle à l’égoisme.

Ce fut surtout le travailleur salarié qui fit entendre ses plaintes. Il se dit victime de l’opposition d’intérèts qui existait entre l'employeur et l'employé ; celui-ci désirant un salaire élevé, celui-là s’efforçant d’en réduire le taux le plus possible. Il prétendit que dans le contrat de louage d'ouvrage par lequel il promettait son travail moyennant une indemnité fixée d'avance et à l'amiable, son consentement à lui n’était pas libre ; que le patron égoïste spéculait sur la nécessité dans laquelle, lui, ouvrier, se trouvait de gagner son pain par un travail ininterrompu, pour lui faire accepter des conditions tout à fait défavorables, le contraignant par là à mener une existence misérable.

Certains esprits émus par ces critiques se mirent donc à étudier les défauts de l’organisation du travail et ils proposèrent pour les corriger les moyens les plus variés. Saint-Simon, Fourrier, Cabet,-Louis Blanc, et d’autres prétendirent successivement avoir trouvé le seul remède efficace. Ce qui se trouvait au fond de toutes les théories, c'était l'association, organisée différemment suivant l’une ou l’autre ; mais aucun de ces novateurs ne voulait conserver la société actuelle. Il fallait d'après eux la bouleverser pour arriver à un résultat. Buchez, lui, et c’est le trait caractéristique de sa doctrine, accepte l'organisation sociale telle qu’elle existait de son temps et telle qu'elle existe encore au-

jourd’hui. C'est la liberté qui est accusée de tous les maux; c'est à elle au fond que s'attaquent Les chefs d’école dont je viens de citer les noms et c'est précisément cette même liberté que Buchez donne comme seconde base à son système : « Associez-vous librement de la facon que je vais vous indiquer, dit-il aux salariés, et les inconvénients dont vous vous plaignez ne se présenteront plus. La liberté est une bonne chose pour qui sait s'en servir el je vais vous enseigner le moyen d’en tirer bon parti. »

Avant de passer à l’examen de la doctrine de Buchez, il est bon de consacrer quelques mots à l’homme. Dans sa jeunesse, membre des sociétés secrètes : charbonnerie et franc-maçonnerie, pour lesquelles il se montra d’une ardeur très grande, ce qui faillit lui coûter la vie, Buchez se retourna bientôt vers le catholicisme. Dès lors, il fit preuve dans tous sesécrits (1) d’un esprit des plus religieux et c'est le trait le plus saillant de son œuvre sociale, d'avoir mis la pratique de la religion comme condition essentielle du relèvement de la classe ouvrière.

L'Européen. — Donc, touché des récriminations des travailleurs, Buchez avait réfléchi, 1l avait rôvé même et il en était arrivé à cette conclusion : les salariés se

(4) Il est notable que Buchez, qui fait à la religion une si grande place dans l’organisation du travail, ne pratiquait absolument pas. —

Sur ce point, il y a une étrange contradiction entre ses écrits et sa conduite.

plaignent des patrons, si on supprimait les patrons ? Après tout, il n'est pas prouvé qu'ils soient indispensables; J'espère même démontrer le contraire. Et dans son cabinet de travail, il cherche, il combine, il étudie Jusqu'au moment où il croit avoir découvert une organisation capable de fonctionner et basée sur l'exclusion du patron. Mais il ne suffisait pas de dresser un plan, il fallait le mettre à exécution et, pour cela, le faire connaître aux intéressés, les décider à tenter l'expérience. Ce n’était pas la partie la plus facile. On a vu l’activité vraiment prodigieuse, déployée par Owen pour répandre sa doctrine. Buchez se mit aussi à faire de la propagande. Il commença vers 1830 à publier un journal hebdomadaire qui porta successivement le nom de Journal des sciences sociales, puis de l'Européen. C'est. par cet organe qu’il dit aux travailleurs : Seuls, vous ne pouvez rien, associez-vous pour pouvoir prétendre à quelque chose ; vous vous plaignez d’être exploités par les patrons, groupez-Vous, pour vous passer de leur intermédiaire ; devenez entrepreneurs, remettez le soin de la direction à des mandataires et vous pourrez alors vous partager le produit intégral de votre travail, au lieu de vous contenter d’un salaire minime ; mais surtout ne demandez pas à la politique ni à l'Etat l’amélioration de votre sort, vous feriez fausse route ; travaillezy vous-mêmes, c'est beaucoup plus sûr. Vous vous plaignez de l’égoïsme des patrons, c’est là en effet un sentiment anti-social.qu'il faut combattre, mais songez

que vous n’arriverez à transformer heureusement la condition des salariés, c’est-à-dire de votre classe, qu'en laissant, vous, cet égoïsme absolument de côté. À ce prix seulement l'association que vous formerez entre vous pourra produire des effets salutaires, sinon elle deviendrait un moyen banal d'enrichir des travailleurs plus intelligents qui n'auraient secoué le joug du patron que pour devenir patrons à leur tour.

Et à ce propos Buchez explique minutieusement un mécanisme imaginé par lui, fondé sur le désintéressement et le dévouement des ouvriers associés et destiné à empêcher que l'association ne s'écarte du but auquel elle doit tendre. Cette combinaison nouvelle c'était l’institution d’un capital inaliénable formé par un prélèvement important sur les bénéfices et constituant un patrimoine propre à l'association et sur lequel Les associés n’avaient plus aucun droit. A la dissolution, il passait à une société nouvelle ayant même but, mêmes aspirations, ou était consacrée à des œuvres de bienfaisance ; de telle sorte que les associés ne pouvaient jamais être tentés de se retirer de la société ou d'empêcher celleci de se former à nouveau, pour avoir immédiatement et en pleine propriété une part divise de ce fonds social. En se retirant ils perdaient au contraire leurs droits aux bénéfices obtenus par le moyen du capital inaliénable.

Celui-ci devait servir surtout à attirer dans l'association tous lessalariés qui, dans uñe même ville, exerçaient la même profession. Il donnait en effet les ressources

nécessaires à l'extension des affaires, le succès et l'exemple devant accroître successivement le nombre des adhérents. Il était stipulé du reste que l’association ne pouvait faire travailler des ouvriers étrangers pendant plus d’une année ; passé ce délai, elle devait prendre des membres nouveaux, en proportion de ses besoins. On l’empêchait par là de dégénérer en société commerciale pure et simple ; on enlevait aux associés primilifs la tentation de conserver pour eux seuls tous les bénéfices, en prenant des auxiliaires salariés au lieu d'admettre de nouveaux membres.

Buchez se disait que si une association de ce genre venait à se fonder, les avantages nombreux [intégralité du produit du travail, indépendance complète) qu’elle procurerait à ses membres ne manqueraient pas de séduire, de tenter tous les ouvriers du même corps de métier ; d'autre part, le capital inaliénable invitant les associés à étendre leurs affaires, et les statuts ne permettant le développement qu'avec admission de nouveaux membres, il arriverait un moment où tous les travailleurs de la même ville feraient partie, suivant leurs désirs, de l'Association. L'exemple étant contagieux, des sociétés coopératives de production se formeraient pour {outes les industries successivement et dans toutes les villes ; et ainsi, après un temps plus ou moins long, l'Association Ouvrière libre aurait remplacé complètement les entreprises individuelles : celles-ci

auraient disparu faute de bras.

L'Européen répandait done ce plan de rénovation sociale dressé par Buchez. I faisait entrevoir la suppression du salariat. I montrait comment l'association libre arriverait lentement mais sûrement à tout absorber ; il permettait d'espérer que la question sociale était à la veille d'être résolue.

Mais l’Æuwropéen comptait. peu ou point de lecteurs parmi les ouvriers ; il pouvait seulement procurer à Buchez quelques admirateurs dans la classe lettrée, et tel fut en réalité son effet. L'Association Ouvrière eut désormais des partisans et des défendeurs ; on mit en elle sa confiance : le rédacteur en chef de l’£wropéen ne fut plus seul à souhaiter qu'une expérience füt tentée. Pour pénétrer jusqu'au peuple, quelques disciples de Buchez entreprirent de faire le soir des cours publics pour exposer la doctrine nouvelle, et la ville de Paris mit un local à leur disposition. Quelques menuisiers ayant assisté à ces conférences se laissèrent séduire par l’idée et se décidèrent à la mettre en pratique. L'Æwropéen publia leurs statuts rédigés par Buchez ; tout semblait en bonne voie, mais tout à coup les menuisiers changèrent d'avis, ils renoncèrent à tenter un essai. Buchez ne se rebuta pas; il fit imprimer séparément l'article qu’il venait de publier dans l'Æuropéen, et le fit porter au domicile même des ouvriers. C'est à ce precédé de réclame que l’on doit la première expérience d'une société coopérative de production. L'article ainsi

répandu tomba en effet dans les mains d'un ouvrier bi-

joutier en doré, nommé Leroy, qui en fut frappé. Il se rendit auprès de Buchez pour lui demander des explications plus amples et ses conversations avec le rédacteur de l’Européen lui firent, à lui aussi, acquérir la conviction que les salariés avaient dans l’Association Ouvrière un moyen pratique de transformer eux-mêmes leur situation. Sa profession à lui ne demandant pas de grands capitaux, l'outillage étant fort simple et la matière première peu coûteuse, réunissait, d’après Buchez, toutes les conditions voulues pour la réussite d’une expérience ; d’ailleurs les fonds peu importants exigés par la mise en route étaient offerts par quelques lecteurs de l’£wropéen. Ï se résolut donc à faire un essai et se mit aussitôt à la recherche d'associés,. Imprégné des idées de Buchez et appréciant la très forte dose de dévouement dont il faudrait faire preuve dans Les débuts, Leroy s’attacha principalement à trouver des travailleurs capables d'agir par conviction, de se sacrifier pour le triomphe d’une idée. Convaineu qu’il trouverait un désintéressement beaucoup plus profond chez des ouvriers sincèrement religieux, ne cherchant pas uniquement dans cette vie la plus grande somme possible de jouissances matérielles, il s’efforça de découvrir des travailleurs foncièrement catholiques à qui il pût montrer l'association comme un moyen de gagner plus facilement le royaume de Dieu. Il finit par mettre la main sur trois ouvriers bijoutiers en doré remplis-

sant les conditions voulues et ensemble ils fondèrent la première Association Ouvrière. C’était en 1836.

La première société coopérative : Leroy, Thibault et Cie.— Pour bien se rendre compte des sentiments, de la volonté de ces premiers coopérâteurs, il faut lire ce qu'on pourrait appeler l'exposé des motifs de leur entreprise, qu'ils écrivirent en tête de leurs statuts :

« Considérant que l'association dans le travail est le véritable moyen d’affranchir les classes salariées en faisant disparaître l'hostilité qui existe aujourd’hui entre les chefs d'industrie et Les ouvriers. |

« Considérant également qu’elle constitue lameilleure méthode pour établir comme pour conserver les sentiments de devoir et de moralité sur lesquels repose l’avenir de la société française. »

Et plus loin : « S’élant cependant convaincus que l'association dans le travail doit être avant tout une œuvre de dévouement et de moralité et qu'elle ne peut réussir aujourd'hui qu’à ces conditions. Etant par suite déterminés à faire tous les sacrifices personnels nécessaires pour la prospérité de l’entreprise. »

Il faut avouer que l'ambition des membres de la première association est au moins étrange. Ils se figurent que leur dévouement et leur désintéressement auront pour résultats, d’une part, de développer dans la classe ouvrière les sentiments de devoir et de moralité, de l’autre, d'améliorer le sort matériel des travailleurs par la

suppression complète du salariat. Un raisonnement tout théorique les avait séduits ; ils s’en allaient avec une ardeur apostolique à la conquête du monde du travail.

Si on examine l'organisation de la société Leroy, Thibaultet Cie, on se trouve en présence d’une société en nom collectif. La responsabilité de chaque associé est donc illimitée. L'association est conclue pour une durée de trente années. L'apport des associés est fixé, quant à son chiffre ; mais on n’en réclame pas le montant intégral au moment même de l'entrée dans la société ; on laisse aux membres nouveaux la faculté d'effectuer leur mise de fonds par l’abandon de leur part de bénéfices, ou bien même par une retenue sur leurs salaires. Cette disposition permet d'accepter les associés qui n’ont pas devant eux une somme suffisante et qui pourtant par leurs qualités personnelles semblent dignes d'entrer dans la société. Pour être admis en qualité de membre il faut, du reste, avoir travaillé pendant six mois au moins pour la société ; pendant cette période de stage les anciens associés ont pu se rendre compte de l’activité et de la moralité de leur ouvrier, surtout de ses convictions religieuses, car c'est à cette considération qu’on attache la plus grande importance.

J'ai parlé tout à l'heure de salaires; et je n'ai pas employé un terme impropre bien que la nouvelle entreprise, visant précisément la suppression du salariat, ne contienne plus en principe que des associés, lesquels ont droit non plus à un salaire mais à une quote-part

des bénéfices. Et pourtant les ouvriers qui n'ont pour toutes ressources que le produit de leur travail, ne peuvent pas attendre le résultat d'un inventaire. [l est indispensable qu'ils soient payés à intervalles très rapprochés. Nos associés furent ainsi amenés à s’attribuer périodiquement en les faisant rentrer dans les frais généraux où figurent les salaires dans les entreprises ordinaires, des sommes équivalentes aux salaires moyens payés par les patrons bijoutiers en doré, et qui en réalité étaient de véritables salaires. Je note ce point en passant, parce que le même procédé a été employé par toutes les associations de production indistinctement, probablement parce qu'il était le seul possible en pratique.

Tous les associés s'engagent à travailler onze heures par jour et six Jours par semaine sans interruption qui ne puisse être légitimée. Une forte pénalité était édictée pour le cas de contravention.

La direction des affaires sociales est confiée à deux gérants élus ; ce sont eux qui en réalité doivent faire la besogne du patron ; pour le leur permettre on leur donne des pouvoirs très étendus et une très grande autorité.

La partie la plus saillante des statuts est celle qui concerne la répartition des bénéfices. Ceux-ci devaient se diviser en sept parts. Une de ces parts, c'est-à-dire quinze pour cent à peu près du bénéfice total, servait à former le fonds indivisible et inaliénable dont j'ai parlé

FRANCE si

déjà et sur lequel Buchez fondait toutes ses espérances.

Trois septièmes servaient à alimenter un fonds de réserve ; le reste seulement était distribué aux associés. En se contentant d’une part relativement fort petite, ils prouvaient qu'ils se laissaient guider par la volonté désintéressée de rendre service aux hommes de leur classe.

Si j'ai insisté un peu sur l’organisation de la première association, c’est que les promoteurs du mouvement coopératif, sachant que l'exemple a une force prépondérante, avaient cherché avec le plus grand soin à grouper tous les éléments de succès et par conséquent à découvrir l’organisation la plus parfaite. Si la première réalisation de notre idée à une pleine réussite, les expériences, pensaient-ils, se suceèderont sans interruption et notre but sera rapidement atteint. Aussi avaient-ils ce semble tout prévu : direction forte, recrutement facile mais réglé de façon à ce que les membres nouveaux ne puissent pas faire dévier l'association du but qui lui était assigné, somme de travail à fournir par chaque associé, capitaux nécessaires à l'extension des affaires, désintéressement, dévouement et convictions des membres. Il faut ajouter à cela que la branche d'industrie dans laquelle on demandait à l'association de faire ses preuves était on ne peut mieux choisie.

Aussi les affaires de l'association des bijoutiers en doré prospèrent-elles rapidement. Le nombre des associés augmenta peu à peu et arriva après quelques an-

nées à dépasser la dizaine. On réalisait des bénéfices ; tout semblait donc indiquer un succès complet et cependant on est forcé de reconnaître que le but de Buchez et de Leroy n'était pas pleinement atteint. La société des bijoutiers en doré ne prenait pas l'extension espérée par les fondateurs, elle ne se montrait pas comme immédiatement susceptible de grouper une notable partie des ouvriers bijoutiers. Le nombre des membres s'accroissait beaucoup trop lentement et difficilement pour que l'expérience pût être considérée comme une véritable victoire pour les idées de Buchez. La disproportion entre ce qu'on espérait et ce qui se réalisait est tellement grande, qu'on songe instinctivement à la montagne qui a accouché d’une souris. On voulait prouver que les classes ouvrières avaient dans l'association un moyen pratique et général de s’affranchir du salariat et l’on parvenait seulement à démontrer, ce dont. personne ne doutait, qu'à force de travail, d'énergie et de discipline quelques travailleurs d'élite pouvaient gagner leur vie sans passer par l'intermédiaire d’un patron, pourvu qu'ils entreprissent une industrie n’exigeant pas de grands capitaux, ni une direction véritablement savante et étudiée. Le rédacteur de l'£wropéen promettait aux travailleurs une amélioration inappréciable dans leur sort, maisil leur demandait en retour, un trop grand effort et une somme anormale de qualités de toute espèce. Son système méconnaissait les dispositions de la très grande majorité des ouvriers ;

c'était là son point faible et ce fut la cause de sa ruine. Il est à remarquer que ce furent précisément les preseriptions qui contribuèrent le plus au succès apparent de la société des bijoutiers en doré, qui empêchèrent le succès réel de l'Association. Le travail acharné exigé des associés, les convictions religieuses dont ils devaient faire preuve, le désintéressement et le dévouement qui leur étaient imposés étaient en soi très bonnes choses, mais elles n'étaient pas du goût ni à la portée de tout le monde. Les indifférents en religion, ceux qui n’avaient pas une grande ardeur au travail ou se souciaient médiocrement de peiner pour leurs frères, restaient forcément en dehors. Ê Tendre à réunir sous sa bannière tous les travailleurs et édicter en même temps des causes d'exclusion d’une application aussi fréquente, c'était une anomalie étrange. C’est pourtant ce à quoi aboutissait, en dernière analyse, la société des bijoutiers en doré. Pratiquement l'association se montrait incapable de transformer les ouvriers comme Buchez l'avait espéré. Du reste les associés et avec eux les promoteurs du mouvement coopératif ne se rendirent pas compte immédiatement du véritable résultat de l'expérience. Comme il y avait des bénéfices, ils crurent de bonne foi au triomphe de lidée. N’avait-on pas au moins une preuve que le salaire n’était pas la base nécessaire de l’organisation du travail? Que les travailleurs pouvaient parfaitement se

passer du patron ?

Et puis, pour celui qui n’examinait pas la chose de près, pouvait-on nier qu’il y eût une Association Ou-. vrière dont les affaires étaient prospères ?

L'Atelier. — Certainement, le résultat même imparfait devait décider d’autres ouvriers à suivre l'exemple de Leroy ; mais il fallait continuer la propagande commencée par Buchez lorsqu'il avait voulu faire connaître sa théorie. L'Européen avait bientôt cessé de paraître. Vers 1840 quelques ouvriers disciples de Buchez entreprirent une nouvelle publication. L’A teher se fit immédiatement le champion de l'Association Ouvrière ; c'était là d’ailleurs son but principal, le motif de sa fondation. Rédigé uniquement par des travailleurs, il diffère naturellement de l'Européen, mais il voit l'association de la même façon que celui-ci, de sorte qu’il ne fait que continuer le mouvement. Malgré tout, les fondations de sociétés sont rares encore ; mais le motif n’en est pas seulement dans le caractère trop sérieux de l'Atelier qui n'est lu que par l'élite de la classe ouvrière : cette élite était bien capable de faire accepter l’idée par les camarades moins intelligents. 11 faut le chercher plutôt dans l'hostilité du gouvernement pour tous les groupements même purement professionnels. La société Leroy-Thibault et Cie n’était pas inquiétée, c'est vrai, mais elle se présentait sous les dehors d’une société en nom collectif ordinaire ; le nombre des associés était plus grand, mais il ne présentait aucun caractère inquiétant. Les ruban-

niers de Saint-Etienne, qui en 1841 avaient tenté de se formerenassociation, ne jouirentpas de la même liberté. Comme leur nombre était considérable, le gouvernement prit ombrage ; il en résulta des poursuites correctionnelles suivies de condamnations pour coalition et association illicite. On comprend que la perspective d'aller en prison refroidissait considérablement le zèle des partisans de l'association.

Et cependant le courant d'idées en faveur de l’association volontaire suscité ou non par l'Atelier devenait de jour en Jour plus fort. En 1843 l'Académie des sciences morales mettait au concours cette question : « Rechercher quelles sont les applications les plus utiles qu'on puisse faire de l’association volontaire et privée au soulagement de la misère », et le rapporteur du concours constatait que le grand nombre des mémoires reçus, prouvait que la question était bien à l’ordre du jour et occupait tous les esprits.

Quelques tentatives furent faites, mais craintives et isolées ; on n’osait pas les signaler, les donner comme exemples de peur d'attirer sur leurs auteurs les foudres gouvernementales. Plusieurs échecs se produisirent ; malgré tout, la poussée vers l'association s’accentuait de jour en jour. Les travailleurs les plus intelligents, lecteurs ou collaborateurs de l'Atelier, usaient de leur influence. Comme ils parlaient avec chaleur et conviction, qu’ils promettaient un changement à une situation chaque jour plus misérable, on les écoutait, et sans les

comprendre toujours, on se disait qu’ils devaient avoir raison ; car les ouvriers, peu instruits pour la plupart, ont une tendance marquée à suivre en moutons ceux de leurs camarades en qui, à tort ou à raison, ils ont cru reconnaître des capacités particulières.

D'ailleurs la campagne en faveur de lassociation, même celle en faveur de la coopération proprement dite, n'étaient pas l’œuvre d’une seule école.

Saint-Simon avait prôné une organisation du travail qui, pour n'être pas coopérative, n’en reposait pas moins sur l'association. I remettait à l'Elat, c’est-à-dire à la collectivité, le soin de décider tout ce qui avait rapport à la production et à la distribution des richesses. [l'est vrai qu'il considérait l'Etat comme un être absolument et essentiellement incapable de se tromper ni de nous tromper.

Les phalanstères de Charles Fourrier n'étaient eux aussi que des associalions pour le recrutement desquelles on s’attachait aux penchants naturels, aux passions des travailleurs.

Cabet, dans l’organisation du travail qu'il imagine pour ses Icariens, fait de larges emprunts à Robert Owen : il supprime la monnaie, la propriété privée, il établit l'égalité absolue de tous les citoyens. D'un autre côté, 1l donne {ous les droits el tous les pouvoirs à l'Etat qui devient une sorte d'association universelle.

Mais celui dont les ouvrages eurent à cette époque le plus grand retentissement et qui contribua dans la plus

large mesure à la vulgarisation du principe d’associaton, fut sans contredit Louis Blanc. Comme ses doctrines rentrent directement dans les limites de cet

ouvrage, Je dois m'y arrêter un moment.

Louis Blanc et les Ateliers Sociaux. — Blanc dans son ouvrage sur l'Organisation du travail conseillait, en effet, aux travailleurs de se grouper ; il leur montrait le salut dans la coopération. Car iln'y a pas às'y tromper, les ateliers sociaux qu'il décrit sont de véritables sociétés coopératives de production bienqu'ilsdiffèrentsenstblement de l'Association Ouvrière de Buchez et de l'Atelier.

Blanc attribue le malaise social, la misère des trävailleurs de (ous ordres à la concurrence effrénée que se font Les producteurs et il indique comme seul remède l'association des ouvriers, la solidarité universelle. D’après lui, l'Etat doit intervenir pour faire cesser la lutte fratricide qui sépare les hommes, il doit prendre l'initiative de la réforme qui s'impose, il doit fournir le capital nécessaire au remaniement de la société.

Je n’examine pas les moyens préconisés par l’auteur de l’organisation du travail pour procurer des ressources à l'Etat ; je me borne à constater que ces ressources doivent, d'après Louis Blanc, servir à fonder un certain nombre d'ateliers sociaux, en s’attachant d’abord aux branches d'industrie les plus importantes.

Dans ces ateliers, dont les statuts délibérés et votés par la représentation nationale auraient forme et puis-

sance de loi, tous les travailleurs doivent être associés : au lieu de passer par l'intermédiaire d'un patron, ils deviennent collectivement entrepreneurs.

La première année, l'Etat établit la hiérarchie des fonctions ; mais ensuite le soin de choisir les gérants et directeurs est laissé aux ouvriers qui ont eu le temps de s’apprécier mutuellement.

Blanc se montre partisan de l'égalité des salaires ; 1l se prononce plus nettement encore pour l'égalité absolue de tous les associés en ce qui concerne le partage des bénéfices ; ilne reconnaît, en effet, aucune supériorité au talent ni à la force, il n’admet pas que la rétribution soit proportionnelle aux services rendus : celui qui a reçu de Dieu une intelligence ou une énergie plus grande,a des devoirs plus étendus envers la société; mais il n’a pas de droits plus étendus. Louis Blanc revient à plusieurs reprises sur cette idée à laquelle il semble attacher une grande importance.

En principe, chaque associé demeure libre de disposer à sa convenance du fruit de son travail, mais l’évidente économie et l’incontestable excellence de la vie en commun ne doivent pas tarder à faire naître de l’assoctation des travaux la volontaire association des besoins et des plaisirs.

Les capitalistes seraient appelés dans l'association et toucheraient l'intérêt du capital par eux versé, mais ils ne participeraient aux bénéfices qu’en qualité de travailleurs.

L'Etat, ai-je dit, à cause des ressources limitées dont il disposait, ne devait fonder à l’origine que quelques ateliers sociaux, en s’attachant aux branches d'industrie les plus importantes. Voici d’ailleurs ce qui, d’après Louis Blanc, devait se produire :

L'atelier social aux prises, en concurrence avec l’industrie privée, aurait vite fait de triompher de celle-ci, Les travailleurs associés étant intéressés à produire beaucoup et bien, et la vie en commun présentant pour eux une économie considérable. Bientôt, dans toute sphère d'industrie où un atelier aurait été établi, on verrait accourir vers cet atelier, à cause des avantages qu'il présenterait, travailleurs et capitalistes. Les ateliers sociaux forceraient les particuliers à entrer en composition, à se fondre avec eux. Leur prospérité augmenterait de jour en jour et ils pourraient restituer à l'Etat les fonds avancés , lui permettant ainsi de susciter des ateliers dans d’autres branches, et ainsi de suite jusqu’à ce que toute l’industrie ait passé aux mains des travailleurs associés.

Blanc s'occupe naturellement de la France entière ; il ne doute pas que tous les ateliers du pays appartenant au même genre d'industrie ne parviennent facilement à s'unir, à s'associer pour supprimer la concurrence entre corporations, de telle sorte que pour chaque branche il y ait un seul établissement central avec un nombre de succursales plus ou moins considérable, réparti sur tous les points du territoire.

Ce n’est même pas là le but final de sa théorie: il compte faire régner la solidarité entre toutes les branches ; c'est ainsi qu'il veut que chacun des ateliers sociaux consacre une partie de ses bénéfices à l'allègement des crises qui pèseraient sur d’autres branches d’industries. Une autre part des profits devait servir à l’entretien des malades, des infirmes et des vieillards.

Louis Blanc ne s’occupait pas seulement de l’industrie, mais aussi de l’agriculture, de la production littéraire et de la démocratisation du crédit; il donnait le plan d'ateliers sociaux agricoles, d'une librairie sociale et il proposait de remplacer par une banque d'Etat la banque de France.

Ainsi l'association, la coopération devaient, suivant le plan dressé par l’auteur de l’organisation du travail, faire disparaître la concurrence, l’égoiïsme, la cupidité, l'intérêt personnel, pour Les remplacer par la solidarité et le sentiment du devoir.

Les théories de Louis Blanc, par le grand retentissement qu'elles avaient eu, avaient servi puissamment la cause de l'association. Une polémique assez vive s'était engagée entre divers journaux et l'inventeur des ateliers SOCIAUX.

Michel Chevalier, dans le Journal des Débats, fit remarquer très Justement que l'organisation rêvée par Blanc méconnaissait le rôle nécessairement prépondérant de l'intérêt personnel et qu'elle exagérait au contraire singulièrement la puissance du sentiment du

devoir ; qu’elle avait le tort de tendre à l'égalité absolue de tous, sans distinction de talent, de science ni d’activité, de supprimer la concurrence qui, malgré certains inconvénients, est la source nécessaire de tous les progrès, de tous les perfectionnements. Elle avait en outre le tort de réduire le capital au rôle de salarié, ce qui devait éloigner les capitaux des particuliers ; et de ne tenir aucun comple des difficultés très grandes que les associations ne manquent Jamais de rencontrer dans la pratique. Elle supposait à la masse des travailleurs le don, la faculté d'apprécier justement les capacités de chacun, et la volonté préalable de ne se laisser guider dans son choix que par le mérite individuel de chaque associé.

Le système coopératif de Louis Blanc présentait d’autre part le très grave inconvénient de demander à l'Etat une mise de fonds considérable et de lui faire supporter de très gros risques. C’est pour cette raison probablement, qu'iln'ajamais donné lieu à aucune expérience proprement dite. Mais il était, on doit le reconnaître, tout à fait de nature à séduire les imaginations, à illusionner le peuple. Le réformateur n’exigeait, en effet, des associés, aucun effort particulièrement difficile ; il leur faisait, au contraire, espérer que son svstème agirait de lui-même, par une sorte de vertu propre, comme si une association composée de travailleurs sans courage et sans talent pouvait, même avec les capitaux de l'Etat, arriver à un résultat appréciable. En réalité

les ateliers sociaux constituaient une utopie parfaitement caractérisée. Mais Blanc promettait de rendre tout le monde heureux ; il s’occupait on l’a vu des agriculteurs et des écrivains aussi bien que des ouvriers des usines ; il ne laissait pas dans l'isolement ceux qui appartenaient à des professions que leur nature forçait à s’éparpiller et à se localiser, « chaque atelier social pouvait se composer de professions diverses groupées autour d'une grande industrie, parties différentes d’un même tout, obéissant aux mêmes lois et participant aux mêmes avantages ». Il n’en fallait pas davantage pour lui susciter de nombreux partisans et pour augmenter par contrecoup le nombre de ceux qui croyaient à la puissance magique de l'Association.

C’est ainsi que peu à peu les esprits s'étaient attachés à l’idée nouvelle, que tous les regards avaient convergé vers cette association qu'on disait si féconde et dont chacun aurait voulu essayer. Désormais pour qu'un grand mouvement vint succéder à un simple courant ‘d'opinion, il ne fallait plus qu'une secousse capable de tirer de leur torpeur les ouvriers convaincus mais inaclifs, comme il faut en chimie une étincelle électrique pour déterminer la combinaison d'éléments tout prêts à entrer en composition.

Le choc se produisit. Ce fut la révolution de 1848.

La Révolution de 1848. — Le peuple de Paris, qui par l'insurrection de février avait forcé Louis-Philippe

à fuir après avoir abdiqué, ne prétendait plus cette fois changer seulement de souverain. Son mot, paraît-il, était celui-ci: « Ne recommençons pas 1830 ; ne nous laissons pas enlever la Révolution » (1).

La Révolution, du reste, il la voulait sociale en même temps que politique ; il entendait que sa situation, à lui, fût améliorée. Il en avait assez de la misère où l'avait jeté la période de crises qu’on venait de traverser et qui

n'avait pas duré moins de vingt-cinq années. La coupe était pleine ; il exigeait qu'on remédiàt aux inconvénients d'une organisation du travail qui le rendait si malheureux ; et on sentait qu'au besoin il appuyerait par les armes sa réclamation. À

Pour tous, d’ailleurs, il n’y avait, il ne pouvait y avoir qu'un seul remède: l'association. Ce mot que, par crainte du pouvoir, on n’osait auparavant que murmurer, Jaillissait maintenant, spontanément en quelque sorte, de toutes les bouches à la fois.

Mais si tous prononçaient le même mot, chacun l’entendait à sa facon. Les uns voulaient l'association volontaire et libre, tandis que les autres demandaient qu'elle fût organisée par l'Etat, ou du moins qu'elle eût le droit d'exiger du pouvoir publie les sommes nécessaires à son fonctionnement.

En résumé, l'association était sur toutes les lèvres, tous les regards se tournaient vers elle, c’est d'elle et

(4) Louis Blanc, Pages d'histoire de la révolution de février. Paris,

d'elle seule qu’on attendait le salut. Il ne faut done pas s'étonner de cette disposition d’un décret rendu le 26 février 1848 : « Le gouvernement provisoire... reconnaît que les ouvriers doivent s'associer entr’eux pour jouir des bénéfices de leur travail». C'était le peuple qui commandait etil voulait qu’on lui reconnût le droit d'essayer d’un remède dont il espérait des résultats merveilleux.

Le peuple ne devait pourtant pas se contenter de cette déclaration toute platonique ; il entendait qu’on fit quelque chose pour l'association, que des paroles, on passât aux actes. Dans la pratique, le gouvernement provisoire se montra d'abord favorable aux théories de Louis Blanc, plus séduisantes puisqu'elles ne demandaient pas aux ouvriers de grands efforts pour prix de l’amélioration de leur sort, mais aussi beaucoup plus déce- . vantes. Il commit la faute de permettre à Blanc d’avoir au Luxembourg, avec les délégués ouvriers, des entrevues où on traiterait des rapports à établir entre le capital et le travail. Il eut surtout le très grave tort d'organiser des ateliers nationaux qui devinrent un foyer d'émeutes et de troubles et furent causes des tristes Journées de mai. Mais ici il importe de ne pas faire de confusion. Les ateliers nationaux ne sont pas les ateliers sociaux préconisés par Blanc. Organisés en dehors de lui, ils n’obéissent pas aux règles énumérées plus haut. Blanc se défend du reste énergiquement d’avoir pris la moindre part à l'expérience tentée alors; il montre

même dans son Histoire de la révolution de 1848, qu’elle a été faite par ses adversaires. Beaucoup s’y sont mépris cependant à cause de la similitude des noms; ils n'ont pas vu que dans les ateliers nationaux les ouvriers n'étaient pas vraiment associés ; qu'ils restaient de simples salariés tandis que l'Etat jouait le rôle d’entrepreneur.

D'un autre côté Le gouvernement provisoire vit se former une association libre composée d’un très grand nombre d'ouvriers tailleurs de Paris ; il ne put s’empécher de passer avec elle un marché qui devait donner dé l’occupation à toùs les membres pendant plusieurs mois au moins. Mais peut-on bien donner le nom d'association à un ramassis d'individus dont la nécessité seule avait déterminé le groupement, qui nommaient leurs chefs au hasard car ils ne se connaissaient seulement pas la veille. On se dit précisément que, si une telle réunion d'hommes avait réussi à réaliser des bénéfices, c’est que le principe d'association était excellent, car toutes les circonstances semblaient contraires. A vrai dire elles étaient particulièrement favorables et l'exemple ne signifiait rien puisque l'Etat fournissait aux tailleurs de Clichy, tout le travail ; qu'il mettait un local à leur disposition et que d'autre part les capitaux nécessaires au bon fonctionnement avaient été avancés par les patrons tailleurs de Paris.

Mais qu'importe ? Ici encore, on ne vit que le succès et l'association en parut encore plus désirable ; d'autant

plus que la situation misérable des ouvriers était loin de s'améliorer. Depuis février la crise qui était auparavant intermittente était devenue continue. Il devenait chaque jour plus urgent de faire cesser cet état de choses. Les ouvriers des différentes professions se réunissaient pour jeter les bases de vastes associations qui devaient modifier l’organisation du travail. Aux élections ils avaient envoyé siéger à l'assemblée Buchez et deux des rédacteurs de l’Atelier, dans l'espoir qu'eux, au moins, travailleraient à faire avancer la question ; car, seuls, les ouvriers déclaraient qu'ils ne pouvaient rien. Les quelques économies qu'ils avaient pu amasser avaient été englouties par les crises ininterrompues qu'on venait de traverser.Ils n'avaient aucune ressource devant eux etils avaient pour la plupart une trop grande confiance dans les largesses du gouvernement pour tenter de s'en procurer au prix de grands efforts, d'un travail acharné. Ils trouvaient plus commode de demander de l'argent que d'en gagner. Ils comptaient sur le gouvernement pour l'avance des capitaux nécessaires, d'après eux, pour les sortir de ce mauvais pas. Beaucoup de membres de l'assemblée leur étaient favorables ; subissant la loi commune, ils avaient été comme fascinés par l'Association Ouvrière ; d’ailleurs il est si noble de travailler au relèvement des classes laborieuses. Le 30 mai 1848, Michel Alcan propose done de consacrer un million par an, pendant dix années, pour primes à donner à toute association industrielle.

ou agricole qui sera formée entre patrons et travailleurs ouvriers, où entre ouvriers seulement. Il explique qu'il demande ce crédit, non pas pour permettre à des assoelations de se créer immédiatement, mais pour encourager par des primes celles qui auraient réussi. Alcan avait compris sans doute que ce serait une grave erreur de faire disparaître complètement, pour les associations ouvrières, la difficulté de former un capital ; que ceuxlà seuls qui avaient la force de caractère suffisante pour constituer l'épargne nécessaire et vaincre les difficultés qui sont toujours grandes dans les commencements, avaient chance de fonder un groupement prospère ; que susciter la création de nouvelles sociétés ouvrières plutôt que d'encourager celles qui réussissaient, c'était risquer de dépenser sans aucun profit Le crédit voté. En réalité Alcan voulait qu'on ne donnât qu’à bon escient; il demandait une preuve de mérite à celui qui réclamait une avance.

L'assemblée vota la proposition mais en la modifiant sensiblement. Elle restreignit d’abord, avec raison, le crédit à une somme de trois millions une fois donnée ; ellene voulut pas s'engager pour dix années et on ne peut que l'en louer. Mais d'autre part on ne voit rien dans le décret du 5 juillet qui rappelle la distinction exposée par Alcan. L'assemblée s'engageait résolument dans la voie de l'Association Ouvrière, mais elle le faisait sans discernement. Le rapporteur du projet de décret, l'ouvrier Corbon qui était un des rédacteurs de l'Atelier,

avertissait bien les travailleurs que, sans efforts personuels, ils n'arriveraient à rien. Parlant de la disparition successive du salariat et du rôle que l'État pouvait jouer dans la réalisation de ce progrès, il disait aux ouvriers qu'ils devaient être les fils de leurs œuvres et que s'ils parvenaient un jour d’une manière ou d'une autre à posséder l'instrument de leur travail, ils le devraient avant tout à leurs propres efforts. Parler de la sorte, c'était faire preuve d’une connaissance approfondie de la matière et faire entendre aux travailleurs des paroles plus sensées que celles auxquelles ils étaient habitués ; mais ce n’était pas Le rapport qui devait être lu par les ouvriers, c'était le décret, et s’il était rédigé de façon à les satisfaire, il ne l'était pas de façon à leur rendre un véritable service.

Il était en effet conçu dans les termes suivants:

ARTICLE PREMIER. — Il est ouvertau ministère de l’agriculture et du commerce un crédit de trois millions de francs destinés à être répartis entre les associations librement contractées soit entre ouvriers, soit entre patrons et ouvriers.

ARTICLE 2. — Le montant de ce crédit sera avancé à titre de prêt sur l'avis d’un conseil d'encouragement formé par le ministré et aux conditions réglées par le même conseil.

Le conseil d'encouragement allait-1 au moins faire preuve d’une véritable sagesse dans la distribution du crédit? Allait-il s’entourèr de précautions pour corriger le laconisme imprudent du décret,

I n’en eut seulement pas le loisir. Il déclara bien par une instruction datée du 12 juillet qu'il n’accorderait d'avances qu'aux associations qui présenteraient des garanties sérieuses de succès et de durée; mais c'était là une déclaration toute platonique, qui ne pouvait avoir de force que par la façon dont le conseil comprenait les mots : garanties sérieuses. II faut avouer d’ailleurs que, dans la foule des demandes qu'il avait à examiner, il lui eût été difficile de s’y reconnaitre. Si encore les associations existant depuis un laps de temps minimum déterminé avaient été seules à pouvoir obtenir des avances ! Mais il s’en formait tous Les jours de nouvelles, suscitées par le seul espoir d’avoir leur part des trois millions. Il eût fallu procéder avec ordre et lenteur, s'enquérir des antécédents des associés, de leurs capacités et de leur énergie. Chaque demande devait bien être accompagnée des statuts de la société et faire connaître l’objet de l'association, le mode d'exploitation qu’elle comptait employer, le nombre des sociétaires, les ressources dont elle pouvait disposer et les éléments de succès ; mais la réussite ne dépend-elle pas surtout de la valeur personnelle des associés ?

Si le conseil d'encouragement avait voulu s’entourer des précautions nécessaires, il aurait eu à accomplir un travail très long, mais il eût pu faire peut-être d’utile besogne ; vouloir faire une distribution rapide sous prétexte qu'il fallait porter remède sans retard à la mi-

sérable situation des travailleurs, e’élait courir à un

échec certain. Les rédacteurs de l’A felier prévoyaient le péril quand ils écrivaient : Mieux vaudrait ne dépenser que cent mille franés dans l’année, n'encourager qu'une ou deux associations, que de donner aux ennemis de l'émancipation des salariés le prétexte de erier à l’impossibilité des Associations Ouvrières.

Le conseil d'encouragement semblait au contraire vouloir distribuer toute la somme dans le plus bref délai. Il était pressé d’en finir. Les demandes étaient si nombreuses (1) et si pressantes. Il fallait bien s’efforcer de contenter au plus tôt le plus grand nombre possible d'associations et on accorda des crédits un peu au hasard. Aussi en un an et demi (fin décembre 1849), d’après un article publié dans lÆconomiste par Paillotet, il ne restait des trois millions qu'un peu plus de cinquante mille francs ; on avait fait des avances à cinquante-six associations. La plus grande partie du prêt avait été distribuée à des associations purement ouvrières, le reste à des associations entre patrons et ouvriers et surtout à des patrons admettant leurs ouvriers à la participation aux bénéfices (2).

Cette fois, on ne pouvait plus se plaindre du pouvoir. Il avait fait beaucoup pour les ouvriers. Sur leur demande, il avait provoqué la naissance d’une foule d’associations, dans les départements comme à Paris. Dans cette ville, il ÿ aurait eu, un an après le vote du crédit,

(4) 11 y en eut à peu près 650 dans les années 1848 et 1849, (2) Rapport du Vicomte Lemercier.

cent vingt sociétés de travailleurs comprenant cinquante mille membres ; mais ces chiffres donnés par le National paraissent exagérés. L’A telier et le Nouveau Monde, organe de Louis Blanc, les estiment à soixante-dix environ. C’est là très probablement un minimum, ces deux Journaux ne parlant que des associations sur lesquelles ils possèdent des informations certaines. En apparence c’est un résultat splendide ; mais si, descendant au fond des choses, on cherche le nombre des associations réunissant les conditions strictement indispensables au succès, on s'aperçoit qu'il est beaucoup moins élevé. M. Louis Reybaud l'estime inférieur à vingt, mais on l’accuse d’hostilité envers l'association ouvrière. M. André Cochut le porte à quarante, mais, comme il est favorable à l’idée, on peut croire que ce chiffre est plutôt exagéré. Quant au nombre des membres, le premier auteur parle de sept cent trente, le second de deux mille. D'un côté, comme de l’autre, nous sommes loin des cinquante mille associés dont parlait le National.

L'assemblée nationale ne s'était pas contentée du reste de voter un crédit ; elle avait voulu favoriser d’une autre facon les associations ouvrières et, par un décret du 15 juillet complété par un règlement du 18 août 1848, elle leur fit une situation privilégiée en matière d'adjudications de travaux publics.

En deux mots, voici en quoi consistent ses dispositions sur ce point:

Au-dessous de deux mille francs, les travaux de l'Etat,

n’exigeant aucune fourniture de matériaux, peuvent être accordés directement aux Associations Ouvrières.

Au-dessus de ce chiffre, elles sont admises à soumissionner, mais on les dispense du cautionnement, on leur donne la préférence à rabais égal et on leur fait des paiements tous les quinze jours sur des états de situation approximatifs.

[ci le principe même de la législation était mauvais. On peut critiquer le vote du crédit au point de vue du résultat impossible qu’il poursuivait, mais on est forcé de reconnaître que, par ce vote, l'assemblée constituante ne méconnaissait pas les devoirs et n'outrepassait pas les droits de l'Etat, qui dans un moment aussi critique devait faire quelque chose pour les ouvriers malheureux ; que le seul tort de l’assemblée nationale fut d’attendre de l'Association des effets qu'elle ne pouvait produire. Le décret du 15 juillet au contraire est mauvais même dans son principe; quand il fait exécuter des travaux, l'Etat doit s'occuper non de la qualité de celui qui les entreprend, mais des conditions plus ou moins avantageuses qu'il consent ; il a le devoir de faire effectuer ces travaux non par tels individus déterminés mais par ceux qui s'engagent à les faire bien pour un prix moindre; quant au cautionnement, s'il est jugé nécessaire des entrepreneurs ordinaires, pourquoi ne pas l’exiger des travailleurs associés ?

Lorsqu'on voit toutes ces faveurs plus ou moins Jus-

üliées, le développement rapide des sociétés ouvrières

n'a plus rien qui puisse étonner, surtout si l’on se rend comple de l'enthousiasme invraisemblable que provoquait l'association. C'était comme un moment de folie, folie généreuse je le veux bien, mais folie quand même. Les associés se considéraient comme frères ; les groupements portaient le nom de fraternités. Toutes les associations étaient fraternelles. L'égoïsme, l’individualisme semblaient à la veille de disparaître ; l'intérêt privé n’allait bientôt plus être ie mobile ordinaire des efforts humains. Tous les travailleurs avaient pour but non leur bien-être personnel, mais l'émancipation de leurs frères, de toute la classe laborieuse. Le monde du travail était changé, ce n'était déjà plus chacun pour soi, mais {ous pour chacun et chacun pour tous.

I ne fallait même pas faire partie d’une société pour être emporté par le tourbillon. Les particuliers s’adressaient de préférence, pour les commandes qu'ils avaient à faire, aux associations fraternelles ; chacun voulait, dans la mesure de ses moyens, contribuer à leur triomphe. On eut alors les plus beaux exemples de dévouement et d'énergie : des ouvriers continuant à faire partie d'associations où le gain était de beaucoup inférieur au salaire qu'ils auraient touché chez un patron ; des associés ne gagnant pas le strict nécessaire et s'imposant les plus durs sacrifices pour subvenir aux besoins de camarades malades ou se trouvant dans l’impossibilité de travailler. Les associations ouvrières se soute-

naient elles-mêmes mutuellement et on les vit venir

toutes au secours d'une société de ferblantiers dont on avait volé le petit capital.

Ce dévouement, ce désintéressement, furent fréquents dans les premiers moments d'enthousiasme ; mais peu à peu, on se lassa de vivre dans une situation précaire. On avait bien voulu faire un effort, mais on ne prétendait pas le prolonger indéfiniment. L'A telier avait raison de dire que le régime des associations exigeait des qualités que tous n'ont pas ; qu'il devait commencer avec des hommes d'élite ; mais il restait encore beaucoup au-dessous de la vérité, lorsqu'il proelamait que les natures peu élevées n’y pourraient entrer sans inconvénient que lorsque le système nouveau aurait pris une base solide par le dévouement de ces fondateurs d'élite ; il avait tort de se figurer que le dévouement des uns aurait pour effet le perfectionnement des autres.

De toute façon l'association devait tomber ; le développement trop prompt causé par des faveurs imprudemment accordées, aurait suffi à la tuer, si même elle avait été capable, en principe, de l'extension étrange qu'on espérait lui voir prendre. Thiers n'avait pas tort quand il s'écriait: « Ce n'était pas trois millions mais vingt qu'il fallait nous demander, oui vingt millions, nous les aurions donnés. Ce n'était pas trop pour faire une expérience éclatante qui vous guérit tous de cette grande folie ».

La débâcle commença. Les associations, et elles

étaient nombreuses, qui s'étaient formées uniquement dans le but d’avoir leur part des faveurs officielles et auxquelles une avance fut refusée, tombèrent d’abord; pour les autres il fallut le temps, très court du reste, de dévorer la somme prêtée par l'Etat. Puis, comme pour accélérer la chute, les dispositions du pouvoir changèrent. L'assemblée nationale législative n'avait plus pour l'association les mêmes sympathies, que l’assemblée nationale constituante. Par la loi du 15 mai 1850, elle força les travailleurs associés de payer chacun un vingtième du droit fixe de patente, l'associé principal payant déjà comme représentant l'association la totalité du droit fixe et du droit proportionnel. En juin 1850, elle repoussa une proposition de Nadaud demandant des avantages pour les Associations Ouvrières dans les adjudications de travaux de l'Etat. La désillusion commençait. L'assemblée applaudissait un orateur qui trouvait les Associations Ouvrières « inutiles, ou plutôt nuisibles ». Dans un autre ordre d'idées, on vit les délégués des sociétés ouvrières parisiennes qui avaient voulu constituer une fédération, sous le nom d'Union des associations, arrêtés sous l’inculpation de société secrète et condamnés par le Jury de la Seine, alors que leurs statuts avaient été déposés au parquet

et publiés par quelques journaux.

Le coup d'État du 2 décembre. — Le coup d'État fit le veste. Craignant d’être inquiétées par le pouvoir, la

plupart des sociétés jugèrent prudent de se dissoudre d’elles-mêmes. Cette frayeur peut paraître étrange, mais il faut noter qu'un très grand nombre d’associés étaient désenchantés avant le 2 décembre et qu'ils saisirent avec empressement la première occasion de mettre fin à une expérience dont ils étaient fatigués ; ensuite qu’on avait sous les yeux la sévérité extrême dont avait fait preuve, à Lyon, le maréchal de Castellane, dans un arrêté resté célèbre et qui mérite d'être reproduit.

ARTICLE PREMIER. — Les associations fraternelles sont dissoutes et il sera procédé immédiatement à leur liquidation.

ARTICLE 2. — Celle liquidation devra avoir lieu en présence du commissaire de police.

Pourtant les travailleurs plus courageux qui, à Paris, voulurent rester unis ne furent pas inquiétés. IL est vrai que le nombre des sociétés était tellement diminué que le gouvernement ne pouvait plus prendre ombrage. À peine en restait-il 20.

En résumé en 1832 l'association ouvrière apparaissait impuissante à produire, dans les circonstances où on se trouvait, la régénéralion sociale que beaucoup avaient espéré lui voir accomplir en quelques années ; elle se montrait incapable de donner immédiatement les brillants résultats qu'on avait eu la candeur d’attendre d’elle. Elle avait bien pu, dans quelques industries faciles, améliorer la condition d’un certain nombre de travailleurs d'élite, les émanciper du joug du patron

pour ne les faire plus obéir qu’à des chefs choisis par eux el servir ainsi à faire émerger de leur classe certains ouvriers plus actifs et plus entreprenants que leurs camarades, pour les élever à une situation intermédiaire, mal définie entre celle du patron et celle du-travailleur ordinaire elle s'était montrée en un mot comme un bon instrument de sélection ; elle n’apparaissait pas comme pouvant arriver à transformer heureusement la situation des salariés en tant que classe sociale.

Pour profiter des bienfaits qu'elle pouvait procurer, il fallait en effet faire preuve de qualités exceptionnelles; il ne suffisait pas d’être travailleur ardent et intelligent, il fallait encore être économe et persévérant, avoir la souplesse et l'esprit de discipline sans lesquels des associés en sont toujours à se quereller ou à refuser d’obéir, être à même de juger des qualités d’un direc- teur et avoir en outre le bonheur de compter parmi les membres de la société une ou plusieurs personnes ayant les aptitudes voulues pour faire un bon gérant. Faut-il ajouter que la branche d'industrie avait aussi son importance, que le succès devenait beaucoup plus problématique pour celles qui exigeaient des capitaux considérables, un outillage compliqué ou des connaissances techniques fort étendues.

En ce qui concerne les conditions relatives à la personne des associés, l'expérience venait de démontrer que tous les travailleurs étaient loin de les réaliser. La

plupart des sociétés fondées en 1848 étaient disparues, soit parce que leurs membres ou leurs directeurs n’entendaient rien aux affaires, soit parce que les associés ne prétendaient pas obéir à un gérant qu'ils considéraient comme leur égal, soit parce qu’une fois la société formée, les membres s'étaient figurés que, leur sort étant changé, ils ne devaient plus travailler avec la même énergie, soit enfin parce que, les bénéfices ne venant pas assez vite, on trouvait préférable de retourner chez le patron qui payait des salaires élevés et prenait en outre pour lui tous les ennuis de la direction. Pouvait-on pour cela dire que la cause de l'Association Ouvrière était entendue et qu’elle était irrémédiablement perdue ? Pour ma part, je crois qu'une expérience n'était même pas nécessaire pour qu'on püt ranger l'Association Ouvrière dans la catégorie des utopies et on verra plus loin les motifs très sérieux, irréfutables, je pense, qu'on peut avoir de dire que l'Association Ou- -vrière, quand elle se figure pouvoir arriver à la suppression dusalariat et à l'émancipation des travailleurs, est dans l'erreur la plus profonde. Mais ses partisans étaient parfaitement en droit de dire que l'expérience de 1848 n'était pas concluante en elle-même, qu'à vrai dire on n'avait pas suivi le plan de Buchez, celui-ci désirant un développement lent et méthodique ; que les conditions dans lesquelles l'essai avait été tenté étaient absolument défavorables ; que le crédit voté et les sommes

distribuées l'avaient complètement faussée ; que des

associations ne s'improvisent pas entre ouvriers non préparés à vivre en société, qu'il ne faut par conséquent pas les susciter; qu'on ne peut s'engager dans cette voie que lentement et avec une grande prudence ; qu'il faut laisser le temps aux quelques associations qui réussissent, de faire l'éducation sociale, économique, morale, religieuse même des travailleurs non sociétaires avec lesquels elles sont en contact, afin que le nombre des associés puisse s’accroître et avec lui l'importance et la prospérité des sociétés ; que seulement alors les ouvriers des autres corps de métiers ayant sous les veux un exemple probant, arriveront à comprendre ce qu'ils ont à faire de leur côté pour arriver à améliorer eux aussi leur condition ; qu’en recommençant l'expérience avec lenteur et sagesse, on arriverait probablement à un meilleur résultat.

Voilà, à n’en pas douter, le raisonnement que tinrent après le coup d’Etat et la débâcle qu’il occasionna, ceux qui demeurèrent fidèles à l’idée qui les avait charmés. Ils étaient d’ailleurs fort peu nombreux, car l'échec avait été retentissant et beaucoup le croyaient définitif. En face d’un pouvoir hostile et de la désillusion générale, ceux qui conservaient leurs espérances durent attendre dans l’ombre des temps meilleurs. Le premier mouvement en faveur de l'Association Ouvrière avait pris fin:

Sociétés coopératives de consomination. — En même temps que Buchez faisait connaître l’Association Ou-

vrière et déterminait le mouvement dont j'ai retracé rapidement l’histoire, on s’essayait sans bruit dans une autre branche de la coopération. La tentative de société de consommation qui eut lieu alors chez nous était-elle due à l'influence d'Owen ? La question est difficile à résoudre et ne présente pas du reste un grand intérêt pratique ; dans tous les cas, on verra que les fondateurs de la première société de consommation française ne fondaient pas sur elle les espérances exagérées du socialiste anglais ; ils ne voyaient pas dans la coopération un moyen de bouleverser la société, ils visaient seulement l’économie qu’elle procurait ; aussi leur association n’était-elle pas purement coopérative, il lui manquait le but moral et social. J’en parle parce qu’elle fut la première en France à vouloir supprimer le détaillant et que le moyen employé par la coopération est précisément la suppression de ces intermédiaires parasites, comme on les a souvent appelés à tort ou à raison. Donc, en 1832, les ouvriers de l’usine, Schlumberger et Bourcart en Alsace, s’associèrent sur le conseil de leurs patrons pour se procurer du pain à de meilleures conditions. Ils achetèrent la farine et entreprirent euxmêmes la fabrication. L’essai réussit parfaitement ; la société s’occupa alors de fournir à ses membres le combustible et quelques denrées de première nécessité. Les ouvriers de Guebwiller ne se proposaient nullement d'indiquer à la classe laborieuse un moyen général d'augmenter son bien-être ; ils avaient tout simplement

voulu remédier à la trop grande cherté du pain. Les patrons, eux, qui les avaient poussés dans cette voie ne se figurèrent pas avoir trouvé une panacée à tous les maux des travailleurs, encore moins avoir inauguré un régime qui arriverait à tout absorber ; ils constatèrent seulement, et avec plaisir, qu’il y avait là un moyen facile de diminuer les dépenses des ouvriers, par conséquent d'accroître la somme de jouissances qu'ils pouvaient se procurer avec leur salaire. Le résultat les enchantait, mais ne les grisait pas. Ils ne se mirent pas à annoncer partout qu'ils avaient {rouvé le moyen de résoudre la question sociale. Le succès s’affirma de plus en plus et le bruit commençant à s’en répandre, d’autres sociétés surgirent dans les environs.

On commença à mieux comprendre les avantages que les sociétés de consommation pouvaient procurer à leurs membres. J'ai sous les veux un ouvrage publié en 1846 par Théodore Fix (1). L'auteur se basant sur les résultats obtenus à Wesserling recommande aux ouvriers de former entre eux des sociétés de consommation. Il énumère brièvement les bienfaits qu’on peut attendre de pareilles associations. Suivant lui, elles procurent à l’ouvrier une économie en le soumettant à une règle et à des habitudes d'ordre qui exercent une salutaire influence sur toutes ses actions. Elles aiguisent son esprit et le portent àrechercher de nouveaux moyens pour améliorer sa condition et pour ne pas payer les

(1) Observations sur l’étal des classes ouvrières, p. 373.

profits souvent exorbitants des fournisseurs détaillants. Elles établissent entre les ouvriers une confraternité fort utile aux mœurs. C’est un plaidoyer très sobre, mais dénotant de la part de son auteur une véritable connaissance de la question.

L'hostilité du pouvoir ne tarda pourtant pas à se faire sentir ; j'ai dit déjà que le gouvernement était opposé à tout groupement ; il le prouva une fois de plus en refusant son autorisation à une société qui allait se fonder à Valence en 1845.

La révolution de 1848 eut pour les sociétés de consommation un effet analogue, toutes proportions gardées, à celui qu’elle avait produit pour l'Association Ouvrière. Ce n’est pas qu'elles eurent leur part du crédit voté le 5 juillet, on les connaissait à peine, l'association pour la production attirait seule l'attention ; mais, sous le régime nouveau de liberté, les sociétés alimentaires se développèrent rapidement. Dans une liste dressée par M. Jules Duval, on en signale pour la fin de l’année 1851 trente-huit réparties dans vingt-un départements et ce chiffre ne parait pas exagéré. lei encore, le mouvement, si on peut appeler de ce nom toutes ces tentatives isolées, fut interrompu par le coup d'Etat. Après le 2 décembre la plupart des sociétés furent obligées de liquider. Quelques-unes étaient pourtant à ce moment dans une situation très prospère. La société de Valence, celle même à laquelle l'administra-

lion avait refusé l'autorisation en 1845 et qui s'était

constituée immédiatement après les événements de 1848, avait eu un succès tellement rapide que, lors de la liquidation forcée en 1851, chaque associé reçut dix fois sa mise. Et encore la propriété de Beauregard acquise par la société n’avait-elle pas été comprise dans les opérations du partage. L’humanité de Lille comptait près de seize mille associés, la boucherie à elle seule nourrissait huit mille personnes. Les travailleurs unis de Lyon qui avaient débuté avec un capital de trois mille cinq cents francs laissaient en 1851, à la dissolution, une somme de quarante-cinq mille francs à partager entre les membres. À la même date une autre société de Lyon, les Castors, comptait déjà mille cinq cerits membres.

Les sociétés alimentaires rendaient donc déjà des services appréciables, à la classe ouvrière principalement, quand elles furent forcées de disparaître.

Laissons vivre-dans l'ombre où elles demeurent par crainte du pouvoir, les quelques rares associations ouvrières et sociétés alimentaires qui existent encore en France. Aussi bien leur existence n'offre rien de bien remarquable et elles sont ignorées de tous. Le mouvement est anéanti. Le moment est venu d'étudier les progrès de la coopération à l'étranger, principalement en Angleterre et en Allemagne.

Angleterre.

Second mouvement en faveur des sociétés coopérahves de consommation, — les Equitables Pionniers de Rochdale (1). — Tandis qu'en France des philosophes cherchaient dans l'Association Ouvrière un moyen d’a- méliorer la situation matérielle, morale et sociale des travailleurs, quelques pauvres ouvriers anglais redemandaient le même résultat aux sociétés de consommation. Je dis redemandaient car on n’a pas oublié la tentative déjà faite par Owen au commencement du siècle. Ils ne firent du reste que reprendre l’idée d'Owen dontilsseréclamaient hautement,ens’efforçant toutefois d'éviter les écueils contre lesquels les premières sociétés coopératives de consommation étaient venues se briser.

L'histoire des Equitables Pionniers est très connue, mais elle est trop curieuse et surtout trop instructive pour que je puisse me dispenser de la rappeler brièvement.

Vers la fin de l’année 1843 quelques tisserands de

(1) Hubert-Valleroux, Les associations coopératives en France et à l'étranger, p. 133 ; Holyoake, Histoire des Equilables Pionniers de Rochdale,

Rochdale trouvant leurs salaires trop maigres se réunirent pour délibérer sur les moyens pratiques de sortir de leur condition misérable. Ils ne tombèrent pas d'accord immédiatement sur ce qu'il convenait d'entreprendre. Ils résolurent en principe de devenir à la fois marchands, chefs d'industrie et capitalistes, sans rien déterminer exactement. Mais comprenant que, quel que soit Le parti auquel ils s’arrêteraient dans la suite, ils auraient besoin pour le mettre à exécution d’un petit capital, ils voulurent commencer immédiatement à amasser ce capital ; c'était une décision très sage. Ils dressèrent donc une liste de souscription ; chaque signataire, ils étaient une douzaine, s'engageait à verser dans la caisse commune deux deniers par semaine. |

Ils eurent vite fait de constater que, dans ces conditions, le capital n’arriverait jamais à être suffisant pour leur permettre d'ouvrir une manufacture, surtout dans un centre de grande industrie comme Rochdale ; comme ils étaient trop pratiques pour s’entêter à poursuivre un plan dont la réalisation leur paraissait impossible pour le moment présent, ils laissèrent done de côté la production et se tournèrent résolument vers la consommation. Toutefois les statuts de la société, enregistrés le 24 octobre 1844, prouvent que les tisserands conservaient le plan primitif, qu’ils n'avaient pas perdu l’ambitieuse espérance de remplacer un jour non seulement les marchands, mais aussi les industriels et les capitalistes.

L'objet et le plan de leur société sont en effet, d’après les statuts, de prendre des dispositions pour assurer le bien-être matériel et favoriser les progrès intellectuels et moraux de ses membres, en formant un capital par actions de vingt-cinq francs pour pouvoir exéeuter les plans suivants :

La création d’un magasin pour les denrées, les effets d'habillement, ete.

La construction ou l'achat d’un certain nombre de maisons pour les membres.

L'établissement d’un hôtel de tempérance pour développer la sobriété parmi Les associés.

La fabrication des articles que la société voudra, afin de donner du travail aux associés inoccupés ou insuffsamment payés.

L'achat ou la location d’une propriété foncière qui sera eultivée par les sociétaires sans travail ou mal payés. -

La société se proposait enfin de s'occuper de régler les pouvoirs de production et de distribution, l’éducation et le gouvernement ; en d’autres termes d'établir une colonie se soutenant par elle-même, par l'union des intérêts, ou d'aider d’autres sociétés à fonder de telles colonies.

Heureusement que tous les projets des tisserands n'étaient pas aussi irréalisables que ce dernier, où on reconnaît sans peine, je l'ai constaté déjà, les idées communistes d'Owen. Le plan était vaste, d’une éten-

due qu’on aurait été tenté de trouver ridicule si on songe aux ressources plus que modestes dont disposaient les innovateurs. Ils étaient parvenus, en portant de deux à trois deniers le chiffre de leur contribution hebdomadaire, à amasser une somme de 28 livres,700 francs, et c’est avec cela qu’ils allaient accomplir toutes ces réformes, réaliser tous ces progrès. Ils se mirent à l’œuvre courageusement ; d’ailleurs ils abordaïent la réalisation de ce programme si chargé par Le côté le plus facile, le magasin de distribution. C'était un grand avantage car leur organisation simple et pratique devait mener au succès.

Les fondateurs avaient étudié avec un soin minutieux, pour les éviter, les défauts qui avaient causé la ruine du mouvement de 1830. Ils commencèrent par décréter que toutes les opérations se feraient au comptant. Le crédit était banni rigoureusement, les statuts punissaient d’une forte amende l’employé qui, sous un prétexte quelconque, achetait ou vendait à crédit. On se souvenait des conséquences funestes des ventes à crédit dans les sociétés antérieures.

Ils adoptèrent, pour la répartition des bénéfices réalisés, un mécanisme très ingénieux connu maintenant sous le nom de système de Rochdale et auquel / Holyoake attribue une grande partie du succès. I paraitrait d’ailleurs, d’après le même auteur, que le système appliqué à Rochdale n'était pas nouveau ; il aurait été inventé en 1822 par M. Alexandre Campbell de Glasgow

et adopté par la société de Cambuslang en 1829 (1). Les sociétés de consommation dont Robert Owen avait provoqué directement la fondation, attribuaient au capital seul le bénéfice réalisé sur la vente des denrées. Le système de Rochdale choisit une base de répartition toute différente. Il attribue le bénéfice au consommateur, en proportion non plus des actions qu’il possède, mais des achats qu’il a faits à la société. On intéresse ainsi directement les membres à ne se fournir que dans le magasin commun. Les étrangers étant admis, peuvent apprécier l’économie et demandent naturellement à être reçus-en qualité de membres. Quant au capital, il produit un intérêt fixe de 5 0/0; on ne lui reconnäit aucun droit aux bénéfices, ce qui est conforme aux principes de la pure coopération. Ce système présentait d'autant moins d’inconvénients que les actionnaires, | étant en même temps consommateurs, touchaient en cette qualité leur part de dividendes.

Du reste, le magasin n’exigeait pas de capitaux fort importants et les statuts étaient rédigés de façon à ce que les fonds fussent fournis par les associés. Tous, en effet, devaient souscrire, au moment de leur admission, cinq actions d’une livre chacune. Ainsi on pouvait étendre les affaires sans avoir recours à des capitalistes qui n’eussent peut-être pas voulu se contenter d’un simple intérêt.

(1) Holyoake, Histoire des Equitables Pionniers de Rochdale, traduite par Francesco Vigano, 2° partie, p. 89,

Cet apport de cent vingt-cinq francs semble fort élevé pour des ouvriers ; il ne constituait cependant pas un obstacle,même pour les plus nécessiteux, puisqu'il suffisait de verser un schilling au moment de l'entrée; pour le reste on s’acquittait au moyen de versements périodiques très minimes. Le magasin devenait donc pour le travailleur économe une véritable caisse d'épargne parfaitement organisée ; les versements étant obligatoires, l'épargne était en quelque sorte forcée. Si le besoin s’en faisait sentir, on pouvait du reste retirer trois livres,les deux autres formant un capital fixe.

Naturellement les cinq actions étaient un minimum; le maximum était fixé à cinquante ; on ne voulait pas que la société pût être forcée de payer un intérêt onéreux à des personnes plutôt aisées qui disposeraient de sommes relativement considérables.

Tout, du reste, dans la nouvelle association était favorable aux intérêts bien compris des ouvriers. Elle leur fournissait toujours des objets d'excellente qualité, tandis que les marchands ne leur donnaient, au dire de certains (1), que des produits falsifiés. En les forçant de payer comptant, elle les empèchait de s’endetter ; elle les mettait dans la nécessité de calculer ; il ne suffisait plus désormais de faire une inscription sur un livret, sans argent on ne pouvait rien obtenir. Par la vente au prix courant, la société facilitait encore la

(1) Antony Roulliet, Des associations coopératives de consommation, Paris, 1876, p. 202. |

-conslitution de l'épargne sur laquelle la souscription forcée de cinq actions exerçait déjà une si grande influence. Si les articles avaient été livrés au prix de revient, meilleur marché naturellement que dans les autres magasins, la société aurait eu évidemment une plus grande vogue dans le début, mais elle n'aurait peut-être pas causé un profit véritable pour le travailleur; celui-ci en effet, si son salaire lui permettait, comme ‘c’est la règle ordinaire, de se soutenir lui et sa famille en payant les objets de consommation au prix marchand habituel, aurait dû, pour réaliser une économie, se priver continuellement des petites jouissances supplémentaires qu'il aurait pu se procurer en dépensant les quelques sous qui lui restaient par suite du prix moins élevé des objets de consommation achetés au magasin social ; il aurait fallu une force de caractère soutenue que beaucoup n'auraient pas eue. Le profit, au lieu d’être épargné, aurait servi à faire contracter aux associés des habitudes souvent mauvaises et le but aurait été manqué. Au lieu de cela, la société venait se substituer à l’ouvrier, dans ce qu'il y avait de pénible dans la constitution de l'épargne ; elle ne lui donnait son bénéfice qu’à la fin de l’année, lorsqu'il avait déjà une certaine consistance. L’associé, en présence d’un petit capital, devait naturellement songer à le placer plutôt qu’à le dépenser; la société lui offrant un bel intérèt, il était probable qu'il serait tenté de lui laisser son dividende de l’année, en souscrivant encore une ou

deux actions.

C'est de cette façon que les Equitables Pionniers espéraient faire l'éducation économique du peuple, arriver à le rendre détenteur d’un capital avec lequel 1] pourrait aborder la production et tous les perfectionnements destinés à corriger l’organisation actuelle, en attendant qu’on soit en état de faire les essais de communauté absolue dont j'ai parlé déjà et d'arriver ainsi à la forme parfaite, idéale, définitive de la société.

Organisé avec un soin aussi minutieux, présentant des avantages certains ou fort problématiques, immédiats ou lointains, en nombre si considérable, le magasin était en quelque sorte forcé de réussir. Pourtant dans les débuts il y eut, comme dans toute entreprise, des difficultés à surmonter, et les fondateurs eurent l’occasion de montrer leur persévérante énergie causée par leur profonde conviction. L’ouvrier ne voit pas toujours où se trouve son intérêt bien entendu ; il hésite à tenter le moindre effort pour sortir de la malheureuse situation dont il ne se lasse pourtant pas de se plaindre. Quand on lui propose l'emploi de moyens nouveaux, le premier sentiment qui se fait jour chez lui, c’est la défiance, surtout si celui qui les indique est ouvrier comme lui ; aussi Holyoake attribue-t-il la lenteur du mouvement coopératif à Rochdale pendant les deux ou trois premières années « au manque de confiance en un plan issu de la classe ouvrière pour l'amélioration de sa con-

dition (1) ». Le résultat seul est pris en considération.

(1) Holyoake, même ouvrage, 1"e partie, p. 38.

Avant le succès, au moment où il faudrait montrer de l'énergie et de l’ardeur, on ne trouve qu'indifférence et froideur.

De toutes les façons, avant de se développer, l'affaire doit entrer dans les mœurs. À Rochdale, les ménagères étaient habituées à leur marchand et le magasin social dans son dénûment faisait si piteuse figure à côté des splendides boutiques des commerçants ; ce n’est pas pour une économie minime qu'elles auraient consenti à modifier leurs habitudes, et pour gagner beaucoup il fallait un grand nombre d’associés. On se trouvait comme dans un cercle vicieux, les associés ne se recrutant pas parce que le succès n’était pas suffisant, les bénéfices n'’augmentant pas à eause du nombre trop restreint des associés. D'ailleurs les ouvriers, en dette envers leur fournisseur habituel, étaient bien forcés de continuer à s'approvisionner chez lui. Le paiement comptant non plus, ne plaisait pas à tout le monde.

Malgré tout, le succès ne tarda pas à se dessiner ; le nombre des membres s’accrut progressivement et par contrecoup le capital social et le chiffre d’affaires. Six ans après sa fondation en 1850, la société comptait déjà six cents membres. Son capital avait passé de sept cents à cinquante-sept mille francs et Le chiffre d’affaires s’élevait à près de trois cent trente mille francs.

La prospérité des Equitables Pionniers ne tarda pas à être connue en Angleterre. Ils eurent bientôt des imitateurs. Des distributives, c’est le nom qu'on donne de

l’autre côté du détroit aux sociétés de consommation,

se fondèrent successivement dans quelques grands centres ouvriers, sur le modèle de celle de Rochdale. Le mouvement, lent à l'origine, ne tarda pas à s’accentuer. Comme la plupart des sociétés qui se fondaient, réussissaient brillamment et rapidement, les indifférents, ceux mêmes qui au début avaient été hostiles à l'idée, durent s’incliner et reconnaître que les distributives étaient réellement un moyen pratique d'améliorer sensiblement la condition des travailleurs. La poussée acquit alors une force beaucoup plus grande encore. En 1857 il n'y avait eu à signaler que trois sociétés nouvelles, il y en eut six en 1858, onze en 1859, trente-huit en 1860 et quarante-cinq en 1861. La prospérité fabuleuse des Equitables Pionniers qui avaient établi successivement un moulin, un magasin de gros et deux filatures en 1855 ; qui en 1860 possédaient à Rochdale huit boutiques différentes, n’était pas un fait exceptionnel. À Oldham, les bénéfices n'étaient pas moins considérables et après avoir ouvert plusieurs magasins, construit un vaste établissement central, on créa aussi une minoterie, et sion n’entreprit pas la filature, on avancea au moins une somme de 175.000 francs à la filature coopérative qui existait déjà. Et la puissante société qui réalisait ces gros bénéfices, avait devant elle une autre sociélé, une concurrente, dont les affaires étaient au moins aussi prospères que les siennes.

Le mouvement était définitivement lancé. Aucun obs-

tacle extérieur n’était là pour le ralentir. Le pouvoir qui, en France, se faisait remarquer par une hostilité ridicule, avait en Angleterre une attitude toute différente : loin de leur faire la guerre, illeur était favorable, il exonérait Les sociétés coopératives de l’income-tax ;1l leur demandait seulement d'agir au grand jour, de faire enregistrer leurs statuts par le magistrat chargé de les recevoir et de lui envoyer chaque année leur bilan. Le rapport de ce magistrat (registrar) constate qu'il y avait en Angleterre en 1863, 332 sociétés de consommation avec 90,458 membres, 10,732,875 francs de capital, un chiffre de ventes s’élevant annuellement à plus de 50,000,000 et un bénéfice de 4,000,000. On voit l'immense résultat obtenu en moins de vingt années.

En face d’une telle prospérité on se demande si le moment n’était pas enfin venu d'aborder toutes les réformes que les promoteurs du mouvementse proposaient de faire. La vente des denrées alimentaires n'était pas, on l’a vu,considérée par eux comme un but mais comme un moyen d'arriver à constituer le capital sans lequel on ne peut rien faire. Maintenant que les classes laborieuses détenaient ce capital, elles devaient, pour être fidèles au programme qu'elles s'étaient tracées, passer à des opérations d’un autre genre.

Les coopérateurs ardents et convaincus prétendaient qu'il fallait d'abord s'occuper de régler équitablement les droits respectifs du travail et du capital dans la pro-

duction industrielle pour faire cesser l'exploitation, L, —- 6

dont les ouvriers étaient victimes de la part de leurs patrons. À Rochdale, on voulut au moins tenter un commencement d'expérience. On sait déjà qu'en 1855 les Equitables Pionniers créèrent deux filatures ; s'ils ne mirent pas en pratique dans ces usines les principes coopératifs absolus que nous avons vus à propos de l'Association Ouvrière : tous les profits au travail, pour le capital un simple intérêt, ils adoptèrent une organisation intermédiaire, semi-équitable comme l'appelle Holyoake, le salaire mitigé par la participation des ouvriers aux bénéfices. Mais les actionnaires, gens pratiques, ne tardèrent pas à se tenir le raisonnement sui-. vant : Je ne travaille pas, moi, pour la ‘société, je suis tisserand, ou bien toutes les places sont occupées dans les filatures dont je suis Le copropriétaire. Je suis forcé de me contenter du salaire que me donne mon patron; mes ressources sont donc très modestes, elles suffisent à nourrir ma famille, si toutefois je vis avec économie. Pourquoi irais-je, sous forme de participation, faire un cadeau à l’ouvrier plus heureux qui a trouvé place dans l'atelier social? Je veux bien travailler à la transformation de l’organisation du travail, mais je n'entends pas être dupe en laissant prendre, sur la part qui devrait me revenir dans les bénéfices de la société, le supplément de rétribution qu'il convient d'accorder au travailleur ; je ne veux pas faire les frais de l'expérience.

Le résultat de ce raisonnement fut un vote qui abolit, dans les filatures dues à l'initiative des Equitables Pion-

niers, la participation aux bénéfices. On voit par là que, même à Rochdale, la ville sainte de la coopération, la majorité des coopérateurs ne considérait déjà plus les choses de la même façon ; qu’elle attachait de moins en moins d'importance à ce que les promoteurs du mouvement appelaient volontiers les principes coopératifs. Le succès avait changé la manière de voir ; chacun ne songeait plus désormais qu’à retirer de la filature le plus grand profit possible. La volonté d'apporter dans l’organisation du travail des changements que naguère on considérait commèé indispensables, parce qu'on les croyait exigés par la stricte justice, avait déjà disparu. La conduite des coopérateurs dans leur administration des filatures de Rochdale montrait que l’amour du dividende était venu remplacer toutes les convictions, je dirais volontiers toutes les illusions du premier moment. Les associés se disaient avec raison, que leur dévouement, leur désintéressement n’apporteraient aucun changement appréciable à la situation des travailleurs en général ; que, dès lors, la participation n'aurait pour résultat que de créer, à leur détriment à eux coopérateurs, parmi les ouvriers, une classe privilégiée sans motif. Qu'ils étaient parvenus, eux, à s'élever au-dessus de leurs camarades, grâce à la société de distribution et à leur esprit d'économie, el que les ouvriers employés dans les deux filatures coopératives n'avaient qu’à se servir du même procédé s'ils voulaient améliorer leur situation, et devenir actionnaires pour avoir leur part des dividendes.

Holyoake déplore cet abandon des principes coopératifs ; il intitule le chapitre où il traite cette partie de l’histoire des Equitables Pionniers : Arrét dans la marche coopérative et il se désole d’une décision qui d’après lui a jeté le discrédit sur la coopération elle-même. Il est certain qu'il y à opposition complète entre l'esprit des fondateurs des Equitables Pionniers et les sentiments que la majorité des actionnaires avait montrés dans cette question de la participation, et que cette opposition était de nature à faire naître des doutes sérieux sur le résultat final de la coopération. |

En réalité ce qui venait de faire son apparition parmi les coopérateurs de Rochdale c'était précisément l’ennemi que la coopération s'était figurée pouvoir dompter : l'intérêt privé. Après s'être laissés guider quelques années par le désintéressement, les coopérateurs revenaient au mobile ordinaire, normal de l’activité productrice humaine. Je devais le faire constater. D'autant plus qu'il ne s’agit pas Là d’un fait isolé. Le moulin coopératif du district de Rochdale qui comptait au nombre de ses actionnaires la société des Equitables Pionniers, ne songeait même pas à distribuer aux travailleurs qui y étaient employés, une partie du bénéfice réalisé. La très florissante société coopérative de distribution d'Oldham, ne va pas non plus plus loin dans la voie de la coopération. Quand le succès se fut produit les idées de ses membres changèrent si bien qu’on eût pu les croire actionnaires d’une société anonyme plutôt que membres d’une association coopérative.

Voilà donc le résultat auquel aboutissaient, par leur extension inespérée, les sociétés de consommation. Elles qui devaient servir à bouleverser l’organisation du travail basée sur l'intérêt privé, contribuaient au contraire à la consolider, à la justifier. Depuis que la coopération avait enseigné le moyen non seulement de vivre avec le salaire, mais encore de réaliser des économies, qu'elle avait « permis à des fils laborieux de recevoir à leurs foyers un pauvre vieux père qui redoutait de mourir à l’asile, et qui à pu à son aise fumer sa pipe en plein soleil sur la terre qui appartenait à son enfant », on était moins tenté de réclamer des changements. Accommodé de cette façon, relevé par ce condiment, le salaire pouvait fort bien passer. Un grand nombre de membres des distribulives, qui auparavant parlaient bien haut de réformes politiques et sociales, arrivèrent donc à ne s’en soucier pas plus qu'un gouvernement conservateur. Le nombre des mécontents était diminué d'autant. Holyoake le regrette ; il trouve que le succès à amolli Les caractères ; que les gains ont fait perdre la raison à bien des coopérateurs. Cet apaisement semblera au contraire un résultat fort heureux, en même temps que fort naturel. Les travailleurs s'adressaient à la politique ou à l'Etat parce qu'ils ignoraient ce qu'ils pouvaient faire par eux-mêmes ; la coopération les ayant conduits au but qu'ils s'étaient toujours proposé, c'est-à-dire à une certaine aisance, pourquoi auraient-ils continué à parler de réformes plus

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